CHAPITRE XXXI I
Opinion des contemporains sur ces sermons. — Mot de Louis X.IV.
— Le Mercure fjalant. — Al^e de Sévigné. — L'abbé Le Gendre.
— Du Jarry. — Le recueil de Maurepas. — Le P. de La Rue. — Opinion de d'Alemberr. Maury. — Aciion oratoire de Flécliier.
— Incohérence des témoignages à cet égard. — Rang des panégyriques et des sermons.
Quelle fut l'opinion des contemporains sur les sermons de Fléchier? En d'autres termes, quel fut son rang comme prédicateur (1)? Tous les témoignages du temps prouvent qu'il obtint de brillants succès dans la chaire, et ne dut pas sa gloire, comme on le répèle, au seul éclat des oraisons funèbres. La plupart des contemporains parlent de ces sermons avec éloge, même avec admiration. D'abord, le premier témoin à consulter, c'est lui-même : telle est sa probité, que nous pouvons le croire sur parole. « Il a écrit avec succès, nous dit-il en 1681 ; il a parlé en public, môme avec applaudissement. » Un peu plus loin, sans fausse modestie, avec un sentiment de légitime fierié, en homme H qui se sent et s'estime ce qu'il vaut », il parle de ses talents et de sa gloire. « Il est sensible aux approbations sincères et désintéressées : un homme qui le loue sans
(1) Sous le nom de sermons, nous comprenons les panégyriques et les sermons proprement dits. Quand nous désignerons les sa-nions exclusivement, nous aurons soin d'imprimer le mot en italique.
le connaître, un auditeur qui s'éf-rie, un passant qui le montre, et qui dit : Ces) lui; ce sont les éloges qui le touchent davantage (1). » Ne devinez- vous pas, à ce langage, que Fiéchier a certainement goûté la noble ivresse des triomphes oratoires, et cette félicité, la plus pure et la plus pénétrante des félicités humaines, celle que procure une popularité acquise par d'éclatants succès et de glorieux travaux! Cet homme, « qui le loue sans le connaître », il l'a rencontré quelque part; ce passant, qui le montre du doigt, il l'a entrevu; cet auditeur « qui s'écrie », il l'a entendu à Saint-Eustache, dans son oraison funèbre de Turenne, à Versailles ou à Fontainebleau, dans l'un de ses sermons à la cour : tout cela a laissé dans son âme une impression délicieuse, que le temps n'a pas eflacée, et dont il aime à évoquer le souvenir.
Dès cette époque, la gloire de l'orateur était brillante, et sa r'putation solidement établie. Quelques années après, en 1685, lorsqu'il fut nommé à l'évêché de Lavaur, le roi lui adressa ces paroles flatteuses : « Je vous ai fait trop attendre ce que vous méritez depuis longtemps; mais c'est que je ne voulais pas me priver de l'impression que me font vos discours, en vous éloignant de moi. » Un tel éloge a son prix : d'autant, que Louis XIV parlait ainsi, après avoir entendu Bossuet, et au moment des plus grands succès de Bourdaloue à la cour (2).
A côté du grave témoignage d'un prince, dont le goût naturellement droit fut rendu plus délicat par
;i) Portrait de Flécliicr. (Voy. Mémoires des Grands- Jour s.) (2) Cité par Ducreux, Œuv. compl. de Fiéchier. vol. I, p. xxxiii — M. Harel fait un coiiiiii Mitairn un pe'i fantaisiste de ces paroles, qu'il est disposé à prendre p^ur « une banale politesse et un compliment de cour ». [Les Orateurs sacrés, vol. Il, p. 87.)
toutes les merveilles de son règne, convient-il de citer le malheureux Mercure galant, comme Racine l'appelle (i), et placé par La Bruyère immédiatement audessous de rien? C'était, avec la Gazette de France, l'un des rares journaux de l'époque. Les nouvelles de la cour, de la ville, de l'armée, lui assuraient une certaine vogue. Malgré ses sottises, il était h. la mode, fort recherché, et goûté des gens du monde autant que méprisé des écrivains du temps. Il ne vaut rien comme juge, c'est entendu; mais, comme témoin, il mérite d'être écouté : il nous fournit quelques renseignements sur les succès oratoires de Fléchier. Voici donc, en 1681, ce qu'écrit le malheureux Mercure : « Le lundi, i4 de ce mois, M. l'abbé Fléchier, de l'Académie française, fit le panégyrique de saint François de Paule, dans l'église des Minimes de la place Royale. Il s'en, acquitta, selon sa coutume, avec une merveilleuse satisfaction de ses auditeurs, dont le nombre était extraordinaire {"£). »
Le Mercure^ notons-le au passage, parle toujours de lui avec de grands égards. On le traite évidemment en ami de la maison. Ce n'est pas surprenant, quand on songe aux arfinités littéraires de Fléchier, et à ses relations suivies avec M'""^ Des Iloulières, l'un des rédacteurs ordinaires de la frivole gazette. Le futur prélat vient de faire l'oraison funèbre de M. de Lamoignon. Le Mercure signale aussitôt le succès du discours, et remarque, comme ferait un chroniqueur de nos jours, que la réputation de l'orateur avait attiré tout Paris. (( M""' de Miramion, dont la piété exemplaire vous est connue, fît faire, ces jours passés, un bout de l'an pour
(i) Lett. h Boileau, du (i août 1693. — Œuv. compl. de Racine, p. 532; 1 vol. in-40, Didot. (2) Mercure, avril 1681.
feu M. le présirlent de L.imoignon, dans l'église de Saint-Nicolas des Champs ri). Elle avait prié M. l'abbé Fléchier de faire l'oraison funèbre. Il s'en acquitta à son ordinaire, c'est-à-dire que ce fut un ouvrage aciievé, qui charma toute l'assemblée. Elle était aussi illustre que nombreuse. La grande réputation du défunt, l'estime qu'on a pour celle qui faisait faire le service, et les belles choses qu'on attendait de M. l'abbé Fléchier, avaient engagé un nombre infini de gens de la première qualité à se rendre dans cette église. On y devait faire le panégyrique d'un grand homme, et ce panégyrique partait d'une plume très délicate : c'était assez pour attirer tout Paris (2). »
M"^ de Sévigné, dont l'autorité vaut mieux, loue un autre discours. Avec son propre sentiment, elle nous fait connaître celui de Corbinelli, « son fidèle Achate ». Elle nous croque ce sermon en quelques traits rapides, animés, pris sur le vif, pour ainsi dire, et, en passant, elle sème une de ces expressions pittoresques,^ qui lui sont si naturelles : a II (Corbinelli) vient d'entendre par hasard, écrit-elle à sa fille, un sermon de l'abbé Fléchier, à la vêture d'une Capucine, dont il est charmé. C'était sur la liberté des enfants de Dieu, que le prédicateur a expliquée hardiment. Il a fait voir qu'il n'y avait que cette fille de libre, puisqu'elle avait une participation de la vie de Jésus-Christ et des saints; qu'elle était délivrée de l'esclavage de nos passions,
(1) C'est une erreur. L'édition princeps, que nous avons sous les yeux, dit que ce fut à Saint-Xicolas du Charclonnet. En voici le litre : Oraison funèbre de Monsieur le premier président de Lawiof^non, prononcée à Paris, dans l'église de Saint-Nicolas du Chardonnet, le 18 février 1679, par Monsieur Fléchier, abbé de Saint- Séverin, de l'Académie français^. In-^o, Paris, Sébastien Mabre-Cramoisy, imprimeur du roi, 1079.
(2) Mercure, février 1679, p. 2G2.
dont nous sommes tourbillonnes ; que c'était elle qui était libre, et non pis nous; qu'elle n'avait qu'un maître, que nous en avions cent; et que bien loin de la plaindre, comme nous faisions, avec une grossièreté condamn.-ible, il fallait la regarder, la respecter, l'envier, comme une personne choisie de toute éternité pour être du nombre des élus. J'en supprime les trois quarts; mais enfin, c'était une pièce achevée (1). »
La lettre de M'"" de Sévigné fixe la date de ce discours, que Ducreux n'a pas indiquée. La capucine on question doit être M"^ deBéthune. Fléchier parle d'elle, trente ans après, et se recommande en même temps aux prières de M"'' de la Vallière, la Mère Louise de la Miséricorde. « La mort de la sœur de Béthune, écrit-il, m'a d'autant plus touché, qu'elle se souvenait encore que j'avais prêché à sa vèture, et qu'elle me donnait part à ses prières. Procurez-moi celles de la Mère Louise de la Miséricorde, et de toute la sainte communauté (2). »
Un autre contemporain, dont nous avons déjà parlé.
(1) Lettre du l^r mai 1680. — Voy. ce sermon, (jEuv. cutnpL ik- Fléchier, vol. VII. p. i:i9. Il a pour titre : Sermon pour une vêture, prêché à Pais, dans l'église des Carmélites.
(2) La i-iHure, ou prise dliabit, est l'acte par lequel un postulant reçoit l'habit du inonasiére où il va faire son noviciat. — La profession a lieu plus tard, lorsque le novice prononce ses vœux, et s'engage à suivre la règle du monastîTe. Ainsi, le 2 juin 167i, FromiMitières prêcha pour la cUiirc de M"'' de la Vallière, et Bossuet pour sa profession, le ii juin 1675. Voy. Sertnons choisis de Bossuet, par F. Brunetière, p. 3/i3.
Lettre datée de iNîmes, le 18 mai 1709; Œuv. compl. de Fléchier, vol. X, p. 305. — Marie-Hippolyte de Béthune Charost était Mlle du duc de Béthune et de Marie Fouquet, fille du célèbre surintendant. Kllc mourut à l'âge de quarante-cinq ans, après vingtsix ans do religion. Voy. M. Cousin : Liste dis religieuses du couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, M°^'^ de Lonyueril/e, p. 373. 1 vol. in-8'^, Didier.
assez enclin à dire du mal de tout le monde, n'a pas ét<^ trop méchant pour Fléchier. Le portrait de l'orateur, tracé en détail, et d'une main impartiale, paraît ressemblant : qualités et défauts sont indiqués sans parti pris, avec une égale sincérité. Les succès furent éclatants; mais l'action oratoire, dit Le Gendre, laissait h désirer, a Les prédications de l'abbé Fléchier avaient été fort applaudies dès qu'il parut. Il n'avait point un extérieur à enchanter ses auditeurs; sa mine, son geste, sa voix, sa prononciation n'avaient rien de majestueux. Ce qui charmait son auditoire et enlevait le succès, c'était la justesse, l'élégance, la pureté, l'arrangement de ses discours; à force d'y rêver et de les limer, il les faisait si beaux, qu'on a encore aujourd'hui autant de plaisir à les lire, qu'on en a eu à les entendre. En fait de pièces qui se déclament, et qui ont eu un heureux succès dans la bouclie de l'orateur, il n'est point de plus forte prouve d'une véritable beauté que le succès, que de se soutenir sur le papier. M. Fléchier étant né lent, l'esprit ne lui venait qu'en ruminant. A le voir en particulier, on eût dit qu'il en avait peu, tant sa conversation était plate et chétive J'en ai ouï parler en ces termes à de ses meilleurs amis, gens de distinction, qui l'avaient pratiqué longteu)ps. Il mettait à faire une pièce autant de temps qu'un antre à en faire quatre : aussi, en a-t-il fait peu, mais ce peu est d'un guût exquis. Il excellait dans les panégyriques et dans les oraisons funèbres (1). »
En 1700, un certain abbé Du Jarry, prosateur pesant,
(1) Le Gendre, Mémoires, p. 8. — « Louis Le Gendre, né à Rnnei), en 1655, protégé et secn'taire de M. de Harlay, arrlievôque de Paris, mort à Paris, le l^"" février 1733, clianoine de Notn'-Daine. Il obtint, en 1724, l'abbaye de Clairfontaine, dans le diocèse de Gharircs. » (\oto de l'éditeur, p. 2.)
et prédicateur de quelque renom, publia un recueil de panégyriques. Il s'appelait Laurent Juilhard; et, pour se donner, comme Des Alleurs, un air de condition, il avait pris le nom de Du Jarry. Né vers 1658 au Jarry, village près de Saintes, il mourut en 17 0 dans son pays natal, où il avait été pourvu de bonne beure du prieuré de Notre-Dame du Jarry. En 1679, il remporta à l'Académie française le prix de poésie. A l'âge de cinquante-cinq ans, en 1713, il concourut de nouveau. Cette fois encore, il fut vainqueur, et d'un concurrent de vingt ans, qui allait bientôt jouir d'une tout autre célébrité que la sienne. Son ode Sur le vœu de Louis XIII, oblint la préférence sur celle de Voltaire. Le jeune poète, mécontent, se vengea de sa défaite, ce sera assez sa méthode, en se moquant et de son rival et de ses juges (1).
Voici ce que Du Jarry écrivait dans sa préface. Fléchier n'y est pas nommé; mais il est facile de le reconnaître, SOUP les traits de ce prélat « si connu par un talent qu'il joint à tant d'autres ». a II faut avouer que les éloges de ce grand homme ont des grâces toujours nouvelles. On pourrait les comparer aux beaux jours, que l'on veut toujours revoir, après les avoir vus mille fois; ou là ces liqueurs, que l'on sert à la fin du repas, et que l'on trouve encore délicieuses, après s"étre rassasié des viandes les plus exquises. J'ai dévoré ces excellents discours dans ma jeunesse, lorsque j'avais une avidité insatiable de lire de belles choses. Maintenant, après avoir donné à cette passion innocente tout ce que j'ai trouvé de plus propre à la satisfaire, je trouve encore de quoi réveiller mon appétit dans ces Panégyriques; et je me délasse souvent dans celte
(1) Voy. Biof/nip/iic unicersel/e de Michaud.
agréable lecture, après de sèches et laborieuses études (1). »
Voilà pour les panégyriques. Dans ces passages de contemporains bien informés, rien n'indique assurément que révoque de Nîmes ait échoué, comme le prétend d'Alembert. En 1713, quand le neveu de Fléchier lit paraître pour la première fois les sermons de son oncle, Du Jarry en composa la préface (2). Elle renferme sur l'action de l'orateur, sa voix, son geste, des détails intéressants, qui contredisent en partie ceux que donne plus loin le P. de La Rue (3). « A l'égard de la prononciation, disait Du Jarry, je ne suis pas de l'avis de ceux qui croient que ce n'était pas ce qu'il y avait en lui de meilleur. Au contraire, soit prévention ou autrement, je n'en ai jamais trouvé de plus belle : elle était faite pour sa composition, et l'une donnait du poids et de la dignité à l'autre. Dès qu'il paraissait en chaire, son extérieur semblait tout se changer, et se revêtir, pour ainsi dire, de la majesté et de la grandeur de son ministère.. Sa manière de dire était digne et modeste, et tout ensemble ferme et assurée. Il n'a jamais fait craindre pour lui cet accident, auquel une bizarre coutume a voulu attacher un affront (4). Parmi ses rares
(1) Du Jarry, Panéyijriqucs clioisis. Paris, Denis Mariette, J700, bibl. nat. Il fit paraître un second recueil, sous ce titre : Panéyyriques et oraisons funèbres, 2 vol. in-12. Paris, Jacques Estienne, .1709. Bibl. nat.
(2) L'ouvrage parut sous ce titre : Sermons de morale, précités devant le roi par M. Fléchier, éréque de Ximes, 3 vol. in-12. Paris, Elle Josset et Guillaume Cavelier, 1713. Bibl. nat.
(3) Le P. de La Rue avait quelque droit d'être difficile en ce qui touche à l'action oratoire. 11 s'était formé, dit- on, à l'école du célèbre Baron, le meilleur acteur de son temps, et se faisait admirer par la beauté de son débit.
(4) Dans soa portrait, cependant, Fléchier se plaint de sa mémoire : « Il vaudrait encore mieux, s'il pouvait s'accoutumer
lalftiUs, il avait surtout celui fie finir heureusement ses périodes; l'oreille et l'esprit également flattés par leur chute lui attiraient souvent un murmure de longues acclamations. »
Le Gendre avait trouvé que Fléchier, dans sa mine, son geste, sa voix, n'avait rien pour enchanter ses auditeurs; Du Jarry n'est pas de cet avis. « Pour son extérieur, ajoute-t-il, il y en a de plus imposants, et qui frappent davantage; mais j'en ai peu connu qui attirât plus de respect. Je l'ai vu révérer dans les assemblées les plus augustes, soit par cette haute idée qui s'attache à la pré.sence d'un homme illustre; soit par l'image d'une grande âme, qui se peint sans y penser elle-même... Sa voix s'accordait avec son geste, son style et toute l'action de sa personne : il n'y avait rien en lui qui sentît le déclamaleur (1). »
Ce témoignage a son prix. C'est la déposition d'un homme qui avait beaucoup connu Fléchier, l'avait entendu souvent, et avait occupé comme lui les diverses chaires de Paris et pris la parole dans des solennités semblables (-2). Ainsi, Du Jarry prononça l'oraison funèbre de la Daupliine et celle de Montausier : la première, à l'abbaye de Maubuisson; la seconde, à Paris, dans l'église de Sainte-Croix de la cité (3). Dans
au travail, et si sa mémoire un peu ingrate, mais non pas infidèle, le servait aus>i bien que sou esprit. »
(1) Sermon^ de morale «le Flécliier, Prefuee.
(2) Le recueil de Di Jariy, celui de 17irO. renferme huit panégyri(|ii<'s. Il y en a acpt «ni sont Ijués les môuies saints dunt Flécliier avait célébri^ la iM'moire. C' s éloges revenaient tous les ans, à cliaque fête; et tous \e^ ans, à la même époque, ils étaient prononcés dans les diverses paioisses et communautés religieuses de Paris.
(.3) L'oraison funèbre de Montausier, par Flécliier, est du 11 août 1690; cel'e de Du Jarry, du 23 août 1690. — Loraison funèbre de la Daupliine, par Du Jarry, est sans date. Voy. Du Jarry,
ce dernier discours, se trouve un détail bien curieux, dont aucun biographe n'a parlé, et que nous sommes tout surpris de rencontrer ici pour la première fois. Faut-il croire qu'en 1G90, il ail été question, un instant, de faire Flécbier cardinal? C'est, du moins, si nous le comprenons bien, ce que Du Jarry donne à entendre. 11 n'est pas possible que de pareilles paroles, prononcées en public, dans une circonstance solennelle, et selon toutes les probabilités en présence de l'évêque de Nîmes, fussent sans aucun fondement. Après avoir parlé du « prélat célèbre (I) » qui, avec Monlausier, avait dirigé l'éducalion du Dauphin et partagé dignement « les glorieuses fatigues de ce grand emploi », l'orateur ajouta : « Nous admirons tous cet homme plus connu par les illustres morts qu'il a fait revivre, que par la pourpre qui lui est destinée, et qui vient de consacrer un monument éternel de sa reconnaissance à la mémoire de son généreux protecteur [-2). »
Du Jarry avait fait Flécbier cardinal; celui-ci, par reconnaissance, le fit évêqne. Ce fut un peu plus tard, en 1707, dans une lettre où il le remerciait de sa />/ssertniiun sur 1rs oraisons (unèhrcs. C^-tle lettre, égarée dans un ouvrage que persoime ne lit, est intéressante pour uous. Flécbier, alors bien vieux, y développe une dernière fois ses idées sur le genre qui avait
Panégyriques et orai-ions funèbres. Paris, Jacques Estienne, 1709. — Du Jariy fit aussi l'oraison funèbre du grand Coudé, à l'abbaye de Maubuissoii. Voy. vol. I, p. 338.
(1) Bo^siiPt.
(2) Du Jarry, Panéf/. cl or. f'un., vol. 11, p. 420. — Afin que nous ne puissions nous y trompet-. Du Jarry a mis en marge : 3/. de Mines. — 11 est remarc|uable, qu'au dix-spptième siècle, seuls les prélats de haute naissance se virent élevés aux grandes dignités de l'Église : Bossupt, Huet, Flécliier, Massillon ne furent jamais archevêques ou cardinaux.
fait sa gloire, répandant toujours sur ce qu'il écrit ce parfum d'urbanité, dont il savait relever ses éloges. « On m'a rendu soigneusement, Monsieur, un exemplaire de la belle dissertation que vous avez faite sur les oraisons funèbres. Elle est remplie de pieux enseignements et de rédexions judicieuses, qui ramènent cette espèce d'éloquence à son véritable point, qui est la raison et la religion, dont elle sortait quelquefois. Vous avez fort bien raisonné sur les règles qu'il faut observer, et sur les qualités qu'il faut avoir pour se soutenir dans ces éloges singuliers, oîi l'on veut honorer les morts, édifier les vivants, et rendre à Dieu comme un tribut des louanges et des fragilités humaines. Si j'avais encore été dans ces sortes d'occupations, j'aurais été fâché que vous eussiez ainsi découvert tous les secrets de notre art. Je dis notre art, car vous l'avez fort noblement exercé ; et, vous pouviez bien, au lieu des exemples que vous avez cités de nos ouvrages, en mettre raisonnablement des vôtres. Vous avez suivi votre modestie et votre amitié dans cette dissertation. Je l'ai lue avec plaisir et avec pudeur, et je ne puis vous dire combien j'ai été touché des marques de tendresse et d'estime que vous y avez répandues sur mon sujet. Je vous prie de me les conserver, et de croire que personne ne souhaite plus de vous voir en l'état où votre mérite vous devrait avoir mis, il y a longtemps (1). »
(1) Lettre datée de Nimes, le 28 octobre 1707. Elle est insérée, avec la Dissertation de Du Jarry, dans une espèce de cours de rhétorique : Haranijues sur toutes sortes de sujets, par Vaumorière, p. 369, 1 vol. in-k". Paris, 1713. Deux précédentes éditions, cellu de 1688 et de 1693, ne renferment ni la Dissertation de Du Jarry, ni la lettre de Fléchier. Celle-ci, qui ne se trouve pas dans les Œuv. coinpl. de l'évèque de Nîmes, a pour nous la saveur d'une pièce inédite.
Il ne faudrait pas prendre à la lettre le petit compliment de Fléchier : « Vous pouviez bien, au lieu des exemples que vous avez cités de nos ouvrages, en mettre raisonnablement des vôtres. » L'éloquence de Du Jarry est tiède, sans caractère et sans accent : c'est du Fléchier délayé et affadi. Yoici un échantillon de cette prose molle, fluide, et presque efféminée. (( N'attendez pas ici, Messieurs, dit-il en 1690, dans l'oraison funèbre de la Dauphine, que je môle à l'austérité du style évangélique, ces images qui nourrissent les passions des enfants du siècle ; que je donne moi-même de l'encens à l'idole, devant qui tant d'aveugles adorateurs courbent les genoux; qu'à la vue du triste spectacle de la croix, j'expose à vos yeux les Grâces en deuil pleurant sur Adonis; que je loue, dans cette chaire, l'écueil funeste où tant d'âmes périssent, et que je fasse entrer dans l'éloge d'une princesse chrétienne, cette beauté vaine et trompeuse que le Sage nous défend de louer dans la femme forte (1). »
Le recueil de Maurepas qui, en général, a juste autant de valeur que le Mercure, déclare, comme Le Gendre, que l'éloquence de Fléchier était parfaite, mais son débit défectueux. Après un couplet médiocre (2), suit une courte note, bienveillante au fond, et où la critique se mêle à l'éloge. « Esprit Fléchier, prêtre, de l'Académie française, homme de si basse naissance qu'il avait été précepteur de Louis Urbain Caumartin, maître des requêtes, mais d'un esprit si
(1) Du Jarry, Or. fan., vol. I, p. 'ili.
(2) Voici ce couplet :
Pour réussir bien en parlant, De Fléchier suivez le talent ; Toujours élégant il sera :
Alléluia!
bon et si juste, d'un savoir si éminent, d'une éloquence si parfaite, et avec tout cela d'une piété et d'une vertu si solides, qu'ayant été connu, puis produit par Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier, pair de France, et gouverneur de monseigneur le Dauphin, il fut en droit do prétendre à tout. L'abl)é Fléchier n'avait aucun extérieur, prononçait mal : on n'y faisait aucune attention, tant ses sermons et ses oraisons étaient des ouvrages achevés (1). »
Un autre contemporain, mais plus sérieux celte fois, un émule de mérite, orateur jadis célèbre, dont le nom n'est pas oublié aujourd'hui, met quelque réserve à ses éloges : entre les panégyriques et les sermons, il établit une distinction, qui n'avait pas été faite avant lui. Ce passage, dans son ensemble, va confirmer les témoignages de Du Jarry et de Le Gendre, et préciser leurs renseignements sur le caractère de l'éloquence de Fléchier, son action, sa prononciation et le son de sa voix, u Le feu qui éclate dans son style, écrit le P. de La Rue, et qui en relève partout la grâce et la dignité, semble manquer de véhémence ; et sa prononciation, traînante et peu animée, favorisant par sa lenteur la fi lélité de sa mémoire, donnait à l'auditeur tout le bjisir de suivre aisément la délicatesse de ses pensées, et de sentir le plaisir d'en être charmé.
« Comme ce fut d'abord par les éloges funèbres qu'il commença à se faire distinguer, la gravité des sujets fut avantageuse à la pesanteur naturelle de sa voix et de son action. La beauté de ce qu'il disait, en
(1) Cité par M. CIi. Livet. Portraits du f/raiifl siècle, p. 639. 1 vol. in-S". Paris, 1883. Librairie acariémique, Ein. Perrin, i^dit. Ce voliiitiiiieiix recueil de chansons so trouve à la Bibl. nat. Pour la similitude do ce jugement avec celui de l'abbé Le Gendre, voy. j>lus haut, p. 5'|0.
fit sensiblement goûter la ninnière, et travestit môme en talent un défaut, qu'en d'autres sujets moins tristes, on aurait eu peine à supporter.
(( C'est ce qui parut dans ses sermons de morale. Car, au lieu que la véhémence et l'impétuosité devaient y régner, le son de sa voix, qui avait quelque chose de lugubre, y répandait son froid sur le feu de ses expressions, et la liberté de son esprit lumineux y était, pour ainsi dire, à l'attache de sa mémoire. Il eut peu de pareils dans les matières funèbres et dans la sphère du style panégyrique; il fut moins recherché à la ville et à la cour pour l'éloquence des mœurs (l). »
Après La Rue, qui écrivait sa préface en 1719, ce n'est plus, parmi les divers critiques, que contradictions, incohérences de tout genre, et, pour ainsi dire, le chaos. « 11 fut moins recherché pour l'éloquence des mieurs », s'était contenté de dire celui-ci. D'Alembert, Thomas, La Harpe, Maury, tous ceux qui ont suivi, ont pris à tâche d'exagérer ou plutôt de fausser ces paroles. Les uns et les autres ont si bien fait.
(1) Le P. de La Rue, Préface de ses sermons, édit. Migne. Paris, 186i. Nous n'avons pu trouver à la Bibliothèque nationale, où malheureusement trop d'ouvrages demeurent dépareillés, l'édition qui renferme la prcfoxe fort intéressante du P. de La Rue. Voici, en ce qui nous concerne, q'iel'iues-uties des surprises désagréables qui nous ont été ménagées, dans le cours de cette étude. P. de La Rue, Sermons pour le Carême et l'A vent. Nîmes, Gaude, 1781, i vol. in-12. Bibl. nat. D. iu516, manque le premier volume. — F. Ogier, Actions publiques: 2 vo . m-k°. Paris, 1G52-1655. Bibl. nat. D. 5^11, manque le second volume. — Bégault, Panégyriques et ser/nons, 5 vol. in-12. Paris. ]\ic. Simart, 1711: Bibl. nat. D. 5556; man(iue le troisième volume. — Entin, quand nous avons voulu consulter l'édition de 17.3, bernions de morale de Fléchier, pour la préface de Du Jarry, 3 vol. in-12, Bibl. nat. D. 5502, il n'y manquait que le premier volume : précisément celui dont nous avions besoin.
chacun a si largement renchéri sur l'opinion de son voisin, qu'il reste acquis aujourd'hui que Fléchier s'illustra jadis dans l'oraison funèbre, et obtint un. médiocre succès dans les panégyriques et les sermons. Nous ne disons rien des dictionnaires de biographie, d'histoire et de littérature, de ceux du temps présent comme du temps passé : tous reproduisent les mêmes jugements et les mêmes erreurs, qu'ils se pillent entre eux sans le moindre scrupule.
D'Alembert, à qui nous devons un excellent éloge de Fléchier, rempli de renseignements précieux, d'anecdotes piquantes, a parlé des panégyriques et des sermons avec une légèreté qui étonne. « Cette lenteur d'action, nous dit-il, qui avait contribué au succès des oraisons funèbres de Fléchier, nuisit à celui de ses sermons, que d'ailleurs sa composition étudiée ne ranimait pas. Il parut froid et languissant, dans un genre qui exige de l'énergie, de la chaleur et de la véhémence, et où il ne savait mettre qu'une harmonie douce, peu faite pour émouvoir ses auditeurs, et encore moins pour les convertir. » Fléchier parut « froid et languissant » dans ses sermons, nous dit dAlembert; ce qui ne l'empêche pas d'ajouter aussitôt : (( On rendit justice au mérite de ces discours, toujours écrits avec pureté et même avec noblesse. » « Il ne fut guère plus heureux, nous dit-on ensuite, dans ses Panégyriques des saints, et sembla moins propre à louer les héros de la religion que ceux du siècle (l). » Je ne reprocherai certainement pas à d'Alembert de méconnaître le mérite de ces discours; de n'avoir lu ni les panégyriques, ni les sermons; et de répéter, en
(1) D'Alembert. Uht. des membres de l'Académie franraisey vol. I, p. /(Ol. L'éloge de Fléchier fut lu à la séance publique du 19 janvier 1778.
l'exagérant, une partie de la Préface du P. de La Rue. Mais l'auteur aurait dû, au moins, rapporter des faits exacts, conformes aux témoignages des contemporains, de M""' de Sévigné, du P. de La Rue, de Louis XIV, et ne pas prendre sur lui de déclarer que Fléchier a parut froid et languissant » dans ses sermons. D'un autre côté, Maury qui se distingue rarement par la mesure, prononce sa sentence en quelques mots dédaigneux. (( Les panégyriques de Fléchier, dit-il, vantés pendant si longtemps comme des chefs-d'œuvre dans les rhétoriques des collèges, sont étrangement déchus de la gloire qu'ils avaient usurpée (I). »
Complétons ces détails sur l'action oratoire du prélat, par les paroles de d'Alembert. Celui-ci semble suivre La Rue, et reproduire, avec quelques variantes, son jugement. « Cette teinte de pathétique se faisait sentir encore davantage, quand Fléchier prononçait ces oraisons funèbres. Son action un peu triste, et sa voix un peu faible et traînante, mettaient l'auditeur dans la disposition convenable pour s'affliger avec lui; l'âme se sentait lentement pénétrer par l'expression simple du sentiment, et l'oreille par la molle cadence des périodes. Aussi, élait-il quelquefois obligé de s'interrompre lui-même dans la chaire, pour laisser un libre cours aux applaudissements; non à ces éclats tumultueux dont retentissent nos spectacles profanes, mais à ce murmure universel et modeste, que l'éloquence sait arracher jusque dans nos temples à des auditeurs vivement émus : espèce d'explosion involontaire de l'enthousiasme public, que la sainteté même du lieu ne peut retenir et comprimer (2) . »
(1) Essai sur l'éloquence de la chaire, p. 109, édit. Didot.. Maury publia la première édition de son Essai, en 1777.
(2) D'Alembert, Eloges, vol. I, p. 399.
En 1763, riiislorien de la ville de Nîmes, le savant et consciencieux Ménard, n'établissait pas, entre le FL'chiei' des oraisons Cunèbres et celui des sermons, cette disiinction subtile et difficile à saisir. Il ne disait pas, comme d'Alemberl, que son action a un peu triste )), et sa voix « un peu faible et traînante » dans le sermon, convenaient bien à ses oraisons funèbres, et contribuaient à y répandre « une teinte de pathétique ». Ménard écrivait tout uniment, sans ces mille détours : « Sa prononciation, sa voix, son geste, tout était assorti à la grandeur de son ministère et à la beauté de sa composition; et, sans le secours et les prestiges d'une déclamation étudiée, il emporta les suffrages publics. Il récitait ses discours d'une manière aisée et majestueuse; avec lenteur, si l'on veut, mais avec poids et dignité : de sorte que, nonobstant une certaine froideur qui est inséparable des déclamations . posées, on ne laissait pas de sentir tout le feu qui régnait dans ses expressions, et toute la délicatesse de ses pensées. Il avait une mémoire heureuse, ferme, assurée; jamais on ne le vit hésiter, ni chanceler le moins du monde, dans le cours de ses différentes prédications (1). »
A quels discours donner la préférence? Est-ce aux sermons ou aux panégyriques? Le dix-septième siècle ne mit aucune différence entre ces compositions, et les estima également. Dans la suite, on les jugea avec plus de rigueur. D'Alembert affirme que notre orateur échoua dans l'un et lautre genre. La Harpe ne s'écarte guère de cette opinion. A l'en croire, les sermons de Pléchier, comme ceux de Bossuet, « ne répondent
(1) Ménard, NoLice en tète du seul volume des Œaiv. de Ftéckier qu'il ait publié, p. 27. Paris, Christophe Ballard, l vol. in-i°, 1763.
pas à la célébrité qu'ils ont acquise dans l'oraisoE funèbre (1) ». D'autres préfèrent les pmipgyri'/ues. Ducreux pense que les sermons « n'ont pas un mérite égal à celui de ses oraisons funèbres et de ses panégyriques (-2) ». Un autre éditeur répète la même chose : « Les sermons de Fléchier, prêches avant et pendant son épiscopat, quoique inférieurs à ses panégyriques et à ses oraisons funèbres, produisirent le plus grand eifet, et firent la plus vive impression à la cour même de Louis XIV (3). » Voici, à son tour, ce que dit l'abbé du Jarry, dans la préface des sermons de l'évêque de Nîmes : c Je ne sais pas, écrit-il, s'il est rien sorti de plus beau et de plus achevé de la plume de ce grand maître. » Du Jarry ne parle ici que de l'Avent prêché à la cour en 1682. Ducreux cite ces paroles, et, oubliant ce qu'il vient de dire, ajoute : « On peut appliquer sans restriction ce jugement à tous les sermons de morale qui nous restent de Fléchier, à quelque époque de sa vie qu'il les ait composés (4). »
Sans discuter l'opinion des contemporains et des divers critiques; sans chicaner ni les uns ni les autres sur leur goût ou leurs préférences, nous dirons que les sermons, considérés en eux-mêmes, et pour nous, modernes, valent mieux que les panégyriques. Les preminrs se distinguent également par la pur>'té de l'élocution, par des observations morales pleines de justesse, et des peintures qui ne manquent ni d'éclat,
(1) Cours de littér. Edit. de 1700, vol. VU, p. 29. — Voy. plus liaut, p. 219 et suiv.
(2) (Mue. compl. de Fléchier, vol. I, p. xxix.
(3) Œuv. compl. de Fléchier, par A. V. Fabre, de Narbonne. Notice, vol. I, p. cxLviii, 10 vol. in-S». Paris, 1828. Cette édition ne vaut rien.
(4) FKkhier, Œuv. compl., vol. I, p. xxx. — Voy. plus haut le jugement contradictoire de Ducreux.
ni de vigueur. Ils n'ont pas le défaut des seconds, dont certaines parties détachées seulement, plutôt que l'ensemble de l'œuvre, méritent l'attention. Dans les éloges des saints, les faits semblent disposés d'une manière un peu arlificielle, pour amener les développements moraux que recherche l'élégant génie du prédicateur. Les réflexions, au contraire, sont à leur place dans un sermon : naturellement préparées par le sujet •et la suite des idées, elles n'ont pas l'inconvénient, ■comme dans un panégyrique, d'interrompre le récit, d'arrêter la marche des événements, au détriment de la peinture des caractères, et des vertus que doit célébrer l'orateur.