‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 32 sur 49 · MO · texte numérisé non relu

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Bretagne. De Boze raconte que le nouvel abbé, un abbé de sept ans! dut, en sa qualité, paraître aux états de Bretagne, et présider une commission. Chose à peine croyable, le petit président remplit gravement ses fonctions en camail et en rochel, et, à cette occasion, prononça même plusieurs discours, qui firent de lui, nous dit-on, a la merveille de l'assemblée, l'entretien de toute la province et la nouvelle de la cour (1) ».

Enfin, bon nombre d'évêchés étaient comme un bien de famille ; ils passaient de génération en génération, d'oncle à neveu, par une transmission régulière et continue, contre laquelle personne ne songeait à protester. Pendant un siècle entier, de 1569 h. 1662, quatre prélats delà maison de Gondi occupent successivement le siège de Paris; deux Villeroi, dans le cours du dixseptième et du dix-huitième siècle, détiennent le siège de Lyon; tandis que l'archevêché de Vienne et l'évêché de Béziers semblent devenus la proie de deux familles, les Villars et les Bonzi, qui, sans aucune interruption, réussissent à y maintenir cinq de leurs membres.

Il faut songer à de tels usages, pour apprécier justement les plaintes et les réclamations des prédicateurs contemporains. Tout cela ne paraît guère aujourd'hui que de simples déclamations, des lieux communs de morale arrangés avec élégance et avec art. Mais, quand on y regarde de près, quand on songe au temps, aux ménagements qu'un orateur devait à de puissants auditeurs, tous plus ou moins complices d'abus dont ils profitaient largement, on reconnaît, au contraire, qu'il fallait un certain courage pour dire la vérité, pour attaquer un ordre de choses consacré par une

(1) Nous avons donné quelques détails sur ce petit président^ dans notre ouvrage : ta Jeunesse de Flècliier, vol. II, p. 365.

antique coutume, et rappeler à tous « que les richesses de l'Église ne devaient pas entrer dans le partage d'une famille; qu'il n'était pas permis d'élever sa maison sur les ruines du sanctuaire, et d'enrichir ses enfants des larcins que l'on fait aux pauvres ». Puis, dans une apostrophe directe aux parents, Pléchier faisait entendre ces fortes paroles : a C'est à vous que j'adresse ce discours, pères ambitieux et avares, qui par vos soins et par vos intrigues, procurez des bénéfices à vos enfants, à peine raisonnables ; qui regardez une abbaye, non pas comme une charge, mais comme une fortune domestique; qui mettez la main sur ce fonds sacré, d'où vous croyez pouvoir tirer de quoi fournir à votre jeu et à vos plaisirs; qui faites servir le patrimoine de Jésus-Christ au luxe de vos femmes et de vos filles orgueilleuses ; qui entretenez l'ambition et la vanité, et peut-être les débauches de vos aînés, par les épargnes et par les bénéfices de vos cadets, et qui abusez du bien des pauvres, jusqu'à ce que vos enfants soient en âge de vous en empêcher, peut-être par l'abus qu'ils en feront eux-mêmes (1). »

Tout était pour le mieux, quand, par hasard, ces biens et ces dignités tombaient sur la vertu et sur le mérite (2). On pouvait alors contempler d'admirables modèles de distinction, de pureté et de sainteté chrétiennes : des femmes, comme la douce et spirituelle Éléonore de Rohan Montbazon, abbesse de Malnoue, ou comme la sœur d'Anne de Gonzague, l'illustre abbesse de Maubuisson (3) que Bossuet et Saint-Simon louent également; de saints prêtres, comme M. OUer; des prélats édifiants, comme le pieux cardinal de Bé-

(1) Pancg. de saint CItarles, vol. V, p. 318.

(2) Ihid., vol. V, p. 320.

(3) L'abbaye royale de Maubuisson, près de Pontoise.

ruile, l'évêque de Chartres, Godet des Marais, le cardinal de Coislin, évoque d'Orléans, dont Saint-Simon vante « la continuelle sollicitude pastorale et les grandes aumônes (1) » , ou enfin, comme le cardinal de Noailles, qui, pendant le rigoureux hiver de 1109, vendit toute son argenterie pour venir au secours des pauvres de son diocèse.

Mais que d'autres, emportés par a les premiers bouillons du sang (2) », séduits par « les tentations delà jeunesse », menaient folle vie et se tiraient, comme ils pouvaient, d'un état pour lequel ils n'étaient pas faits! Ceux-là, et ils étaient nombreux, se jetaient dans toutes les intrigues et toutes les cabales; les conduisaient pour leur propre compte ou le compte d'autrui : courtisans éhontés, infidèles à leur parole, ambitieux, joueurs et libertins, ils vivaient comme le cardinal de Retz, quand ils ne mouraient pas comme l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon (3). Voici le portrait d'un abbé, fin courtisan, sans beaucoup de scrupule, tournant à tous les vents, aujourd'hui à M. le Prince, et demain à Mazarin. Si le tableau est ressemblant, il fait un médiocre honneur à l'original. « Il mourut alors (en 1707) un vieux évêque, qui, toute sa vie, n'avait rien oublié pour faire fortune, et être un personnage. C'était Roquette, homme de fort peu, qui avait attrapé l'évéché d'Autun, et qui, à la fin, ne pouvant mieux, gouvernait les états de Bourgogne à force de souplesses et de manège autour de M. le Prince. Il avait été de

(1) Mémoires, vol. III, p. 239, édit. in- 12. Hachette.

(2) Fléchicr, vol. V, p. 318,

(3) Voy. Saint-Simon, vol. I, p. 179, édit. in-12. — C'est bien Ir type du prélat grand seigneur, tel qu'il y en avait beaucoup au dix-septième siùclo : spirituel, aimable, poli, habile dans les affaires, de grandes manières et de mœurs peu sévères.

toutes les couleurs : à M'"' de Longueville, à M. le prince de Conti son frère, au cardinal Mazarin, surtout abandonné aux jésuites. Tout sucre et tout miel, lié aux femmes importantes de ce temps-là, et entrant dans toutes les intrigues; toutefois grand béat. C'est sur lui que Molière prit son Tartufe, et personne ne s'y méprit... Tout lui était bon à espérer, à se fourrer, à se tortiller (1) . »

Fléchier, d'ordinaire doux au pécheur et indulgent pour les faiblesses humaines; Fléchier, moins austère que Bourdaloue et moins rigoureux que Massillon, ne cesse de poursuivre de ses invectives ces prêtres mondains qui, au lieu de s'acquitter de leurs devoirs avec une fidélité inviolable, « se jettent témérairement dans le sacerdoce de Jésus-Christ et dans les ministères de son Église ». « On n'y entre presque plus, continue-t-il, que par des vues intéressées. C'est un moyen de faire fortune, de vivre dans une honorable oisiveté, de se sauver du débris des affaires de sa famille, d'entretenir plus sûrement sous un habit sacré un luxe et des désirs séculiers et profanes. On regarde l'Église comme une terre de promission où coulent le lait et le miel, qui porte des fruits, sans qu'on ait la peine de la cultiver, oîi il y a peu de travail et beaucoup de profit à faire. On croit qu'il est permis de se faire un héritage de celui de Jésus-Christ et de ses pauvres ; on va prendre dans la maison de Dieu des revenus qu'on ne trouve pas dans la sienne; on vit de l'autel, sans servir à l'autel; on devient riche, si l'on peut, sans devenir charitable; et, comme on y est entré sans

(1) Saint-Simon, Mémoires^ vol. III, p. i81. — Gabriel de Roquette était un peu moins noir que ne le fait Saint-Simon. Voy. un ouvrage intéressant qui vient de paraître : Madame de Sévignd historien, par M. F. Combes, p. 280 et suiv. 1 vol. in-S". Paris, Didier, 1885.

vocatioi"), on y demeure sans honneur et sans conscience (1). »

De telles paroles indiquent et la grandeur du mal et son universalité. L'orateur revient sur ce triste sujet avec une persistance qui n'est pas sans signification. Il reproche aux prêtres de son temps d'entrer dans les rangs de la milice sainte sans vocation, sans autres vues que des espérances ambitieuses et l'amour du repos; il leur reproche leur faste, leur délicatesse, leur défaut de zèle; comme une flétrissure, il leur applique les termes les plus énergiques et les plus indignés, les accusant de s'élever sur les ruines du sanctuaire^ « d'usurper le sacerdoce de Jésus-Christ », et de s'enrichir des larcins faits aux pauvres.

Voici un exemple de cette usurpation du sacerdoce de Jésus-Christ, de cette témérité avec laquelle on se chargeait d'un « redoutable ministère ». L'histoire fort plaisante est racontée par Ghoisy, un de ces abbés sur qui tombaient à plein les censures de Fléchier. Le prince et la princesse de Conti venaient d'obtenir l'évêché de Valence pour « le principal domestique de leur maison », Daniel de Cosnac (-2). Celui-ci court chez 31. de Paris : c'était le cardinal de Retz, qui avait ses raisons pour n'y pas regarder de trop près. Alors, entre l'archevêque et le futur prélat s'engage l'étrange dialogue qui suit : « Le roi, Monseigneur, m'a fait évêque; mais il s'agit de me faire prêtre. — Quand il vous plaira, répondit M. de Paris. — Ce n'est pas là tout, répliqua M. de Valence; c'est que je vous supplie de me faire diacre. — Volontiers, lui dit M. de Paris, —

(1) Panég. de saint Joseph, prûclié en 1682, vol. V, p. 87.

(2) Mémoires de Choisij, p. 627, édit. Micliaud et Poujoulat. — Le prince Armand de Conti était frère du grand Condé; la princesse de Conti était Anne Martinozzi, nièce de ^Mazarin.

Vous n'en serez pas quitte pour ces deux grâces, Monseigneur, interrompit M. de Valence; car, outre la prêtrise et le diaconat, je vous demande encore le sousdiaconat, — Au nom de Dieu, reprit brusquement M. de Paris, dépêchez-vous de m'assurer que vous êtes tonsuré, de peur que vous ne remontiez la disette des sacrements jusqu'à la nécessité du baptême (1). »

D'autres entrent dans l'Église, non seulement sans vocation, mais avec une vocation contraire, malgré des mœurs détestables et une vie scandaleuse. De telles gens « ne regardent la prêtrise que comme un passage aux dignités ecclésiastiques, et font servir d'instrument à leur ambition les mystères les plus saints de la religion et le sacrifice de Jésus-Christ même (2). » Soutenus par le crédit de leurs familles ou des amis puissants, leur indignité n'est pas un obstacle à leur élévation : u Ils se jettent dans l'Église, sans avoir expié leurs péchés passés par une pénitence sincère et. après avoir mené une vie profane dans le monde, ils vont encore au pied des autels mener une vie sacrilège (3). ,,

Ces faits, croyons-nous, ne se trouvent signalés avec une égale précision ni dans Bossuet, ni dans Bourdaloue, ni même dans Massillon. A tous ces effrontés, Fléchier déclare que, pour être un digne ministre des

(1) Choisy, Mémoires, 1. VIII, p. 627; Coll. Micbaud et Poujoulat. Voyez avec quelle effronterie le courtisan escamota son évêché. — Daniel de Gosnac fut évêque do Valence du 24 octobre 1655 au 5 juin 1687; archevêque d'Aix de janvier 1687 au 8 janvier 1708. Voilà un pontificat d'une belle durée. — Il a laissé deux volumes de Mémoires, publiés par M. le comte Jules de Cosnac. Paris, J. Renouard, libraire de la Société de l'Histoire de France, 1852.

(2) Pané;^. de saint François de Paille, prêché dans l'église des. Minimes de la place Royale, en 1681. vol. V, p. 248.

(3) Ibid., vol. V, p. 217.

autels, il faut être, au moins, un pénitent fait, et non pas à faire, ce à quoi ne songeaient guère des hommes comme Choisy, Cosnac, Retz, ou La Fare, déshonoré par ses débauches et son escroquerie, et sacré évêque de Viviers « au scandale universel (1) ». « Il faut pour disposition à une vocation si divine, ou une pureté qui n'ait pas été altérée par les corruptions du siècle, ou une pénitence si longue qu'il ne reste pas même de cicatrice à leurs vieilles plaies. 11 faut, pour se faire prêtre, être un pénitent fait, et non pas un pénitent à faire ; le sacerdoce de Jésus-Christ doit être la récompense d'une longue piété, et non pas l'essai d'une conversion faible et mal assurée. Il faut porter au pied des autels les fruits des vertus qu'on a pratiquées, ou les dépouilles des passions qu'on a vaiacues; et non pas les restes d'une réputation décriée ou d'une mauvaise conscience; parce que, selon la doctrine des conciles, les mauvaises mœurs des prêtres sont des rides et des taches sur la face de l'Église, et qu'encore que le ministère ne tire pas son efficace du ministre, il tire pourtant son honneur de sa probité (2). »

Ce défaut de préparation, celle légèreté, et disons le mot, ce sans-gêne, dans une affaire de cette gravité, n'étaient ni une exception, ni un accident. Le langage de Fléchier, les détails qu'il nous donne, ses plaintes en public prouvent combien est considérable, cà cette époque, le" nombre de ceux « qui ne mettent point d'intervalle entre une vie mondaine et une vie ecclésiastique; qui ne se disposent à leurs emplois ni par la prière, ni par la retraite; qui se précipitent dans les grands ministères, sans avoir passé parles petits; et

(1) Saint-Simon, vol. XIII, p. 59. . o i •

(.2) Panég. de saint Sulpice, prononcé dans l'église Saint-Sulpice. e.i 1681, \ol. V, p. 176.

qui, n'ayant ni la ferveur ni l'expérience pour s'acquitter de leurs fonctions, sont accablés d'un fardeau qu'ils n'ont pas accoutumé de porter, et qu'ils n'ont pas la force de soutenir (1) ».

De pareils candidats devaient médiocrement trembler « à l'appareil de l'ordination ». Fixés d'avance sur l'étendue de leurs obligations, ils étaient décidés à prendre leurs devoirs tout à l'aise, aies adoucir, et au besoin à les éluder sans scrupule. « Aujourd'hui, on présente une tête superbe aux onctions saintes; on monte hardiment à l'autel pour y offrir sans dévotion le saint sacrifice. Cette dignité si redoutable ne pèse plus et n'honore plus ceux qui la portent ; on regarde le sacerdoce comme un état honnête dans la religion, et propre à une vie oisive et commode. La plupart des chrétiens ne pensent qu'cà élever leurs enfants, qu'à faire honneur à la maison d'où ils sont sortis, par le déshonneur de l'Église (2). »

(1) Panég. de saint François Xavier, dans l'église des Pères Jésuites de la maison professe, à Paris, en 1683, vol. V, p. 3/i6.

(2) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p. 273.

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