CHAPITRE XXIX
L'église. — Irrévérences dans les églises. — Plaintes de La Bruyère et de Bourdaloue. — Toilettes indécentes. — Entretiens tumultueux. — Curiosité. — Mauvaise tenue. — Esprit de critique. — Pourquoi on va au sermon.
Suivons maintenant à l'église ces gens que nous connaissons si bien, courtisans, grands seigneurs, dames de haut parage, mondains ou mondaines : ceux-ci déjà convertis, ceux-là supputant d'avance les conditions de leur conversion prochaine, les autres contents de leur état et ne songeant pas encore à changer de vie. La plupart viennent à l'église conduits par des motifs absolument étrangers à la religion et à la piété : par habitude, par vanité, curiosité, désœuvrement; ils se rendent à l'église, qu'on nous permette l'expression, comme tant d'autres vont aujourd'hui au théâtre (1), pour voir, être vus, passer le temps, entendre un prédicateur en renom, et pour d'autres raisons que Fléchier nous fera connaître.
(c Déclarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un beau salut, la décoration
(1) Bourdaloue reproche aux clirétiens de son temps d'aller à l'église, « comme l'on va à un passe-temps, à un spectacle, à une assemblée mondaine ». (Carême, lundi de la IV* semaine, ^tir te sacrifice de la messe, I^e partie. Œuc. compl. de Bourdaloue, vol. I, p. 349, édit. Didot, in-40.)
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souvent profane, les places retenues et payées, des livres distribués comme au théâtre, les entrevues et les rendez-vous fréquents, le murmure et les causeries étourdissantes, quelqu'un monté sur une tribune qui y parle familièrement, sèchement, et sans autre zèle que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'à ce qu'un orchestre, le dirai-je, et des voix qui concertent depuis longtemps, se fassent entendre?... Quoi! parce qu'on ne danse pas encore aux TT**, me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'église (1)? » Cette description, tracée avec tant de verve et d'ironie, ne semble-t-elle pas inspirée par un esprit satirique? Malgré son exagération apparente, elle est d'une rigoureuse exactitude. Ces indécences, « ces rendez-vous fréquents », ces causeries étourdissantes, qui blessaient l'âme fortement chrétienne de La Bruyère, étaient à la mode, et avaient passé dans les habitudes. Plus d'une fois Bourdaloue reprocha à ses auditeurs de profaner le lien saint, non seulement par leurs dissipations et leurs légèretés, mais par le scandale de leur toilette, par tout l'étalage de leur luxe, (c et par des immodesties, dont les plus infidèles mahométans ne seraient pas capables dans leurs mosquées (2) ». L'orateur confirme tout ce que nous dit le moraliste. Que font les assistants, pendant que les ministres de l'Église s'acquittent
(1) La Bruyère; chapitre : De quelques usages. — Ces initiales TT** désignent les Théatins. Mazarin fonda ce couvent des Théatins, et leur acheta en 16/i8 la maison qu'ils occupaient sur le Cjuai Malaquais.
(2) Bourdaloue, second Avent, II<= dimanche. Sur le respect humain, Ile partie, vol. I, p. 103, édit. Didot, \n-k°. — Le vieux Lingendes dit crûment : « Pourquoi viennent-elles dans ce saint lieu parées et ajustées de manière à tourner sur elles tous les regards : sein dévoilé, épaules nues, bras découverts, le visage coloré de fard, les cheveux frisés et poudrés? » (Conciones, vol. I, p. 30.'i. Voy. M. Hurel, les Orateurs sacrés, Introd., p. 87 et suiv.)
de leurs fonctions, chantent les louanges de Dieu et célèbrent l'office divin? « Ils lient ensenable d'oisives conversations, répond Bourdaloue, tiennent môme les discours les plus dissolus, s'attroupent quelquefois comme dans un cercle, et mêlent leurs voix à celles des prêtres, non pour prier, mais pour se réjouir et pour plaisanter (1). »
Ces désordres étaient si invétérés, que toute l'autorité de la parole de Bourdaloue fut impuissante à les faire disparaître. Malgré les censures ecclésiastiques, et les peines édictées par le roi, les irrévérences, « les entretiens scandaleux (2) » allèrent leur train; on continua longtemps à paraître dans les églises en masque ou dans des toilettes inconvenantes. En 1678, la fille de M""" de Sévigné, bravant les défenses faites, allait au Petit-Saint-Antoine (3) en pompeux attirail, toute couverte d'or et d'argent : en punition de sa désobéissance, elle essuya « la réprimande et les menaces d'un commissaire », et faillit payer l'amende (4).
En 1686, les désordres n'avaient pas cessé. L'Archevêque de Paris était obligé de publier un mandement oii nous apprenons « que la maison d'oraison est devenue la retraite des impies, et que les âmes saintes gémissent de la profanation qu'on en fait tous les jours en plusieurs endroits de cette ville ». Ordre était donné de dresser procès-verbal contre les récalcitrants, qui devaient être punis et signalés à Sa Majesté. « Nous
(1) Essai d'Octave du Saint-Sacrement, 6» jour; Il<: point, vol. m, p. 590. — Voy. dans l'ouvrage de M. Clément, ta Polie: sous Louis XIV, le chapitre intitulé : Le jeu, les tliéotres, les églises.
(2) Bourdaloue, p. 103, vol. I.
(3j Voy. plus haut, p. 38,'|.
(.il Lett. du 25 avril 1678, Corresp. de liussrj-Rahutin. vol. IV, p. 90, édit. Lud. Lalanne.
TOUS mandons, disait rarcbevôque, de commettre quelques ecclésiastiques qui veillent sans cesse sur ce qui se passe dans vos églises, et javertissent ceux qui se parleront ensemble, ou qui seront en posture indécente, de se tenir dans le silence et dans la modestie convenable à la sainteté du lieu. S'il s'en trouve quelquesuns qui refusent de les écouter ou de profiter de leurs remontrances, Nous vous ordonnons d'en dresser procès-verbal, pour être mis entre nos mains, et être par Nous porté à Sa Majesté (I). »
Fléchier, témoin des mômes abus, et des mêmes irrévérences, les signale à son tour; il se plaint de tant de chrétiens qui ne viennent dans l'église, que pour troubler « le saint et vénérable silence des sacrés mystère, interrompre l'attention de fidèles qui assistent au sacrifice, et des ministres mêmes qui le célèbrent; qui portent jusqu'au pied des autels où Jésus-Christ s'anéantit, l'attirail de leurs vanités et de leurs pompes mondaines; et qui, fléchissant à peine les genoux, lorsqu'on propose Jésus-Christ à l'adoration des peuples, laissent douter par leur posture indécente, s'ils le croient sans l'adorer, ou s'ils l'adorent sans le croire (2) u.
En I680, dans son sermon pour la consécration de l'église de Saint-Jacques du Haut-Pas, il parle de ces impiétés, de ces discours profanes, de ces postures indécentes, a de ces affectations de voir et d'être vu, qui font dans la maison du Seigneur comme un trafic et un commerce de regards impurs et de pensées criminelles. M Puis, reprenant les reprocbes de Bourda-
(1) Mandement de Mgr l'arclievêque de Paris, Sur le respect rju'on doit (jarder dans les rgliscs, en date du 6 février 1G8G. Voy. Mercure galant, mars, 1686.
{•2} Panég. do saint Sulpi-P, vol. V, p. 172, prononcû on IGSl.
loue, avec la même liberté de langage et la même énergie, il ajoutait : « On voit, et on ne peut voir sans indignation des chrétiens, si j'ose leur donner ce nom, qui, fléchissant un genou ou tous les deux avec peine, lorsqu'on propose Jésus-Christ à l'adoration des fidèles, semblent lui disputer l'hommage qui lui est dû, et se roidir contre leur conscience et contre ce peu de sentiment de religion qui leur reste. On voit des personnes mondaines plus parées que les autels dont elles s'approchent, étaler sans pudeur et sans retenue un luxe et des parures indécentes aux yeux de Jésus-Christ, pauvre et humilié dans le sacrement de l'Eucharistie (1). »
C'est à douter de faits semblables; on n'y croirait certainement pas, s'ils n'étaient attestés par de graves témoins. Quand il s'indignait contre ces chrétiens qui, (( au moment où l'on propose Jésus-Christ à l'adoration des peuples », iléchissent à peine le genou et scandalisent les assistants par leurs postures indécentes, Fléchier songeait à ce qu'on voyait partout, jusque dans la chapelle de Versailles, où les courtisans, le dos tourné à l'autel, la tête fixée vers la tribune royale, s'inquiétaient peu de la célébration des saints mystères, et, par leur altitude, semblaient moins adresser leurs hommages au Roi du ciel qu'au roi de la terre. La Bruyère a peint au vif cette espèce d'idolâtrie et ressuscité pour nous, en quelque sorte, réblouissant auditoire. « Les grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église. Il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et
(1) SeriEon pour la consccralion de l'église de Sal ni- Jacques du Haut-Pas, vol. VU, p. 30.
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redoutables. Les grands forment nn vaste cercle au pied de cet autel et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqués. On ne laisse pas de voir dans cet usage, une espèce de subordination, car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu (1). » Au dix-septième siècle, on allait à l'église par coutume, par bienséance, par curiosité, comme les gens du monde vont aujourd'hui au théâtre, assistent à certains mariages ou à de grands enterrements pour voir, être vus, entendre de la belle musique, et admirer le luxe des toilettes; pour rencontrer tel ou tel personnage puissant dont ils sollicitent la faveur; pour que les feuilles publiques signalent leur présence dans le funèbre cortège ou à la brillante cérémonie. Vanité,, curiosité, ambition, intérêt : les temps ont beau changer, les habitudes demeurent toujours les mêmes, invariables comme les passions humaines qui sont de tous les siècles, de tous les pays et de tous les régimes ! « On court aux solennités, plus pour le spectacle que pour la religion. Au lieu de se faire une instruction et une occupation de piété, on se fait un jeu et un amusement de ce qu'on y voit... On affecte des distinctions d'honneur et de qualité dans ces lieux où doit s'anéantir toute gloire humaine. On se jette dans la foule pour être témoin des cérémonies, plus que pour être participant des grâces célestes. On force jusqu'aux saints balustres, non pas par un empressement de dévotion, mais par un emportement de curiosité. On y apporte un cœur mondain, et lors même qu'on parle à Dieu par de
(1: Chapitre : De la cour.
froides el vaines prières, on s'entretieiU avec soimême du proji.'t de ses vanités. Enfin, on se fait un scrupule de n'y pas venir, et Ton ne s'en fait point d'y venir traîner ses iniquités, sans componction et sans repentir (I). »
Le mot de thedire n'a rien ici de déplacé. Cette expression, si étonnante qu'elle paraisse, est justifiée par la réalité des choses et dirrécusables témoignages. Fléchier reproche aux chrétiens de son temps « d'entrer dans nos églises, comme s'ils entraient dans une salle de bal ou de comédie » ; de troubler tous les jours la piété des fidèles « par des entreliens bruyants et scandaleux » ; en un mol, d'assister au sacrifice, non comme des chrétiens, mais comme des « idolâtres ». ,( A peine jettent-ils les yeux sur Celui qu'ils devraient adorer avec le plus profond respect : la première pensée qu'ils ont est la curiosité de voir, ou la vanité d'être vus. Ils passent ainsi jusque dans le sanctuaire, et ne craignent point d'oifenser Jésus-Christ jusqu'aux pieds de ses autels. Est-ce là croire la présence de Jésus-Christ, que de venir dans ses temples pour y apprendre ou pour y étaler ce que la pompe du monde a de plus recherché? Est-ce croire que Jésus-Christ est sur l'autel, que de venir entlammer les passions par des regards dissipés, ou de les entretenir par les rêveries secrètes d'une âme corrompue? Est-ce croire, est-ce avoir de la loi, que de troubler la piété des fidèles par des entretiens bruyants et scandaleux, comme il arrive tous les jours; que de venir au sacrifice comme chrétiens, et d'y assister comme des idolâtres (2)? "
(1) Flcdiior, sermon pour la consécration de l'cf/lise de Santl- Jacfjues du llaïU-Pas, vol. VTI. p. 23.
(-2) Pensées r//'"'^'^^- ■.■m' plusieurs sujets de morale, vol. Mil, p. 285.
Voilà ce qu'était un auditoire chrétien au dix-septième siècle; et comme on comprend que La Bruyère, au plus beau tpmps de l'éloiiuence religieuse dans notre pays, se plaigne de la décadence de la parole sainte, et l'appelle un spectacle, un jeu, une sorte d'amusement entre mille autres, un assaut d'éloquence fait jusqu'au pied de l'autel et en la présence des mystères (i) ! Oui, trop souvent les auditeurs accouraient à un sermon pour applaudir un prédicateur célèbre, dans l'espérance de goûter un plaisir, et non dans le but d'écouter une instruction utile. Sans parler des nombreuses réclamations de Bossnet, de Bourdaloue, de Mnssillon, le passage suivant suffirait pour le prouver. Fléchier résume ici tous les abus du temps : frivolité des auditeurs, recherche des prédicateurs en vogue, estime de la parole de l'homme plus que df la parole de Dieu, réunions tumultueuses et mondaines, d'où on sortait sans penser à devenir meilleur. (( Les auditeurs, dit-il en parlant de ceux qui allaient entendre saint Bernard, n'y venaient pas pour grossir la foule, mais pour être touchés et pour s'instruire; non pas pour faire honneur au ministre de la parole, mais pour profiter de son ministère. Ils regardaient le sermon comme une exhortation qu'ils devaient écouter avec respect, non pas comme une simple récitation dont ils devaient être les juges. Leur dessein n'était pas de remarquer les fautes du prédicateur, mais de corriger leurs propres défauts. Ils ne faisaient pas de ces assemblées de piété, de modestie et de silence, un rendez-vous tumultueux de vanité, de curiosité, de cajolerie. Ils ne cherchaient pas de ces peintures agréables des vices du temps, où. chacun croit voir
(1) Cliapitrc : Dr la rJiairc.
îe portrait d'aulrui au lieu du sien propre; où l'on se fait un plaisir même de son péché, par les malignes applications qu'on fait sur celui des autres, et où ron tourne les sages remontrances du prédicateur en médisances secrètes et en satires contre le prochain (1). »
Les courtisans n'allaient guère à la chapelle du roi, au salut ou au sermon, que par curiosité, bienséance, ou désir de plaire au Maître. C'est si vrai, que les dames de la cour, afin de ne pas perdre le bénéfice de leur présence, pour être plus facilement reconnues, sous prétexte de lire dans leurs Heures^ le soir, avaient toutes de petites bougies devant elles; et, que la chapelle, remplie quand Louis XIV assistait à l'office, demeurait vide, dès que le roi était absent.
Une anecdote de Saint-Simon, la plus jolie qu'on puisse imaginer, nous montre ce que valait en réalité la piété des dames de la cour. « Brissac, peu d'années avant sa retraite (2), fit un étrange tour aux dames. C'était un homme droit, qui ne pouvait souffrir le faux. 11 voyait avec impatience toutes les tribunes bordées de ■dames l'hiver au salut, les jeudis et les dimanches où le roi ne manquait guère d'assister; et presque aucune ne s'y trouvait, quand on savait de bonne heure qu'il n'y viendrait pas; et sous prétexte de lire dans leurs Heures, elles avaient toutes de petites bougies devant elles, pour les faire remarquer.
« Un soir que le roi devait aller au salut, et qu'on faisait à la chapelle la prière de tous les soirs, qui était suivie du salut, quand il y en avait, tous les gardes postés et toutes les dames placées, arrive le major vers la fin de la prière, qui, paraissant à la tribune vide du
(1) Panég. de saint Bernard, vol. V, p. 230.
(2) En i'toS.
roi, lève sou bâton, et crie tout haut : Gardes du roi, retirez-vous, rentrez dans vjs salles : le roi ne viendra pas. Aussitôt les gardes obéissent; murmures tout bas entre les femmes : les petites bougies s'éteignent, et les voilà toutes parties, excepté la duchesse de Guise, M""= de Dangeau, et une ou deux autres qui demeurèrent.
« Brissac avait posté des brigadiers aux débouchés de la chapelle pour arrêter les gardes, qui leur firent reprendre leurs postes, sitôt que les dames furent assez loin pour ne pouvoir pas s'en douter. Là-dessus arrive le roi, qui, bien étonné de ne point voir de dames remplir les tribunes, demanda par quelle aventure il n'y avait personne. Au sortir du salut, Brissac lui conta ce qu'il avait fait, non sans s'espacer sur la piété des dames de la cour. Le roi en rit beaucoup, et tout ce qui l'accompagnait. L'histoire s'en répandit incontinent après; toutes ces femmes auraient voulu l'étrangler (1). » Quel fonds établir sur une piété si fragile et soumise à ces brusques variations? Un dévot est celui qui, sous un roi athée, serait athée, a dit La Bruyère. Ce qui précède n'est-il pas la justification de cette pensée, trop hardie à première vue, et qui semble dépasser la mesure? Tienne en elfet le temps de la Régence, comme tout ce monde s'empressera d'éteindre ses petites bougies! et, pour faire sa cour, ou se dédommager de la contrainte subie sous le règne précédent, s'empressera de quitter joyeusement la chapelle du roi, et de courir aux soupers du Régent ou aux folles orgies du prieur de Vendôme 1
(1) Mémoires de Saint-Simon, édit. Cliéruel, in-12, vol. IV, p. 110. — Saint-Simon a raconté ailleurs, et avec un nouveau charme, cette plaisante anecdote; vol. VI, p. 371. — Brissac était major des gardes du corps, il mourut en 1713.