‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 8 sur 49 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Qualités de Flécliier. — Il use sagement de l'érudition. — Abus de l'éi-udiiion à cette époque. — Excès de Mascaron. — Mauvais goût de Mascaron. — Du goût de Flécliier.

Nous avons signalé certains défauts des oraisons funèbres, défauts qui déparent cette éloquence en général si correcte, si élégante et si unie. Dans notre jugement, nous avons tenu compte de l'esprit du temps, des maîtres ou des exemples que Fléchier avait eus, des influences diverses auxquelles un auteur échappe rarement; et si, en parlant de ses imitations, nous avons été un peu indulgent, c'est qu'on avait été suffisamment sévère et même injuste à son égard.

Il nous reste à dire maintenant par quelles qualités Flécliier a mérité la gloire que lui accordèrent ses contemporains, et que la postérité ne lui a pas refusée. Cette postérité, qui est cependant si avare de ses faveurs, après bientôt deux siècles écoulés, se souvient •encore de lui, cite son nom avec honneur parmi les orateurs du dix-septième siècle: elle ne l'a pas laissé k côté de Bossuet; elle lui a du moins accordé la seconde place, bien avant Bourdaloue et Massillon (I).

Fléchier a d'abord le mérite d'avoir échappé à un

(Ij II est évident que nous ne parlons ici que des oraisons funèbres; dans le sermon, Fléchier leur est très inférieur.

■travers commun de son temps, l'abus de l'érudition. On ne peut se figurer avec quelle ostentation, au commencement du dix-septième siècle, les prédicateurs citaient pcle-mèle les auteurs païens et les Pères de l'Église, et avec quelle facilité ils invoquaient indifféremment l'autorité de Virgile ou d'Ovide, de saint Jérôme ou de saint Augustin, a 11 y a moins d'un siècle, disait La Bruyère en 1687, qu'un livre français ^tait un certain nombre de pages latines, où l'on découvrait quelques lignes ou quelques mots en notre langue. Les passages, les traits et les citations n'en étaient pas demeurés là. Ovide et Catulle achevaient de décider des mariages et des testaments, et venaient avec les Pandectes au secours de la veuve et des pupilles. Le sacré et le profane ne se quittaient point, ils s'étaient glissés ensemble jusque dans la chaire : saint Cyrille, Horace, saint Cyprien, Lucrèce, parlaient alternativement; les poètes étaient de l'avis de saint Augustin et de tous les Pères ; on parlait latin et longtemps devant des femmes et des marguilliers ; on a parlé grec : il fallait savoir prodigieusement, pour prêcher si mal (1). »

Plusieurs années après LaBruyère, en 1719, Massillon se plaignait du mauvais goût qui gâta si longtemps l'éloquence. « Les astres, nous dit-il, en fournissaient toujours les traits les plus hardis et les plus lumineux ; et l'orateur croyait ramper, si, du premier pas, il ne se perdait dans les nues : une érudition, entassée sans choix, décidait de la beauté et du mérite des éloges; et, pour louer son héros avec succès, il fallait presque avoir trouvé le secret de ne point parler de

(1) La Bruyère, ch. xv. De la chaire. La première édition des Caractères parut en 1688.

lui. La chaire semblait disputer, ou de bouffonnerie avec le théâtre, ou de sécheresse avec l'école; et le prédicateur croyait avoir rempli le ministère le plus sérieux de la religion, quand il avait déshonoré la majesté de la parole sainte, en y mêlant, ou destermes barbares qu'on n'entendait pas, ou des plaisanteries qu'on n'aurait pas dû entendre (1). »

Ceux qui déshonoraient ainsi « la majesté de la parole sainte », n'étaient pas des orateurs obscurs, mais, au contraire, des prédicateurs célèbres, qui réunissaient autour de leur chaire un auditoire nombreux, et obtenaient les plus beaux triomphes oratoires. Camus, le célèbre évoque de Belley, prédicateur de mérite, doué d'une vaste mémoire et d'une imagination intempérante, prouvait qu'on ne doit pas faire alliance avec les hérétiques, à l'aide d'Horace et de Virgile. Le P. Coton, qui, de son vivant, jouit d'une grande réputation, que la cour aimait à écouter, et qu'Henri IV, les jours de sermon, conduisait à l'église dans son carrosse, prêchant sur la mort, ne se fait nul scrupule de citer à la fois Homère, Virgile et Horace; et le P. Senault, que Voltaire compte « parmi les premiers restaurateurs de l'éloquence », dans un panégyrique, prononcé en 1658, où il s'élève contre les magiciens, nous prouve, par l'autorité de Lucain, « que le démon est un mauvais hôte, et qu'il récompense mal les personnes qui le reçoivent chez elles (2) ».

(1) Discours de réceplion à l'Académie française, le 23 février 1719. Massillon remplaçait son ami, l'abbé de Louvois, mort le 5 novembre précédent

(2) Voy. sur ces divers passages le travail de M. l'abbé V. Vaillant, sur les sermons de liossiiet, d'après les manuscrits; Tlicsr pour le doctorat, i vol. in-8°. Paris, Pion, 1851; p. l/j3 et suiv. — Voy. aussi, dans M. Jacquinet : les Prédirateurs avant Bossiiet, ce

Comment s'étonner après cela des impatiences que causaient à Molière ce mauvais goût du temps, cette pompe fleurie, tous ces colifichets en un mot, que chacun prodiguait sans mesure?

Ce style figuré dont on fait vanité.

Sort du bon caractère et de la vérité ;

Ce n'est que jeux de mots, qu'affectation pure.

Et ce n'est point ainsi que parle la nature (Ij.

En 1663, Fléchier écrivait ces Mémoires des Grands- Jours d'Auvergne, où il trace d'une plume si légère et si fine, d'un ton demi-plaisant, demi-sérieux, le tableau des choses étranges dont il fut le témoin pendant son séjour à Clermont. Dans ce livre charmant, il raille avec esprit ces orateurs ridicules qui mêlaient à leurs harangues le soleil, la lune et tous les astres; il se moque de ces discours fastueux, chargés d'une érudition indigeste, et dans lesquels on épuisait souvent toute la matière, « disant beaucoup de choses qui ne disaient rien ». Avec quelle malicieuse ironie parle-t-il de « la méchante éloquence » des divers corps de la ville, qui viennent féliciter MM. des Grands-Jours à leur arrivée à Clermont ! « Tout le peuple de Clermont et de Montferrand était sorti de leur ville, pour voir passer cette troupe de magistrats qui venaient leur rendre justice; tous les corps assemblés étaient venus au-devant, et les derniers attendaient, d'espace en espace, le temps de débiter leurs harangues, en pleine campagne, remplies, pour la plupart, de lune et de soleil, de grands et de petits jours. Après avoir essuyé toutes ces mauvaises rencontres, nous entrâmes dans

que l'auteur dit du P. Coton, p. 67; et du P. Senault, p. 182 et suiv.

(1) Le Misanthrope, act. I, se. ii. Le Misanthrope est de 1666.

la ville, où il fallut encore entendre des liarangueurs qui ne voulurent rien perdre de leurs éludes passées, et qui prétendirent se mettre en réputation par une ostentation fort ennuyeuse de leur méchante éloquence; après quoi, chacun se retira bien fatigué dans la maison qu'on lui avait préparée (1). »

Flécbier ne goûtait pas davantage l'emphase des avocats des Grands Jours, et leurs plaidoyers embarrassés dans des formalités de droit, sur(îhargés d'une «érudition fatigante, si bien qu'après les avoir entendus, on n'était pas plus instruit quauparavant du droit des parties, ni du fait même de la cause. Un bonhomme visionnaire accusait sa belle-mère et ses frères du second lit d'avoir empoisonné son père. « L'avocat, qui n'avait point encore plaidé, et qui faisait attendre une belle cause à toutes les demoiselles 4ie la ville, fit un exorde fort emphatique h l'honneur de la compagnie, rechercha tout ce qu'il y avait de déclamatoire contre le poison et les belles-mères, et l'on peut dire qu'il épuisa toute la matière, disant beaucoup de choses qui ne disaient rien... Enfin il plaida cette cause avec beaucoup de gravité, et il s'en fût assez bien acquitté, si elle eût été plus raisonnable, et s'il l'eût traitée moins emphatiquement (2). »

De tels abus n'étaient pas particuliers seulement à d'obscurs avocats de province. « La belle harangue que prononça M. Talon avec une éloquence merveilleuse », à l'ouverture des r.rands-Jours, n'est pas exempte des défauts que Flécbier reproche aux avocats de Cler- «nont. La maxime de philosophie qui ouvre ce dis-

(1) Mémoires sur les Grands-Jours d'Aurrrijtv en 1665; \ vol. în-12. Paris, Haclielto, 1862, p. 38.

(2) Mémoires de Flcchier, p. 207 et 210.

cours, la justice comparée au soleil, « qui élève, d'un côté, les lleurs par la chaleur de ses rayons, et qui, de l'autre, sèche les herbes inutiles », enfin la paraphrase d'un (( psaume terrible, où il y a des expressions très fortes de la colère et de l'indignation de Dieu », tout cela est dans le goût du temps, et bien de nature à nous faire prendre en pitié une si pauvre éloquence (1;.

A leur tour, les prédicateurs ne faisaient pas meilleur usage de l'érudition. Fléchier se moque de ces ■religieux « de différentes couleurs, qui venaient en corps citer saint Paul et saint Augustin, comparer les Grands-Jours au jugement universel, et rapporter tout ■ce que leur fournit TÉcriture, qui peut s'appliquer au sujet de la justice des hommes. Un jésuite à la tête ■de son collège, et un capucin, le plus vénérable de sa province, se signalèrent entre les autres à citer les plus beaux endroits des saints Pères à la louange des Grands-Jours, et firent voir que saint Augustin et saint Ambroise avaient prophétisé ce qui se passe présentement en Auvergne {2) » .

Avocats, prédicateurs, magistrats, étaient loin de faire un usage modéré de leur érudition; les uns et les •autres tiraient vanité de ce luxo de citations profanes €t sacrées qu'ils entassaient sans le moindre discernement dans leurs sermons, leurs réquisitoires ou leurs plaidoyers. Ils usaient de l'antiquité, comme ce peintre dont parle Fléchier, et qui, dans un tableau de saint Dominique, avait représenté « le cheval de Troie, traîné par Priam, et par des messieurs et des dames de la ville, qui croyaient rendre service à leur déesse Mi-

(1) Voy. Mcmoircs de Fléchier, p. lik'

(2) Mémoires des Grands-Jours, p. 39.

nerve, avec toutes les circonstances que Virgile décrit dans son second livre de V Enéide (1) ».

Et, chose étrange, à cette époque, en 1666, tant d'années après la publication du hiscours de la méthode et Tapparilion du Cid (2), la plupart des esprits ne songeaient pas à réclamer contre des rapprochements si bizarres. Ils étaient rares ceux qui, étonnés d'un pareil mélange, cherchaient « le rapport qu'il pouvait bien y avoir de l'histoire d'Énée avec celle de saint Dominique, du fondateur des Romains avec le fondateur des Jacobins ». Tout ce mauvais goût passait alors pour la preuve d'un grand savoir, pour la marque d'un talent supérieur, et bon nombre de gens, épris de si folles idées, n'auraient pas manqué de les admirer, et auraient répondu comme le religieux : « Je vous avais bien dit que le père, qui a travaillé à ces ouvrages, savait fort bien les belles-lettres, et qu'il savait quelque chose de plus que la Somme de saint Thomas; il avait lu tous les bons auteurs, et entendait Virgile et Homère comme son bréviaire; et, comme il était pieux autant que savant, il faisait un bon usage de ses lectures, et les appliquait avec beaucoup de piété à Dieu et aux saints (3). »

Cet abus de l'érudition dura longtemps : la manie' de mêler le sacré et le profane, Platon et Virgile avec saint Chrysostome et Tertullien, continua même après que Bossuet eut enseigné par son exemple à citer rarement en chaire les poètes, les philosophes ou Ic^ orateurs de l'antiquité (4) . Un contemporain de Fléchiei

(1) Mémoires des Grands-Jours, p. 201.

(2) Le Cid parut en 1636; le Discours de la méthode fut publit à Leyde, en 1637.

(3) Mémoires des Gruuds-Joiirs, p. 201.

(4) Voy. l'ouvrage de M. Vaillant, Éludes sur Bossuet, p. 15j

son diizne rival dans l'oraison funèbre de Turenne, et qui, pour célébrer ce héros, trouva des accents d'admirable éloquence, en 1670 surchargeait ses discours de citations tirées de Virgile, de Cicéron et de Tite Live. L'exemple suivant suffirait à lui seul pour nous donner une idée de l'érudition de Mascaron : le morceau est d'un goût détestable; de plus, la citation ne tient à rien, n'est amenée par rien; elle est là seulement pour prouver que l'orateur connaît les poètes latins, aussi bien que les Pères de l'Eglise. Celui-ci veut faire ressortir le mérite du duc de Beau fort, à qui Louis XIII mourant confia la garde des princes, ses enfants : « Et lorsque la mort, continue-t-il, allait enlever ce grand prince à la terre, la reine son épouse, dans cette crise fatale où l'Etat languissait par les approches de la mort de son roi, dépose les dieux tutélaires de l'État, et l'unique sujet de nos espérances entre les mains de notre prince, et le rend, en quelque façon, l'intelligence de ce soleil naissant, qui devait, dans son midi, remplir toute la terre de sa gloire.

« On peut dire, Messieurs, avec vérité, que l'orient de ce beau soleil fut l'orient de la gloire du duc de Beaufort. Le signe du Lion n'est jamais plus brillant, ses influences ne sont jamais plus fortes, que lorsqu'il est joint au soleil, et qu'il reçoit un redoublement d'ardeur, de lumière et d'activité de la conjonction de ce grand luminaire. Jusqu'ici le duc de Beaufort vous a paru comme un lion dans les combats par sa valeur et par sa générosité; mais ce lion, joint à ce soleil, brille de son plus bel éclat et est embrasé de ses plus beaux feux.

Bossuet fut de plus en plus sobre de citations tirées des auteurs anciens : « A partir de 1660, Bossuet devient, de jour en jour, plus sévère dans le choix des témoignages que lui fournit son érudition. »

Grand Dieu, veillez sur ce prince, soutenez-le dans une élévation où toute autre main que la vôtre est un trop faible appui! Grand prince, veillez sur vous-môme : détournez, par votre sagesse, l'inlluence de quelques autres astres sous lesquels ce soleil va passer. Si vouparez ce coup, que ne ferez-vous pas? »

>'/ qua falii asperti rampas.

Tu Marcel! lis rris (I; 1

Même luxe de citations dans l'oraison funèbre de Seguier, avec une longue et pénible comparaison, entre le bonheur de Métellus le Macédonique et celui du chancelier. L'un, après une brillante carrière et une glorieuse vieillesse, fut porté à sa mort sur les épaules de ses quatre fils; l'autre mourut avancé en âge, au milieu de sa famille, au sein de la gloire et des grandeurs. « Illustres enfants de ce grand homme, songez dans ce moment à son exemple plus qu'à sa perte; ayez autant de constance pour entendre parler de s;i mort, qu'il en eut pour la souffrir. Il faut presque adorer ce que vous pleurez :

Quod luctus flererat an te, yunc adorel.

« Il VOUS a donné l'exemple de la constance; il ne paraissait pas qu'il allât quitter tant de chers objets de sa tendresse. Cet endroit me fait souvenir de cet

(1) Or. fan. de M. le due de Beau fort, prononcée à Xotre-Dannvers la fin d'août 1070; Recueil des oraisons funèhres de Masi-aron, 1 vol. in-12. Paris, Diipuis. l'O'i; p. 178. — François dv Vfn.iùme, duc de Beaufort, siirnoinmé le roi des Halles, était petitfils de Henri IV. Il naquit à Paris, on janvier 161C, et mourut le 25 juin 1G69. Voy. sur cette oraison funèbre du duc de BeauTort. l'appréciation de M. Lehanneur : Mascaron, d'après des documents inédits: p. 283.

illustre Mételkis, à qui ses conquêtes cavaient donné le nom de Macédonien. Il est peu de personnes dont on puisse plus justement comparer le bonheur avec celui de ce brave Romain : car, outre ses grandes actions, ses triomphes, ses charges, le long espace de temps qu'il véquit, il laissa quatre illustres fils au monde; il les vit dans un âge avancé et dans les premières places de l'État : on vit quatre fils porter sur leurs épaules le cercueil de cet illustre père. Les deux aînés avaient été consuls, le troisième l'était effectivement, et le quatrième le fut bientôt; pour parler juste, dit un historien, il ne faut pas appeler cela mourir, mais sortir agréablement de la vie. »

Ma?caron raconte à quels outrages le chancelier fut exposé, pendant la Fronde, en se rendant au palais pour y présider. A cette occasion, il ne manque pas de mêler un vers de Lucain aux regrets que lui inspire le souvenir de nos discordes civiles : « Épargnez moi la peine de dire les noms, le temps, le lieu et les acteurs; n'ayons pour ce temps funeste que des larmes et un silence profond :

Lacrymas civi/ibus armis Secretumque dcunus; »

et c'est par un vers de Lucain qu'il achève de peindre le calme du chancelier en face du péril : a Croyez,^ Messieurs, que, dans ce portrait, j'ai voulu représenter le sage Gaton, qui, dans le feu des guerres civiles, ne craignait rien pour lui-même, et n'était occupé que des dangers de la république :

Cunctisque timentem, Sccurumquc sui (1). »

(1) Or. fun. du chancelier Seguier, p. 279 et 281; prononcée-

A voir l'évêque de Tulle étaler, avec tant de complaisance, le bagage de son érudition et de ses connaissances astronomiques, qui se douterait que Bossuet avait déjà prononcé deux de ses plus belles oraisons funèbres? que de 1G58 à 1CG9, pendant dix années consécutives, il n'avait cessé de prêcher à Paris? et qu'après lui, Bourdaloue faisait entendre dans la chaire une raison toujours éloquente (!)? Tel est le caractère archaïque de cette éloquence, que plus d'un écrivain s'est mépris à ce sujet, et a pensé que, par son âge, Mascaron était plus près de Lingendes et de Senault, que de Bossuet. C'est une erreur : il était plus jeune que ses illustres contemporains, Bossuet, Fléchier et Bourdaloue (2). Fléchier comprit de bonne heure que Virgile, Horace et Cicéron avaient décidé assez longtemps des mariages et des testaments. Cependant, en quelques rares endroits, il invoque l'autorité de Thucydide, de Tite Live et de Valère Maxime; mais l'allusion est fort discrète, les passages cités sont peu nombreux, et les paroles des anciens sont rapportées .avec une grande réserve (3). Ni les sermons de Bossuet, ni les autres chefs-

aux Carmélites de Pontoise, en mai ou juin 1672. — Pierre Seguier, né en 1588, mourut en 1072, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.

(1) Voltaire, Siècle de Louis XI \'. — L'oraison funèbre de Seguier est de 1672; celle de Turenne, do 167.); et Bourdaloue prêchait à Paris dès 1669. Voy. le tableau des diverses stations prècliées par Bourdaloue ù. la cour et dans les paroisses de Paris, dans l'ouvrage de M. Anatole Feustrj : liounlaloue, sa prédication et son temps, p. 35; 1 vol. in-12. Paris, Didier, 1875.

(2) Bossuet était né le 28 septembre 1627 ; Flécliier, li' 10 juin 1632; Bourdaloue naquit à Bourges, le 20 août 16J2; et Mascaron, à Aix, en mars 163I|.

(3} Voy. Or. fuii. de .V^e de Montausier, vol. IV. p. 10 : « Un ancien disait, autrefois, que les hommes étaient nés pour Taction... » Une note, placée en marge, nous avertit que cet ancien est Thucydide.

d'œuvre de la littérature française, n'avaient pu chasser entièrement le mauvais goût qui régnait encore. Molière avait donné ses meilleures comédies; Racine avait fait admirer, dans Andromaque et Britannicus, a la douce harmonie de la poésie et les grâces de la parole »; et Boileau se reposait, dans la composition de ses belles Epîtres, de la guerre hardie qu'il avait entreprise contre les Précieuses et les méchants écrivains de son temps, que les prédicateurs continuaient de déshonorer la majesté de la parole sainte, par un amas d'images puériles, de rapprochements forcés et de comparaisons ridicules.

Nous l'avons vu plus haut : Mascaron a parlé dans un style étrange de la confiance témoignée par Louis XIII, quand il remit au futur roi des Halles la garde de Louis XIV. Voici un autre passage qui n'est pas moins extraordinaire. Cette fois, il ne s'agit ni du signe du Lion, ni du soleil, ni « du redoublement d'ardeur, de lumière et d'activité qu'il reçoit de la conjonction de ce grand luminaire », mais des étoiles, d'où la comparaison est tirée. « Comme dans le ciel, il y a des étoiles brillantes à la vérité, mais dont l'influence est si maligne, que si elle n'était corrigée par la conjonction des autres astres dont les regards sont plus bénins, elles ne brilleraient que pour perdre toute la terre : de même, Messieurs, la valeur a un éclat qui nous éblouit et qui nous charme ; mais cet éclat ne brillera que pour la perte du genre humain et pour la désolation des royaumes, si les autres vertus, par leurs compagnies, n'arrêtent ou ne corrigent la malignité de ses influences : Fortitudo velut excelsior cœteris, sed mmquam incomitata virtus (I) »

(1) Or. fun. du duc de Beauforl, p. 133.

Ailleurs, l'orateur veut dire que Ilenrielte d'Angleterre eu mouraut comprit toute la vauité des choses de la terre, et qu'à ce moment suprême, les trompeuses apparences du monde s'évanouirent à ses yeux, comme les ombres s'évanouissent devant la pleine lumière du soleil. Au lieu d'une courte et simple comparaison, nous avons une véritable dissertation sur les dilFérentes manières dont l'ombre peut disparaître. « L'ombre, Messieurs, est la lille du soleil el de la lumière, mais ■une fille bien dilférente des pères qui la produisent. •Cette ombre peut disparaître en deux manières, ou par le défaut, ou par l'excès de la lumière ([ui la produit : il ne faut qu'un nuage ou toute la nuit pour détruire toutes !es ombres; ceux qui sont assez aveugles pour courir après elles, ont le malheur de perdre et l'ombre et la lumière, lorsqu'un nuage ou la nuit vient à leur dérober le soleil. Enfants du siècle; voilà votre sort : tout ce que vous aimez sur la terre, toutes les grandeurs, les plaisirs, tous ces objets de vos amours et de votre ambition, ne sont que des ombres des vrais biens de l'éternité qui doivent occuper notre cœur. Ce Dieu, ce Soleil brillant, ne les produit ici qu'en passant sur la terre, réservant pour le ciel la plénitude de ses lumières. Cependant vous tournez le dos à ce soleil, pour courir après ces ombres; vous en êtes amoureux, et dans le moment que vous les croyez tenir, le nuage d'une mauvaise fortune vous les cache, et plus que tout cela, le soleil se couchant sur vous par la nuit de la mort, vous perdez en même temps et la lumière à qui vous tournez le dos, et les ombres qui étaient le sujet de votre amour et de votre poursuite. » Il y a une seconde façon « de voir disparaître les ombres ». Qu'il nous soit permis de ne pas indiquer ici cette seconde façon: le galimatias qui précède doit suffire,

et rendre peu curieux d'en connaître la suite (1). Fléchier sut mieux se défendre du mauvais goût qui gâtait lï'loquence des orateurs du temps, même celle des esprits les plus distingués. Il garda toujours trop de mesure en toutes choses pour commettre de pareilles fautes. Il abuse de son esprit et n'est pas toujours heureux dans ses antithèses ou ses métaphores; mais ses chutes ne sont jamais aussi lourdes que celles de Mascaron. Son style ordinairement tempéré, n'a pas l'ambition de se perdre dans les nues. Il évite les images bizarres, les comparaisons fastueuses, content d'être clair, précis et gracieux. La grâce, la délicatesse, la précision, la force, ce sont là des qualités précieuses, qualités que relève une harmonie soutenue, qui flatte notre oreille et nous charme, comme charmaient les Romains les magnifiques périodes de Cicéron.

(t) Or. fan. cVHenriette cV Angleterre, p. 92. — Il est impossible de relever toutes les fautes de goût de Mascaron. Pour d'autres «xomples, voy. Or. fun. de Seguier, p. 255 : l'endroit où il parle de l'Académie française, « ce corps illustre qui, coijtre la nature ■des autres corps, n'est composé que d'yeux brillants... » — Comme modèle de subtilités alambiquées et d'incomprébensible galimatias, lisez tout l'exorde de l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche; l'endroit surtout où l'orateur parle de cet autre mausolée qu'il voudrait élever à la gloire de la reine, ■■ mausolée plus riche que le premier, où toutes les vertus chrétiennes et morales, naturelles et sui-naturelles, infuses et acquises, tiendront lieu de marbre et de pierres précieuses... » — Le début de la première partie, où Mascaron établit un rapprochement entre l'immortalité que Dieu a donnie aux créatures spirituelles, et la fécondité qu'il a communiquée aux créatures corporelles. — Les réflexions si pénibles et si embarrassées sur la bataille de Rocroi : « On demande si ce jour fut le dernier miracle de la vie du père, ou le premier du règne du fils... >■ (P. 32.) — Les comparaison^ tirées du soleil, de la lune ou des étoiles, sont perpétueles dans Mascaron. Voy. Or. fim. d'Anne d'Autriche, p. 13 : « Quand le soleil ne serait pas bienfaisant, disait un an ien... » — Or. fun. d'Henriette d'Angleterre, p. 82 : « Elle a fait voir à toute la terre que si les petites lumières ont besoin de chercher des jours artificiels... » — Or. fun. de Seguier, p. 235 : « Comme le soleil redouble le feu des astres auxquels il se joint sur sa route... »

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