CHAPITRE
De l'imitation. — Plagiats roprocliés à Flécliier. — Singulières méprises de Voltaire. — Erreurs de La Harpe, Marmontel et autres critiques au sujet de l'oraison funcbre de Turenne.
Nous arrivons maintenant à une question délicate, et qui touche de près à la bonne foi littéraire de Flé- €hier : faut-il le ranger parmi les imitateurs dont Horace se moque? ou devons-nous le compter au nombre de ceux qui savent, comme Molière, reprendre leur bien où ils le trouvent (1)?
« Il est des auteurs nés copistes, véritables parasites de la littérature, .s'attribuant sans pudeur ce qu'ils n'auront eu ni le génie, ni la patience de créer. » Pour ceux-là, ils n'imitent pas leurs modèles, ils les copient servilement, et bornent leurs efforts à cacher leurs larcins. Pareille imitation est stérile pour l'esprit et fatale à l'invention ; de plus, c'est un vol fait au génie par la médiocrité ambitieuse et impuissante : nous avons flétri du nom de plagiaire celui qui s'en rend coupable.
(1) a Molière prit deux scènes entières dans la ridicule comédie du Pédant joué, de Cyrano do Bergerac. « Ces deux scènes sont « bonnes, disait-il, en plaisantant avec ses amis; elles m'appartien- « nent de droit : je reprends mon bien. » On aurait été après cela, très mal reçu à traiter de phigiaire l'auteur du Tailu/fe et du Misanthrope. » (Voltaire, Diction, philos. Epopée.)
Mais il y a une autre imitation, li])re celle-là, inspirée, légitime, qu'Horace ne condamne pas (1), et dont La Fontaine a tracé en beaux vers les principaux caractères :
Mon imitation n'est point un esclavage :
Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs, quelque endroit plein chez eux d'excellence
Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,
Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'affecté,
Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité (2).
Ce genre d'imitation est moins une reproduction qu'une création nouvelle ; c'est le combat d'un esprit original qui lutte vaillamment pour égaler et surpasser la beauté de son modèle, et transporter dans l'idiome national avec plus de précision, de force ou de vivacité, ce qu'un autre a dit avant lui. « Un auteur dérobe le bien d'autrui, quand il n'égale pas ce qu'il emprunte. C'est la vieille image du geai paré des plumes du paon. Il reprend son bien, comme disait Molière, quand ce qu'il invente est de même force, ou plus fort que ce qu'il emprunte (3). »
Ainsi font les grands esprits de tous les temps et de tous les pays, ceux « que le cœur fait parler et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier (4) ; » ainsi firent surtout nos écrivains du dix-septième siècle : lorsque, dans les
(1) Publica tnateries privati juris erit, si
Nec circa vilem patulunique moraberis orbem, Nec verbo verbwtn curabis reddere, fidus
Interpres
{Epit. aux Pisons, y. 131.)
(2) Epitre à Huet, 1687.
(3) M. Désiré Nisard, Ilist. de la httérat. franc. ^ vol. III, p. Ii6. (!i) La Bruyère, Des ouvrages de l'esprit.
œuvres de leurs devanciers, ils reconnurent leur bien, ils n'eurent aucun scrupule de le reprendre et d'y mettre la marque de leur propre génie.
CorneiUe a tiré le sujet du Cid d'un poète espagnol, et fait un chef-d'œuvre d'un drame médiocre et oublié. Le fond de cette tragédie peut appartenir à un autre, mais c'est notre grand Corneille qui a créé le caractère de Chimène et de Rodrigue, ces deux aimables jeunes gens qui luttent avec tant de courage, incertains entre la passion et le devoir; c'est lui qui a crayonné l'àme de ce noble vieillard, qui, sous les glaces de l'âge, à défaut de force, a du moins toute l'ardeur de la jeunesse, et aime mieux courir le risque de perdre son fils, que de consentir à vivre déshonoré; lui enfin, qui a inventé ces situations dramatiques, ces dialogues admirables par leur rapidité, ce langage fort et vigoureux, et qu'on n'avait pas encore entendu sur une scène française.
Molière imitait beaucoup. Il connaissait tout ce qui avait été composé avant lui, les comédies de Plaute et de Térence, les pièces espagnoles et les farces italiennes. Ses emprunts sont fréquents; mais il est toujours supérieur à ses modèles : « Il dérobe du cuivre, pour en faire de l'or (1). »
Bossuet, lui aussi, ne craint pas d'imiter. Dans son panégyrique de saint Bernard, il emprunte le passage célèbre dans lequel Aristote décrit avec précision les passions du jeune homme; mais comme il a su ajouter du sien aux traits fournis par le philosophe, et, sur ce tableau tracé avant lui, comme il a laissé l'empreinte de sa puissante originalité! Bossuet était lui-même
(1) D. Nisard, Hist. de la litlcrat. franc., vol. III, p. H2. — Voyez les divers exemples d'imitation donnés par M. Nisard.
tout jeune, il n'avait pas trente ans, quand il parlait en poète des attraits, des folies et des illusions de la jeunesse. « Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impétuosité de désirs! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne leur permet rien de rassis, ni de
modéré Quelle apparence de quitter le monde,
dans un âge où il ne nous présente rien que de plaisant? Nous voyons toutes choses selon la disposition où nous sommes : de sorte que la jeunesse qui semble 1 n'être formée que pour la joie ou pour les plaisirs, ah ! elle ne trouve rien de fâcheux ; tout lui rit, tout lui applaudit. Elle n'a point encore d'expérience des maux du monde, ni des traverses qui nous arrivent : de là vient qu'elle s'imagine qu'il n'y a point de dégoût, de disgrâce pour elle. Gomme elle se sent forte et vigoureuse, elle bannit la crainte et tend les voiles de toutes parts à l'espérance, qui l'enfle et qui la conduit (1). » Chose curieuse : Horace et Boileau, ont tracé aussi le tableau des différents âges de la vie. La lecture du philosophe, de l'orateur et des deux poètes prête matière à une comparaison fort intéressante. Dans ce parallèle, Boileau est inférieur à ses illustres émules : il n'a pas la profondeur d'Aristote, la grâce d'Horace et l'éclat de Bossuet.
C'est ainsi, et ainsi seulement qu'il faut imiter, à l'exemple de Corneille, de Molière, de Bossuet, de Bourdaloue (2), de La Fontaine, et de tant d'autres,
(1) Panégyrique de saint Bernard, prononcé à Metz, en 1656. [Œuv. compl. de Bossuet, édif. Lâchât, vol, XIII, p. 288. — Pour Aristote, voy. Rhétorique, II, 12.)
(2) Bourdaloue a fait des emprunts assez nombreux au P. Cl. de Lingendes; il en a fait de plus nombreux au P. Lejeune. (Voy. à ce sujet, M. Jacquinet : Des prédicateurs du XVIIo siècle avant Bos.^uet, 1 vol. in-80. Paris, Didier, p. 238 et suiv.)
qui, « en imitant, sont demeurés originaux, parce qu'ils avaient à peu près le môme génie que ceux qu'ils prenaient pour modèles (1) ». Imiter n'est donc pas marque de faiblesse ou d'impuissance. L'esprit ne suffit pas pour rendre sien cet air d'antiquité, que nos grands écrivains ont donné à leurs ouvrages. « Ceux qui nont que de l'esprit, dit encore Vauvenargues, sont toujours de faibles copistes des meilleurs modèles : preuve incontestable qu'il faut du génie pour bien imiter. »
Fléchier n'a pas toujours suivi la méthode de ces maîtres. Son imitation est quelquefois un esclavage, pour ne pas dire un véritable plagiat. Sans justifier des larcins assez mal déguisés, nous croyons devoir plaider en sa faveur les circonstances atténuantes. Nous avons dit ailleurs quelles pauvres leçons d'éloquence il reçut à son arrivée à Paris, quand il tomba, rue Dauphine, entre les mains de Richesource, ce grotesque pédagogue qui, moyennant le prix modique de trois louis d'or, vendait les recettes variées du plagianisme (2). Formé cà cette triste école, il put croire, sur la foi du maître et des élèves, qu'un vol dissimulé devenait presque légitime, et que l'art consistait seulement à rendre méconnaissable le passage dérobé.
II a eu tort, sans doute, de s'égarer dans celte étrange Académie des orateurs, d'aller grossir les rangs de ces élèves en plagiat que façonnait Richesource. A -défaut de bon goùL, le simple bon sens n'aurait-il pas dû l'avertir? Mais, une fois reçus, les préceptes delà jeunesse ne disparaissent pas aisément; ils se gravent dans l'esprit, et y laissent des traces qui ne s'effacent
(1) Vauvenargues, vol. I, p. 35. Paris, Brièrfi, 1821, 3 vol. in-S».
(2) La Jmiu^sse de Fléchier, vol. I, p. 22 et suiv.
pas aussi vite qu'on voudrait. Heureux ceux qui ne reçoivent que de bonnes impressions! qui, à leurs premiers pas, en quelque sorte, rencontrent des hommes d'un goût sûr et éclairé! Heureux ceux qui, sous de tels guides, se forment à l'étude des lettres ou aux labeurs de la carrière oratoire, et qui, plus tard, n'ont pas à répudier les leçons de leurs anciens maîtres! Racan apprit, sous la sévère discipline de Malherbe, à écrire des vers élégants et harmonieux; Boileau enseignait à Racine, son élève et son ami, « à composer difficilement des vers faciles »; et c'est à un tel maître que l'auteur à'Athalie est redevable, en grande partie, de la pureté de son style. Pour Fléchier, il eut le malheur d'avoir pour maître un vrai charlatan, qui faisait trafic de la parole, comme d'autres font trafic de leurs marchandises; et, dans la suite, quand il dut monter en chaire, il paya cette erreur de sa jeunesse, •en pratiquant les funestes conseils de ce Cartouche du Parnasse (1). Assurément, ceci ne justifie pas le coupable; mais enfin, sans passer pour l'avocat du plagianisme, nous pouvons dire que si l'élève a commis quelques minces larcins, le maître en est un peu responsable.
Les honnêtes leçons de Richesource purent tirer quelque autorité des exemples de l'époque. Certains prédicateurs s'emparaient du bien d'autrui avec un sans-gène à peine vraisemblable. A cet égard, la liberté était absolue, le négoce varié et le pillage général. Soit scrupule, ou paresse de coudre ensemble les passages
(1) C'est ainsi que l'abbé d'Artignj' appelle plaisamment Richesource : Mémoires de littérature, 6 vol. in-12. Paris, 1751. — L'abbé d'Artigny, né à Vienne, en Dauphiné, en 1706, mourut en 1778. On trouve dans ces Mémoires des articles fort intéressants.
dérobés, hésitiez-vous à vous faire voleur, vous aviez des discours tout prèls et sur commande. Chez tel ou tel entrepreneur du temps, vous trouviez provision de harangues de tout genre : oraisons funèbres, panégyriques ou sermons, au choix, comme nous trouvons, chez les marchands, les denrées dont nous avons besoin. L'oncle de Fléchier, Hercule Audiffret, put faire à son neveu plus d'une confidence assez piquante. Maint prédicateur, des évoques même avaient l'habitude, paraît-il, de recourir à l'obligeance du P. Hercule pour se procurer des sermons. Je trouve, à ce sujet, dans le Menagiana, une anecdote amusante, rappelée par Ducreux, et légèrement modifiée par d'Alembert. <(. Un prélat du nombre de ceux qui mettaient le talent du général de la Doctrine chrétienne à contribution, ayant prêché avec beaucoup de succès, un des auditeurs, qui connaissait le véritable auteur du sermon, dit plaisamment qu'il venait d'entendre prêcher les travaux d" Hercule^ faisant allusion au nom de baptême du P. Audilîret, qui était Hercule (1). »
Les prédicateurs n'avaient pas tous la probité d'acheter leur éloquence. D'autres, plus hardis, avaient recours à un moyen plus expéditif et moins coûteux. Sans plus d'embarras, ils mettaient la main sur les œuvres d'un orateur en vogue; cette éloquence, ainsi acquise à peu de frais, ils la colportaient dans les provinces, et, lorsque l'auteur véritable venait à son tour pour prêcher, « il apprenait que ses sermons avaient été débités, mot pour mot, l'année 'précédente,
(1) Flccliicr, (H-hir. co)npl., édit. Ducreux, vol. I, p. 21. — Menaf/iana, vol. I, p. 182, édit. d'Amsterdam, 1762, !i vol. iii-12. — P'Alembert. Ilisioire des )iie>n/ircs de l'Académie française. Éloge de Fléchier, vol. I, p. 388. Paris, Moutard, 6 vol. ia-12,
par son devancier dans la môme chaire M) ». C'est ce qui arriva à Clermont, au P. Senault, prédicateur célèbre de son temps, fort goûté de la cour, qui n'a pas la gloire, comme on l'a dit, d'avoir réformé l'éloquence de la chaire, mais eut du moins le mérite de lui faire faire quelque progrès.
(( Une autre fois, étant dans une voiture pour aller prêcher un carême dans une ville de parlement, un Révérend, qui allait dans le même endroit, et à même fin, fut fort étourdi d'apprendre de lui que le père de l'Oratoire avec lequel il voyageait, était le P. Senault, c'est-à-dire celui-là même dont il avait compté d'aller débiter les sermons comme siens, tête levée. 11 lui avoua qu'il était perdu de réputation, n'en ayant pas d'autres à dire, et qu'il n'avait d'autre parti que de rebrousser chemin, couvert de honte et de confusion. Le P. Senault, touché de l'embarras oii ce Révérend se trouvait, l'en tira généreusement, en lui disant qu'il n'avait qu'à faire usage de ses sermons, que, pour lui, il en prêcherait de tout différents, et no le décèlerait pas sur la confidence qu'il lui faisait : et, en e.Tet, il lui tint parole sur l'un et sur l'autre i'2 . »
Fléchier n'ignorait certainement pas que ce genre de larcin était assez à la mode; aussi, la force de l'exemple, d'une part, et les leçons de Richesource, de l'autre, purent-elles diminuer ses scrupules, et lui faire croire qu'il pouvait prendre un mince lambeau de discours que d'autres pillaient en entier. D'ail-
(1) M. Jacquinet : les Prédicateurs avant Bossuet, p. 193 et suiv.
(2) Vies de quelques prêtres de VOratoire, cité par VI. Jacquinet, p. 193. — Le P. Senault était né, en 1601, à Anvers, près de Pontoise, et non à Anvers^ comme le répètent tous les dictionnaires biographiques. Il mourut à Paris en 1672.
leurs, les emprunts que le P. Houdry a signalés, le premier, dans Fléchier, sont de peu d'importance, et ne valaient sûrement pas la peine que le . futur évoque de Nîmes s'exposât à être traité de plagiaire, et accusé de se parer des plumes d'autrui (1).
11 est surprenant de voir avec quelle insistance et quelle légèreté Voltaire, et tant d'autres après lui, La Harpe, Marmontcl, Thomas, presque tous les rédacteurs de dictionnaires historiques, ceux du temps présent, conmie du temps passé, reprochent hardiment à Fléchier a d'avoir tiré la moitié de son oraison funèbre de Turenne de celle que l'évêque de Grenoble, Lingendes, avait faite du duc de Savoie (2) », Pour nous, nous ne relèverons pas avec une sévérité outrée, et surtout avec exagération, quelques emprunts malheureux (3). Fléchier a expié sa faute assez longtemps
(1) Les preuves de ces divers larcins de Fléchier se trouvent dans l'opuscule du P. Houdry : Traité de la manière d'imiter les bons prédieato.urs. (1 vol. in-12. Paris, Jean Boudol, 1702. Ce petit ouvrage est à la bibl. nationale.)
(2) Voltaire, Dictionn. philos.. Art. Esprit.
(3) Voici, d'après Houdry, les divers morceaux imités, nous dirons, nous, copiés par Fléchier :
10 Or. fuit, de Turenne. Exordc. — Puissances ennemies de la France... — Liiigendes, Or. fun. de Victor-Amédée de Savoie : « Puissances adversaires et ennemies de la France, vous vivez!... »
2° lôid. — O si l'esprit divin, l'esprit de force et de vérité... Exorde. — Lingendes. ihid. : « O si ce divin Esprit, qui est le créateur de toutes les beautés d'une éloquence si animée... »
3° Ibid. — Le langage de la chaire n'est pas propre au récit des combats... l'^° partie. — Godeau, Or. fun. de Louis XIII : « L'éloquence de la chaire ignore les termes de la guerre... » {Or. fun. prononcée dans la cathédrale de Grasse; Dibl. nat.)
40 Or. fun. de Mme cle Montausier. Exorde. — Mais celte haute vertu qu'il a cherchée avec si peu de succès... — Ogicr, Panégyrique de sainte Anne, vol. U, p. 706; même texte et môme passage.
50 Ibid. — Exorde. — Quand je considère pourtant que le.y chrétiens ne meurent point... — Ogier, Or. fun. de Louis XIII,
— Al —
et assez cruellement, pour avoir droit enfui à l'indulgence. Il a été traité en toute rigueur : pour avoir dérobé, çà et Là, quelques pauvres objets sans valeur, on lui a pris ce qu'il avait de meilleur; on l'a dépouillé du plus beau de ses ouvrages et de la gloire légitime qui lui en revient. « L'oraison funèbre de Charles-Emmanuel de Savoie, surnommé le Grand dans son pays, nous dit encore Voltaire, prononcée parLingendes, en 1630, était pleine de si grands traits d'éloquence, que Fléchier, longtemps après, en prit l'exorde tout entier, aussi bien que le texte et plusieurs passages considérables, pour en orner sa fameuse oraison funèbre de Turenne (1). »
« L'exorde de l'oraison funèbre de Turenne, dit à son tour La Harpe, imité de celle (i' Emmanuel de Savoie, composée par le jésuite Lingendes, mais fort embelli par Fléchier, est un des morceaux les plus finis qui soient sortis de sa plume. » Vient ensuite Marmontel, qui répète la même accusation sans paraître s'inquiéter beaucoup si elle est fondée. « Fléchier, écrit-il, a fait d'un mauvais exorde de Lingendes le frontispice incomparable de l'oraison funèbre de Turenne (2). »
vol. I, p. 335 : « Quand je considère que le trépas des chrétiens n'est que le passage à une meilleure vie... » Cette oraison funèbre fut prononcée à l'église Saint-Benoît, le l^r juillet lGi3. Ogier a publié ses œuvres oratoires en 2 vol. in-4°. Paris. Ces deux volumes se trouvent à la Bibl. nat. — François Ogier mourut à Paris en 1670. M. Victor Fournel a consacré un article intéressant à F. Ogier; voy. la Biographie générale de Didot. — Pour terminer, rappelons que Fléchier se vantait d'avoir beaucoup lu les vieiu- sermonnaires, et que, par reconnaissance, il les appelait ses bouffons. Comme c'est bien là un trait de la nature humaine! On vous pille et, de plus, on se moque de vous.
(1) Voltaire, Sicde de Louis A'/F, ch. xxxii, p. 369, édit. ia-12. Paris, Didot.
(2) Vo}'. La Harpe, vol. VII, p. 77, édit. de 1800. — Marmontel,
Cependant, rien de cela n'est vrai : Voltaire s'est trompé complètement. Maury, le premier, a relevé en détail l'erreur contenue dans le Siècle de Louis XIV{\). A^oltaire confond le jésuite Claude de Lingendes avec Jean de Lingendes, d'abord évoque de Sarlat, puis évoque de Màcon, en 1650; il a tort de le faire évoque de Grenoble où celui-ci n'est jamais allé; ce n'est pas en 1G30, mais en 1G37, que Jean de Lingendes prononça son oraison funèbre; de plus, ce discours n'est pas consacré à la mémoire de Charles- Emmanuel, duc de Savoie et surnommé le Grand, mais h celle de son fils, Victor-Awé^ée, mort en 1637 ; enfin, pour tout couronner, le texte de Lingendes n'est pas le même que celui de Fléchier, et l'exorde de l'évêque de Sarlat ne ressemble en rien à celui que nous a laissé l'évêque de Nîmes. Après cela, comment s'empêcher de sourire, et d'ajouter : sauf ces quelques rectifications, le récit de Voltaire est vrai (2)? Au reste, Maury remarque, avec raison, «qu'un texte tiré de l'Écriture sainte appartient également à tous les orateurs sacrés. C'est l'heureux usage qu'on en fait qui en établit la propriété. Ainsi, Bossuet eut tout droit et toute raison, en prononçant
Éléments (le llttc rature, art. Imitation. — Dictionn. hist., lift, et erit., vol. III, art. Fléchier, Avigiiion, 17 59. — Noue, dictionn. hist., par une société de gens de lettres. Paris, Le Jay, 1772.
(1) Voy., pour cette discussion qui ne manque pas d'intérêt, Maury : Essai sur l'éloquence de la chaire, p. û/i3, note 3, édit. in-12. Paris, Didot, 1850. — Voy. aussi M. Jacquinet : Des prcdimteurs avant liossuet, p. 2^9 et suiv.
(2) Voici le texte de J. de Lingendes : « In inortuum produc lacrymas, et fac planctuni secunduni nieritum. » (Eccl., cli. xxxvjii, V. i6 et 18.) — Voici le texte de Flécliier; il n'a rien de commun avec le précédent : « Fleverunt eum oninis populus Israël planctu « magno; et lugebant dies multos, et dixerunt : Quomodo cecidit « potens, qui salvum faciebat populum Israël? a (Macli., 1. I, ch. ix, V. 20.)
l'oraison funèbre d'Henriette de France, reine de la Grande-Bretagne, de choisir un texte si frappant et si beau après la révolution d'Angleterre, et au milieu des funérailles de la veuve de Charles 1", quoiqu'il eût été employé quatre ans auparavant, mais sans analogie, comme sans effet, par Fromentières, pour l'éloge de la reine régente, Anne d'Autriche : Et nunc, reges, intelligue, erudimini, qui judicatis terram. « Maintenant, ù <( rois, apprenez ; instruisez-vous, juges de la terre (1). ))
Sur ce texte justement fameux, voici maintenant ce que nous lisons dans l'édition classique de M. Didier : « Fléchier le devait à Mascaron, qui l'avait employé dans V Oraison funèbre du duc de Beau fort, tué devant Candie. en 1669. Dans celle de Turenne, il l'oublia, ou ne voulut pas se répéter. » Ainsi se forment les légendes littéraires. L'excellent maître aura pris cela dans je ne sais quel écrivain, et l'aura répété de confiance. Nous allions nous môme redire la môme chose, quand nous avons voulu vérifier l'assertion de M. Didier. Le texte de l'oraison funèbre du duc de Beaufort, dans Mascaron, n'est pas le même que celui de l'éloge de Turenne. Mascaron a pris pour texte ces paroles du livre des Rois : Bsto virfortis et prœliare btlla Domini (2) .
Il était dans la destinée de ce célèbre exorde de donner lieu à toutes sortes d'erreurs. Biographes et critiques racontent, d'après Maury, de quels sentiments Fléchier fut agité, quand il vint aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, pour entendre l'oraison funèbre de Turenne par Mascaron. Celui-ci, nous dit M. Didier, (( ayant à parler devant le cœur du héros, prit le
(1) Psal. II, V. 10. — Essai sur l'éloquence de la chaire, p. /i52, 1 vol. in-12. Paris, Didot.
(2) Mascaron, Or. fun. de M. le dite de Beaufort, prononcée à Notre-Dame, en 1670. 1 vol. in-12. Paris, Dupais, 1704.
22' verset du psaume CXXXVIII : Prohame, Deus, et scilo cor meum; et Fléchier, à ce que raconte le cardinal Maury, se réjouit presque en écolier de cette heureuse fortune. En assistant à l'oraison funèbre prononcée par Mascaron, il était hors de lui, saisi de frayeur; il avait peine à respirer, lorsqu'il entendit ce texte insignifiant. Soulagé alors de la crainte dont il était suifoqué, il ne put s'cmpêcber de dire à ses voisins, qui avaient remarqué son agitation : Me voilà tranquille. Je ne redoutais que son texte; je tremblais qu'il ri eût pris le mien; il peut dire à présent tout ce qu'il voudra : f applaudirai de bon cœur (1) .). L'anecdote est piquante, et n'est pas dénuée de vraisemblance, puisque Fléchier .devait faire le môme éloge quelque temps après. Mais où est ce récit? Nous avons cherché inutilement dans V Essai sur F éloquence de la châtre; nous n'avons rien trouvé. Désormais, quand on voudra rappeler cette historiette, on fera bien de ne pas invoquer le témoignage de Maury.
Nous avons encore l'éloge funèbre du duc de Savoie, et, en le lisant, il est facile de voir que l'aflirmation de Voltaire ne repose sur aucun fondement. Il y a un abîme entre le misérable exorde de Lingendes et celui de Fléchier, si remarquable « par la richesse, par la variété, parla magie vraiment unique du nombre et de l'harmonie oratoire (2) », par ce rapprochement si louchant et si heureux de la vie et de la mort de Judas Machabée avec la vie et la mort de Turenne, dont toute la France déplorait alors la perte.
(1) Didier, Or. fun. de F/érhinr, édit. classique, p. 87. — Nouvelle hto'jniphie générale. Paris, Didot, art. Fléchier. - L'abbé Hurel, Le.< orateurs sacrés à la cour de f.ouis XI \ , vol. II, p. 92. Paris, Didier.
(2) Maury, Essai sur l'éloquence de la chaire, p. i41 et ZidS. —
Quant au trait emprunté à Lingendes, à cette belle expression : « Reçut le coup mortel, et demeura comme enseveli dans son triomphe (I) », nous n'aurons garde ici de blâmer Flécliier. Il sut vraiment, cette fois, reprendre son bien, et rendit saisissante une alliance de mots qui n'avait été remarquée auparavant ni dans Lingendes, ni dans Mascaron, ni dans From entières. « Elle ne fit aucun effet, dit Maury, sous la plume des deux orateurs (Mascaron et Fromentières), parce que les sujets auxquels ils voulurent l'adapter ne pouvaient soutenir un pareil éloge ; on l'admira justement dans la bouche de Fléchier, qui sut la rendre neuve, vraie et sublime, en se l'appropriant pour l'appliquer à la mort et au triomphe de Turenne (2). »
Terminons ici ce débat, véritable mêlée d'opinions, dans laquelle chacun a pris à tâche, semble-t-il, d'apporter sa part d'informations erronées. « Instructive singularité, dit à ce propos Maury, bien propre à dégoûter les plagiaires ! Fléchier emprunte, d'un ora-
<;ette oraison funèbre, dont ;\Iaury avait eu sous les yeux deux éditions uniformes, n'est pas à la bibliothèque nationale. Mais nous en avons trouvé une copie du temps à la bibliothèque Sainte- Geneviève, X, in-/»", 521. — Ce manuscrit provient de la bibliothèque de Maurice Le Tellier, comme le prouve l'étiquette imprimée, placée en tête : « Ex bibliotliecâ quam 16000 vol. constantem, huic abbatiœ S. Genovefe. Paris, testamento legavit Car. Maurit. Le Tellier, Archiep. Remensis. » — Le manuscrit est signé : Par M. de Lingendes, 1637.
(1) « On trouve dans Lingendes : Nourri, élevé, mort dans les armes, et comme enseveli dans la (jloire de ses triomphes ; et dans Mascaron : Héros m.ort et enseveli dans son propre triomphe. Je remarquerai que cette belle expression appartient originairement à saint Ambroise, qui dit, en parlant de la mort d'Éléazar : Elephanti ruina inclusus magis quam oppressas, suo sepultus est triumpho. » (M. Villemain, cité par Dussault; Or. fun,, vol. II, p. 129. — Voy. Mascaron, Or. fun. de M. le duc de Beaufort^ p. 149, édit. de 1704, in-12.)
(2) Maury, p. 452, édit. Didot.
teur oublié, trois ou quatre fois, dans l'un de ses discours, environ dix lignes très peu saillantes, qui, loin de concourir à son succès, compromettent jusque son goût et lui attirent les plus sévères critiques, et Ton se prévaut de cette découverte pour lui enlever, pour attribuer même à l'auteur ainsi copié tous les traits les plus originaux du meilleur de ses propres ouvrages ! » « Je ne cherche nullement, ajoute-t-il, à justifier Fléchier de tous ces reproches mal déguisés. Mais il n'en est pas moins vrai que ces imitations, dont on a fait tant de bruit, n'ont absolument rien de commun avec le texte si heureux, avec presque tout le magnifique exorde, et bien moins encore avec les plus beaux traits d'éloquence de son oraison funèbre de Turenne, tels que les premières pages de cet éloge, le tableau raccourci des campages de Turenne en Flandre et en Allemagne, l'apostrophe à la Flandre, la définition d'une armée, la modestie de Turenne après ses victoires, quand il se dérobe à sa réputation, le sublime récit de ses deux dernières années de guerre et des approches de sa fin : Déjà frémissait dans son camp l'ennemi confus : déjà prenait l'esso}', pour se sauver (/an.< les montagnes, cet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces; tels encore que le spectacle tragique de ce grand iiomme étendu sur ses propres trophées... tels enfin que la scène si admirable qui suit les premiers moments de la mort de Turenne, le trouble, les regrets, les plaintes de l'orateur qui la raconte, en l'environnant de tous les hommages de la douleur et de l'admiration de la France, et la belle prière qui termine ce discours. Quand on est si riche de son propre fonds, quand on a été assez bien partagé dans la distribution des dons les plus heureux de la nature, pour n'avoir à se défendre que de l'abus de l'esprit,
lie la fréquence des antithèses, de raireclation du nombre ou des repos trop marqués et trop recherchés, c'est être en vérité trop modeste que d'imiter et surtout de copier les ouvrages d'autrui (1). »
(11 Maury, Essai sur l'éloquence de la chaire, p. iSO, édit. Didot, in-12.