CHAPITRE XXXI
Le style. — Fléchier et nos moralistes. — Pascal. La Rochefoucauld. La Bruyèi-e. — Précision. — Gravité. — Harmonie.
A ces diverses observations, à ces peintures variées, ajoutez les mérites d'un style tour à tour précis, élégant, spirituel, souvent même éloquent, et vous comprendrez l'intérêt de ces discours. Les réflexions s'y présentent quelquefois sous une forme vive et concise, qui fait penser aux Maximes de La Rochefoucauld. Fléchier eut toujours une tendance à suivre le courant de la mode. Selon les temps, il fit des vers galants, des peintures morales ou des portraits. Il rechercha la brièveté, quand il vit quelle faveur accueillait la nouvelle manière de s'exprimer. De là, sans doute, de ce désir de flatter le goût du moment, viennent les sentences assez fréquentes mêlées aux discours de l'orateur (Li. A l'exemple de La Rochefoucauld, il resserre sa pensée dans un espace étroit; comme lui, il la débarrasse de ce qui n'est pas nécessaire, afin qu'elle courre plus vite et frappe plus fort. « Donnez-moi le plus petit orgueilleux du monde, ditil quelque part, s'il n'a soin de se modérer, il se fera
(1) Il y a là une petite théorie de style dont nous avons parlé dans la Correspondance de Fléchier avec M°" Des Houlièrcf' et sa fille, p. 83 et suiv.
souverain, s'il peut (I). » Ailleurs, se trouve exprimée sous l'orme de sentence une pensée qui, dans sa finesse, ne manque pas de solidité, a On n'est pas loin de devenir méchant, quand on civiint d'être trop homme de bien (2). » Pour nous apprendre ce que valent les compliments intéressés, il nous dit avec la tristesse et l'amertume propres à La Rochefoucauld : (( Il n'y a homme, si misérable puisse-t-il être, qui ne trouve son flatteur, s'il peut se rendre utile à quelqu'un (3). »
Fléchier n'est certainement pas à comparer à Pascal, à La Rochefoucauld et à La Bruyère. On peut, du moins, le citer à côté de nos moralistes, et examiner ce qui le rapproche ou le distingue de ces grands peintres de la nature humaine. Ce n'est pas au nom des principes mobiles et changeants de la raison, des préceptes si flexibles de la morale du monde, que l'orateur condamne, comme La Rochefoucauld et La Bruyère, nos travers et nos fautes. U parle en interprète des lois précises et sévères de la morale chrétienne ; il tente de nous rendre, non plus raisonnables, plus polis ou plus modérés, mais plus religieux : de Là, une différence décisive.
De plus, quand La Rochefoucauld nous a meurtris sous le poids de ses rudes accusations; quand il a déchiré violemment le voile sous lequel s'abritent nos vices, il s'inquiète fort peu de nous relever à nos yeux, et, après nous avoir montré le mal, il ne se met pas en peine de nous fournir le remède. La lecture des Maximes irrite et décourage. On voudrait qu'au milieu de ses ùpres critiques, l'impitoyable censeur laissât au
(1) Vol. VI, p. 88.
(2) Ihid., p. M.
(.3, Ihid., p. 105.
moins échapper un mot, un cri de pilié pour nos faiblessi's ; qu'il afTerniît nos vogues dé.^^irs de devenir meilleurs, au lieu d'étouffer en nous l'amour du bien, par cette pensée désespérante que les vertus humaines ne sont que des vices déguisés.
La morale de La Bruyère, plus bienveillante, manque de principes fixes : elle reste flottante, comme la raison, « instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable à tous biais et à toutes mesures (i) ». C'est là, nous le savons, un des charmes du livre des Caractères. Nous aimons un auteur qui ne condamne pas vertement nos défauts, prend les hommps comme ils sont; mêle à la critique de nos vices moins d'amertume que d'ironie, et rit de nos travers plus souvent qu'il ne s'en irrite. Mais cette espèce d'indifférence, qui ne déplaît pas, peut avoir ses inconvénients. N'est-il pas dangereux de traiter nos faiblesses avec complaisance? et, quand une peinture morale se contente d'être piquante, n'esl-il pas à craindre qu'elle ne laisse d'autre profit que celui d'avoir diverti un moment? Nous sommes si naturellement portés à négliger nos devoirs, à courber la règle au gré de nos caprices ou de nos passions, que nous avons quelquefois besoin d'être repris sévèrement.
Le mérite de Fléchier, mérite dont il est redevable à la morale chrétienne qu'il expose, est de garder un juste milieu, également éloigné de la rigueur et du relcàchement. Comme il n'a pas pour l'homme l'indulgence facile de La Bruyère, il ne le tr.iite pas non plus avec l'injuste dureté de La Rochefoucauld. Interprète d une loi claire, toujours la même, au milieu des fluctuations perpétuelles des opinions humaines,
(1, Montaigne, II, 323. 4 vol. in-12. Paris, Didot, 1802.
il blâme nos fautes, sans aigreur, sans faiblesse, avec l'autorité que lui donne la parole divine sur laquelle il s'appuie. Ses remontrances sont un peu vives; mais la rigueur en est toujours tempérée par une compassion profonde; et si, pour humilier notre orgueil, il nous reproche notre corruption, nos folies et nos fautes, il se souvient trop de la noblesse de notre origine, de la grandeur de notre destinée future, pour nous abaisser sans retour; il emploie toutes les ressources d'une éloquence douce, insinuante, pathétique, pour réveiller notre conscience endormie, exciter notre courage à une lutte généreuse, et nous porter à chercher dans un repentir sincère le pardon de nos égarements.
Et par là, Fléchier se rapproche de Pascal. Celui-ci ne trace le dramatique tableau de nos misères et de ■'£0S souffrances; ne déploie toutes les forces de son ç)ui.ssant génie, que pour frapper plus vivement notre imagination, la subjuguer, arriver plus sûrement à notre cœur, et nous arracher au torrent de nos passions, à cet oubli de Dieu, qu'il déplore comme le plus fatal aveuglement. Quelle différence toutefois entre Fléchier et l'illustre solitaire ! Les observations du premier sont justes, mais s'arrêtent souvent à la surface; sou regard a je ne sais quoi de fin et de pénétrant, mais il manque de profondeur; et, quand l'orateur sélève, vous sentez certaines timidités jusque dans ses élans. Avec une hardiesse étonnante, au contraire, Pasc;d s'attaque aux plus difficiles problèmes de la nature humaine ; avec une sagacité incomparable, il nous dévoile les plus obscurs mystères du cœur, et, en des traits d'admirable vigueur, il nous peint non le œagislrat, le courtisan ou le financier de son siècle, mais l'homme de tous les temps et de tous les lieux.
tel qu'il a été et sera toujours, avec ce mélange perpétuel de grandeur, de bassesse, de faiblesse, de force, qui est à la fois et sa misère et sa gloire.
Un abîme sépare le style des deux écrivains. L'un, presque toujours élégant, délicat, brillant, conserve dans sa perfection continue une certaine monotonie, que dissimule mal l'art achevé de l'orateur. L'autre, peu soucieux du choix d'un mot ou de la chute d'une phrase, fait passer dans son style toute la chaleur de son âme, et laisse échapper des expressions brûlantes encore du feu de ses ardentes passions. Souvent supérieur à Bossuet lui-même par l'élévation des pensées et la profondeur des vues, il l'égale par l'éclat et la magniflcence des images. Ce grand homme semble écrire sans fatigue comme sans effort, dans une admirable prose; et, ce que M. Cousin a si bien dit de Descartes, s'applique à la lettre à Pascal : « Il a créé un langage naïf et mâle, sévère et hardi, cherchant avant tout la clarté et trouvant par surcroît la grandeur. »
Fléchier n'a pas la concision énergique de La Rochefoucauld, qui ne peut convenir à la langue oratoire; ces expressions vives qui jaillissent tout à coup au milieu des brusqueries et des colères du célèbre frondeur; ces traits mordants, acérés comme la pointe d'un glaive, et qui, lancés d'une main sûre et vigoureuse, viennent frapper droit au cœur. Mais au milieu de l'heureuse abondance de ce style qui coule sans effort, et plaît par son grand air, sa noblesse et sa dignité, vous remarquez que l'auteur sait allier l'énergie à la grâce, et n'est pas, comme on le répète, un écrivain exclusivement occupé de l'arrangement des mots et de la cadence des phrases. « Il n'y a qu'un moment entre la mort et nous, dit-il quelque part ; il n'y a rien entre
la mort du pécheur et une éternité malheureuse (1). » Notrf orateur exprime avec une précision égale les sentiments opposés du vrai chrétien et de l'homme du monde, au milieu des épreuves de la vie. « Je sais, ditil, qu'ils ont leurs peines l'un et l'autre, et qu'il y a des croix et pour les sectateurs du monde, et pour les disciples de Jésus-Christ; mais avec cette différence, que les uns souffrent comme des malfaiteurs, les autres comme des martyrs {2). » Ailleurs, il réfute cette maxime du monde, « que l'ambition est le caractère d'une belle âme, et la passion des grands hommes »; il déplore l'aveuglement de celui qui place les biens créés au-dessus du bien incréé, et préfère les dignités de la terre aux récompenses célestes : « L'homme alors se dégrade lui-même, et témoigne la même bassesse de cœur qu'un capitaine qui, pouvant être empereur, ne voudrait être qu'un misérable soldat (3 . »
Des grands écrivains de son siè -le, La Bruyère est peut-être celui qui posséda au plus haut degré le secret de l'art d'écrire, et dont le style varié, comme son ouvrage, est encore remarquable par l'exquise finesse et l'inépuisable originalité des tours. Fléchier, dans une certaine mesure, se rapproche de l'auteur des Ontitteres. Môme travail chez le moraliste et l'orateur, même choix scrupuleux des mois, même attention à captiver l'esprit et l'imagination par l'élégance et la distinction du langage : l'un est le moraliste littérateur par excellence; l'autre, si la consonnance est permise, mérite d'être appelé le prédicateur littérateur. Personne, pas même Massillon, ne s'appliqua davantage k flatter l'oreille des auditeurs, à les char-
(1) Vol. VI, p. 55.
(2) ibid., p. 75.
(3) 16(d., p. bô.
mer par une diction harmonieuse, colorée de brillantes images, embellie de toutes les grâces du discours. Aussi, n'est-il pas surprenant qu'on ait vivement goûté au dix-septième siècle ses belles qualités, et que les habiles l'aient alors regardé comme leur maître dans l'art de bien dire.
Ces sermons renferment une multitude de morceaux remarquables et dignes d'être connus. Ainsi, Fléchier a un ton singulièrement ferme, quand il annonce aux grands avec quelle rigueur Dieu les jugera un jour. « Malheur à ceux qui se seront fait en ce monde des titres vains et imaginaires de distinction, dans la poursuite de leur salut! Malheur à ceux qui auront vécu, comme s'il y etît eu pour eux un Évangile plus doux et plus relâché! Malheur à ceux qui, parce qu'ils commandaient aux autres hommes, auront fait comme s'ils étaient moins obligés d'obéir à Dieu! » L'orateur continue avec la même sévérité; vous croiriez entendre parfois comme un écho de la voix austère de Bourdaloue. « Il vous jugera. Messieurs, selon vos qualités et selon vos charges. Vous lui répondrez de sa grandeur, dont vous avez été la représentation et l'image ; de sa puissance, dont vous étiez les dépositaires; de sa justice, dont il vous avait faits les ministres; de sa religion, dont vous deviez être les protecteurs. Vous rendrez compte des passions qu'on vous inspira, de celles que vous fîtes naître; des péchés que vous avez faits, et des grâces qu'il vous a faites; des soins que vous avpz eus pour vous, de l'indifférence et du mépris que vous avez pour les autres; de ce que vous fîtes aimer, de ce que vous fîtes souffrir; de ce que vous accordâtes à la faveur, de ce que vous refusâtes au mérite; de la dissipation de vos biens, et des charités qui s'en pouvaient faire; des vices que vous
pouviez arrêter par votre autorité, des vertus que vous pouviez produire par vos exemples (1). »
Fléchier parle de l'emploi du temps, avec une gravité que relève un style énergique, sobre, simple, qualités^ moins rares chez le célèbre orateur, qu'on ne se plaît à le croire. « Oui, messieurs, il nous est donné ce temps par une bonté infinie de Dieu pour pleurer nos péchés, pour en mériter une réconciliation parfaite, pour acquérir les vertus chrétiennes, pour multiplier nos bonnes œuvres, pour obtenir la grâce de Jésus- Christ, pour éviter les supplices de l'enfer, pour acquérir une gloire qui est éternelle. Par quel droit voulez-vous donc partager ce temps? Pourquoi en donnez-vous une partie au monde, l'autre à Dieu? l'une au plaisir, l'autre à la pénitence? l'une h l'avidité d'acquérir injustement, l'autre à la peine de réparer vos injustices? l'une à entretenir votre luxe et vos vanités, l'autre à faire des aumônes et à payer vos dettes? Quelle idée, et quelle monstrueuse opposition de vie vous faites-vous? Des années de passions et des années de sagesse; une jeunesse païenne, une vieillesse chrétienne; un dérèglement par inclination, une conversion par nécessité, enfin une vie mêlée de mal et de bien, moitié religion, moitié monde : encore le partage n'estil pas égal, et nous ne donnons à Celui à qui tout appartient, que les misérables restes d'un esprit et d'un cœur usés, semblables en cela à ces prêtres idolâtres dont parle Terlullien, qui se réservaient les parties bonnes et saines de la victime, et n'offraient à leurs dieux que ce qu'il y avait d'inutile et de corrompu (2). »
La solidité des idées, la précision des détails, la
(1) Sermon pour /e /c Dimanche cle l'Aient, p. 51, vol. Vf.
(2) Sermon pour le 7J'c Dimanche de l'Avent, vol. VI, p. 116.
chaleur du langage, recommandent le tableau de Flécliier nous représentant les pécheurs près de ce point fatal où se rassemblent le passé et l'avenir, pnnr ne faire plus qu'une éternité. Effrayés h l'approche dela mort, « ils tremblent comme des esclaves fugitifs que leur maître a rencontrés et qu'il a saisis, lorsqu'ils croyaient aller plus loin; non comme des enfants respectueux qui sont touchés d'avoir déplu à
leur père Pourquoi en jugez-vous ainsi, direz-
vous? et pourquoi en jugerais-je autrement? Ne voit-on pas tous les jours, dans de pressantes maladies, les funestes effets de cette crainte? On se trouble au souvenir de la mort, lorsqu'on en est proche; on s'effraye à la vue d'un confesseur, comme s'il ne venait que pour prononcer le dernier arrêt; on éloigne les derniers sacrements, comme si c'étaient des mystères de mauvais augure; on rejette les vœux et les prières que l'Église a institués pour les mourants, comme si c'étaient des vœux meurtriers et des prières homicides. La croix de Jésus-Christ, qui devrait être un objet de confiance, leur devient un objet de terreur, et pour toute disposition à la mort, on n'a que l'appréhension et la peine de mourir. Quels égards et quels ménagements n'a-t-on pas pour eux! Bien loin de leur faire voir leur perte infaillible, à peine les avertit-on de leur danger; et ils meurent, ou ils sont morts, avant qu'on ait bien concerté le biais qu'il faut prendre pour les avertir qu'ils doivent mourir (1). »
Yoici une peinture magnifique des persécutions. La parfaite élégance du récit n'ôte rien à la force des traits. Nous connaissons peu de pages qui fassent mieux revivre, et où se trouvent retracées, dans un plus
(1) Sermon pour le IV<^ Dimanche do l'Avent, vol. VI, p. 126.
îiol)l(i et plus lier langage, les luttes héroïques des premiers ài,'-es (lu chrisliauisme. « Lorsqu'au temps des Diitcléliens et des Nérons, un chrétien, traîué devant leurs tribunaux, allait répondre de sa foi, et que \oyant autour de lui d'un côté un tyran furieux et des bourreaux inhumains, l'un prêt à prononcer, les autres prêts à exécuter la sentence; de l'autre, des lames luisantes et des fers brûlants; des ruisseaux de sang qui coulaient encore, et un tas de corps déchirés pour la même cause, il consultait son cœur et sa foi. Si le terrible appareil du supplice et l'affreuse image de la mort ébranlaient son courage; si sa main tremblante laissait tomber, presque malgré lui, quelques grains de profane encens au pied d'un idole (1); le cœur eûtil désavoué le crime au même temps que sa main le faisait; eût-il gardé dans sa conscience la firlélilé que la faiblesse de la nature, et la crainte des tourments lui avaient fait perdre au dehors, l'Église le regardait avec horreur, et lorsqu il demandait grâce, elle le renvoyait au tyran pour donner des preuves de son repentir, et pour laver de tout son sang la lâcheté qu'il avait commise (2). n
Il est véhément, il a une ironie superbe, quand il prend pu pitié ces hommes « qui cherchent leur plaisir et leur joie dans la jouissance des choses du monde » ; le ton simple et uni de l'orateur ajoute encore à la force de ses invectives et à l'expression de son dédain. « Je sens ici de l'indignation, et je crois pouvoir faire aujourd'hui le même reproche aux gens du monde, que leur faisait autrefois un prophète : 0 qui lœiainnn in nihilol « 0 vous qui vous réjouissez et vous repaissez
(1) Idoln était iiia-^culiii ou féminin à volonté.
(2) Sermon pour /'■ Ih Dimanche de l'Arent, vol. VI, p. 71.
tic rien! » Un peu de Iruin et quelques serviteurs autour de vous; quelques litres qui serviront à vos épilapbes; faire un peu de bruit dans le monde, êlre un peu plus regardé par des hommes vains comme vous, avoir un peu plus de facilité d'agir : voilà à quoi aboutit toute votre ambition (I). »
Enfin, ces sermons sont remplis de passages véritablement éloquents et comparables à ceux des meilleurs prédicateurs du temps. Tel est le morceau où Fléchier dévoile aux ambitieux le but qu'ils poursuivent dans leur élévation. « Quand vous travaillez à vous agrandir, à devenir puissants, à faire fortune, j'en appelle à votre conscience, vous travaillez, même sans y penser, à vous donner une malheureuse commodité de faire le mal et à étendre cette inclination naturelle que vous avez à le commettre; vos passions sont trop resserrées dans votre cœur, vous voulez les élargir au dehors, avoir de quoi fournir amplement à votre luxe et à vos délicatesses; attirer Ihs yeux du public par le nombre de vos valets et par la magnificence de vos équipages, avoir autour de vous quelques flatteurs de plus qui rendent hommage à votre fortune; appuyer de votre crédit les passions de vos amis, comme si ce n'était pas assez des vôtres, et faire sentir, comme il vous plaira, le poids de votre colère, lorsque vous vous croirez offensé (2). »
Comme il abaisse l'orgueil de l'homme, et foule aux pieds les richesses, la puissance, les titres, la vaine grandeur dont il se pare, et qu'il prend plaisir à étaler! Le style alors s'élève et s'échauffe, les idées se pressent, les expressions fortes se succèdent et
,1) Sermon pour le III' Dimanclie de l'Avent, vol. VI, p. 95. (2) Ihid., p. 8i.
donnent au tableau une grande vigueur. « Pourquoi vous enorgueillissez-vous, cendre et poussière que vous êtes? De quoi pouvez-vous vous glorifier? d'une noblesse que vos përes ont acquise par leur ambition et par leur orgueil, et que vos enfants perdront peut-être parleurs bassesses; d'un nom qu'on se fait souvent sans mérite, et qu'on perd aussi sans sa faute ; des louanges que le mensonge donne à la vanité, et que la vanité paye au mensonge; d'un esprit qui s'use par le repos, qui s'appesantit par le travail ; d'une beauté que l'Écriture appelle vaine et trompeuse; d'une fortune qui s'établit avec peine, et qui se renverse et tombe souvent de son propre poids ; d'une protection qu'on vous donne par hasard, et qu'on ôtera par caprice; des richesses que vous perdrez, et qui peut-être vous perdront; des amis à qui vous deviendrez indifférents, dès que vous serez moins heureux (1). »
Ailleurs, Fléchier poursuit avec un sentiment de tendre pitié ceux qui, sous prétexte de se convertir plus tard, passent follement le temps de la jeunesse. Les plaintes et les regrets de l'orateur ont je ne sais quoi de doux et de particulièrement touchant, quelque chose qui rappelle les effusions de saint Augustin dans les Confessions^ ou les élans affectueux de Fénelon dans le Traité de Vexistence de Dieu. « Plusieurs disent en eux-mêmes : il faut laisser passer cette première fougue de jeunesse ; on est à Dieu bien plus paisiblement, quand on est lassé de ses passions et de soi-même : ils donnent ainsi un prétexte à leur lâcheté. Vous le savez, mon Dieu, vous qui sondez les consciences et qui lisez dans le cœur des hommes : ce n'est pas
(1) Second sermon pour le IIl^ Dimanche de l'Aventy vol. VI, p. lO'i.
tant une résolution de se corriger, qu'un dessein des'excuser de leurs fautes. Ils croient que leurs mauvaises habitudes sont trop difficiles à réprimer; lorsqu'ils seront plus avancés en âge, elles leur paraîtront trop enracinées : ainsi, toujours trop jeunes et toujours trop vieux pour aller à vous; manquant tantôt de courage et tantôt de force, ils ne vous laisseront que l'intervalle de quelques soupirs, que l'extrémité de la maladie ou la crainte de vos jugements prochains leur arrachera presque malgré eux, et qui ne seront pas tant des marques d'un cœur repentant, que des remords d'un cœur corrompu et endurci dans ses péchés (1). »
Faul-il insister maintenant sur l'harmonie de ce style, sur la plénitude de cette belle prose qui se développe avec tant d'ampleur, et dont nous offrent des modèles toutes les citations qui précèdent? Comme les oraisons funèbres, les sermons, ceux de l'Avent surtout, se distinguent par la beauté de l'élocution : même pureté, même abondance, même douceur, même noblesse et même majesté, avec un air, non pas plus négligé, mais plus simple et plus naturel, que ne permettait peut-être pas la solennité de l'oraison funèbre. Compté parmi les illustres orateurs de son temps, Fléchier a son prix comme écrivain : il n'a pas son rang marqué parmi les plus éminents de cette glorieuse époque, mais il demeure l'un des maîtres de la langue, l'un de ceux qui ont le plus contribué à perfectionner notre idiome.
Il a employé, dit-on, un soin minutieux à l'arrangement des mots, à la cadence des phrases; et Thomas, si naturellement porté à l'exagération, va jusqu'à nous
(i; Sermon pour le /T' Dimanche de l'Avent, vol. VI, p. 120.
montrer cet orateur si disert, un compas à la inain, mesurant attentivement les divers membres de ses périodes, afin de leur donner une égale étendue. Mais quVn sait-il? Qu'en sait l'auteur pompeux de l'éloge de Marc-Auréle et du maréchal de Saxe? Je soupçonne Thomas d'avoir porté son jugement sur éch;mlillon, d'après quelques extraits connus, et cités dans tous les recueils, sans songer à lire entièrement une seule oraison funèbre, pas même celle de Turenne. A plus furte raison, n'oserions-nous alTir-mer qu'il avait rien lu des panégyriques et des sermons, de ces discours qui, à notre avis, ne sont nullement inférieurs aux éloges des grands. Thomas nous semble avoir jugé Fléchier sur la foi d'autrui; il a pris à la lettre un mot de Huet ou du P. de La Rue, une appréciation de Rollin, de La Harpe ou de Marnionlel : de là, ce Fléchier faux, presque ridicule, qu'on nous représente le cmi/tiis à la main, comme vous ne pouvez prononcer le nom de Buffon, qu'on ne vous parle aussitôt des belles manchettes de dentelle qu'aimait à porter l'illustre écrivain en composant ses ouvrages.
« L'amour de la politesse et de la justesse du style, nous dit le P. de La Rue, l'avait saisi dès ses premières études, et il s'était fait une habitude, et presque une nécessité, de compasser toutes ses paroles et de les lier en cadence (I). )- Ce jugement d'un contemporain et d'un émule, homme d'esprit et orateur de mérite, est confirmé, ajoute-t-on, par le témoignage de Huet, qui connut Fléchier jeune encore et resta toujours son ami. « Un des plus fameux prédicateurs de ces derniers temps, et qui s'est élevé par la prédication, et avec qui j'ai été lié d'une étroite familiarité
(I) Préface des Sermons du P. do La Rue, édit. Migne.
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pendant plusieurs années, était prédicateur partout sans s'en apercevoir. Il r'''pandait sa rhétorique jusque dans ses plus simples billets; et les ordres qu'il donnait à ses gens, et les discours qu'il tenait dans son domestique, étaient dps enthymèmes, des ctiries et des apostrophes {i). » Tout cela ne prouve pas, comme Thomas donne à l'entendre, que l'évêque de Nîmes ait péniblement cherché à plaire par le choix délicat des expressions et l'harmonie soutenue du langage; qu'il se soit soumis à ce travail que Gicéron appelle avec raison excessif et puéril. Fiat structura quœdam, nec tamen fiât o/^cosè : nain esf^ct cum infinitus, tum puenlis lahor (2). Il était prédicateur partout « sans s'en apercevoir », c'est-à-dire que sans beaucoup de peine, presque naturellement, les mots s'arrangeaient en cadence, sous sa plume, et formaient ces belles et triomphantes périodes qu'un auditoire d'élite venait admirer et applaudir.
C'est être injuste envers Fléchier, et ne pas l'estimer ce qu'il vaut, que de voir en lui un simple rhéteur, un homme habile dans l'art compliqué de faire mouvoir aisément, citmme dans un corps d'armée, les membres d'une longue phrase. Dans tous ces discours, il n'y a pas une page, peut-être, oii se rencontre un mot impropre, un son désagréable, et qui blesse l'oreille. 11 l'avoue : il était naturellement paresseux, et ne pouvait s'accoutumer au travail. Pour atteindre à une telle perfeclion, se serait-il donc condamné à un
{1) Hueliana, p. 181; 1 vol. in-12. Paris, Jacques Etienne, 1722. — Chrie, exercice de iliétorique. • Il consistait à développer une pensée par sept ou huit moyens différents, qui rappelaient les différents lieux commun^ étudiés alurs avec tant de soin, et aujourd'hui fort mi'pri~.és. » (Littré, Dictionnaire de la langue française.)
(2) Oraior., c. XLIV.
labeur sous lequel un autre eût succombé? Qu'il y ait beaucoup d'artifice dans cette élégante prose, des combinaisons savantes et finement calculées, personne ne le nie. Aussi, en voyant ce style plein, nombreux, si poli et si doux, on a de la peine à démêler, parmi ces mérites divers, ce qui revient à l'art, et ce qu'il faut attribuer à la nature. L'art seul ne fait ni les grands orateurs, ni les bons écrivains. Ce style « également beau partout », qu'admirait M""* de Sévigné, d'une pureté, d'une noblesse, d'une distinction soutenues, tout cela est à la fois un don de nature, et le fruit d'une application assidue. Voilà la vérité. Ce que nous devons chercher en lui, comme dans les écrivains -dignes de ce nom, c'est l'alliance heureuse des dons naturels et du travail personnel ; cet effort persévérant pour rendre sa pensée en perfection, dont ne peuvent dispenser ni le talent, ni le génie. Fléchier ne s'est pas affranchi de ce labeur. Dans son Portrait^ oîi il vante le style de ses ouvrages, la netteté, la douceur, l'élégance, il reconnaît la part de l'élude, a II y a, ajoutet-il, de la droiture dans le sens, de l'ordre dans le discours et dans les choses, de l'arrangement dans les paroles, et une heureuse facilité, qui est le fruit d'une longue étude (1). » Ce jugement ne résume pas trop mal les qualités de notre orateur. Oui, il aime les expressions brillantes et les mots doux à l'oreille, les sons agréables, les périodes emmiellées, dit Pétrone, mellitos verburum ylobulos; il sème à profusion images, figures, antithèses, toutes sortes de traits fins et déli-
(1) Portrait de Flécliicr, Mémoires des Grands-Jours^ p. xlui, édit. Hachette. L'auteur termina son portrait en 1681. A cette époque, il avait prononcé plusieurs oraisons funèbres; il avait prêché un Avent à la cour, en 1676, et allait y prêcher son second Avent, en 1682.
cats; il dispose les mots en formes arrondies, en belles phrases sonores et harmonieuses; et cela, sans fatigue, avec une parfaite aisance, presque naturellement, comme Ovide laissait échapper les vers de son facile génie. La force unie à la douceur, voilà le vrai style de Fléchier; non ce style fardé et précieux, qu'on ne cesse de lui reprocher, comme s'il n'en avait pas d'autre, mais ce langage sobre, sain, marqué au coin de la bonne époque, orné de grâces naturelles, embelli par des pensées exemptes de recherche et d'affectation, simples, justes, à la portée de tous, telles que les aimait La Bruyère, c'est-à-dire « des pensées prises dans le bon sens et la droite raison (1) ».
(1) Chapitre : De la Société et de la Conversation.