CHAPITRE XXX
La fausse dévotion. — Ses progrès, vers le déclin du règne de Louis XIV. — Deux sortes d'hypocrites, selon les temps. — Leur* sourdes menées. — Médisance et calomnie.
En attendant que viennent bientôt ces jours de liesse, de fctes brillantes et de débauches scandaleuses, soit autorité de l'exemple du roi, soit force des mœurs publiques, à la cour, à la ville, chacun est encore sage, réglé, dévot, du moitis exléripurement, par intérêt, par imitation, par respect humain, pour ménager sa fortune et gagner les bonnes grâces du souveraji^ Là, est l'explication de la fausse dévotion. Vers la iîn du règne de~Touis XÎV, elle' devint générale, parce que chacun avait intérêt à en prendra le masque. A cette époque, le courtisan fut dévot par imitation ; absolument comme quelques années après, par imitation aussi, il allait être libertin.
Cette hypocrisie, qui se développa dans les dernières et tristes années du grand règne, à partir surtout de 1685, nous a valu de bien belles tirades, de retentissantes déclamations sur la corruption de la cour, sur l'indignité de ce temps où les Ouuplire, les Tartuffe, « par le chemin du ciel, allaient à la fortune », et, sans négliger leurs affaires, faisaient celles de Dieu. Mais ne soyons pas dupes des mots. La pièce de Molière a une
portée plus haute et plus g Miérale qu'on ne veut le croire. Tartuffe, c'est l'homme qui sait s'accommoder de tous les temps; se plier doucement à l'humeur, au caractère, au caprice de chacun; qui, sous les divers régimes, république, empire, monarchie, en ayant l'air de ne songer qu'aux intérêts d'autrui, commence par ne pas s'oublier; qui, enfin, est assez habile, ou assez scélérat, pour dissimuler ses sentiments, cacher ses passions, couvrir sa cupidité, son ambition, ses convoitises, ses haines et ses vengeances du masque de l'intérêt public. « Il y a, ne nous y trompons pas, a dit avec beaucoup de sens l'abbé Blampignon, plusieurs espèces d'hypocrisie. Jadis on prenait le masque de la piété, parce qu'on y avait intérêt. Plus tard, on dut prendre d'autres enseignes. Alors, l'habile hypocrite se garde de parler de haire et de discipline; il ne vous souhaite nullement que le ciel vous illumine; au coniraire, il invoque la libre pensée, le droit de la raison : il eut ainsi son affiche; seulement elle (ut d'une tout autre couleur. Avec cela, si vous lui confiez les destinées publiques, moyennant cette toute petite condition-là, il ramènera l'âge d'or, comme autrefois dans la maison d'Orgon. Ainsi le cœur humain demeurant toujours le même, il y aura éternellement des Tartuffe, parce qu'il y aura éternellement des gens prêts k être tartuffiés (1). »
D'ailleurs, bien avant ces bruyants déclamateurs, tous les contemporains, poètes, moralistes, prédicateurs, Molière, La Bruyère, Bourdaloue, Fléchier, Massillon, avaient attaqué l'hypocrisie. Tous, au théâtre, dans leurs livres, du haut de la chaire, démasquèrent avec courage la bassesse, la dureté et la perfidie de ces coquins,
(1) Massillon, par l'abbé Blampignon, p. ^.'|2.
A qui le vrai mérite est tous les jours on proie,
Et qui, pour l'accabler par une sûre voie,
Do l'intérCt du ciel couvrent leurs attentats (1).
En 1682, notre orateur dénonçcait à Louis XIV ces nombreux hypocrites; leur reprochait de rendre douteuse la vertu même des vrais gens de bien, « surtout aujourd'tiui, disait-il, qu'on ne sait plus à quoi s'en tenir pour la dévotion, et qu'on se trouve souvent en danger ou d'approuver la fausse, ou de condamner la véritable, tant elles sont confondues (2) ». L'acte public d'accusation avait été dressé par le même orateur, quelques années auparavant, en 1679, dans une circonstance solennelle, en présence des plus hauts personnages de la cour et de la ville, devant toutes les chambres du Parlement, réunies pour honorer la mémoire du premier président de Lamoignon. L'hypocrisie, que Bourdaloue avait déjcà poursuivie de ses invectives, il l'attaqua à son tour avec intrépidité; il la décrivit avec tant de précision et de vérité, qu'il fut impossible de se tromper sur sa pensée et sur le vice odieux qu'il voulait flétrir (3).
Fléchier connaît à fond la puissance de la cabale et ses mille ressorts, les voies tortueuses qu'elle suit, les caractères de l'ambition qui lui est propre, et les armes redoutables dont elle se sert pour égorger ses
(1) Mmo Des Houlières, Epitre au P. de la Chaise, 1692. Œuvres de il/™<= Des lloulieres, vol. H, p. G9. Paris, Jean Villette, 1725. — Nous avons parle- de l'hypocrisie à la fin du règne de Louis XIV, dans notre ouvrage : /a Correspondance de Fléchier avec 3/mo j)gg Houlières et sa fille, p 79 et suiv.
(2) Sermon pour le Jour de la Toussaint, prêché devant le roi ù Fontainebleau, en 1682, vol. V, p. 47.
(3) Or. fun. de M. de Lamoignon, prononcée le 18 février 1679, vol. IV, p. 94. — Voy. ce passage cité plus haut, p. 90.
victimes. « Il y a certains intérêts délicats et certaines ambitions spirituelles, que les dévots ne savent que trop accommoder avec la vertu. Leurs intentions ne sont pas toujours si pures, qu'il n'y entre un peu de raison et de considérations humaines, et dans ce qu'il semble qu'ils font pour Dieu, ils ne laissent pas de donner quelque satisfaction à leur amour-propre (1). » Ces gens-là prennent un air de dévotion, pour tromper le monde plus finement, et pour donner plus de crédit à leurs médisances. « Ceux-mêmes qui se piquent de piété ne sont pas exempts de ce vice : c'est le défaut le plus ordinaire des hypocrites, qui, comme des serpents, se pliant et se repliant, et couvrant le venin qu'ils ont, semblent embrasser la partie qu'ils vont piquer. Vous voyez ces hommes, qui ne pouvant retenir leur malice, tâchent au moins de la déguiser. Ils commencent avec un air triste une médisance, comme s'ils ne voulaient que plaindre celui qu'ils ont dessein de décrier; on dirait qu'ils ne parlent qu'à regret, et qu'ils se vont faire violence. J'en suis touché, disent-ils, car je l'aime; ce n'est pas ma faute, j'ai bien souhaité de l'en corriger; je le savais bien, mais je n'avais garde de le dire; il est vrai, il a ce défaut, mais c'est d'ailleurs un homme de bien; je le loue en d'autres choses; en ceci, je ne puis que le condamner (2). »
Avec un mélange de familiarité, de malice et d'ironie, Fléchier démasque les pratiques, les finesses, les roueries employées par ces langues meurtrières. « Enfin, qui le croirait? les plus enclins à ce pécbé sont les dévots... Vous voyez ces honnêtes gens, avec un visage
(1) Pancg. de saint François de Paide, prononcé en 1681 ; vol. V, p. 258.
(2) Sermon sur la médisance, vol. VI, p. 233.
triste, plaindre le swt de celui dont ils vont médire : Quel domm.'i<^e! cet ecclésiastique avait de si jolis talents! Quel malheur! cette fille était si sage et si bien faite! On dirait qu'ils s intéressent à la réputation de celui qu'ils ont dessein de décrier; ils louent en passant quelques-unes de ses bonnes qualités, pour appuyer ensuite sur les mauvaises; ils couvrent de fleurs la pointe dont ils ont résolu de le percer; ils frappent Amasa, comme Joab, en le baisant : et ces louanges, cette afl'ection, cette pitié ne sont pas des adresses de charité pour diminuer le mal qu'on va dire, mais des raffinements de malice, pour le persuader plus sûrement et pour le remlre plus croyable (i). » Le tableau est sinon complet maintenant, du moins terminé. Dans cette guprre aux vices du temps, vices du courtisan, de l'homme de robe ou de l'homme d'Église, Fléchier est moins ternie que Bourdaloue, mais il n'est ni mnins hardi, ni moins pénétrant, ni moins vrai. Gomme les sermons dn l'éloquent religieux, ceux de l'élégant et spirituel orateur renferment, sur les mœurs publiqups et privées au dixseptième siècle, des détails qui ont leur prix, et bons à coimaître. Seules les misères du siècle ont été mises à découvert, et les gran leurs laissées dans l'ombre. Mais le prédicateur monte-t-il en chaire pour célébrer les vertus, ou p mr blâmer les vices de ses contemporains? Sa mission n'est-elle pas de reprendre, pour essayer de corriger? heureux, quand les couleurs sont assez vives, les peintures assez solides, pour qu'après deux siècles écoulés, après une longue suite de générations disparues, et tant de révolutions qui ont tout bouleversé parmi nous, lois, mœurs, institutions, un
(I) Sermon sur la Médisance^ vo!. VI, p. 250.
esprit curioux puisse encore y retrouver l'image fidèle d'un temps qui n'est plus!
Nous cherchons aujourd'hui avec une ardeur passionnée à pénétrer les mystères de la civilisation antique; à débrouiller le chaos des constitutions de Babylone et de Ninive, de Thèbes et de Cartilage : c'est bien le moins que nous connaissions un peu ce qui est plus rapproché de nous, et nous touche de si près, les lois, les traditions, les coutumes bonnes ou mauvaises de cette vieille société française, dont nous sommes en définitive les fils. Là est l'utilité, là est l'intérêt, croyons-nous, que présentait l'étude attentive des sermons de Fléchier. Témoin de cette époque mémorable, spectateur admirablement placé pour tout observer et tout voir; doué, en outre, d'un esprit fin et délié, il l'ut préparé à merveille pour saisir les côtés si complexes du cœur humain : à ces divers titres, il méritait d'être consulté.
Sa déposition, comme celle de Bourdaloue, n'est pas de nature à faire regretter l'ancien régime et ses abus de tous genres. D'un autre côté, tirer de là l'occasion de décrier le passé, serait manquer et de goût et de mesure. Exalter le dix-septième siècle, ou le rabaisser sans réserve, l'un n'est pas plus raisonnable que l'autre. Pour résumer notre impression dernière sur les mœurs de l'ancienne société, nous dirons : dans le siècle de Louis XIV, beaucoup de bien fut mêlé à beaucoup de mal. et de grands vices elfacèrent de grandes vertus. L'écrivain qui, un jour, fera la même enquête sur notre temps, n'aura pas à peindre de grands vices, nous voulons bien le croire. Mais rencontrera-t-il de grandes vertus? Quoi qu'il en soit, ce que M. Feugère a dit de Bourdaloue, convient parfaitement à Fléchier. Les réilexions du jeune et grave
auteur termineront ce tableau des mœurs d'un autre âge. (( Quand on voit ainsi l'esprit du christianisme et l'esprit du monde, la dévotion et le vice se partager même la maison de la prière, on est forcé de convenir, malgré la contradiction apparente des termes, qu'au dix-septième siècle, une partie considérable de la société, et la partie la plus haute, fut à la fois religieuse et corrompue. On respirait, en quelque sorte, une atmosphère religieuse; mais de môme que l'air le plus pur et le plus vivifiant ne suffit pas à guérir une poitrine malade, de môme la religion, quoique fortifiée par une saine réforme, et en apparence victorieuse, ne put étouffer les germes funestes dont la constitution vicieuse du corps social, la contagion. des pernicieux exemples, enfin le mauvais régime, avaient préparé le développement (1). »
(1) Bourdaloue, par A. Feugère, p. 45G. — Voy. ce que nous avons dit plus haut, p. 358.