‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 3 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Bossuf't et Flécliier. — Caractère général des Oraisons funijbres de Flécliicr. — Leurs défauts. — Abus des antithèses. — Soin excessif de riiarmonic. — Emploi médiocre de l'Écriture sainte.

On ne peut entreprendre une étude sur les oraisons funèbres, sans penser d'abord, et comme malgré soi, à celui qui le premier, parmi nous, éleva ce genre à une incomparable grandeur, et sut peindre avec tant d'éloquence la fragilité de nos espérances, la vanité de la jeunesse et de la beauté, et les tristesses de la mort. Pour juger sainement Fléchier, écartons de si glorieux souvenirs, et oublions, si c'est possible, les discours où Bossuet nous trace le tableau de nos misères, et proclame le néant des choses humaines.

Le dix-septième siècle regarda ces deux orateurs comme les vrais maîtres du genre, comme les plus capables d'ajouter un nouvel éclata ces lugubres solennités. Par ses brillantes qualités, l'évèque de Nîmes fît

illusion à ses contemporains, qui le jugèrent digne de marcber l'égal du plus beau génie de son temps. La postérité a été plus juste : elle ne lui a pas conservé celte place auprès de Bossuet, dont il n'a ni la mule fierté du style, ni l'élévation des pensées, ni surtout ces élans impétueux d'éloquence, qui remuèrent lame de tant d'illustres auditeurs, et nous entraînent encore nous-mêmes à deux siècles de dislance.

Bossuet, a dit M. de Bausset, est resté pour l'oraison funèbre ce qu'Homère est pour la poésie épique : « Comme il n'a pas eu de devanciers, il n'a pas eu de successeurs (l). » Pour traiter dignement de tels sujets, il est nécessaire de possédor des qualités si diirérentes, et presque si opposées, qu'il est rare de les trouver réunies en un seul homme. A la véhémence de l'orateur, à la pénétration du philosophe et à la gravité de l'historien, il faut joindre l'imagination du poète, qui rend la vie aux morts, qui ressuscite, en quelque sorte, leurs lamentables restes, et leur prête une voix qui enseigne aux vivants le néant des grandeurs humaines, la vanité de ces honneurs et de ces richesses qui vont s'engloutir dans un tombeau (2).

C'est là précisément le grand mérite de Bossuet : tour à tour poète, philosophe, historien, orateur, il prend tous les tons et se plie à tous les genres. Il est

(1) De Bausset, Histoire de Bossuel, 1. III, cli. i.

(2) Nous n"avons à développer ici ni des considérations générales sur YOraison funèbre, ni à donner les i-èglcs du genre. Tout cela se trouve dans les auteurs siiéciaux : Fénelon, Lettre ii l'Académie et Dialogues sur l'Eloquence; Rollin, La Harpe, Marniontel, Maury; Villemain, Essai sur l'Oraison funèbre; C. Aubtrt, Notice sur l'oraison funèbre en France, dans l'édition classique des Oraisons funèbres de Bossuet. Paris, Haclictte. Voir surtout des remarques excellentes dans l'ouvrage de M. Leljanneur : Mascaron, d'après dès documents inédits, p. 263 et suiv. La Rochelle, 1878.

'touchant, lorsqu'il déplore la Un prématurée de l'infortunéo duchesse d'Orléans; qu'il peint |^les charmes de sa jeunesse, liier encore dans tout son éclat, et que le souffle de la mort vient de ternir à jamais : « Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le malin elle fleurissait; avec quelles grâces, vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée. » Il est rapide, animé, impétueux, quand il décrit les victoires du prince de Coudé ; qu'il nous le représente « comme une aigle qu'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des airs, soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie, qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux ». Il est pathétique et sublime, mais d'un sublime qui lui appartient, que personne n'avait jamais atteint avant lui, et que personne n'a atteint depuis, lorsque, après avoir tracé le tableau de cette a nuit désastreuse, où retentit, comme un coup de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte! «il s'écrie : a La voilà telle que la mort nous l'a faite; encore ce reste tel quel va-t-il disparaître; cette ombre de gloire va s'évanouir, et nous Talions voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job ; avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut- on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places (1). »

1,1) Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, prononcée à Saint-Denis, le 21 août 1670. La princesse était morte à Saint- Cloud, le 30 juin 1070; elle avait vingt-six ans.

Fléchier n'a aucune de ces fortes images, familières à Bossuet; il n'a pas cette haute éloquence qui jette dans l'âme de profondes émotions, ce style enfin, où les expressions sont si neuves et si hardies, que l'orateur paraît moins ohéir à la langue que lui imposer ses lois. « En vérité, dit La Harpe, il ne se sert point de la langue des autres hommes; il fait la sienne, il la fait telle qu'il la lui faut, pour la manière de penser et de fientir qui est à lui : expressions, tournures, mouvements, constructions, harmonie, tout lui appartient {{). »

Gardons-nous toutefois d'être trop sévères : dans ce genre diflicile, c'est déjà beaucoup d'approcher seulement de la perfection; et, pour celui qui ne peut occuper la première place, il est glorieux de se teuir au second, et même au troisième rang : « Prima enim sequentem honestum est in secundis tertiisque consistere (2). » Ces divers éloges, quoique inférieurs à ceux de Bossuet, sont dignes d'une étude sérieuse; plusieurs même, ceux surtout de Turenne et de Montausier, sont presque des modèles achevés. Ce n'est plus, il est vrai, la vigueur de Bossuet, la hardiesse de son style et la fougue de son éloquence; mais l'heureux choix des expressions, la finesse des observations et la touche délicate des portraits, ont un mérite qui nous charme aujourd'hui,, comme il charma jadis les contemporains, et, si l'élégant prélat n'a pas la gloire d'égaler l'aigle de Meaux, il a du moins celle d'être supérieur à d'illustres rivaux, à Mascaron, à Bourdaloue et à Massillon.

(l) La Harpe, vol. VII, p. 62. Paris, H. Agassc, 1800. IG vol. in-80.

(•Jj Ciccron, Oralor, i, 4.

Nous avons écarté une comparaison essayée plus d'une fois, mais impossible à soutenir. Pour le dixseptième siècle, Fléchier ne fut pas seulement l'émule, il fut le vainqueur de Bossuet. Plus tard, en 1743, les Mémoires de Trévoux établissaient le même parallèle, que Dussault renouvelait à son tour bien des années après (1). Ces sortes de rapprochements sont souvent plus ingénieux que justes; et d'Alembert a raison : il faut les accueillir avec une extrême réserve f2) . Sans doute, n'ôtons rien au panégyriste de Turenne; accordons à ses qualités tous les éloges qu'elles méritent; mais n'exagérons pas, et n'allons pas le placer à côté de celui qui a peint avec tant de tristesse ou d'éclat, la mort de la duchesse d'Orléans et les victoires de Condé.

Tel est l'esprit de modération avec lequel nous apprécierons ces discours; nous signalerons leurs mérites, sans essayer pour cela de cacher leurs défauts, ou de les atténuer. C'est là, en effet, un écueil difficile à éviter : un auteur étudie assidûment les œuvres d'un écrivain ; il passe de longues et agréables veilles à parcourir des écrits que les contemporains admirèrent, et que dédaigne la génération présente; il se passionne peu à peu pour son héros ; il veut le venger d'un oubli immérité, et tout doucement, sans le vouloir, sans s'en douter, il devient l'apologiste de celui dont il devait rester le juge : ce n'est plus une étude, c'est un plaidoyer. Nous échapperons à ce danger, nous l'espérons ; d'autant que celui dont nous avons à parler s'est fait

(1) Oraisons funèbres de Bossuet, Fléchier et autres orateurs, par Dussault, 3 vol. in 8°. Paris, Lcquicn, 1837, p. 56. Notice sur Fléchier.

(2) D'Alembert, Histoire des membres de l'Académie française; Eloge de Fléchier, vol. I, p. i05.

une assez belle place parmi les orateurs de son temps, et qu'il ne peut vraiinenl pas être confondu avec ceuv dont la postérité n'a retenu que le [nom.

Les oraisons funèbres de Févêque de Nîmes ont un caractère général, qui frappe surtout, lorsque, l'esprit et le cœur encore émus des sublimes accents de Bossuet, l'imagination encore échauffée du feu de sa parole, nous lisons l'éloge de M""^ de Montausier, ou celui de Turenne. Qu'il paraît immense alors l'inlervalle qui les sépare! L'un, pénétré de la 'grandeur de son ministère, au milieu des iristes pompes de la mort, de tout l'appareil funèbre qui l'entoure, de ces « colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant », donne aux rois de grandes et de terribles leçons; l'autre a moins de gravité : il est maniéré dans son langage, attentif à cadencer heureusement ses belles périodes; à travers ces pages si élégantes, vous sentez circuler le souffle d'un air un peu mondain; quelquefois même vous croyez entendre, comme un écho légèrement affaibli, les conversations de la société aimable et polie qu'il fréquenta dans sa jeunesse. Fléchier, en effet, grand artiste de style, et que Montaigne eût accusé non sans raison à'artialiser la nature, aime trop les couleurs brillantes, les tours ingénieux, et ces petites oppositions de pensées et de mots, qui trahissent une singulière recherche de soi-même.

Ces taches, sensibles dans un sermon, le sont davantage dans une oraison funèbre. « Elle doit être imposante et majestueuse, a dit La Harpe, la voix qui se fait entendre aux hommes entre la tombe des rois et l'autel du Dieu qui les juge (1) » ; et rien n'est plus-

(1) Vol. VII, p. 39. Edit. citée pl-.is haut.

inconvenant pour un orateur, que de faire briller son esprit en face des tristes restes de celui dont il pleure la mort; de chercher à plaire par des finesses de langage, lorsqu'il devrait émouvoir, et inspirer de sérieuses réflexions, en présence des graves enseignements que donne le trépas. Cela est très juste pour nous, modernes. Mais il ne faut pas oublier qu'au dix-septième et au dix-huitième siècle, personne ne se faisait une pareille idée de VOraison funèbre (1). La plupart des critiques ne l'ont pas assez remarqué : c'est la gloire de Bossuet de s'être élevé au-dessus des idées de ses contemporains, et de leur avoir donné d'austères avertissements, quand ils croyaient ne venir goûter qu'un plaisir, et assister à une belle cérémonie.

Quoi qu'il en soit, tel est le vice principal de cette éloquence : le rhéteur mondain ne se cache pas assez, s'oublie rarement, et nous fait trop songer à lui. Gomme il a beaucoup d'esprit, il le montre volontiers; il le laisse môme jouer sur des pointes, et ne prend pas garde qu'il se contente d'éblouir des auditeurs, qu'il devrait frapper fortement et épouvanter. L'abus des antithèses, cet abus qui lui est tant reproché, est un exemple de ces préoccupations frivoles. Il fait un usage si fréquent de cette figurL", qu'elle finit par fatiguer; et je ne suis pas surpris que La Harpe, mis de mauvaise humeur, ait relevé durement ce défaut : « Il emploie trop souvent les mêmes moyens, il répète trop souvent les mêmes figures, et spécialement l'antithèse, dont il use jusqu'à la profusion, jusqu'à l'excès, jusqu'au dégoût (2). »

(1) Voy. plus loin, cli. xr, ce que nous disons de l'ouvrage d'un certain Langlct sur les Oraisons funèbres de Bossuet et de Fléchier. (2i Cours de littérature, vol. VII, p. 77.

Sans doute, ces oppositions de pensées ou de mots ne manquent ni de finesse, ni de grâce, ni de force; mais il est difficile de ne pas hasarder des rapprochements risqués : on croyait tenir un trait brillant, et ce n'est plus qu'une de ces étincelles dont parle BufTon, « qu'on ne tire que par force, en cboquant les mots les uns contre les autres (1) ». Entraîné par cette manie, Fléchier se permet des antithèses déplorables, et, nous le disons à regret, moins dignes de lui que de l'abbé de Pure, ou de l'abbé Cotin. Ainsi, la duchesse d'Aiguillon avait équipé, à ses frais, un vaisseau qui devait porter des missionnaires en Chine, et fut brisé par la tempête. Il n'hésitera pas à dire, avec une pointe tout aussi mauvaise que celle de Pyrrhus, dans Andromaque : u Les eaux de la mer n'éteignirent pas l'ardeur de sa charité (2;. »

Dans l'oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche, femme de Louis XIV, un autre endroit rappelle mieux encore le malheureux vers de Racine : « Les peuples, nous dit-il, la regardaient comme cet ange de l'Apocalypse, envoyé de Dieu sur la terre, l'arc-en-ciel sur la lète, pour marquer la paix et la miséricorde du Seigneur, et le visage comme le soleil, pour dissiper les nuages qui couvraient toute la face de l'Europe, et pour allumer, dans le cœur d'un jeune roi victorieux, des feux plus doux et plus purs que ceux de la guerre (3). »

(1) Discours sur le style.

(2) Or. fun. de la duchesse d'Aiijuillon, prononcée dans Téglise des Carmélites de la rue Cliapon, le 12 août 1675. Œuv. ronipl. de Fléchier; édit. Diicreux, vol. IV, p. ii. 10 vo!. in 8o. Nîmes, 1762.

Le vers de Racine est à rappeler. Pyrriius dit ù Andromaque, Act. I. Se. IV :

Brûlé (le \>\as de feux qiio je n'en .illumai... (.3) Or. fua. de Marie-Thcrèse d'Autriche, prononcée à Paris, le

La plus parfaite, ou du moins la plus célèbre des oraisons funèbres de Fléchier, celle qu'il parait avoir travaillée avec le plus de soin, n'est pas exempte de ces rapprochements inattendus; et l'on est fùclié de voir un écrivain aussi distingué céder ainsi au goût du temps, et se permettre, sans scrupule, les plus pauvres jeux de mots. Nous n'essayerons pas de le justifier, quand il nous dit que « le cardinal de Bouillon était plus éclatant par ses vertus que par sa pourpre » ; ou bien, lorsque, imitant maladroitement, celle fois, un médiocre passage de Lingendes, il s'écrie : « Puissances ennemies de la France, vous vivez, et l'esprit de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun souhait pour votre mort. Puissiez-vous seulement reconnaître la justice de nos armes, recevoir la paix que, malgré vos pertes, vous avez tant de fois refusée, et, dans l'abondance de vos larmes, éteindre les feux d'une guerre que vous avez malheureusement allumée! (1) ->

Cependant Fléchier sait employer celle figure avec bonheur; alors son style a beaucoup de grâce, quelquefois môme une force et une précision remarquables.

2'i nov. 1C83, dnns lY'gl'se des religieuses du Val-de Grâce, où son cœur repose. Œur. de Flécltiei; vol. IV, p. 106.

(1) Or. fun. de Turenne, prononcée i\ Paris, dans 1 église Saint- Eustaclie, le 10 janvier 1676, vol. IV, p. 70 et p. 55. — Nous pourrions donner beaucoup d'autres exemples de ce (aux goût. Or. fan. de .V™c d'Aiguillon : « ... Et leur faire trouver la pesanteur de leurs péchés plus rude que celle de leurs chaînes » vol. IV (p. /i3l. — Or. fan. de Turenne : « Il en devait coûter une vie (|ue chacun de nous eût voulu racheter de la sienne propre ; et tout ce que nous pouvions gagner, ne valait pas ce que nous allions perdre » (p. 73)- — Or. fun. de Marie-Thérèse : « Nos armées s'échaufïaient plus de l'ardeur de sa prière que de la chaleur du combat » p. 111). — Or. fun. de Montausier : «. La respiration qui nous fait vivre, le fait mourir à tous moments » (p. 181).

Le porlrait de M'"^ de Monlaiisier, quand elle n'était que M"^ de Rambouillet, est charmant; les antithèses sont naturelles, et les oppositions, marquées avec une nuance fine et délicate, semblent s'être présentées d'elles-mêmes. « Qui ne sait qu'elle fut admirée dans un âge oii les autres ne sont pas encore connues; qu'elle eut de la sagesse en un temps oti l'on n'a presque pas encore de la raison; qu'on lui confia les secrets les plus importants, dès qu'elle fut en âge de les entendre; que son naturel heureux lui tint lieu d'expérience dès ses plus tendres années; et qu'elle fut capable de donner des conseils, en un temps où les autres sont à peine capables d'en recevoir (i)? »

Ailleurs, il raconte les succès de nos armes, après la mort de Louis XIII, sous le ministère de Le Tellier; et termine un tableau animé et brillant par un trait que Bossuet ne désavouerait pas. « L'Espagne sentit à Rocroi qu'une révolution n'était pas capable de renverser l'heureuse administration de nos affaires; que la nouveauté des acteurs, si j'ose parler ainsi, ne changeait pas la forme de la scène; et que, si nos rois étaient mortels, la fortune de l'État, la valeur de la nation et la protection du Dieu vivant sur ce royaume, ne mouraient pas (2). »

(1) Ce dernier trait rappelle les deux jolis vers que l'on fit sur la sœur du grand Condé, M"e de Bourbon, qui fut plus tard M^^e de Longueville :

Vous n'aviez pas encor dix ans.

Que votre esprit en avait trente.

Cité par Bouliours. Manière de bien penser, 1 vol. in-12. L.von, 1701, 196. — Or. fun. de M^'^ de Montausier, prononcée en présence de Mme l'Abbesse de Saint-Etienne de Reims, et de M^o l'Abbessc d'Hière, ses sœurs, dans l'église do l'abbaye d'Hière, le 2 janvier 1672.

(2) C'est le mot de Tibère : « Principes niortales, rempublicam anernam esse. » Tacite. {Ann., 1. 111,6.) — Or. fun. de Michel Le

Flécliier apporte aussi un soin excessif, et partant un peu mondain, à la partie extérieure du style, à riiaruionie des phrases et à l'heureuse chute des périodes. Il se laisse rarement emporter par son sujet: toujours maître de lui-même, il s'interdit toute expres-sion qui pourrait être ou incorrecte ou inusitée; il n'a pas enfin, comme Bossuet, de ces élans audacieux dans lesquels il entraîne la langue avec lui, et la force de se plier à son gré, selon les exigences de sa pensée. Presque toujours élégant, châtié, harmonieux, il cherche à plaire, à charmer l'oreille et ne s'inquiète pas assez de produire dans l'âme de ces fortes émotions qui sont le triomphe de l'orateur, et comme le but suprême de l'éloquence. Il aime trop les applaudissements de ceux qui l'écoutent, et n'est pas fâché d'enlever l'admiration par de petits artifices de langage.

Te/lier, chancelier de France, prononcée dans Téglise des Invalides, le 22 mars 1G86, p. 130. — Voy. d'autres figures du môme genre. Or fun. de M'^^ de Montausier ; une éloquente définition de l'esprit, qui se termine par une antitlièse pleine de précision : « C'est une puissance orgueilleuse, qui est souvent contraire à l'humilité et à la simplicité chrétiennes, et qui, laissant souvent la vérité pour le mensonge, n'ignore que ce qu'il faudrait savoir, et ne sait que ce qu'il faudrait ignorer » (p. 8). — Or. fun. de Lamoignon, p. 84, il dit en parlant de la simplicité de nos pères : « Leurs espérances ne s'étendaient pas au delà de leur condition ; et les bornes de leurs liéritagrs étaient les bornes de leurs désirs. » — 1/jid., p. 90 : « Combien de fois a-t-il essayé de bannir du palais ces lenteurs affectées et ces détours presque infinis, que l'avarice a inventés, afin de faire durer les procès, par les lois mêmes qu'on a faites pour les finir!» — lbid.,Y>- 94 : Le trait vigoureux qu'il lance hariiiment contre les faux dévots, ces gens qui « couvrent leurs passions sous une apparence de piété et sous un air extérieur de réforme, pour arriver plus facilement à leurs fins, et pour surprendre l'approbation du monde, en lui faisant accroire qu'ils ont déjà celle de Dieu ». — Or. fun. d> M^<^ la Dauphine, p. 140, un trait gracieux et délicat : il nous peint la jeune princesse, « conservant de sa dignité ce que lui en faisait garder la bienséance, et ne comptant pour rien ce que sa bonté lui eu faisait perdre ».

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On pense alors à certaines pages des Dialogues sur l'Eloquence ou de la Lettre à V Académie, et on se demande avec curiosité si Fénelon, en critiquant les prédicateurs de son temps, ne faisait pas là une secrète .illusion à quelques défauts de Fléchier.

Il y a, dans l'oraison funèbre de Turenne, un exemple malheureux de celte harmonie qui ne va qu'à flatter l'oreille, et « qui n'est qu'un amusement de gens faibles et oisifs (I) ». L'orateur s'écrie vers la fin de son exorde : « Puissances ennemies de la France, vous vivez... » L'apostrophe est brillante, c'est possible; était-ce la peine, cependant, que Voltaire, tout en blâmant le fond de la pensée, admirât cette figure, qu'il trouve belle et pathétique (2)? D'abord, ce passage est copié de Lingendes; ensuite, il contient une image déplorable ; et enfin, se termine par une chute de phrase, qui, pour avoir quelque douceur, n'en est pas moins vide de sens : la rime a emporté la raison. « Mais vous vivez, et je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine, dont les intentions étaient pures, et dont la vertu semblait mériter une vie plus longue et plus étendue (3). » C'est pousser bien loin le culte de l'harmonie. Mais à cette époque, vers 1676, un tel excès était excusable, et n'était que l'abus d'une qualité précieuse. Tenons compte à Fléchier de ses efforts pour donner à noire langue ce qui lui manquait encore, la souplesse et la douceur, que Balzac avait essayé d'introduire dans la prose; et soyons indulgents pour des fautes que la faiblesse humaine n'évite pas toujours. Les vers d'Horace sont ici d'une application excellente :

(1) Fénelon, Lettre à V Académie, cli. iv : Projet de rhétorirjue. (•2) Voltaire, Dirlion. p.'iilosopliique, article : Esprit. (3) Or. fan. de Turenne, vol. IV, p. 53.

Veritm itf/i pliera nilent in carminé, non ego paucis ()//'i'ndar tnaculis, quas aut incuria fudit, Aut liumana parum cavil natura (1).

Un autre défaut donne à ces discours je ne sais quel caractère mondain. L'Ecriture sainte, qui a été pour Bossuet une mine riche et féconde, où il a puisé à toutes les époques de sa vie, n'est qu'un livre d'où Fléchier tire des citations froides, inexactes même, ou faussement appliquées. Il cite l'Ecriture par une simple allusion, ou bien il traduit faiblement de fortes et admirables expressions de nos saints livres.

Nous regrettons que l'évèque de Nîmes n'ait pas réchauffé plus souvent son génie à ce foyer sacré, qui communiqua tant de feu à la divine éloquence de l'éNêque de Meaux (2). Si, comme lui, il eût essayé de transporter dans ses discours quelque chose de la magnificence d'Isaïe, ou quelques-unes des tristes et touchantes images par lesquelles Jérémie déplore les malheurs de sa patrie; s'il eût imité la sublime rudesse de saint Paul, et n'eût pas craint de se laisser emporter par « ce torrent d'éloquence, capable de se faire sentir, pour ainsi dire, à ceux même qui dorment (3) », ses harangues n'auraient pas été, peutêtre, également belles partout, mais elles auraient été embellies de ces traits profonds, de ces grandes et vives images, de ces expressions simples et fortes, qui semblent échapper naturellement à Bossuet, et qui ne se rencontrent presque jamais dans l'élégant panégyriste de Turenne.

(1) Epitre aux Pisons, v. 351.

f2i Voy. Dialogues sur V éloquence, Dialogue III, ce que dit Fénolon sur l'importance et la manière d'expliquer l'Ecriture sainte.

(3) Dialogues sur Vcloquenci', dialogue III, p. 593, vol. VI, a^^ar. compl. de Fénelon, 10 vol. petit in-i". Paris, Leroux et Joiiby, 1852.

L'oraison funèbre de M"'^ de Montausier renferme de. rares citations de rÉcriture sainte. Dans la suite, elles devinrent plus fréquentes, sans cesser pour cela d'avoir le même défaut : la sécheresse et la brièveté. ■Ce sont les paroles seules de la Bible, sans commentaire, sans aucun de ces admirables développements que les livres saints inspirent à Bossuet. Comme les prédicateurs dont parle Fénelon, notre orateur cite ordinairement l'Écriture « après coup, par bienséance •ou pour l'ornement (1) ».

Le Tellier, nous dit-il, se prépara avec tranquillité à mourir et reçut, sans trembler, (( la réponse de mort, -comme parle FApôtre (2) ». Ailleurs, il tire seulement quelques antithèses agréables d'un texte qu'il «aurait pu commenter avec éloquence. « Après un reste ■de malheureux jours, une nuit vient ^ dit le Fils de Dieu, où personne ne peut travailler; Venit nox quando nemo potesl operari (3). Un aveuglement volontaire qu'on fi'est fait durant le cours de plusieurs années, par la négligence de ses devoirs, forme enfin des ténèbres impénétrables. On est surpris d'une maladie dont on craint trop, ou dont on ne craint pas assez les progrès. On ne voit ni l'importance du passé, ni les

(1) Dialogue III, p. 597; OEuv. compL, vol. VI, môme édition.

(2) 0)\ fan. de Le Tellier, vol. IV, p. 138. — Voici le texte de saint Paul, auquel Fiécliier se contente de faire allusion : a Sed ipsi in nobismet ipsis rosponsuin mortis liabuimus, ut non simus lidentes in nobis, sed in Dco qui suscitât mortuos. » (II Corintii., i, t).) — Dans l'Or. fan. de .U'"c d'Aiguillon, p. i2, il dit de la niûme manière : « A l'exemple de ces généreux chrétiens que loue saint Paul, elle assista les pauvres selon ses forces, au delà môme de ses forces. » {II Corinth., viii, 3.) — Saint Paul remercie les Eglises <3e Macédoine de leur charité envers les pauvres de Jérusalem : « Quia secundum virtutem illis reddo, et supra virtutem voluntarii fuerunt. »

(3) S. Jean, ch. ix, !^.

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conséquences de l'avenir. On a commis les péchés sans crainte, on reçoit les sacrements sans réflexion. On se flatte, ou l'on est frappé de vaines espérances de guérisun, et l'on est mort avant qu'on ait aperçu qu'on pouvait mourir (1). »

En parlant de la charité de la reine, une allusion à peine sensible, rappelle aux auditeurs l'un des passages les plus étonnants de l'Évangile. « Tout ce qui lui représenta Jésus-Christ souffrant, nous ditil, fut l'objet de sa compassion et de son estime, et sa charité n'eut d'autres bornes que celles que Dieu avait données à son pouvoir ou à ses désirs (2). » Quand nous songeons aux paroles de l'Évangile, nous sommes surpris que Fléchier n'en ait pas fait une meilleure application, et qu'il n'ait rien tiré de ce passage dans lequel Jésus-Christ assure que le pauvre que nous recueillons à notre foyer, dont nous apaisons la faim, ou dont nous recouvrons la nudité, n'est autre que lui-même. C'est le Christ qui dit aux élus placés à sa droite : « Venez, les bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde;

« Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli (3). »

Il serait facile de multiplier les exemples. Ainsi Fléchier affaiblit singulièrement l'énergique expression de l'Écriture : Fortis est ul mors di/ecdo, lorsqu'il parle de « cette charité sensible qui, selon le terme de l'épouse des Cantiques, fait sur nous les mêmes impressions

[l] Or. fun. de Marie-Thérèse, vol. IV, p. 120.

(2) Ihid.^ p. 117.

(3) S. Mattli., cil. XXX, V. 3i et suiv.

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