‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 33 sur 49 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Clergé séculier. — Ambition. — Oisiveté. — Défaut de zèle. — Orgueil. — Prélats fastueux. — La résidence.

Une fois dans la carrière, chacun cherchait à s'y distinguer, sinon par l'éclat des talents et des vertus, du moins par le nombre des bénéfices obtenus, ou l'importance des charges, acquises souvent par des indignités et des bassesses. Tout clerc d'une certaine qualité avait hâte de sortir de la foule, du milieu de ces ^ens à petite éducation confinés dans l'humble service des paroisses de la campagne, et qui ne devaient jamais porter d'autre titre que celui de prêtre. « On s'en offense presque aujourd'hui, disait Fléchier; on croit qu'il ne faut appeler ainsi que ceux qu'une petite éducation, ou qu'une triste nécessité a réduits au service des paroisses de la campagne. Quoique la prêtrise de Jésus-Christ soit royale, pour peu qu'on ait de fortune ou de naissance, on veut des titres plus honorables. Au lieu de se faire respecter par son ordre ou par sa vertu, on impose au monde par le rang ^u'on tient, ou par le bien qu'on a dans l'Église ; et pour flatter sa vanité, ou pour réveiller son ambition, au défaut des bénéfices et des dignités qu'on n'a pas, on prend le nom des dignités ou des bénéfices qu'on désire (1). »

(1) Pané(j. de saint Philippe de Ncri, dans l'église des Pères de

Les plus scrupuleux sur les moyens de parvenir étaient encore ceux qui, au risque de ruiner l'autorité de la parole sainte, de corrompre l'éloquence de la chaire, impatients d'arriver par la renommée à la fortune, se mettaient à débiter les mauvaises phrases et les froids discours dont parle La Bruyère. A défaut de mérite et de désintéressement, ils montraient au moins de la bonne volonté ; et, frustrés quelquefois du bénéfice convoité, ils gagnaient toujours la réputation de mauvais prédicateurs. « Si vous êtes d'une certaine qualité, et que vous ne vous sentiez point d'autre talent que celui de faire de froids discours, prêchez, faites de froids discours : il n'y a rien de pire pour sa fortune que d'être entièrement ignoré. Théodat a été payé de ses mauvaises phrases et de son ennuyeuse monotonie (1) . » Fléchier raille à son tour ces orateurs en quête d'un évêché, avides d'exercer à leur profit le métier de la parole (2), (( qui, par une vaine et indiscrète passion de paraître, se produisent avant le temps dans les fonctions évangéliques, et se hâtent de distribuer aux âmes une nourriture qu'ils n'ont pas assez digérée; et qui n'ayant ni l'intelligence des Écritures, ni l'usage de la prière, se mêlent de parler de Dieu, avant que de l'avoir écolité dans la retraite (3). x

Pour tous ces jeunes ambitieux, gens de qualité qui aspiraient à s'asseoir sur le trône sacerdotal, la prêtrise n'était certainement pas un ministère d'occupation et

l'Oratoire à Paris, en 1685, vol. V, p. 370. — Ce dernier trait mérite d'être noté. Pour le coup, nous ne pensions guère trouver ici des ancêtres à ceux qui, « au défaut des dignités qu'ils n'ont pas, prennent le nom des dignités qu'ils désirent ».

(1) Cliapilre : de la chaire,

(2) La Bruyère, ihid.

(3) Panég. de saint Augustin, prÊché à Paris, dans l'église des ■Grands-Augustins, en 1679, vol, V, p. 158.

de travail. Les fatigues, les difficultés, les périls du service paroissial, ils les laissaient aux roturiers, à ces prêtres sans naissance qu'ils devaient gouverner un jour. Mascaron, Fléchier, Massillon, et le plus illustre de tous, Bossuet, étaient de petite naissance, et, comme tels, destinés à demeurer dans robscurité. Peut-être estce pour cela que ces nobles fds de familles bourgeoises ou plébéiennes, quand ils purent parler aux grands, devant le plus magnifique auditoire de la terre, avec l'autorité que leur donnaient une gloire incontestée, ou des dignités conquises par leur génie et leurs vertus, ne craignirent pas d'adresser des remontrances sévères à ces abbés grands seigneurs, et de leur renvoyer, du haut de la chaire, les dédains dont ils accablaient les clercs qui n'étaient pas gentilshommes. Massillon s'écriait avec une certaine âpreté de langage et une rudesse qui ne lui est pas habituelle : « Non, mes Frères, l'Éghse n'a pas besoin de grands noms, mais de grandes vertus... Aussi, ses fondateurs et ses plus illustres pasteurs furent d'abord pris d'entre le peuple; les siècles de sa gloire furent les siècles où ses ministres n'étaient que la balayure du monde : elle a commencé à dégénérer, depuis que les puissants du siècle se sont assis sur le trône sacerdotal, et que la pompe séculière est entrée avec eux dans le temple (i). » Avant lui, d'un ton moins véhément, mais avec le même sentiment de fierté, Fléchier avait parlé de a ces dignités qu'on regarde comme une gloire mondaine, qu'on recherche avec une ambition séculière, qu'on demande comme la récompense des services, qu'on prétend comme le fruit d'une longue patience, et qu'on

(1) Massillon, Conférences, Discours sur l'ambition des clercs, deuxième réflexion, vol. II, p. 255. Edit. Didot, in-.'4°.

acquiert même souvent par des indignités et par des bassesses (1) ». La naissance, disait-il encore, ne dispense, ni du mérite, ni du travail; et, sans ménagement pour des préjugés commodes ou des usages établis, ]1 poursuit de ses railleries ces prêtres « qui savent que l'Eglise a besoin d'ouvriers, et que la moisson est prête à couper, et qui ne laissent pas de demeurer dans l'oisiveté, et de jouir en repos du patrimoine de Jesus-Christ, qu'ils ont acquis par leur ambition, et qu'ils ne veulent pas mériter par leurs services (2) ».

Un jour, certain prélat impertinent avait reproché à Fléchier la bassesse de son extraction, trouvant fort étrange qu'on l'eût tiré de la boutique de ses parents, pour le placer sur un siège épiscopal. Avec cette manière de penser, avait répondu Vé\èqne,je crains que si vous étiez né ce que je suis, vous n'eussiez fait des chandelles [S) La réplique était vive, et le coup bien asséné. Pareil trait demeura-t-il enfoncé dans le cœur de l'éloquent évêque? Plus tard, sans lui attribuer pour cela des sentiments indignes de son caractère, se serait-il souvenu avec amertume de Thumiliation reçue jadis'' et par représailles, autant que par zèle religieux, aurait-il déclaré que la naissance ne peut tenir lieu de tout, ni de science, ni de mérite, ni de vertu ? ^ Ces fils « de grandes maisons » ne comptent pour rien les talents, quand ils n'aident pas à la fortune. Leur zèle, « que l'air du village refroidit », est limité à 1 encemte des villes. Il leur faut la direction « des

(1) Panég de saint Augustin, vol. V, p. isg.

pill f/"?* ? *"'"' '^"''''' ^^''^ l''^^''^^ ^° Saint-Louis des Itères Jésuites, devant la reine, en 1679, vol. V p ^g^

(3) Pour comprendre cette réponse, il faut 'se 'rappeler que le Se n^t^le. '""' "" '"''' '"'""''''' ^'^ ''^^'^'^ P---' -

grandes âmes (1), » des auditoires de courtisans, non (( des oreilles de provinciaux », ou ces chrétiens de la campagne, vrais barbares dont ils ne parlent pas la langue, et qu'ils ne savent pas évangéliser. a On veut bien prêcher la pauvreté de Jésus-Christ, mais on veut vivre dans les commodités et dans l'abondance. On sait bien qu'on est redevable de quelques services à l'Église ; mais on sait bien aussi qu'elle a quelquefois des dignités et des récompenses pour ceux qui la servent. On veut bien travailler, mais on veut se faire un travail réglé qui fasse honneur, et qui ne donne que peu de peine (2). »

Cet esprit de hauteur convenait-il à ceux qui, par état, devaient être les serviteurs de tous, surtout des pauvres et des malheureux? Aussi, Fléchier semble multiplier à dessein et accumuler les mots, pour condamner en eux « un intérêt sordide, une ambition démesurée, un faste séculier et une dissipation mondaine (3) ». En vain, croient-ils soutenir leur rang par la pompe de leur train et l'éclat de leur équipage : ce n'est que par la pureté de leur vie et l'innocence de leurs mœurs, que les pasteurs méritent la vénération des peuples. Le faste du clergé, telle est « la source des désordres qui désolaient alors l'Église » ; c'est là le mal du temps, le mal de ce siècle, « où l'on ne parle que de soutenir sa qualité, de ménager son honneur, de faire valoir son caractère; où l'on regarde le faste, non seulement comme permis, mais encore comme nécessaire ; où l'on se fait plus respecter par les revenus, que par les talents ecclésiastiques ; et où

(1) Pancg. de saint Ignace, vol. V, p. 29/i.

(2) Pané'g. de saint François Xavier, vol. V, p. 3U'a et 352.

(3) Vol. V, p. 67.

le ministre s'élève souvent en abaissant son ministère (1). »

Ces reproches portent plus haut, et atteignent ces prélats opulents, qui dissipaient en folles dépenses le bien des pauvres et « l'héritage de Dieu (2i ». Le blâme, pour s'adresser aux évêques du treizième siècle, n'en retombe pas moins directement sur les évêques d'une autre époque. « Combien de fois, indigné du luxe et des dépenses excessives de quelques prélats de son temps, leur prêcha-t-il ces grandes maximes : que la modestie est la vertu qui leur est propre ; que la vénération des peuples envers eux doit venir de la pureté de leur vie, et non pas de la pompe de leur train; de l'innocence de leurs mœurs, non pas de l'éclat de leur équipage; que ces biens, dont ils sont si mauvais dispensateurs, sont le patrimoine de Jésus- Christ, le prix et le revenu de son sang; que leurs ancêtres étaient pauvres, mais qu'ils étaient indépendants; qu'ils étaient humbles, mais qu'ils s'attiraient le respect des grands de la terre; qu'ils étaient sans prétention, mais qu'ils étaient aussi sans craintes et sans espérances! (3) »

Celui qui devait un jour se montrer si compatissant envers les malheureux; qui, après avoir distribué pendant de longues années, « la nourriture spirituelle à ses peuples », devait leur assurer encore celle du corps, les sauver de la faim et de la misère pendant le rigoureux hiver de 1709, rappelle à trop de prélats oublieux de leurs devoirs, « que le soin des pauvres a toujours été une des plus nobles et des plus impor-

(1) Pancfj. de saint François Xavier, vol. V, d. 3A7.

(2) lOid , p. 185.

(3) Panég. de saint Bernard, dans l'église des Feuillants de h» rue Saint-Honoré, en 1683, yoI. V, p. 238.

tantes parties de l'office épiscopal et apostolique ». Après un tableau de la charité de saint Sulpice, Fléchier, dans une série d'allusions faciles à saisir, ajoutait : « 11 n'eut pas des palais superbes : il garda la magnificence pour les églises et les hôpitaux qu'il fit bâtir; on ne vit pas des vases précieux charger ses Ituffets pour montrer sa vanité, et pour irriter celle d'autrui : il n'usa que de vaisseaux de terre, avec lesquels il condamna le luxe et l'avarice de son siècle; on ne vit pas chez lui des lits ornés plus richement que les autels : il couchait sur la dure, et son repos était souvent interrompu pour chanter les louanges de Dieu (1). » Ces buffets chargés de vases précieux, ces lits ornés plus richement que les autels, Fléchier les a vus; il a vu cet étalage indécent d'une opulence scandaleuse, et en a conservé le pénible souvenir. A ce sujet, voici une petite anecdote racontée par Saint-Simon : elle est le commentaire des fortes paroles qui précèdent. Il s'agit de certaine mésaventure arrivée àl'évêque d'Autun, Gabriel de Roquette; d'une de ces a bourrades qu'il remboursait accortement », et ne le rendaient que plus obséquieux envers ceux qui les lui avaient données. « L'archevêque de Reims, passant à Autun avec la cour, et admirant son magnifique buffet : Vous voyez-là, dit l'évêque, le bien des pauvres. — // me semble, répondit brutalement l'archevêque, que vous auriez pu leur en épargner la façon {-2;. n Après toutes sortes de fatigues, des courses apostoliques sans nombre, saint François de Sales fut élevé à la dignité épiscopale. Pour diocèse, il reçut un pays

(1) Pancg. de saint Sulpice, vol. V, p. 183.

(2) Saint-Simon, Mémoires, vol. III, p. 381, édit. in-\2. Sur M. iVAulun, voy. plus haut, p. !li73.

« ravagé et comme investi par l'hérésie, où il avait peu de revenu, beaucoup de travail, et où il était tous les jours réduit à chercher quelque brebis égarée, aux dépens même de la vie ». Quel contraste entre cepauvre évêché de Suisse, où l'existence était précaire, la vie chaque jour menacée, et ces riches évèchés de France, alors paisibles, bien pourvus, qui faisaient souvent de leurs titulaires des princes, des ducs et pairs, et de grands dignitaires de l'État! Ce contraste' n'a pas échappé à l'orateur: il l'indique avec complaisance, non sans une légère nuance de malice et d'ironie. « Je veux croire que ceux qui sont appelés à une dignité si éminente, en connaissent l'importance, en ressentent le poids, en accomplissent les devoirs. Mais après tout, ils jouissent, dans ces heureux temps, de toutes les douceurs de l'Église en paix : ce n'est qu'éclat, que magnificence, que richesses; on ne les voit que dans des palais, ou dans des sièges élevés. Tout fléchit les genoux partout où ils passent, et au lieu de les exhorter à la patience, comme saint Paul faisait autrefois, il faut les avertir de conserver l'humilité dans cette élévation, et la modération dans cette abondance (I). »

Comment, d'ailleurs, malgré la sainteté du lieu, s'empêcher de sourire en parlant de ces évêques, qui ressentent, « il veut bien le croire », le poids de leur dignité, et en accomplissent les devoirs? Que de prélats s'inquiétaient médiocrement d'observer la résidence! Combien, au contraire, mêlés au flot des courtisans, vivaient à la cour, sans emplois, sans fonctions, n'ayant pas le temps de faire de rares apparitions dans

(l) Panég. de saint François de Sales, prôclié à Paris, dans l'église de la Visitation de la rue du Bac, en 168!i, vol. V, p. 399.

leurs diocèses ! Combien de villes épiscopales, désertes et presque oubliées de leur évoque! C'était la coutume; peu y trouvaient à redire : les prédicateurs s'en plaignaient, les gens du monde se contentaient d'en plaisanter, tous finissaient par s'accommoder de cet abus, comme de tant d'autres, a Nous sommes venues de Caen en deux jours à Avranches, écrit M""* de Sévigné à sa fille; nous avons trouvé le bon évoque de cette ville mort et enterré depuis buit jours ; c'était l'oncle de Tessé, un saint évêque, qui avait si peur de mourir hors de son diocèse, que pour éviter ce malbeur, il n'en sortait point du tout : il y en a d'autres qu'il faudrait que la mort tirât bien juste, pour les y attraper (i). »

Les évêques du temps de saint Charles, paraît-il, ou plutôt du temps de Louis XIV, car c'est bien de ceux-là qu'il s'agit, oubliaient aisément que l'épiscopat est un office de sollicitude et de travail. Ils étaient loin d'imiter le zèle du saint archevêque. En vain, le pape Pie IV le conjure de rester auprès de lui, « de l'aider à porter le faix du monde chrétien » : il demeure sourd aux prières de son oncle, s'éloigne de la cour pontificale, et vient à Milan réparer, par •une exacte résidence, les fautes et les négligences de ses prédécesseurs. « Rien ne l'arrête, ajoute Fléchier faisant allusion aux désordres d'une autre époque; il n'attend pas qu'un remords importun réveille enfin sa conscience, ou qu'un commandement du prince, venant au secours de la loi, le renvoie malgré lui dans son diocèse. » Ce commandement, le Prince finit par le donner aux prélats courtisans. Ému des abus qui

(1) Lettre datée de Dol, le 9 mai 1689, vol. IX, p. i3. Collect. des grands écrivains.

s'étcaient introduits peu à peu, averti peut-être par les plaintes de ses prédicateurs, Louis XIV, à partir de 1683, se montra plus sévère et exigea des évêques une résidence plus étroite. Ce qui était vrai de Milan, l'était tout autant de bon nombre de diocèses de France. (( Les églises étaient négligées, les évêques d'alors, ou faisaient la cour aux princes par ambition, ou se la faisaient faire à eux-mêmes par orgueil. Ils jouissaient d'un malheureux repos, au milieu de l'abondance et des richesses qui accompagnent leur dignité, et laissant errer leurs troupeaux au gré de leurs désirs, ils faisaient de l'épiscopat, contre toutes les règles de la religion, un honneur sans charge, un ministère sans travail. Les peuples n'étaient ni instruits, ni consolés, et Milan, depuis plus de quatre-vingts ans, n'avait vu aucun •de ses archevêques (1). »

S'éloignait-on de la cour? ce n'était qu'à regret, et encore pour un temps, pour aller exercer à la hâte sa récente dignité. Mais bientôt, séduit a par cette image du monde qui enchante (2) », sous un prétexte ou sous un autre, après une résidence forcée, le nouveau prélat revenait à la cour, qu'il n'avait jamais eu l'intention d'abandonner. « Eh! Messieurs, disait Fléchier, quand on n'est pas louché de Dieu, on a beau s'éloigner du monde, on le porte avec soi, sans y penser, dans le désert. Au milieu môme de la sainte Sion, on se souvient de Babylone; après une résidence peutêtre forcée, on retourne où on a laissé son cœur et son affection. Sous prétexte de venir soutenir ses droits devant les premiers tribunaux du royaume, on renoue ses anciennes habitudes, et l'on oublie son troupeau (3). »

(1) Pancg. de saint Charles, vol. V, p. 32/i.

(2) Vol. V, p. 182.

(3) Pandg. de saint Sulpice, vol. V, p. J82.

Pour lui, une fois sorti de la cour, où il résida près de vingt ans, il n'y revint plus qu'à de rares intervalles, et quand il fut appelé par de graves devoirs. Comme Mascaron, comme Massillon, tout entier à la pratique des vertus qu'il avait enseignées aux autres, il ne s'éloigna presque jamais de son diocèse. « Il n'est pas permis à ceux qui sont les chefs de l'Église, disait-il en 1681, d'être médiocrement vertueux. Ils ne sont pas louables, ils sont même répréhensibles, s'ils n'excellent dans la piété. Ils ne peuvent passer pour bons, s'ils ne sont tous les jours meilleurs; et ce mérite commun, qui fait la bonté des particuliers, est un défaut et une imperfection pour eux (1). » Dans ce même discours, il énumérait les qualités d'un pasteur fidèle, et. sans s'en douter, il traçait à l'avance le portrait qu'il devait réaliser plus tard. « Il faut qu'il éclaire les esprits, qu'il gagne les cœurs, qu'il lise dans les consciences, qu'il soit le docteur de tous les ignorants, le consolateur de tous les affligés, le pourvoyeur de tous les pauvres, l'esclave de tous ses sujets et le père de tous les fidèles (2). »

Chargé de gloire et d'années, comme saint Augustin dont il a fait le panégyrique, il fut assiégé dans sa ville épiscopale; comme lui, il eut sous les yeux le spectacle des cruautés commises par des barbares^ « que, ni l'honneur du sacerdoce, ni la considération de la noblesse, ni la faiblesse de l'âge, ni l'infirmité du sexe ne purent toucher »; enfin, comme l'héroïque vieillard vit les Vandales mettre le siège devant Hippone, a après avoir porté le fer et le feu dans toute la campagne, » il vit, lui aussi, les fanatiques des Cévennes incendier

(1) Pancy. de saint Sulpice. vol. V, p. 184.

(2) lôid., p. 183.

les laiiLourgs de Nîmes, où il se renferma pour cire le secours et la consolation des assiégés. « Il crut, ajouterons-nous en nous servant de ses propres paroles, que c'était le devoir d'un bon pasteur de vivre et de mourir avec son peuple; que Dieu le regarderait comme un déserteur, s'il ne le trouvait dans le poste où il l'avait mis, et comme un mercenaire, s'il abandonnait son troupeau : qu'un évêque, plus qu'un empereur, devait mourir debout et dans les fondions de sa charge (I). »

A'ous croiriez lire, dans le passage suivant, une page même de l'histoire de Fléchier. Il n'y a pas un trait, pas un mol qui ne lui convienne à la lettre : ce qui est vrai du saint évêque de Genève, l'est également de l'évêque de Nîmes. « On le vit dans les fonctions laborieuses de l'épiscopat, dans les agitations de son diocèse, toujours appliqué, vigilant, intrépide et infatigable. Mais quelques difficultés et quelque péril qu'il trouvât dans la conduite de son Église, on ne put jamais lui persuader de la quitter pour une plus riche et plus tranquille. On lui offrit inutilement les premiers sièges du royaume : il dit, comme les anciens Pères, que les hommes ne pouvaient rompre ce que Dieu avait lié; que s'ennuyer de son épouse, c'était une inquiétude; que l'abandonner, c'était une infidélité; que le premier engagement venait de la Providence, et le second était presque toujours l'effet des cupidités humaines, et que, quelque bonne intention qu'on crût avoir dans ces changements, on y était presque toujours plus porté pour le bien qu'on en recevait, que pour le bien qu'on y pouvait faire (2). »

(1} Panèg. de saint Augustin, vol. V, p. 1G6.

(2) Panég. de saint François de Sales, vol. V, p. iOl.

Fléchier exprimait « ces nobles et pieux sentiments » en 1684. Quelques années après, en 1687, il était désigné pour le siège épiscopal de Nîmes. Dans une lettre, où se reconnaît a la pureté de l'ancien christianisme (1) », il suppliait le roi de lui laisser son modeste évèclié de Lavaur, où il avait déjà travaillé, « comme ne devant pas en sortir », et où Dieu bénissait ses travaux. « J'avoue, Sire, continuait-il, que j'ai une grande passion d'achever l'ouvrage que j'ai commencé, et que ce serait une grande grâce de me laisser entretenir et augmenter les bonnes dispositions où je vois les nouveaux convertis de mon diocèse. Je ne doute pas que le successeur que Votre Majesté m'a destiné, n'ait plus de talent et plus de capacité que moi; mais l'application que j'ai eue à les instruire, et la confiance qu'ils ont prise en moi, me donnent des facilités qu'on n'a pas dans le commencement d'un épiscopat. L'évèché de Nîmes, Sire, est vaste et difficile à gouverner, et je ne me sens ni assez de force, ni assez d'adresse pour cela. Je sais qu'il est plus riche et plus honorable que le mien ; mais Votre Majesté m'a déjà donné tant de bien, que je n'en souhaite pas davantage, et l'honneur qu'elle m'a fait de me croire capable et digne d'être dans cette place-là, me vaut mieux que la place même. Je me jette donc aux pieds de Votre Majesté, pour la supplier de me laisser dans ce diocèse où elle m'a envoyé, et où je puis plus tranquillement prier Dieu qu'il continue de répandre abondamment ses bénédictions sur elle (2). »

(1) Panérj. de saint François de Sales, vol. V, p. 402.

(2) Lettre au roi, datée de Lavaur, le 27 août 1687. CEur. compl. tie Fléchier, vol. X, p. 52.

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