CHAPITRE IV
Passages imités de Bossuet. — Redites de Fléchier. — Ces répétitions plus rares dans les oraisons funèbres que dans les sermons, et pourquoi.
Fléchier eut le bon goût de ne pas se contenter de quelques lambeaux de pourpre maladroitement dérobés à des orateurs médiocres. Il comprit que c'était ailleurs qu'il devait puiser ses inspirations et chercher ses modèles. Ainsi, chez lui, nous retrouvons la trace de Bossuet, que ni Bourdaloue, ni Mascaron, ni Massillon, n'ont osé suivre dans leurs oraisons funèbres. Fléchier a été plus hardi, ou plus confiant, et cette hardiesse lui a porté bonheur. Ce n'est plus une pâle et exacte copie qu'il nous donne; au contraire, il imite librement : soutenu, et porté, en quelque sorte, sur les ailes vigoureuses de l'aigle de Meaux, il semble monter d'un vol aussi rapide; et, s'il a rarement son audace, nous osons le dire, il en a quelquefois et la force et l'élévation (1).
A la gravité du langage, à l'énergie de la pensée, vous reconnaissez l'influence salutaire de Bossuel, contre lequel il lutte souvent avec honneur. Dans
(1) Nous avons indiqué, dans la Jeunesse de Fléchier (vol. I, pp. 92 et 211), quelles relations existèrent entre Fléchier et Bossuet, pendant quinze ans, de 1670 à 1685.
l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, une comparaison magnifique nous met sous les yeux la rapidité de la vie humaine : il semble que les jours des hommes s'enfuient avec la vitesse de ces eaux courantes auxquelles l'orateur les compare. « Leurs années se poussent successivement comme des flots; ils ne cessent de s'écouler, tant qu'enfin, après avoir fait un peu de bruit, et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l'on ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'Océan avec les rivières les plus inconnues. »
Fléchier a tracé aussi le tableau de la fragilité humaine avec beaucoup de précision et des images presque semblables : vous croyez sentir comme le souffle de Bossuet. « Oui, Messieurs, s'écrie-t-il, les plus tendres amitiés finissent : les honneurs sont des titres spécieux que le temps efface; les plaisirs sont des amusements qui ne laissent qu'un long et funeste repentir; les richesses nous sont enlevées par la violence des hommes, ou nous échappent parleur propre fragiUlé; lesgrandeurs tombent d'elles-mêmes ; la gloire et la réputation se perdent enfin dans les abîmes d'un éternel oubli. Ainsi le torrent du monde s'écoule, quelque soin qu'on prenne à le retenir. Tout est emporté par cette suite rapide de moments qui passent ; et, par ces révolutions continuelles, nous arrivons, souvent sans y avoir pensé, à ce point fatal où le temps finit et où l'éternité commence (1). »
(1) Of. fun. de la duchesse d'Aii/uillon ; Œuc. compl. de Fléchier, vol. IV, p. 32. — L'oraison funèbre de la duchesse d'Orléan»
Un autre passage célèbre a inspiré à Fléchicr (le graves pensées, à la vue du cercueil de Turennc. Assurément, la description n'a pas la couleur terrible de celle de Bossuet. Oui donc, après lui, était capable de représenter avec plus de force et d'éloquence cette solitude des tombeaux de Saint-Denis, (( ces sombres lieux et ces demeures souterraines »,
011 Madame allait bientôt descendre, u pour y dormir dans la poussière, avec les grands de la terre? » Cependant, la peinture de Fléchier ne paraît pas trop pâle à côté de celle de Bossuet : il règne, dans les deux morceaux, une religiaiise terreur, qui pénètre jusqu'au fond de l'âme, et y jette un trouble dont elle ne peut se défendre, a Un magnifique tombeau, s'écrie douloureusement l'orateur, renfermera ses tristes dépouilles; mais il sortira de ce superbe monument, non pour être loué de ses exploits héroïques, mais pour être jugé, selon ses bonnes ou mauvaises œuvres. Ses cendres seront mêlées avec celles de tant de rois qui gouvernèrent ce royaume qu'il a si courageusement défendu; mais, après tout, que reste-t-il à ces rois, non plus qu'à lui, des applaudissements du monde, de la foule de leur cour, de l'éclat et de la pompe de leur fortune, qu'un silence éternel, une solitude affreuse, et une terrible attente des jugements de Dieu, sous ces marbres précieux qui les couvrent (1)? »
Le gracieux portrait de la Dauphine rappelle, et avec bonheur, celui de la duchesse d'Orléans. Vous n'y
fut prononcée le 21 août. 1670; celle de la daclicsse d'Aiguillon, le
12 août 1675, dans l'église des Carmélites de la rue Chapon. La rue Chapon existe encore aujourd'hui, et va de la rue du Temple à la rue Beaubourg.
(1) Or. fun. de Turenne, vol. IV, p. 75. — L'oraison funèbre de Turenne fut prononcée en 1676; nous avons dit que celle de la duchesse d'Orléans avait été prononcée en 1670.
trouverez pas la grande manière de Bossuet, ni cette image si naturelle et si juste, qui nous représente le cœur humain s'ouvrant aux séductions, comme « un vase qui se répand, quand on l'a penché (1) »; mais vous y reconnaissez l'influence réelle du maître : ce n'est pas seulement la même finesse d'observation, la môme grâce et la même délicatesse dans l'expression, c'est aussi la môme gravité dans le langage et la même solidité dans le développement des idées. « On vit paraître en elle ce que nous avons depuis admiré : la retenue qu'inspire la solitude, la politesse que donne l'usage du monde ; une fierté noble qui marquait la grandeur de sa naissance, une scrupuleuse pudeur qui marquait le fond de sa vertu; une vivacité qui lui faisait souvent prévenir les pensées des autres; une sagesse qui lui donnait toujours le temps de peser les siennes; une bonté prête en tout temps à faire le bonheur des uns, à soulager les peines des autres; une sincérité qui la rendait incapable de dissimuler ni par gloire, ni par faiblesse; une fidélité inviolable dans ses amitiés et dans ses paroles; enfin une piété qui n'était ni austère, ni relâchée, qui se faisait honorer de tous, et ne se faisait craindre à personne (2). »
L'imitation paraît surtout sensible, lorsque Fléchier fait l'éloge de l'esprit de M""" la Dauphine : le fond des
(1) La Harpe, vol. VU, p. 62. — Voy. ce portrait de la duchesse d"Oriéans, Œui\ comid. de Bosquet, vol. XII, p. 678, édlt. Vives : « Madame s'éloignait toujours autant de la présomption que de la faiblesse... » Et plus loin, quelques autres traits : « Affable à tous avec dignité... Fidèle en ses paroles. » (Vol. XII, p. !x9b.)
(2) Or. fun. de Marie-Anne-Cfirislhie-Victoire de Bacière, dauphine de France, prononcée dans l'église de Notre-Dame, le 15 juin 1690, en présenre de Monseigneur le duc de Bourgogne, de Monsieur, et des princes et princesses du sang. {Œuv. cornpl. de Fl".dtier, vol. IV, p. U5.)
idées est presque le même, et ce n'est pas par une rencontre fortuite, que l'orateur célèbre la modestie de la Dauphine, la justesse de son discernement dans les ouvrages de l'esprit, la bienveillance de ses appréciations, et mêle aussi à sa louange un trait satirique contre les femmes, dont Bossuet avait déjà fait une critique fine et délicate : « Quelle fut la modération de son esprit! Vous parlerai-je de ces audiences où elle recevait les ambassadeurs, entrant dans les intérêts de chacun, et parlant à chacun sa langue, accompagnant les honneurs qu'elle leur faisait d'un air de grandeur et d'intelligence, et joignant toujours à l'élégance du discours les grâces de la modestie? Vous dirai-je avec quel discernement elle jugeait des ouvrages d'esprit? Quelle justesse, mais aussi quelle circonspection était la sienne! exacte sans critique, indulgente sans flatterie, louant par connaissance, excusant par inclination, et ne blâmant que par nécessité. Elle se déliait de ses lumières : une sage timidité lui fit presque toujours supprimer une partie de son avis, bien loin de décider, comme la plupart des personnes de son élévation et de son sexe, qui, pour faire valoir leurs sentiments, se servent de l'autorité qu'elles ont, et de la complaisance qu'on a pour
elles (1). »
Fléchier n'est pas toujours aussi heureux dans ses imitations, et, plus d'une fois, il demeure à une dis-
(1) Or. fun. de la Dauphine; Œuv. compL, vol. IV, p. U6. — Bossuet avait dit dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans : « Je pourrais vous faire remarquer qu'elle connaissait &i bien la beauté dos ouvrages de l'esprit, que l'on croyait avoir atteint la perfection, quand on avait su plaire à Madame... ^
« Cependant, ni cette estime, ni tous ces grands avantages, n ont pu donner atteinte à sa modestie. » (Vol. XII, p. 478.)
ance considérable de son modèle. Il dit un mot des leiws secrètes de Marie-Thérèse, ces peines « que a providence de Dieu, pour le salut de ses élus, mêle ouvent aux grandes fortunes (1) ». Comme Bosuet parle des chagrins de la reine avec une tout utre hardiesse et une tout autre liberté ! et comme il appelle à ses auditeurs, par de vives et pressantes apostrophes, que les rois, pour être au-dessus deslommes, n'en sont pas moins soumis à toutes sortes 'afflictions ! « Tous croyez donc que les déplaisirs et es plus mortelles douleurs ne se cachent pas sous la (Ourpre, ou qu'un royaume est un remède universel à ous les maux, un baume qui les adoucit, un charme ni les enchante? Au lieu que, par un conseil de la *rovidence divine, qui sait donner aux conditions les (lus élevées leur contre-poids, cette grandeur que nous .dmirons de loin comme quelque chose au-dessus de homme, touche moins quand on y est né, ou se conond elle-même dans son abondance ; et qu'il se forme,, .u contraire, parmi les grandeurs, une nouvelle sensi- )ilité pour les déplaisirs, dont le coup est d'autant )lus rude, qu'on est moins préparé à le soutenir. »
Quel tableau que celui de la mort du grand Gondét )e quelles nobles images Bossuet illumine les traits mmortels du héros, a tel qu'il était à ce dernier our, sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla îommencer à lui apparaître I » Quel contraste émouant entre le calme du mourant et la douleur de oute sa famille! « Tout retentissait de cris, tout ondait en larmes; le prince seul n'était pas ému^ !t le trouble n'arrivait pas dans l'asile où il s'était
(1) Or. fun. de Marie-TJicrèse; Œuv. compl. de Fléciner, vol. IV, >. ll'i.
mis. n C'est bien là la mort résignée du chrétien qui, fortifié par la foi et soutenu par l'espérance, le regard paisible et le cœur en repos, voit arriver sans effroi le moment suprême qui va le séparer pour toujours de ce monde. « Tranquille entre les bras de soal Dieu, où il s'était une fois jeté, ajoute Bossuet, ï\ attendait sa miséricorde et implorait son secours, jusqu'à ce qu'il cessât enfin de respirer et de vivre (1). » M. Havet, qui, dans son étude de Pascal, a porté un jugement si éloquent et si vrai sur Bossuet, a parlé aussi de lui dans son beau travail sur Isocrate. Mais ce qu'il dit en cet endroit nous paraît d'un goût moins sûr et d'une justesse plus contestable : « Les splendeurs des oraisons funèbi-es montrent do quoi l'arl est capable, quand l'art est le serviteur désintéressé du beau. Elles ne permettent pas d'imaginer, en fait •l'éloquence solennelle, rien au-dessus de Bossuet, si ce n'est Bossuet lui-même, placé dans une vie nouvelle, interprète d'idées plus larges, dispensé de célébrer les habiletés du chancelier Le ïelUer, le pratiques pieuses delà reine, les puériles dévotion de la Palatine repentie, ou la manière dont le grand Condé a reçu les sacrements; pouvant enfin, comme un orateur d'Athènes, entretenir librement la France libre de ses grandeurs ou de ses devoirs (->). »
(1) Bossuet, Or. fitn. de Marie-Thérèse d' Autriche ; Œur. •:ompl.. vol. XII, p. 523. — Bossunt prononra cotte oraison funèbre à Saint Denis, le 1" septembre 1083 ; et Flécliier parla presque trois mois après Bossuet, dans l'église du Val-do-Gràce, le 2i novembre 1683 — Marie-Thérèse mourut à Versailles, le 30 juillet 1083, à l'âge dt fjuaranle-cinq ans.
(2) Discours d'isocrate sur lui-iiirme, traduit par Auguste <'.ar teîiyr; Introduction par M. Ernest Hivet, p. lxxxvh. 1 vol. granc in-8». Paris, imprimerie Impériale, 1802. — Nous ne saurions tro[ recommander la lecture de cette étude d'isocrate. Elle renferme dei
Personne plus que nous n'admire le style à la fois ii lumineux et si pur de M. Havet. Mais pouvons-nous idmettre sans réserve ce que le brillant écrivain, sous 'empire de certains préjugés, nous dit ici des oraisons "unèbres de Bossuet? Nous le déclarons franchement : lous ne voyons pas ce que Bossuet aurait gagné à Hre un orateurpolitique. Hélas ! ce qui se passe aujourl'hui parmi nous n'est pas de nature à faire partager de .els regrets. Bossuet a suivi les libres inspirations de son jénie, inspirations autrement fécondes et élevées que îelles qui viennent des caprices et des passions de la bule. Il est beau sans doute, sous les regards d'un )Ouvoir ombrageux, ou au bruit menaçant de l'émeute, le défendre, à la tribune, les intérêts temporels d'une lation, ses libertés et ses droits; mais l'est-il m.oins, sn présence du peuple assemblé, de défendre en chaire es intérêts éternels, et de plaider, en quelque sorte, a cause de Dieu, de la conscience et du devoir? Il est )eau d'être Démoslhène, Pitt, O'Connel ou Berryer; nais l'est-il moins d'être Bossuet, Bourdaloue, Masillon, Lacordaire ou Ravignan?
Dans le récit de la mort de madame la Dauphine, •'léchier s'est souvenu de l'incomparable passage de îossuet : mais quel abîme entre la copie et le modèle ! !t comme l'évèque de Meaux a rendu avec une tout Lutre force le contraste saisissant de la douleur qui éclatait d'un côté, tandis que, de l'autre, on avait le ublime spectacle d'une âme dont rien ne troublait )lus la tranquillité 1 h Tout s'attendrissait, tout fondait !n larmes. La sainte onction qu'on lui donnait, les ristes prières qu'on faisait pour elle, la croix de Jésus-
•ages vraiment dignes de prendre place parmi les meilleures de la ittérature contemporaine.
Christ qu'elle embrassait, le pardon qu'elle demandail. tantôt à Dieu, tantôt aux hommes, la compassion qu'u: avait pour elle, et celle qu'elle avait pour ceux qn l'avaient servie, causaient une douleur qui portait la tionsolation, mais aussi le trouble dans l'âme : ellseule, Messieurs, elle seule demeurait tranquille 1). Tout cela est bien pâle, comparé aux paroles enllammées de Bossuet; le dernier trait surtout rappelle faiblement ces paroles admirables de simplicité et (]'■ grandeur : « Le prince seul n'était pas ému, et ! Irouble n'arrivait pas dans l'asile où il s'était mis. »
Quelques années auparavant, en 1075, Fléchier avail été plus heureux en retraçant les derniers moments de la duchesse d'Aiguillon. Ici, il semble devancer Bossuet; il nous représente une de ces morts chrétiennes, t:omme le dix-septième siècle était habitué à les voi Un trait sublime, vraiment digne de Bossuet, exprima admirablement et fait sentir, en quelque sorte, le calme et la paix qui régnaient dans la chambre il'' la mourante : on songe malgré soi à la grande imai:.' (le Condé expirant, « tranquille entre les bras de son Dieu, où il s'était une fois jeté ». — « Ce fut alors que. dégagée de toute affection mondaine, elle employa un reste de force qui la soutenait, pour tourner sur Jésus- Christ crucifié ses yeux qu'elle avait déjà fermés pour le monde. Ce fut alors que, dans les exercices de la plus vive foi, de la plus ferme espérance, de la plus ardente charité, de la plus humble pénitence, entre
(1) Or. fan. de la Daitpliinr; Œur. onipL, p. 156. — La Dau- •,)hine, née en 1060, succomba jeune encore, en 1690, à. une maladie de langueur. Mariée le 8 mars 1680 au Dauphin, fils de Louis \IV, elle laissa trois fils : le duc de Bourgogne, le duc d'Anjou et le duc de Berry.
Le Dauphin était né le l^r novembre 1061, et mourut longtemps •après sa femme, le 14 avril 1711.
Jes paroles louchantes et un silence éternel, elle remit son âme entre les mains de Celui qui l'avait créée (1). » Les réminiscences sont perpétuelles : idées, expressions, tours de phrases, tout rappelle Bossuet, et nous prouve combien les oraisons funèbres du maître étaient familières au disciple (2). Ne pouvant tout citer, nous nous contenterons de ce dernier exemple, l'un des plus curieux, où Fléchier fait à son tour, le récit de la paix des Pyrénées, a Représentez-vous cette île fameuse, oii deux hommes, chargés des intérêts et du destin des deux nations, faisaient valoir leur habileté à disputer les droits des couronnes; et tantôt se relâchant avec prudence, tantôt joignant l'adresse et la persuasion à la justice ou à la conjoncture des affaires, après avoir déployé tous les secrets de leur politique, conclurent enfin cette bienheureuse alliance : alhance qui fut pourtant l'ouvrage de la providence de Dieu, et non pas le fruit des travaux et de la sagesse de ces grands hommes. Quel fut ce jour heureux, qu'on la vit sortir, comme la colombe de l'arche, de ce petit espace de terre que les flots respecteront éternellement, pour annoncer aux provinces leur félicité, et porter partout oîi elle passait la paix et la joie dans le cœur des peuples (3) ! »
(1) Or. fan. de la duc/iesse d'Aiguillon.
(2) Fléchier, arrivé à Paris en 1659, et Lecteur du Daupliin dès 1668, entendit certainement l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre et celle de la duchesse d'Orléans, prononcées par Bossuet, l'une en 1669, l'autre en 1670. Et en 1683, lorsque Bossuet fit, à Saint-Denis, l'éloge funèbre de Marie-Thérèse, Fléchier, en sa qualité d'aumônier de la Dauphine, ne put se dispenser d'assister à la cérémonie.
(3) Fléchier, Or. fun. de Marie-Thérèse, vol. IV, p. 106. Bossuet, Or. fun. de Marie-Thérèse, vol. XII, p. 511, édit. Lâchât. — Voy. d'autres exemples, Bossuet, Or. fun. de la duehesse d'Orléans : « 0 mort, éloigne-toi de notre pensée, et laisse-nous tromper pour
Fléchier se fait aussi des emprunts à lui-même; il répète les mêmes pensées, les mêmes images, les mêmes fi^-ures qu'il modifie légèrement. Il dit dans l'oraison funèbre de M'"*-" de Montausier : « Ne croyez pas, pourtant, que pour consoler ou pour llatter votre douleur, je veuille exagérer la vertu de celle que vous pleurez, et la justifier elle et le monde tout ensemble. A Dieu ne plaise que je cherche des matières d'éloges aux dépens de la vérité, et que, par une fausse complaisance, je tâche d'accorder l'esprit du siècle et l'esprit de Jésus-Christ contre les règles de l'Évangile (1) »! Le même développement, mais devenu meilleur, se rencontre dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Aiguillon : u Qu'attendez-vous de moi, Messieurs, et quel doit être aujourd'hui mon ministère! Je ne viens ni déguiser les faiblesses, ni fiatter les grandeurs humaines, ni donner à de fausses vertus
un peu de temps la violence de notre douleur par le souvenir de notre joie. » Vol. XII, p. 470. Fléchier, Or. fan. de Marie-TItcrcse : « Trompons, si nous pouvons, notre douleur. Messieurs, par le souvenir de nos joies passées. » Vol. IV, p. 107. — Bossuet, Or. fan. de la duchesse d'Orléans : a Je veux, dans un seul mallieur, déplorer toutes les calamités du g"nre humain, et, dans une seule mort, faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. » Fléchier, Or. fun. de M^° d'Aii/ui/lon ; a ... Un prédicateur qui, sur le sujet d'une seule mort, va décrire la vanité de tous les mortels... » Vol. IV, p. 31. — Bossuet, Or. fan. de la reine d'Anf/leterre : « Grande reine, je satisfais à vos plus tendres désirs, quand je célèbre ce monarque, et ce cœur qui n'a jamais vécu que pour lui, se réveille tout poudre qu'il est, même sous ce drap mortuaire, au nom d'un époux si cher... » Fléchier, Or. [un. de Marie- Thcrrse, vol. IV, p. 120 : « Il me semble que je vois ce cœur, tout insensible qu'il est, se réveiller et s'attendrir à cette parole. » — Bossuet, Or. fun. de la reine d'Ani/leleri e : « Malgré le mauvais succès de ses armes infortum'es, si on a pu le \aincre, on n'a jamais pu le forcer... » Fléchier, Or. fun. de Turenne, vol. IV, p. 62 : « Il pouvait être malheureux, mais il n'était jamais surpris. » (1) Or. fun. de M^o de Montausier, vol. IV, p. 13.
-Gode fausses louanges. Malheur à moi, si j'interrompais les sacrés mystères pour faire un éloge profane; si je mêlais l'esprit du monde à une cérémonie de religion, et si j'attribuais à la force ou à la prudence de la chair ce qui n'est dû qu'à la grâce de Jésus-Christ (I). » Fléchier faisait, en 1679, l'éloge de l'affabilité de M. de Lamoignon. Le tableau, déjà charmant, est devenu parfait et d'une grâce achevée, en 1686, dans l'oraison funèbre du chancelier : « De ce fond de modération naissait cette douceur et cette affabilité si nécessaire et si rare dans les grands emplois, où l'importunité des hommes, l'opiniâtreté du travail et je ne sais quel esprit de domination, rendent l'humeur austère et chagrine. Il écoutait avec patience, il accordait avec bonté, et refusait même avec grâce : accessible, accueillant, honnête, sachant employer son temps, et quelquefois même le perdre, pour compatir à des misérables, à qui il ne reste d'autre consolation que celle de redire ennuyeusement leur misère. Il se communiquait selon les besoins et ne pouvait souffrir ces hommes chargés des affaires du public et des particuliers, qui se renferment et se rendent comme invisibles, et se font de leurs cabinets comme un rempart à leur oisiveté ou à leurs plaisirs, contre les peines et les devoirs de leurs ministères (2). »
^ (1) Exorde de VOr. fun. de 3/"ic d'Aif^uiUon, vol. IV, p. 31. Voy. encore un développement du môme genre, exorde de Y0,\ fun. d<' Marie-Thcrèse : « Quand on a, pour matière de ces sortes d'éloges, une de ces vies mondaines... » (Vol. IV, p 102.)
(2) Or. fun. de Le Tellier, p. i.35; vol. IV. - Voy. Or. fun. de Lamoignon, vol. IV, p. 83, ce que dit Fléchier sur le peu d-i ditférence qu'il y a « entre un juge méchant et un juge ignorant ». — L'orai>on funùbre de Lamoignon fut prononcée dans l'église Saint- Nicolas du Cliardonnet, le 18 février 1679; celle de Le Tellier, dans l'égliîe des Invalides, le 22 mars 168G.
Il est intéressant de rapprocher de ce passage si netr si élégant, d'une allure si tranche et si vive, ce que nous considérons comme la première ébauche de la pensée de Fléchier. <( Yoyons-le dans l'exercice ordinaire de sa charge. Eloignez de vos esprits cetle idée qu'on a d'ordinaire de la justice, qu'elle doit être toujours aveugle, toujours (iffrayante, toujours armée. 11 la rendit, sans l'amollir, douce et traitable. Il leva le bandeau qui fermait ses yeux, et lui laissa jeter desregards de pitié sur les misérables, et, sans lui retrancher aucun de ses droits, il lui ôta toute sa rudesse... Ceux qui eurent besoin de son secours, trouvèrent-ils jamais entre eux et lui des barrières impénétrables? Fallut-il essuyer à sa porte de mauvaises heures, pour attendre un de ses moments commodes? Fut-il jamais inaccessible, je ne dis pas à ses amis, je dis aux indiscrets et aux importuns? Refusa-t-il jamais h quelqu'un la liberté de lui dire les choses nécessaires? N'accordat-il pas à plusieurs la consolation de lui en dire de superflues? (I) » Tout cela est joliment dit, dit surtout avec beaucoup d'esprit. La différence entre les deux morceaux s'explique aisément. En 1679, quand il prononçait l'oraison funèbre de Lamoignon, Fléchier n'était qu'un courtisan, comme il s'appelle lui-même. simple lecteur du Dauphin; tandis qu'en 1686, quand il Ht l'éloge de Micliel Le Tcllicr, il étaif un grand personnage, aumônier urditiai/e de la Dauphine, et nommé à l'évêché de Lavaur, depuis le mois de novembre 168o. Les griefs que le lecteur du Dauphin a relevés avec une certaine timidité, l'évêque de La\aur les articule avec l'autorité que lui donne sa récente dignité (2j.
(1) Or. fun. de M. de Lamoignon, vol. IV, p. 89.
(2) Voy. d'autres rapprochements de ce genre. Ce travail, pour Être minutieux, n'en est pas moins fort utile. Il est intéressant de
Pourquoi Fléchier, dans ses sermons, a-l-il reproduit fidèlement les mêmes passages, et n\a-t-il pas usé de la môme liberté dans ses oraisons funèbres? L'usage, qui n'est pas seulement le maître des langues, et qui est aussi le maître des règles de chaque genre, ne paraît pas avoir autorisé ces redites dans les oraisons funèbres. Bossuet semble avoir obéi aux mêmes scrupules : lui, qui répète si souvent les mêmes passages de ses sermons, ne se répète jamais dans ses Oraisons funèbres; et, lorsqu'il est revenu sur
suivre, en quelque sorte pas à pas. le changement que subit lapensée d'un habile écrivain, avant de rencontrer sa forme définitive. Or. fiin. de la duchesse d'Aii/uilloti, vol. IV, p. /lO; Le tableau des aumônes de la dnclies-e d'Aiguillon : « Qui ne sait. Messieurs, que l'établissement d'un vaste liôpital dans cette capitale du l'oyaume... » Le tableau de la charité de M. de Lamoignon : « Près des murs de cotte ville royale s'élève un vaste et superbe édifice... » (p. 92). — Or. fan. de Turenne, p. 72 : « ... Qu'il est dangereux que la vanité n'étouffe une partie de la reconnaissance; qu'on ne môle aux vœux qu'on rend au Seigneur des applaudissements qu'on croit se devoir à soi-même, et qu'on ne retienne au moins quelques grains de cet encens qu'on va brûler sur ses autels! o Or. fan. de Marie-Tlu'rèse, p. 102 : « ... Qu'il est difficile qu'on ne flatte la vanité, ou que du moins on ne l'épargne; qu'on ne confonde la fortune avec la vertu, et qu'on ne jette, sans y penser, quelque grain de l'encens que l'on doit à Dieu, sur le monde qui n'est qu'une idole! » La môme image revient à la fin de l'exorde : <i Je ne crains pas de mêler ses louanges au sacrifice qu'on offre pour elle, et je prends sur l'autel tout l'encens que je brûle sur son tombeau. » — Or. fun. de Le Tellier, p. 132 : a De là coulait une source secrète de sages conseils sur tous les serviteurs fidèles. » Or. fun. de Monfausier, p. 176 : « ... Dites-nous par quelles adresses il fit couler jusqu'à vous ses assistances imprévues. » — Or. fun. de .l/™" d'Aiijuillon, p. /|9 : « Ce fut alors que, dégagée de toute affeciion mondaine, elle employa un reste de force qui la soutenait, pour tourner sur Jésus-Christ crucifié ces yeux qu'elle avait d^'jà fermés pour le monde. » Or, fun. de Montausier, p. 181 : « Je vis ce visage que la crainte de la mort ne fit point pâlir, ces yeux qui ciierchèrent la croix de Jésus-Christ, et ces lèvres qui la baisèrent. »
des idées développées ailleurs, il s'est imité sans se copier. 11 s'est fait alors des emprunts à lui-môme, comme il en aurait faits à un autre, c'est-à-dire qu'il a exprimé d'une manière plus éloquente et plus vive ce qu'il avait moins bien exprimé une première fois. Ainsi, prêchant un jour, sur la mort, en présence de Louis XIV, il peignit en traits d'admirable vigueur et la vanité des honneurs et la rapidité de la vie.
« Qu'est-ce que cent ans, qu'est-ce que mille ans, s'écria Bossuet, puisqu'un seul moment les efface? Multipliez vos jours, comme les cerfs que la fable ou l'histoire de la nature fait vivre durant tant de siècles; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés, et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité; entassez dans cet espace qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs; que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facihté qu'un château de cartes, vain amusement des enfants? Et que vous servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisqu'enfin une seule rature doit tout effacer? Encore une rature laisserait-elle quelques traces, du moins d'elle-même; au lieu que ce dernier moment qui effacera d'un seul trait toute votre vie. s'ira perdre luimême avec tout le reste dans ce gouffre du néant. Il n'y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes; la chair changera de nature; le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps; il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à
ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes (1) ! »
Plus tard, en 1670, quand il dut prononcer l'oraison Funèbre d'Henriette d'Angleterre, les mêmes pensées se présentèrent naturellement à son esprit. Et certes, le tableau était assez beau pour qu'il put s'en contenter, et que le grand roi le trouvât digne et de l'orateur et de la princesse dont la cour pleurait la mort prématurée. Mais poussé, sans doute, par le désir de ne pas se répéter, et stimulé par cet idéal qu'un homme de génie entrevoit d'abord et n'atteint pas d'un coup, il retoucha cette première peinture, retrancha certaines images un peu familières, développa davantage les célèbres paroles de Tertullien, les fondit plus complètement avec ses propres paroles, et nous laissa cette page immortelle, où les idées lugubres de mort, de néant, de ruines et de débris produisent sur nos âmes un si puissant effet, épouvantent notre imagination et humilient notre orgueil.
(1) Sermon pour le vendredi de la IV^ semaine de carême^ prôclié devant le roi en 1666, à Saint-Germain-en-Laye. Œuv. conpl. de Bossiiet, édit. Lâchât, vol. IX, p. 362.