CHAPITRE XXVIl
-Clergé régulier. — Rivalités d'ordre à ordre. — Esprit d'exclusion. — Relâchement de la discipline. — Ambition. — Cupidité.
Quand il arrive aux religieux, Fléchier le prend un peu sur le ton des abbés grands seigneurs avec les petites gens du clergé paroissial. Dans ses Mémoires, qui n'étaient pas destinés à la publicité, il les traite sans hauteur, sans mépris, mais avec une indifférence dédaigneuse, qu'il laisse çà et là percer discrètement. Ici, il se moque de ces religieux de différentes couleurs, qui venaient en corps citer saint Paul et saint Augustin, comparer les Grands-Jours au jugement universel, dans leurs compliments aux magistrats envoyés à Glermont. « Un jésuite à la tête de son collège, et un capucin, le plus vénérable de sa province, se .signalèrent entre les autres à citer les plus beaux endroits des saints Pères à la louange des Grands-Jours, et firent voir que saint Augustin et saint Ambroise avaient prophétisé ce qui se passe présentement en Auvergne (1). » Là, il prend plaisir à relever l'ignorance et la naïve vanité d'un brave jacobin auvergnat, qui, fier des fondateurs de son ordre, comme d'autres le sont de leurs ancêtres, montre avec orgueil les portraits des premiers dominicains et leur peinture généa-
(1) Mémoires sur les Grands-Jours d'Auverijnc, p. 39.
logique et fait peu de cas des jésuites, issus d'un simple gentilhomme; tandis que saint Dominique, d'une des plus nobles maisons d'Espagne d'où étaient sortis des rois et des reines, était un des grands du royaume, « et que, sans mépriser personne, leur institut était bien plus noble que leur société (1) ». Ailleurs, il sourit en voyant les jésuites en lutte avec les carmes, les jansénistes, les cordeliers; il raille les uns et les autres, et, sans prendre parti pour personne, passe légèrement à travers ces querelles de couvent f2).
A Vichy, il remarque que religieux et religieuses sont venus en nombre pour prendre les eaux. Sans plus d'embarras, il décoche des traits malins à droite, à gauche, sur tous ces buveurs, et en particulier sur ces beautés voilées, qui ont, dit-il, je ne sais quoi de triste et de contraire à son inclination. « La saison était fort avancée, et la plupart des buveurs s'étaient déjà retirés : il n'y restait presque que ceux qui y viennent les premiers et restent toujours les derniers : je veux dire les religieux et les religieuses, que le grand soin de leur santé, et bien souvent le dégoût du cloître, retient longtemps après les autres (3). »
Le prédicateur se souvenait peut-être de ce que le chroniqueur des Grands- Jours avait vu à Glermonl, quand il se plaignait de la rivalité des ordres entre eux, et de leur ambition à dresser autel contre autel. « On aime à se voir distingué des autres, à être le premier de sa profession et de son ordre, et le chef de quelque sainte entreprise. Il y a dans la domination et la supériorité, une complaisance naturelle que le christianisme même a beaucoup de peine à régler. On se
(1) Mcnioires sur les Grands-Jours d'Auvergne, p. 198.
(2) Ibkl, p. 86.
(3) Ihid., p. k%.
plaît à se faire un nom et un rang qu'on puisse disputer à d'autres ; et, quand la dévotion n'est pas solide, on ne voit guère sur ce point deux dévots s'accorder ensemble. On dresse autel contre autel; on oppose vertus à vertus; on se divise en partis; on a des disciples à part : l'un est Apollo, l'autre est Céphas; chacun veut être le saint primitif et original; quelquefois môme on se décrie, on se plaide mutuellement. On se fait un devoir de conscience de ce défaut de charité, et au lieu de s'exciter par une émulation de piété, on s'aigrit par des jalousies de réputation et de gloire (1). »
Ces jalousies de réputation et de gloire furent souvent la cause de querelles, qui ne restèrent pas renfermées dans l'enceinte des cloîtres, passionnèrent longtemps les esprits, et agitèrent l'Église de France pendant le dix- septième siècle et une bonne partie du siècle suivant. De là, ces conflits perpétuels auxquels le public se mêlait « par une vaine et indiscrète curiosité », et, ce qui arrive d'ordinaire, sans trop connaître au juste le point précis du débat. Tandis que les uns tiennent pour le parti de saint Augustin, les autres se battent bravement « pour la ligue de Port-Royal (2) ». Et plus tard, emportés par ces mêmes jalousies de réputation, jésuites et dominicains en viennent aux prises, soutiennent leur opinion avec une égale opiniâtreté, sans qu'il soit possible à deux papes de mettre d'accord les belligérants. En 1702, le P. de la Chaise voulut engager Fléchier dans le débat au sujet des cérémonies chinoises. Celui-ci, fidèle à ses habitudes de
(1) Panéy. de saint Anloine, à Paris, dans l'église des Pères de SaiiU-Antcine, en 1684, vol. V, p. l!^l^.
(2) Fléchier, Mémoires, p. 89.