‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 5 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Caractère de certaines idées. — Ton précieux. — Du désir de p'aire. — Son influence sur la littérature française. — Les oraisons funèbres de Flécliier préférées à celles de Bossuet. — De la langue française après Descartes et Pascal. — Abus des prétéridons. — Négligence des transitions.

Ce caractère un peu frivole, que nous signalons, ne lient pas seulement à la forme trop savante et trop étudiée du style, il tient au fond même, à certaines idées que l'on chercherait en vain dans Bossuei. Fléchier prend un vrai plaisir à décrire les aimables réunions du monde, à célébrer le charme de ces conversations dont il connut les douceurs; et, sans le moindre scrupule, dans une oraison funèbre, il fait publiquement l'éloge de l'hôtel de Rambouillet, « de ces cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération, oii l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Arthénice, oii se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite, qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation (i). »

Mais tandis que Fléchier parle avec estime des dons de l'intelligence, Bossuet ne veut pas que l'homme

(1) Or. fun. de M^^ de Montaiisier, vol. IV, p. 7.

en lire vanilé; il rejetie ces h-Ues lumières d'esprit, « parmi les décoralions de l'univers el les ornements Jq siècle présent », et c'est avec une ironie superbe qu'il traite cette gloire humaine que Scipion, César et Alexandre ont recherchée avec tant d'ardeur. « El voyez, dit-il, la malheureuse destinée de ces hommes qu'il a choisis pour être les ornements de leur siècle. Qu'ont-ils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent? Peut-être que, pour les confondre, Dieu refusera celle gloire à leurs vains désirs? Non, il les confond mieux en la leur donnant, et même au delà de leur attente. Cet Alexandre qui ne voulait que faire du bruit dans le monde, y en a fait plus qu'il n'aurait osé espérer. Il faut encore qu'il se trouve dans tous nos panégyriques; et il semble, par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges, qu'il ne les partage (1). »

Nous retrouvons ce Ion mondain, si peu en harmonie avec la gravité de la chaire, dans un passage fort spirituel d'ailleurs, où Fléchier parle des femmes, et où il reproche à Thucydide de ne leur accorder qu'une piirbur farouche {■!). En vérilé, n'est-il pas surprenant d'entendre un orateur chrétien traiter de farouche la pudeur des femmes grecques? Mais, il nous semble, cette réserve même est l'honneur de la femme; et en tout cas, c'est là au moins une vertu, ou, si l'on veut, un excès, dont un prédicateur ne doit pas se plaindre. Quand il écrivait ce passage finement railleur et empreint d'une cei'laine frivolité, Fléchier oubliait que saint Paul recommande aux femmes la

(1) Or. fan, du prince de Coiuld, vol. XII, p. 630.

(2) Or. fun. de A/"' de Montausier, vol. IV, p. 10.

— sapins sévère motleslie; qu'il leur défend de parler en public, et de se montrer dans les assemblées des fidèles la tête découverte.

M"'' de Rambouillet soigna avec un véritable dévouement son jeune frère malade de la peste (1). Son panégyriste rappelle cette belle action, et, pour la rehausser davantage, il se sert de paroles inspirées par un tout autre esprit que l'esprit chrétien. Sans doute, le courage de M"" de Rambouillet était louable; mais, enfin, entourer de ses soins un frère mourant; s'exposer même à un danger sérieux pour adoucir, du moins par sa présence, l'amertume de ses souifrances; ne vouloir l'abandonner à aucun prix, pour avoir la consolation de lui fermer les yeux, tout cela n'est pas assez extraordinaire chez une sœur pour justifier ce qui suit. « La nature, en celte occasion, nous dit-on, relâche beaucoup de ses droits et de ses obligations ordinaires. Les lois de la chair et du sang ne sont pas si fortes que l'horreur d'une mort presque inévitable. La religion même dispense de ces funestes devoirs ceux qui n'y sont pas engagés par un caractère particulier, 11 est permis d'acheter des secours et d'employer des âmes que l'avarice jette dans les dangers, ou qu'une charité surabondante a dévouées au bien public (2). » Je ne sais si je me trompe : mais si M""" de Montausier eût pu entendre un pareil langage, elle en aurait été fort étonnée, et n'aurait rien vu que de très naturel dans sa conduite;

(1) On l'appelait le viilame du Mans; il était né en 1624, et mourut de la peste en 1631. M"e de Rambouillet avait alors vingtquatre ans; elle était née en 1607. — Les l'idames étaient primitivement les administrateurs des biens des églises et des monastères, et les défenseurs du leurs intérêts. Le titre de vidame a été en usage jusqu'à la révolution. (Cliéruel, Diction, des institutions de la

France.)

(2) Or. l'un, de .1/mo ,/,• Montausier, vol. IV, p. 9.

si, surtout, le héros de la charité chrétienne au dixseptième siècle, saint Vincent de Paul, mort seulement depuis douze ans, eût assisté à cette cérémonie, auraitil pu s'empêcher de trouver assez risqué ce petit plaidoyer en faveur de l'égoïsme et de la peur?

Enfin, la péroraison môme de cet éloge est une des preuves les plus curieuses de la persistance du goût précieux à cette époque, de ce genre ami des grâces fades et maniérées, que Balzac, Voiture, M"* de Scudéry, mirent tour à tour en honneur (1). Au lieu des graves réflexions par lesquelles Bossuet termine ses discours; au lieu des profondes et salutaires impressions qu'il laisse dans l'âme des auditeurs, nous n'avons plus ici qu'un rapprochement forcé, et presque indécent, entre le Livre de vie et les vers galants de la Guirlande de Julie, quelques oppositions ingénieuses entre les louanges que nous donnent les hommes sur la terre, et celles qu'il nous importe d'adresser à Dieu dans le ciel (1). « Plût à Dieu que cette illustre morte pût encore vous exhorter elle-même! Elle vous dirait : « Ne pleurez pas sur moi; Dieu m'a retirée par sa grâce (( des misères d'une vie mortelle. Pleurez sur vous, qui « vivez encore dans un siècle où l'on voit, où l'on « souffre, et où l'on fait tous les jours heaucoup de mal. « Apprenez en moi la fragilité des grandeurs humaines : (( qu'on vous couronne de fleurs, qu'on vous compose (( des guirlandes, ces fleurs ne seront honnes qu'à sécher <( sur votre tomheau; que votre nom soit écrit dans « tous les ouvrages que la vanité de l'esprit veut rendre « immortels ; que je vous plains, s'il n'est pas écrit

(1) Détail assez piquant, Flécliier prononçait l'oraison funèbre de la fille de M"^" dp Rambouillet, M™c de Montausier, le 2 janvier 1672, l'année même où Molière allait donner les Femmes savantes.

« dans le livre de vie! que les rois de la terre vous ho- (c norent : il vous importe seulement que Dieu vous « reçoive dans ses tabernacles éternels. Que toutes les (( langues des hommes vous louent : malheur à vous (( si vous ne louez Dieu dans le ciel avec ses anges (!,! » « Cette péroraison, dirons-nous avec un juge excellent, présente un singulier mélange de la simplicité chrétienne avec les finesses d'un bel esprit. Fléchier a mis une sorte de coquetterie à réserver pour sa péroraison la fameuse Guirlande de Julie {2). »

C'est là un reproche grave que la recherche et la frivolité, dans des discours oii l'orateur doit nous montrer les vanités du monde, et nous apprendre à les mépriser. Cependant ne jugeons pas Fléchier en toute rigueur. Il s'est laissé entraîner par le désir de plaire; il a sacrifié, sans trop de regret, au goût du moment; il s'est montré scrupuleux dans le choix des expressions, et désireux à l'excès de flatter notre oreille ou de charmer noire esprit; il n'a rien négligé, en un mot, pour rester toujours correct, élégant et harmonieux. Ces qualités sont-elles donc si peu de chose, que nous ne devions excuser quelques défauts? défauts qui viennent du désir que tout orateur ou tout écrivain doit avoir de plaire à ses auditeurs, à ses contemporains et à la postérité? Pour nous, nous inclinerons à l'indulgence : si le désir de plaire est dangereux et peut perdre un auteur, il ofl're aussi de grands avantages.

Il; Or. fun. de jV/mo de Montausier, vol. IV, p. 28.

(2) Fléchi' r. Or. fun., édit. classique, accompagnée de notes liuéraires et philologiques, par A. Didier, professeur de rhétorique au lycée Napoléon. 1 vol. in- 12. Pari^, Dézobry, 1852. — M. Didier a eu la bonne pensée de faire pour Fléchier, ce qu'il avait si bien fait auparavant pour Bossuet. Cette édition classique est un trésor de recherches patientes et d'observations intéressantes. Ce livre modeste, composé pour les élèves, n'est pas inutile aux maîtres.

Lorsque l'Italie et l'Espagne imposèrent l&ur goût à la France, notre langue devint tour h tour subtile ou emphatique. Pour être goûté ou applaudi, il fallut prodiguer de misérables jeux de mots ou parler dans un style empoulé : poètes, orateurs, écrivains cédèrent à la mode, et ne craignirent pas de déshonorer leurs ouvrages par des pointes "ridicules, ou un incompréhensible piiébus.

Plus tard, quand le public dédaigna de parli pris toute pièce d'où la galanterie était exclue, dans laquelle ks héros ne débitaient pas de belles sentences amoureuses, les poètes, dans la crainte de déplaire, n'osèrent résister aux exigences de leurs contemporains : alors, d'une main languissante, notre grand Corneille traçait, dans Œdipe, le tableau de l'amour de Thésée pour Dircé, amour qui nous choque aujourd'hui, et avec raison ; car, tandis que la vue des infortunes d'Œdipe et de ses crimes involontaires nous serre le cœur (1), que nous importent et les froides confidences de Thésée, et ses soupirs, et ses fades tendresses ^2 ? Longtemps après, Racine n'a-t-il pas subi le joug de la mode? et, pour plaire aux marquis de son temps, n'a-t-il pas rendu Hippolyte amoureux d'Âricie, dépouillant ainsi le jeune héros de cette pureté idéale, de celte ])eaulé un peu farouche qu'Euripide a su peindre d'une manière admirable (3)?

(1) La Bruyère, ch. Des ouvrages de l'esprit.

[2) L'Œdipe est de 1659. D'après l'avis au lecteur, placé eu tète de cette tragédie, on ne voit pas que ces fadeurs ai. nt été mal accueillies. « Si le public, nous dit Corneille, a reçu quelque satisfaction de ce poème, et s'il en reçoit encore de ceux de cette nature et de ma façon qui pourront le suivre, c'est k lui qu'il en doit imputer le tout, puisque sans ses commandements, je n'aurais jamais fait VŒdipe. i> {Œuv. compl. de Corneille, vol. 11, p. 2, édit. Didot, in-li"-) . ..

(.3) La Phèdre de Racine est de 1677. Ces dates sont signihca-

Mais le désir de briller, l'amour dii succès n'a pas toujours exercé une influence fâcheuse sur la littérature française. On aime à voir La Rochefoucauld, malade et vieillissant, retiré dans une tranquille maison du faubourg Saint-Germain, au milieu de ses nobles et fidèles amies, M""^ de la Fayette, M"'' de Sablé et M'"^ de Sévigné, oublier les orages de sa vie passée, corriger jusqu'à sa mort, et cela avec une courageuse opiniâtreté, les Maxnnes qu'il avait publiées en 1665 (I). Grâce à ce travail patient et continu, il a rendu immortel ce petit livre, dont le style rapide, concis, semé d'expressions pittoresques, plein de nerf et de vigueur, semble contenir plus de choses que de mots. C'est aussi pour plaire, et pour plaire à un illustre élève, que Fénelon composa cet ouvrage dans lequel il cache, avec tant d'art, l'austérité de ses préceptes sous le charme d'un style élégant et harmonieux, et qui semble couler limpide et pur, comme les belles eaux de ces fleuves de la Grèce, dont il nous rappelle les poétiques souvenirs.

Nous ne ferons donc pas à Fléchier un reproche que partagent avec lui nos plus grands écrivains : car, enfin, c'est au légitime désir de plaire que nous devons les plus solides qualités de notre langue et tous nos chefs-d'œuvre. Dans notre pays, le goût des lettres a toujours été très vif et presque universel; aussi un auteur ne peut-il faire lire ses ouvrages, s'il ne s'applique à plaire; s'il ne se soumet à un travail assidu, et ne conduit ses pensées et son style à toute la perfection dont il est capable. De là, viennent des qua-

tives : elles nous montrent quel était le goût dominant de l'époque. (l) La dernière édition est de 1678; et La Rochefoucauld mourut en 1680.

lités qui nous sont propres, que les étrangers ne peuvent nous contester, et qu'ils sont loin de posséder à un égal degré : la clarté, la précision, la grâce, la mesure, et cet ordre admirable qui règne dans les ouvrages de nos historiens, de nos poètes, de nos philosophes ou de nos orateurs. Voilà, en particulier, ce qui donna naissance à la plus glorieuse époque des lettres françaises. Cette observation parfaite des convenances, cet amour de la vérité et de la raison, cette connaissance si complète et si étendue du cœur humain, cette perfection d'un style dont nous semblons perdre peu à peu le secret, d'où vient tout cela, si ce n'est du désir de plaire à la société la plus polie et la plus éclairée qui fut jamais?

Au reste, que Fléchicr soit recherché dans son langage, scrupuleux dans le choix des expressions; que ses discours portent la trace sensible d'un art raffiné, qu'y a-t-il donc là de surprenant? L'orateur, dans ces éloges funèbres de Turenne, de Marie-Thérèse ou de la Dauphine, s'adressait à des auditeurs illustres qui, habitués à toutes les élégances de la vie et à la politesse de la plus brillante cour du monde, se rendaient à ces mémorables solennités, moins peut-être pour chercher une instruction salutaire, que pour goûter un noble plaisir et entendre un prédicateur en renom : un Bossuet, un Bourdaloue ou un Massillon. Il fallait ménager avec grand soin les oreilles délicates de ces Athéniens, qu'un mot rude ou inusité n'eût pas manqué de blesser.

Mais Bossuet, nous dira-t-on, mena bien le deuil des grands personnages de son temps, celui de la reine d'Angleterre, de la duchesse d'Orléans et du prince de Condé ; il s'adressa bien, lui aussi, à d'illustres auditeurs, et cependant, on ne trouve pas, dans ses ha-

rangues immortelles, ces finesses de style, ces habiles arrangements de mots, qui trahissent un art trop savant et une envie excessive de briller par la richesse et l'éclat de la parure.

Oui, c'est vrai, Bossuet, content d'une noble simplicité, qui n'exclut ni l'élévation des pensées, ni la magnificence des images, déclare qu'on doit rechercher « non un brillant et un feu d'esprit qui égaie, ni une harmonie qui délecte, ni des mouvements qui chatouillent, mais des éclairs qui percent, un tonnerre qui émeuve, un foudre qui brise les cœurs (1) ». Oui, Bossuet, et nous ne l'en blâmons pas, a dédaigné ces fragiles ornements que le goût de Fléchier ne repoussait pas. Aussi, pour avoir négligé cette harmonie qui délecte, et ces mouvements qui chatouillent, vit-il accueillir ses oraisons funèbres avec une certaine froideur. Qui le croirait? les critiques du temps reprochaient au grand évoque des « négligences de diction» ! Ils allaient jusqu'à lui préférer Fléchier, qui était «plus doux, plus élégant, et plus tendre (2) ». Les contemporains ne paraissent pas avoir compris toute la beauté de cette vive et fougueuse éloquence du plus grand des orateurs. M""' de Sévigné elle-même, qui parle si volontiers de Mascaron, de Fléchier ou de Bourdaloue, cite rarement Bossuet; et encore, a-t-elle soin de le placer à côté, non au-dessus de ses nobles émules.

Dans son Histoire de Bossuet, le cardinal de Bausset écrit ce qui suit : « M'"' de Sévigné, dont toutes les lettres sont empreintes de la plus juste admiration

(1) Sermon sur la parole de Dieu, Œuv. coinpL, vol. IX, p. 120, édit. Vives. Paris, 1862.

(2) Fréron, Opuscules, t. I, p. 29 et 30, 3 vol. in-12. Paris, 1753,

pour BoQrdaloue, ne parle pas môme une seule fois des oraisons funèbres de Bossuet {\). » Ce n'est pas exact. M"'° de Sévigné parle deux fois des oraisons funèbres de Bossuet. Le 10 mars 1687^ elle entretient Bussy-llabutin de la pompe funèbre du prince de Condé, qu'elle appelle a la plus magnifique et la plus triomphante qui ait jamais été faite, depuis qu'il y a des mortels ». — « C'est M. de Meaux, lui dit-elle, qui a fait l'oraison funèbre : nous la verrons imprimée. » Un peu plus loin, elle ajoute : a Je viens de voir un prélat, qui était cà l'oraison funèbre. Il nous a dit que M. de Meaux s'était surpassé lui-même, et que jamais on n'a fait valoir, ni mis en œuvre si noblement une si belle matière (2) » Le H janvier 1690, elle écrit à sa rdle : (( Nous relisons aussi, au travers de nos grandes lectures, des rogotons que nous trouvons sous notre main : par exemple, toutes les belles oraisons funèbres de M. Bossuet, de M. Flécbier, de M. Mascaron, du P. Bourdaloue; nous repleurons M. de ïurenne, M'"'^ de Montausier, M. le Prince, feue Madame, la. reine d'Angleterre ; nous admirons ce portrait de Cromwell : ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence qui charment l'esprit. Il ne faut point dire : Oh ! cela est vieux ; non, cela n'est point vieux, cela est divin (3j. » Fléchier, qui avait beaucoup d'esprit et une rare souplesse pour se plier aux circonstances, dut sans doute remarquer que les discours de son illustre devancier causaient plus d'étonnement que de plaisir; il comprit vite que, dans l'intérêt de sa réputation naissante et de sa fortune future, il devait s'accom-

(1) Histoire de Bossuet, 1. II, cli. ix.

(2) Lettres de j¥™e de Séii;jné, collect. des grands écrivains, vol. VIII, p. 30. Paris, Hacliette.

(3) lOid., vol. I.\, p. kOd.

inoder au goût du moment, et chercher à plaire parles grâces du langage, la pureté du style et la douceur soutenue des périodes. Faihlesse, direz-vous ; oui, mais faihlesse assurément pardonnable à un orateur encore à ses débuts, qui devait parler après Bossuet, et qui^ pour se faire agréer, était bien obligé de céder au goût de ses contemporains et de subir la servitude de la mode.

D'ailleurs, quand on lui reproche, et c'est de Thomas que vient le reproche, d'appliquer le compas à ses phrases, de les arranger méthodiquement et d'en arrondir les sons, on ne songe pas assez à ce qui manquait à la langue à cette époque. De nombreux chefs-d'œuvre avaient déjà paru, il est vrai : d'un style net, simple, précis, qui n'est dépourvu ni de force, ni d'élévation, ni de grandeur, Descartes avait écrit ce Discours de la méthode, où, d'un seul coup, le premier, il a atteint la perfection et fixé d'une manière définitive les qualités qu'allait avoir désormais la langue française; dans le Cid^ Horace, Cinna et Polyeucte, Corneille avait tracé le tableau des luttes éternelles de l'homme entre le devoir et la passion, et avait prêté à ses héros un langage aussi mâle et aussi fier que leurs nobles sentiments; Pascal, enfin, avait déjà publié ces éloquentes Lellres, dans lesquelles on trouve tant de qualités diverses : le naturel et la clarté, une variété de ton et une force d'iroaie que Voltaire, le plus spirituel et le plus railleur de nos écrivains, ne surpassa peut-être jamais. Le jeune et éloquent solitaire prend tous les tons avec une habileté merveilleuse : tantôt il raisonne, et ses arguments sont si serrés, son style si clair, ses raisons si invincibles, que le grand Arnauld lui-même n'est ni plus vigoureux ni plus redoutable logicien; tantôt il

raille, et sa verve est si inépuisable, son ironie si amère, que Voltaire ne lui est pas supérieur; tantôt il cède à l'ardeur qui l'emporte, et ses mouvements sont si rapides, son élan si impétueux, sa fougue si indomptable, qu'il égale la sublimité de Bossuet et la véhémence de Jean-Jacques Rousseau (I).

Dès lors, la langue française n'avait plus rien à désirer pour la clarté, la précision, la force et l'énergie; il lui manquait cependant l'abondance, l'harmonie, la grâce et l'urbanité qu'elle eut plus tard, et dont elle fut redevable aux écrivains de la seconde moitié du dix-septième siècle : Racine, La Fontaine, Molière, Boileau et Fénelon. C'est là, en particulier, le mérite de Fléchier : il a travaillé avec ardeur et, nous pou- I vons ajouter, avec succès à donner cà notre langue plus d'élégance et de pureté ; s'il n'a pas la gloire de l'avoir enrichie, il a du moins celle de l'avoir perfectionnée. (t Notre langue a dans cette partie des obligations à Fléchier, que l'on peut appeler l'Isocrate français : il s'est appliqué à donner aux formes du langage de la netteté, de la régularité, de la douceur, du nombre; c'est en quoi il excelle, et l'on peut dire qu'il est plus nombreux que Bossuet (â). »

Fléchier continua avec bonheur l'œuvre entreprise plusieurs années auparavant par un écrivain, dont la brillante réputation a beaucoup pâli depuis; écrivain qui rendit des services réels à la langue, en tâchant de la purifier et de l'ennoblir. Comme Balzac, notre orateur apporta peut-être trop de soin à la disposition des mots et à la correction du style : de tels scrupules

(1) Sur l'état de la langue française au commencement du dixseptième siècle. (Voj'. V. Cousin, la J'Uinc-ixn de .V™« de Loiujuecille, p. 123 et suiv., 1 vol. in-S". Paris, Didier, 1359.)

(2) La Harpe, vol. \II, p. 75, édit. de 1800, citée plus haut.

— asile sont pas assez communs, pour nous paraître blâmables, (c II faut de ces hommes-là, dit La Harpe, pour achever de limer et d'épurer une langue récemment perfectionnée; mais ce ne sont pas ceux qui en portent le plus haut la gloire et la puissance (1). n

Il est plus difficile de justifier l'usage trop fréquent de certaines figures, qui donnent au style une monotonie fatigante, comparable à ces noies de musique qui, revenant toujours avec uniformité, finissent par assoupir les auditeurs. Ainsi, il abuse des préléritions comme des antithèses. Je veux bien que cette figure lui ait porté bonheur une fois ou deux, et qu'il lui doive a un morceau cité dans toutes les rhétoriques (2). » Il aurait dû, cependant, prodiguer ces tournures avec moins de facilité ; éviter surtout de les continuer outre mesure, au risque de communiquer une lenteur désespérante au récit d'exploits immortels : a Que n'ai-je le secret de graver dans vos esprits un plan invisible et raccourci de la Flandre et de l'Allemagne 1 Je marquerais sans confusion dans vos pensées tout ce que fit ce grand capitaine, et vous dirais en abrégé, selon les lieux : Ici, il forçait des retranchements et secourait une place assiégée ; Là, il surprenait

les ennemis, ouïes battait en pleine campagne

. « Je recueillerais ensuite tant de succès, et vous ferais souvenir de ces mauvaises nuits que le roi d'Espagne avoua qu'il avait passées...

« Je pourrais, Messieurs, vous montrer, vers les bords du Rhin, autant de trophées que sur les bords

(1) La Harpe, vol. VU, p. 95.

(2) La Harpe, vol. VII, p. 85. Ce morceau commence ainsi : Il N'attendez pas, Messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique... etc. » [Or. fan. de Turenne, Œuv. compl. de Fléehier, vol. IV, p. 73.)

(le l'Escaut et de la Sambre. Je pourrais vous décrire des combats gagnés, des rivières et des défilés passés à la vue des ennemis, des plaines teintes de leur sang, des montagnes presque inaccessibles, traversées pour les aller repousser loin de nos frontières... (1). »

Un autre défaut, qui surprend dans Fléchier, en général si soigneux de son style, c'est la négligence presque absolue des transitions, que Boilcau appelait « le plus difficile cbef-d'œuvre de la poésie (2j ». Notre poète attachait une grande importance à cet art laborieux de lier entre elles les différentes parties d'un ouvrage, et nous avoue ingénument les efforts qu'il dut faire pour ne pas laisser échapper le fil de ses idées» Fléchier, au contraire, semble peu s'inquiéter de ce soin.

Quelques-unes de ses transitions sont heureuses et naturelles; d'autres, en plus grand nombre, sont artificielles ou pénibles (3). Ainsi, après avoir parlé des travaux et des veilles de M. de Lamoignon, il arrive à ses occupations, u dans la première charge du parle -

(1) Or. fun. de Turenne, OEuv. compl. de Fléchier^ vol. IV, p. 59. — Nous ne pouvons citer tous les exemples; nous nous contentons d'en indiquer quelques-uns aux esprits curieux : « Si M. de Turenne n'avait su que combattre... » (Vol. IV, p. 69.) — « Si je venais déplorer ici la mort imprévue de quelque princesse mondaine... » {Or. fun. de la Daupliiiif, vol. IV, p. l;i2.) — Si sa vie avait moins d'éclat... » {0/\ fun. de Turenne. vol. IV, p. 55.) — « Si j'avais à parler devant des personnes que l'ambition ou la fausse gloire attachent au monde... » {Or. fun. de 3/™c de Montausier^ vol. IV, p. 5.)

(2) Lettre à Racine, du 7 octobre 1G92. Boileau parle à Racine de sa Satire desfetmnes., et il lui dit : « C'est un ouvrage qui me tue par la multitude des transitions. » {Œuv. compl. de Boileau^ édit. Didot, in-4°, p. ù33.)

(3) Or. fun.de .1/. de Lainoiijnon, péroraison amenée par une transition facile et naturelle : « Des vertus si pures et si chrétiennes furent comme autant de dispositions à une sainte et heureuse mort... ■> (Vol. IV, p. 97.) — De munie l'Or. fan. de la Dauphine : « Vos souhaits seront accomplis, pieuse princesse .... » (Vol. IV, p. 157.)

ment », à Taide d'une transition fort commode : « Mais^ je passe à des choses plus importantes (1). » Dans l'oraison funèbre de M. de Montausier, le passage de la seconde partie à la troisième se fait aussi brusquement et sans plus de précaution. Après avoir raconté les aumônes faites par Montausier, les secours qu'il donna à de pauvres filles, à une noblesse indigente et à de malheureuses familles, l'orateur termine tout à coup sa seconde partie par ces mots : « Voilà sa justice, messieurs; il ne me reste plus qu'à vous montrer son esprit de droiture (2) . »

Si Boileau reprocha jadis à La Bruyère d'avoir évité la difficulté des transitions, quel reproche n'aurait-il pa& adressé à l'Isocrate français ! Car l'auteur des Caractères pouvait répondre à la critique du maître, qu'il n'avait" pas cherché à être méthodique; qu'il avait voulu que son style fût ondoyant et divers, comme l'homme dont il essayait de saisir les insaisissables traits, et que c'eût été une faute, à ses yeux, de parler avec ordre de ce qui change si vite; qu'en prenant la liberté de mettre ses pensées à la meilleure place, il avait pu leur donner plus de relief et d'éclat; que si son livre manquait d'un ordre apparent, l'unité réelle ne lui faisait pas défaut; que les diverses parties étaient liées entre elles par un fil caché, facile à découvrir avec un peu d'attention; et qu'enfin, on devait lui pardonner d'avoir imité deux

(1) Or. fiin. de M. de Lamoignon, vol. IV, p. 84.

(2) Or. fun. de M. de Montausier, vol- IV, p. 176. — Voici quelques autres exemples ; ils prouvent que Fléchier n'avait paS' envie de se laisser tuer par la multitude des transitions. Or. fun. de M. de Lamoignon, vol. IV, p. 86. « Passons de ses actions à ses principes... » — Ibid., p. 92 : « Je me hâte, Messieurs, de passer aux plus nobles effets de cette bonté... » — Or. fun. de Le Tellier, p. 128 : « Mais je passe à des actions plus éclatantes, et je commence à sentir le poids de mon sujet. »

écrivains illustres, Pascal et La Rochefoucauld, qui n'avaient pas suivi de plan régulier, contents d'écrire d'un style qu'on n'a jamais surpassé (i).

Ces raisons, excellentes pour un moraliste, ne peuvent excuser un orateur. L'orateur doit faire de son discours un tout fortement uni, semblable à un édifice dont on ne pourrait enlever aucune pierre, sans en compromettre la solidité. Comme dit Quintilien, il faut que les pensées forment un seul corps, et ne ressemblent pas à des membres épars : Sensus non modo ut sint ordine collocati elahorandum est, scd ut inter se juncli, atque ita cohœrentes ne commissura peUuceat; corpus sit, non membra (2). « Si les idées sont mal liées, le discours perd cette unité qui fait sa beauté et sa force; et les différentes parties ainsi disjointes ressemblent assez à un amas confus de petits édifices, qui ne feraient point un vrai tout, quoiqu'ils fussent les uns auprès des autres (3;. »

(1) La Bruyère parle d'abord des Ourrayns de l'espril : la rjucstion d'art domine tout; ensuite du Mérite personnel. 11 est facile de saisir lu liaison de ces deux cliapitrcs.

Ce (|u'il dit des Femmes et du Cœur, amène le chapitre de la Société et de la Conversation. Après avoir parlé des avantages de l'esprit, il passe à ceux de la fortune : Des hiens de la fortune; De la Ville; De la Cour; Des Grands; Du Souverain ou de la République. Puis, par un contraste qui existe dans son esprit, il parle de V homme. Viennent ensuite quelques généralités : Des jugements ; De la mode; De quelques usages.

Enfin, il termine son ouvr;ige par le chapitre de la Chaire et celui des Esprits forts, et réserve pour ce dernier toute sa force et toute son éloquence.

Ainsi La Bruyère, moraliste clirétien comme Pascal, rattache les vices de son siècle à l'oubli de Dieu, et c'est dans cette grande idée que réside l'unité cachée de l'ouvrage. — Dans sa Préface du discours à l'.lcadémie, La Bruyère a indiqué lui-même le plan et r économie du livre des Caractères.

(2) Quinlil, 1. VII, cli. x.

(3) Fénelon, Lettre sur les occupations de l'Académie; IV. Projet de rhétorique.

Tel est le défaut que présentent, çà et là, les oraisons funèbres de Flécliier : on pourrait déplacer certains passages, « sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout »; tandis, au contraire, qu'on ne peut rien ôter dans les éloges de Bossuet, « sans couper dans le vif (I) ». Voiltà encore l'une des supériorités de ce grand homme, sur celui que le dix-septième siècle s'obstina à regarder comme son rival : ses idées s'enchaînent si naturellement les unes aux autres; elles tiennent si étroitement à l'ensemble de l'ouvrage, qu'il est impossible de les en séparer, et que les transitions paraissent préparées par le développement de la pensée, et non amenées de loin par un habile calcul. Comme l'aigle, qui d'un vol plein et assuré, parcourt librement les airs, Bossuet, maître de son inspiration, la dirige à son gré : ses idées sont jointes solidement dans ses discours, parce qu'elles le sont fortement dans son esprit. Fléchier n'évite pas toujours les mauvaises transitions : preuve évidente qu'il ne possède pas assez son sujet; il a recours à des liaisons artificielles ou à des rapprochements forcés, parce que le fil du discours lui échappe quelquefois des mains (2).

(1 Fénelon, Lettre sur les occupations de l'Académie ; IV. Projet de rhétorique.

(2) Un critique délicat, Su:ird, écrit à ce sujet : a Despréaux observait, à ce qu'on dit, que La Brujère, en évitant les transitions, s'était épargné ce qu'il y a de plus difficile dans un ouvrage. Cette observation ne nie paraît pas digne d'un si grand maître. Il savait trop bien qu'il y a dans l'art d'écrire des secrets plus importants que celui de trouver ces formules qui servent à lier les idées, et à unir les parties du discours. » (Suard, Mélanges de littérature, vol. II, Notice sur la Bruyère.) — Un autre juge excellent trouve, au contraire, que celte obserration de Boileau est de grande importance. (Voy. ce que dit M. Nisard, dans son beau chapitre sur Boileau : Uist. de la littéral, franc. ^ vol. II, p. 357; édit. in-S». Paris, Didot, 1861.)

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