‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 35 sur 49 · AU · texte numérisé non relu

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modération, ne donne raison à personne, et s'excuse prudemment de ne pouvoir intervenir (1).

De son temps, semble-t-il, jacobins, carmes, cordeliers, jésuites, ne vivaient pas toujours en parfaite harmonie, et se distinguaient par un esprit d'exclusion, qui les laissait assez indifférents, pour ne rien dire de plus, au sort des autres monastères. « Saint Bernard, remarque Fléchier, n'avait pas cette charité rétrécie de quelques-uns, qui font dans l'Église un esprit et un corps à part; qui, dans le renoncement de toutes choses, veulent avoir un amour et un honneur pour eux; qui regardent comme étrangers tous ceux qu'ils ne regardent pas comme frères, et qui, dans les progrès et dans le bien que les autres font, sont quelquefois touchés, non pas d'une sainte émulation, mais d'une jalousie basse et intéressée (2). »

A ces défauts, que constatent les Mémoires du temps, se joignait le relâchement de la discipline monastique. L'orateur, il est vrai, parle des religieux des siècles passés, de la décadence des monastères de l'Egypte et de la Thébaïde; mais, ces hommes qui errent par le désert et dans les villes; qui viennent prendre les mœurs du siècle, pour les reporter ensuite dans leur solitude, les auditeurs n'avaient pas beaucoup de peine pour les reconnaître, et deviner que l'Egypte et la Thébaïde en question n'étaient nullement en Orient. « Les pluies et les rosées du ciel ne tombaient presque plus sur ces bienheureuses montagnes, qu'ils avaient si saintement cultivées ; les solitaires s'étaient multipliés, et la ferveur s'était ralentie dans les solitudes; l'oisiveté y avait introduit le relâche-

(1) Voy. plus haut, p. 277.

(2) Panéfj. de saint Bernard, vol. V, p. 237.

ment, la diversité, les divisions, la curiosité de savoir,, les nouveautés et les hérésies. Ces hommes, autrefois morts au monde, erraient par le désert et dans les villes, non pas pour exercer la charité, mais pour contenter leur inquiétude; et ceux dont le siècle venait autrefois admirer les vertus et recevoir les conseils, venaient prendre les mœurs et les coutumes du siècle, . et les rapportaient dans leurs monastères (1). »

Fléchier a dévoilé hardiment les vices des courtisans^ des clercs et des prélats ; avec la même franchise, il signale l'ambition de certains religieux, avides de « s'insinuer dans l'esprit des grands, de s'établir dans la cour des rois, sous prétexte de direction et de conduite, et qui, faisant en apparence les affaires de Dieu, se mêlent des soins et des intrigues du monde (2) ». Il loue saint François de Paule, qui n'accepta jamais les libéralités et les présents des princes; et qui, moins encore, se fit un mérite devant Dieu de procurer à ses religieux des commodités temporelles. Il n'eut pas, ajoute-t-il, a ce zèle ardent et empressé, qu'on ne voit que trop souvent dans les maisons même les plus réformées, oii les particuliers, par un désir séculier de paraître habiles, ou par la vanité de se rendre utiles et nécessaires à leurs frères, tâchent d'agrandir la communauté aux dépens de leur propre vertu, et contentent souvent leur propre cupidité, sous le titre de la commodité commune (3) ». Au désintéressement de saint François de Paule, comme un avertissement et un reproche, il joint l'exemple de sainte Thérèse. Celle-ci défendit sévèrement « qu'il y eût rien, dans les bâtiments de son ordre, qui ressentît

(1) Pancf/. de saint Benoît, prêché dans l'abbaye de Saint-Germain des Prés, en 1680, vol. V, p. 198.

(2) Vol. V, p. 235.

(3) Panég. de saint François de Paule, vol. V, p. 2^7.

la vanilé; refusa les biens de ces personnes vaines et indiscrètes, qui appauvrissent leur maison pour enrichir des monastères, et qui donnant à des étrangers ce qui appartient à leur famille, sous prétexte d'exercer la charité, renversent toutes les règles de la justice (1) ».

Il est facile de céder à cette cupidité : un religieux ne demande rien pour lui personnellement, et cache souvent ses propres convoitises « sous le titre de la commodité commune ». Tout en travaillant pour lui, il peut croire en définitive travailler pour son ordre, dont l'intérêt se confond avec la gloire même de Dieu. Ce défaut, je ne le trouve indiqué nulle part dans Bossuet et Bourdaloue. Est-ce timidité, sage réserve, ou crainte de toucher une plaie trop sensible? je l'ignore. Fléchier montre plus de hardiesse, en parlant de saint Philippe de Néri. L'éloge, au fond, n'est qu'un reproche indirect qui retombe sur d'autres, dont les vues étaient moins pures et les espérances plus ambitieuses. L'allusion est transparente. Le fondateur de l'Oratoire, nous dit-il, « n'abusa jamais de la faiblesse des mourants qu'il assista, au profit de sa communauté naissante et mal établie, aux dépens d'une absolution douteuse (2) ».

Ailleurs, il va plus loin et se prononce plus nettement. 11 résume en quelques lignes les devoirs des parents, déclare qu'on ne peut, par une espèce de piété contraire à la nature, dépouiller ses enfants, et donner leurs biens aux églises ou aux monastères. u Travailler assidûment de son métier, pour gagner de quoi nourrir ses enfants; les entretenir et les établir dans la suite suivant leur condition; s'occuper à quel-

(1) Paiipfj. de saillie Tlicrèse, dans l'église des Carmélites du grand couvent, à Paris, en 1679, vol. V, p. 310.

(2) Panéfj. de saint Philippe de Néri; vol. V, p. 374.

que chose de bon et d'utile; s'appliquer soigneusement aux affaires de sa famille; faire valoir son bien par des voies justes et légitimes; éviter les jeux, la bonne chère, les compagnies de plaisir comme autant d'occasions de ruiner sa famille, et de devenir les meurtriers de ceux qu'on a mis au monde, en leur ntant par ses excès la nourriture et l'entretien nécessaires ; ne point dissiper son bien en dépenses folles ou superflues ; amasser pour l'avenir, non avec l'empressement et l'inquiétude d'un païen, mais avec la modération d'un père chrétien; ne pas ôter leurs biens à leurs enfants, non pas même les donner à l'Église, aux monastères, par un zèle inconsidéré, ce qui serait une espèce de piété contraire à la nature et à la raison, et porter la charité au-delà des bornes de la justice : tels sont les premiers devoirs des pères et des mères envers leurs enfants (1). »

Ici s'arrête le réquisitoire de Fléchier contre les prêtres et les religieux de son temps. Et maintenant, fautil juger le clergé du dix-septième siècle d'après ces détails peu flatteurs? Non, assurément. Nous le répétons, les prédicateurs nous présentent seulement les vilains côtés d'une époque : ses vices, ses travers et ses abus. M. Blampignon a raison de le dire : « Considérer uniquement un état social par les paroles des sermonnaires, ce ne serait guère que voir les endroits à corriger et à reprendre. Non, il ne faut pas plus juger un héros d'après son panégyriste, qu'une société d'après ses moralistes... J'imagine que Bossuet, Bourdaloue etMassillon eussent été désespérés, s'ils se fussent figuré que la postérité à laquelle ne songeait

(1) Pensées diverses sur plusieurs sujets de morale, vol. VIII, p. 265.

aucun d'eux en prêchant, puisqu'ils gardèrent tous trois leurs sermons manuscrits, pourrait juger leur auditoire et leur siècle d'nprès la sévérité, et comme le -grossissement de la parole réformatrice (1). «

(1) Massillon, par l'abbé Blampignon, p. ^19. Voy. plus haut, p. 356.

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