‹ Flechier orateur, 1672-1690Chapitre 9 sur 49 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Autres qualiiùs de Flécliier. - Grâce de son style. - Délicatesse. — Précision. — Les peintures morales dans les oraisons funèbres de Fléchier. — La magistrature. — La cour. — Les esprits forts.

(( La bonne grùce est au corps, ce que le bon sens est à l'esprit », a dit La Rochefoucauld. Pour plaire, il ne suffit pas d'avoir de beaux yeux, des traits fins et un air agréable. Il y a des physionomies d'une régularité parfaite, et pour lesquelles on n'éprouve aucune espèce de sympathie. Il faut ce je ne sais quoi que possédait à un si haut degré M'"= de la Yallière, ce qui donnait tant de douceur à sa voix, d'attrait ù sou sourire, et de charme à toute sa personne; il faut enfin, comme Ta dit notre La Fontaine,

La grâce plus belle encor <iue la beauté.

La grâce, voilà ce qui séduisit Louis XIV.'M"' de l;i Yallière jouit sans orgueil de sa haute fortune, et mit à cacher son bonheur le même soin que son altière rivale allait mettre bientôt à divulguer le sien. M""^^ de Sévigné appelait M'"^ de la Yallière « une petite violette qui se cachait sous l'herbe » ; et, comparant sa modestie à la vanité de M"^ de Fonlanges, elle ajoutait : « Jamais il n'y en aura sur ce moule-là (l). »>

(1 Lettre du 1" septembre 1680. Coll. des grands écrivains, édit. Hachette; vol. VII, p. 52.

Puis, lorsqu'elle se vit trahie par M'"= de Montespan, et délaissée par son roi, sans bruit, sans colère, le cœur brisé de douleur, mais toujours fidèle à celui qu'elle avait aimé, elle se retira de la cour et alla pleurer en silence, comme autrefois elle s'était réjouie en secret. C'est là ce qui touche et séduit encore aujourd'hui : on n'a pas le courage d'être sévère pour celle qui supporta sa disgrâce avec dignité, et qui, pendant de longues années de la plus austère pénitence, expia la faute de sa jeunesse sous le cilice du Garmel (1).

Comme le corps, le style aussi doit avoir cette bonne grâce qui attire, et se révèle par un trait charmant ou une image délicate. Virgile nous intéresse au triste sort d'une rose languissante dont la charrue vient de briser la tige; et Racine nous fait partager les alarmes lies filles de Juda, soit que, poursuivies par la haine d'une reine, elles appellent Dieu à leur aide et mettent en lui leur confiance; ou que, loin des rives du Jourdain, elles pleurent les douleurs de la captivité et le malheur de mourir dans toute la fleur de la jeunesse.

Fléchier n'égale certainement pas de si grands maîtres; mais quelques-unes de ses peintures ont assez

(1) Mi'e de la Vallière était née en 1664. Le 24 avril 167 4, elle alla s'enfermer aux Carmélites, dont le couvent était rue du Faubourg-Saint-Jacques : elle n'avait pas trente ans. Elle ne mourut que le 0 juin 1710, à l'âge de soixante-six ans, après trente-six ans de pénitence, sous le nom de Sœur Louise de la Miséricorde. Bossuet ne dédaigna pas de prononcer le discours pour la profession de l'illustre pénitente. Voy. ce sermon, OEuv. compl. de Bossuet, vol. XI. p. 56J, édit. Lâchât. — Sur le couvent des Grandes Carmélites de la rue Saint-Jacques, voy. M. Cousin : lu Jeunesse de .1/nie de Loiir/ueville, p. 78 et suiv., et tout ï Appendice intitulé : /es Carmcliles, p. 3!i'-i et suiv., in-S». Paris, Didier, 1859. — Voy. l'ouvrage de M. J. Lair : Louise de la Vallière et la jeunesse de Louis \IV; 1 vol. in-80. Paris, Pion. 1881.

de fraîcheur pour mériter d'être signalées. Le tableau des premiers âges de la monarchie, dans l'oraison funèbre de Lamoignon, est délicieux; vous croiriez lire une de ces belles pages du Télémague, où Fénelon décrit les temps heureux de l'âge d'or, a Rappelez en votre mémoire ces premiers âges de la monarchie. La fraude, l'ambition, l'intérêt, vices encore naissants et peu connus, avaient à peine commencé d'altérer la bonnefoi et la simplicité de nos pères. Ils vivaient la plupart contents de ce qu'ils avaient reçu de la fortune, ou de ce qu'ils avaient acquis par leur travail. Comme ils possédaient leur propre bien sans inquiétude, ils regardaient celui des autres sans envie. Leurs espérances ne s'étendaient pas au delà de leur condition, et les bornes de leur héritage étaient les bornes de leurs désirs (1). » Pour la grâce exquise, ce passage ne rappelle-t-il pas les aimables vers de Racan?

Roi de ses passions, il a ce qu'il désire :

Son fertile domaine est son petit empire;

Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau ;

Ses champs et ses jardins sont autant de provinces;

Et, sans porter envie à la pompe des princes,

Se contente chez lui de les voir en tableau (2).

La description du « noble repos de M. de Lamoignon, dans sa retraite de Basville », brille des mêmes qualités; mais il y a de plus, je ne sais quelle gravité et quelle grandeur qui sont comme l'image même de l'ancienne magistrature française. « Que ne puis-je vous le représenter tel qu'il était, lorsque après un long et pénible travail, loin du bruit de la ville et du

(1) Or. fun. de Lamoignon, vol. IV, p. 84.

(2) Recueil des poètes français, depuis Villon jusqu'à Benserade, vol. II, p. 304; 6 vol. in-12. Paris. 1752.

liimnlto des affaires, il allait se décharger du poids de sa dignité, et jouir d'un noble repos dans sa retraite deBasville (1)1 Vous le verriez, tantôt s'adonnant aux plaisirs innocents de l'agriculture, élevant son esprit aux choses invisibles de Dieu par les merveilles visibles de la nature; tantôt, méditant ces éloquents et graves discours qui enseignaient et qui respiraient tous les ans la justice, et dans lesquels, formant l'idée d'un homme de bien, il se décrivait lui-môme sans y penser; tantôt, accommodant les différends que la discorde, la jalousie ou le mauvais conseil font naître parmi les habitants de la campagne, plus content en lui-même, et peut-être plus grand aux yeux de Dieu, lorsque, dans le fond d'une sombre allée et sur un tribunal de gazon, il avait assuré le repos d'une pauvre famille, que lorsqu'il décidait des fortunes les plus éclatantes • sur le premier trône de la justice (2). »

La grâce et la délicatesse se tiennent de près. L'un des mérites de Fléchier est de marquer avec bonheur les plus fines nuances de sa pensée. 11 fait l'éloge de la modestie de Turenne, « de cette modestie qui pourrait s'offenser d'un éloge prononcé sur un tombeau », à l'aide d'un tour délicat et d'une ingénieuse précaution oratoire. « A ce mot, je ne sais quel remords m'arrête.

(1) Baville est un petit hameau de 136 habitants, situé à quelques lieues d"Etampes, dans le département de Seine-et-Oise. La famille des Lamoignon y possédait un château bâti sous Louis XIIL La terre de Baville avait été érigée en marquisat en 1670, en faveur de Guillaume de Lamoignon, celui même dont Fléchier prononça^ l'oraison funèbre.

(2; Or. fun. de M. de Lamoignon, vol. IV, p. 90. — Nous avons déjà cité plus haut, p. 10, le portrait de M'i<= de Rambouillet. Voy. encore le tableau des agréables réunions qui se tenaient chez M. de Lamoignon : « Vous le verriez recevant une foule d'amis... » (P. 91.)

Je crains de publier ici dos louanges qu'il a si souvent rejetées, et d'offenser après sa mort une vertu qu'il a tant aimée pendant sa vie. .. Qui lit jamais de si grandes choses? qui les dit avec plus de retenue? Remportait-il quelque avantage : à l'entendre, ce n'était pas qu"il fût habile, mais l'ennemi s'était trompé. Rendait-il compte d'une bataille : il n'oubliait rien, sinon que c'était lui qui l'avait gagnée. Racontait-il quelques-unes de ces actions qui l'avaient rendu si célèbre : on eût dit qu'il n'en avait été que le spectateur, et l'on doutait si c'était lui qui se trompait, ou la renommée (1). »

Marie-Thérèse eut peu de bonheur pendant sa vie. Les infidélités de Louis XIV lui causèrent de grands chagrins, au milieu desquels elle se montra, « infatigablement patiente ». En présence du Dauphin et de toute la cour, l'orateur a osé parler de ces peines secrètes de la reine : mais avec quelle discrétion et quelle mesure ! avec quel sentiment des bienséances il réveille de pénibles souvenirs! de quelle main délicate il jette un voile sur ces douleurs d'une princesse si souvent délaissée, et condamnée tant de fois à être le témoin du triomphe de ses rivales! « Mois ne sondons pas, dit-il, ce qui se passait entre Dieu et elle. Les gémissements de la colombe doivent être laissés à la solitude et au silence, à qui elle les a confiés (2). »

Son style est d'une précision, souvent même d'une force, qui étonnent dans un écrivain, en général plus fin que vigoureux, et plus habitué à développer sa pensée, qu'à la serrer dans les limites étroites d'une phrase courte et nerveuse. Voici vivement exprimée une observation qui ne manque ni de vérité, ni de

(1) Or. fiin. de Ttirenne, yo\. IV, p. 66.

(2) Or. fun. de Marie-Thérèse d'Autriche., vol. IV, p. lU.

profondeur : « L'orgueil, qui est presque inséparable de la faveur, est un poison pénétrant et subtil, qui se glisse insensiblement dans l'âme des grands; et ceuxmèmes, qui n'étaient pas ambitieux dans une condition médiocre, deviennent quelquefois insolents, lorsqu'ils se trouvent dans une plus grande élévation (1). » Nous avons parlé ailleurs de la grave éloquence de Fléchier en face du cercueil de Turenne, à la vue du superbe monument où va être placé l'illustre capitaine, et d'où il sortira un jour, « non pour être loué de ses exploits héroïques, mais pour être jugé selon ses bonnes ou mauvaises œuvres (2) ».

Lorsque surtout il poursuit un vice ou un abus, la noble indignation de son âme passe tout entière dans son style, et lui communique de la force et de la chaleur : alors, ce n'est plus le bel esprit qui recherchait naguère les grâces étudiées du langage, c'est un orateur véritable, pénétré de sa haute mission, qui flétrit sans ménagement et sans faiblesse l'orgueil des uns, l'hypocrite dévotion des autres, et la dureté impitoyable des riches, qui ne font pas l'aumône, « comme si l'on ne devait rien à Dieu, parce qu'on n'a rien pris aux hommes (3) ».

Entendez avec quel accent nouveau pour nous, il raille les conversions tardives des femmes du monde; voyez avec quelle pénétration il dévoile les motifs secrets de ces changements obligés : « 0 vous, qui ne regardez le ciel, que lorsque le monde a cessé de vous regarder, et qui ne donnez au soin de votre salut que ces vieux jours qui, malgré vous, ne sont plus propres

(1) Or. fun. de 3/mc de Montausier, vol. IV, p. 16.

(2) Voy. ce passage cité plus haut, p. 56. (3] Or. fun. de Lamoiçfnon, vol. IV, p. 94.

à la vanité; femmes mondaines qui, dans une retraite de bienséance, couvrant les restes de vos passions d'un voile de dévotion extérieure, ne mettez entre vos péchés et votre mort que l'intervalle de quelques soupirs arrachés par la crainte des jugements prochains, et ne cher-chez Dieu que lorsqu'il est prêt à vous donner le coup de la mort, selon l'expression de l'Écriture, tremblez, devantlui, priez-le qu'il renforce autant votre foi et votre charité, que vous avez négligé votre pénitence (1). »

Il n'est pas moins énergique, lorsqu'il démasque la fausse dévotion, l'hypocrisie de ces gens qui, par un calcul sacrilège, osent « couvrir leurs passions sous une apparence de piété et sous un air extérieur de réforme ». Deux fois, il dénonça ce vice hideux, qui se cache sous les dehors de la vertu; et deux fois ses invectives furent si éloquentes, que Cléante lui-même n'est pas plus fort, lorsqu'il écrase Tartuffe sous lepoids de' ses accusations : « Il s'est élevé dans l'Église, s'écrie Fléchier en 1679, une espèce de chrétiens qui, se faisant aux dépens même de la dévotion une réputation d'être dévots, couvrent leurs passions sous une apparence de piété et sous un air extéri^r de réforme, pour arriver plus facilement à leurs fins, et pour surprendre l'approbation du monde, en lui faisant accroire qu'ils ont déjà celle de Dieu. Ce sont ces hommes qui deviennent humbles pour pouvoir dominer, utiles afin de se rendre nécessaires, et qui, jugeant de tout, se mêlant de tout, et remuant mille ressorts, dont la religion est toujours le plus apparent, s'ils ne se font estimer par leur vertu, du moins se font craindre par leur cabale (:2). »

(1) Of. fun. de W^c d'Aiguillon, vol. IV, p. ^6.

(2) Or. fun. de Lamoignon, p. 94, vol. IV. —Le Tartuffe est de 16GT.

Plus de dix ans après, en 1690, dans l'oraison funèbre de Montausier, l'évêque de Nîmes revient sur le même sujet. C'est le même nerf dans le langage, le même ton ferme et hardi; on sent qu'il ne peut, sans indignation, opposer les menées hypocrites des faux dévots à l'austère franchise du gouverneur du Dauphin : a Ne pensez pas à cette vaine et fastueuse religion, qui se répand toute au dehors, et qui n'a que le corps et la superficie des bonnes œuvres ; tout était intérieur en lui. Loin d'ici cette piété d'imitation et de complaisance, qui porte dans le sanctuaire des vœux intéressés et profanes; qui, sous un feint amour de Dieu, couvrant les désirs et les espérances du siècle, fait servir les mystères et les sacrements de Jésus-Christ, à l'ambition et à la fortune des pécheurs par une affectation sacrilège (1). »

Fléchier conserve ce même caractère de généreuse hardiesse, lorsqu'il parle de la médisance, ce vice si commun partout, et dont il avait pu constater les ravages, u Reconnaissez ici, dit-il, votre ignorance ou votre injustice, vous qui prêtez l'oreille au mensonge, et qui, par honneur ou par conscience, renonçant à débiter les médisances, vous êtes réservé le droit de les croire et le plaisir de les écouter. Que faites-vous par vos crédulités et vos complaisances? Vous animez les médisants, vous réchauffez le serpent qui pique, afin qu'il pique plus sûrement; vous ne voulez pas être l'assassin, mais vous devenez le complice; et c'est à tort que vous croyez être innocent du sang de vos frères, quand par vos applaudissements vous aiguisez les flèches dont on les perce, et qu'au lieu de les protéger, vous appuyez le bras qui les tue {2) ».

(l; Or. fun. de Montausier, vol. IV, p. 179.

(2; Or. fun. de .l/m» la Daupliine, vol. IV, p. ]/i9. — Tout

11 ne se contente pas seulement de condamner les vices en général, et de faire entendre de sévères avis; il ne craint pas, non plus, d'attaquer les abus de son temps, et de les poursuivre avec une courageuse liberté, au risque de s'attirer certaines colères, et de passer pour un prédicateur imprudent ou séditieux. Rien ne l'empêcha de remplir les devoirs de son ministère, et il préféra s'exposer à d'injustes critiques, plutôt que de faillir à sa haute mission. Quand on connaît le naturel doux et modéré de Fléchier, on est tout surpris de voir avec quelle vive et mordante ironie, il accuse ces magistrats indolents, « qui, renversant l'ordre des choses, se font une occupation de leurs amusements, et qui ne donnent à leurs charges que les restes d'une oisiveté languissante, comme s'ils n'étaient juges que pour être assis sur les fleurs de lys, oîi ils vont rêver à leurs divertissements passés dont ils ont l'imagination encore remplie, ou réparer par un mortel assoupissement les veilles qu'ils ont données à leurs plaisirs (1) d.

ce passage sur la médisance est excellent. Voy. p. I'i8, ce qui précède : « Attentive à tout ce qui peut servir le prochain, elle ne l'est pas moins sur tout ce qui peut le blesser... » — Il est intéressant de voir comment Bossuet, plusieurs années avant Fléchier, dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, parle de la médisance : I' Rappelez en votre mémoire avec quelle circonspection elle ménageait le prochain, et combien elle avait d'aversion pour les discours empoisonnés de la médisance.,. » — Voltaire exprime la même idée en parlant de Louis XIV : « Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d'un prince, qu'il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries; tandis que des particuliers en font tous les jours de si cruelles et de si funestes. » (Siècle de Louis XIV, ch. xxviii, p. 325; édit. Didot, in-12.)

(1) 0>\ fan. de /.«wio/.ç/io/), vol. IV, p. 8.3. — Voy. un développement à peu près semblable dans l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier : « Il entretint l'ordre que ses prédécesseurs avaient établi dans le

L'oraison funèbre de M. deLamoignon, nous montre les sollicitations qui, de toutes paris, venaient alors assiéger les juges. « Qu'est-ce qu'un premier magistrat? Sinon un homme sage qui est établi pour être le censeur de la plupart des folies des hommes, et qui, voyant autour de lui toutes les passions, n'en doit avoir aucune en lui-même? L'un tâche à l'émouvoir par des images affectées de sa misère ; l'autre travaille à l'éblouir par des apparences de droit et par des raisons spécieuses. Celui-ci, par des soupçons artificieux, veut l'animer contre l'innocence de sa partie ; celui-là emploie l'autorité, et quelquefois même l'amitié, corruption d'autant plus dangereuse qu'elle est plus douce. Chacun voudrait lui communiquer ses préventions, lui dicter l'arrêt qu'il se dresse dans son esprit selon son caprice, et de juge qu'il est dans sa cause, en faire le complice de sa passion (i). »

Quand il parlait ainsi, Fléchier connaissait l'effet des sollicitations auprès des magistrats, même les plus graves; et songeait, peut-être, à ce qu'il avait vu, jeune encore, aux Grands-Jours d'Auvergne. Rien de plus piquant que le récit des démarches de M"' de Beauverger, venant solliciter en faveur de son frère accusé de meurtre, « faisant sa cour aux juges et à M. Talon, qui la recevait de son côté fort civilement, et se radoucissait un peu avec elle, l'entretenait et lui subriait même quelquefois, peut-être même sans y penser ». Ne vous semble-t-il pas voir d'ici se dérider peu à peu le front

conseil... » (Vol. IV, p. 135.) — Sur la dureté des juges, c qui rendent les fruits de la justice amers comme de l'absinthe ». (Voy. Or. fun. de Lamoignon, p. 89.) Or. fun. de Le Tellier : « Qu'il était éloigné de ceux qui, joignant à la sévérité de leur profession, la rudesse de leur humeur... » (Vol. IV, p. 127.) (1) Or. fun. de Lamoignon, vol. IV, p. 87.

de l'austère magistrat, que gagne insensiblement « l'air libre et sans façon » de la jeune visiteuse, et qui oublie sa sévérité ordinaire, jusqu'à recevoir un baiser de la sœur d'un criminel? « Dans la dernière sollicitation qu'elle lui fit, s'étant jetée à ses pieds, et lui la relevant civilement, elle se jeta à son cou, et comme transportée de la joie du bon accueil qu'il lui faisait, ■elle le baisa fort innocemment en lui faisant un compliment d'excuse, qui fut reçu aussi honnêtement que le baiser avait été pris (1). »

En 1700, à Nîmes, la nomination d'un chanoine donna lieu à des difficultés, d'où sortit un long et malheureux procès qui attrista les dernières années du prélat. Celui-ci se souvenait que les sollicitations n'étaient pas inutiles auprès de juges, dont il fallait ou conserver les bonnes grâces, ou dmiinuer les préventions. 11 écrivait alors à un ami, l'abbé de Nobilé, que l'affaire intéressait particulièrement, et s'excusait de n'avoir pu lui faire parvenir plus tôt des lettres de recommandation : u Les ouvertures des États et les harangues ou les affaires dont M. de Basville a été chargé, m'ont empêché. Monsieur, de le presser sur les lettres de recommandation que je lui avais demandées pour vous. Il m'a promis d'écrire à M. Legendre de Montauban (2), afin qu'il écrive fortement à votre rapporteur, et me doit envoyer quelques lettres pour quelques-uns de vos juges. » En terminant, il disait à M. de Nobilé : « Si vous voulez 'accommoder, voilà une lettre pour le 11. P. de la Chaise; si vous voulez

(1) Mémoires des Grands-Jours d'Auvergne, p. 287; édit. in-12. Paris, llaclietto.

(2) C'était l'intendant de la province, dont le crédit était considérable auprès du parlement de Toulouse.

plaider, en voilà une pour M. de Yerlhamon (1). » Comme il arrive presque toujours, on n' accommoda pas ; il fallut plaider : et ce procès, que le sage évoque aurait voulu terminer rapidement, durait encore en 1708 (^ï).

Dans ces discours, qui lui ont valu un rang honorable à coté de Bossuet, Fiée hier a fait une large place à la morale. C'était là l'une des tendances de ce noble esprit : doué d'un caractère grave et méditatif, il aimait à étudier dans le rp^and livre du monde; à observer les diverses physionomies qui passaient sous ses yeux, les personnages de tout âge, de tout ordre, de tout mérite qu'il rencontrait, et dont il notait avec une rare pénétration les qualités, les vices ou les travers.

Ce qu'il dit de la cour, en présence même de la famille royale, devant tous les courtisans assemblés, est un modèle achevé d'analyse fine, délicate et hardie. L'orateur a vécu dans ce monde qu'il dépeint avec précision; et il a pénétré à fond toutes les misères de ce pays, comme l'appelle dédaigneusement M™^ de Sévigné, « oii les injures sont plus fréquentes que les bienfaits, oiî l'on méprise ceux que la fortune a abandonnés, cil toute l'envie attaque les puissants, et nulle pitié n'assiste les faibles, et où l'on croit faire grâce à des malheureux, quand on n'achève pas de les opprimer [3] ».

Le tableau n'est pas flatté, assurément : ces vérités

(1) M. de Vertliamon, fii-re de la seconde M'^" de Caumartin, président du grand Conseil, en 1697. Se rappeler que Fléchier avait été précepteur du fils de M. de Caumartin.

(2) Lettre de Fléchier, datée de iAIontpellier, le G décembre 1700. Nous avons publié les lettres concernant ce procès, dans notre ouvrage : la Jeunesse de Fléchier, vol. I. p. 311 et suiv.

(3) Or. fun. de Ji/mo de Montausier, vol. IV, p. 17.

tristes, et môme dures, nous prouvent que Fléchier a tout vu et tout compris, sans se laisser éblouir par l'éclat de ces grands noms et la magnificence de ces brillantes fortunes. Après avoir signalé les dangers que la cour renferme, il l'appelle sans autre détour (i un lieu, qui devient le centre de la vanité, le règne des mauvais désirs, le séjour des tentations et le pays de ridolâtrie (1) »,

Et cependant, avec quelle douleur le courtisan disgracié s'éloignait-il de ce pays, théâtre de tant d'intrigues et de tant de faussetés, où il avait dévoré tant d'atfronts, et subi, sans se plaindre, l'orgueil des uns. et les perfidies des autres I II n'y avait pas goûté un seul jour de repos et de vrai bonheur; il avait toujours composé l'air de son visage, mesuré toujours ses paroles avec attention; et toutefois, lorsque, sur l'ordre du maître, il quittait cette terre où il avait souffert si longtemps et supporté tant d'humiliations, il se regardait comme le plus malheureux des hommes, et se résignait tristement à aller languir en province, loin des splendeurs de la cour.

Le maréchal de Bellefonds, l'un des meilleurs amis de Bossuet, ne pouvait se consoler de ne plus assister aux fêles do Versailles; il fallut plusieurs lettres du grand évoque pour soutenir son courage, et lui apprendre à supporter patiemment son malheur (i;.

(1) Voyez tout ce passage : il nnjritc d'être lu. Or. /'un. de Marie- T/icrése d'Autric/ic, p. 100 : « C est là que se forgent ces traits de feu... »

(2) Bernardin Gigault de lîollefonds, né en 1630, maréchal do France le 8 juillet 16GS niourut en lO'J'i, et fut enterré dans la chapelle du château de \ incennes, dont il était fjouverneur. Le maréchal avait été disgracié on 1672, et exilé à Touri. (Voy. Lettrc.< de .l/mo de Scviync, vol. 111, p. k' et suiv. Coll. des grands écrivains.)

Bussy, relégué dans ses terres de Bourgogne, harcela ^ vingt ans le roi de ses réclamations, et sollicita, mais en vain, sa rentrée à la cour. Malgré ses bassesses et ses compliments exagérés à Louis XIV, il ne put jamais obtenir son rappel et faire oublier au monarque l'outrage qu'il lui avait fait (1).

Fléchier dut cire, plus d'une fois, le confident de semblables regrets; plus d'une fois, il a dû être témoin de l'ennui de ceux qui, après avoir joui longtemps du spectacle animé de la cour, se voyaient condamnés à vivre désormais dans le silence et la retraite. « Qu'il est difficile de se réduire à la solitude, lorsqu'on a vécu dans la cour des rois! Les yeux, accoutumés à voir la figure de ce monde qui passe, par les endroits les plus éclatants, sont toujours prêts à se fermer, lorsqu'ils ne trouvent rien qui flatte leur curiosité ou leur convoitise. L'esprit, rempli d'idées magnifiques, qui se plaît à se perdre dans ses vastes pensées, s'ennuie dès qu'il se trouve renfermé en lui-même, et resserré en un petit nombre d'objets languissants, qui ne le frappent que faiblement. L'âme, accoutumée à être émue par de grandes passions qui l'agitent vivement, n'est plus touchée de ces impressions faibles et légères qu'elle reçoit dans la retraite. De là, vient l'attachement qu'on a à cette vie, quoique difficile et

(1) Bussy-Rabutin, né en 1618, mourut à Autun, le 9 avril 1693. Soupçonné d'avoir, en 1659, cliansonné le roi et M'i<= de la Vallière: puis, compromis, en 1665, par la publication d'un libelle scandaleux, l'Histoire amoureuse des Gaules, il reçut un ordre d'exil. Il se retira dans son château de Bussy, et n'eut la permission de reparaître un instant à la cour, qu'apri.'s dix-sept ans de pénitence, en 1G82. Voir pour ces détails, Notice biorjraphifjue sur .V/°" de Sévi/jnc. Collection des grands écrivains, édit. Hachette, vol. I, p. 78 et suiv. — Le château de Bussy, qui date du douzième siècle, existe encore; il est dans la Gôte-d'Or, à peu de distance de Senuir.

tumultueuse. Ceux qui s'en plaignent tous les jours le plus éloquemment, ne laissent pas enfin de s'y plaire. La patience y est soutenue par le désir, et le désir par l'espérance. C'est cet enchantement dont parle le Sage. Il s'y fait un engagement presque involontaire. On y reconnaît sa servitude, et l'on n'y craint rien tant que sa liberté : quelque peine qu'on ait à y être, il est insupportable d'en être éloigné (1). »

Le panégyriste de Turenne n'est pas seulement un observateur exact et un moraliste pénétrant; il a aussi dans le regard quelque chose de la profondeur de Bossuet. Au milieu de la respectueuse soumission des esprits aux croyances religieuses, il a prévu, en quelque sorte, les révoltes qui devaient éclater au siècle suivant, et pressenti les attaques qui allaient être dirigées contre les vérités consolantes de la foi. Pascal avait déjà poursuivi avec une véhémente et amère ironie ceux qu'il appelle des athées et des pyrrhoniens ; dans un élan d'irrésistible éloquence, il les presse, ne leur permet pas de se dérober, et les oblige à parier pour ou contre Dieu, c'est-à-dire à choisir l'une de ces deux alternatives : ou se conduire en chrétien, ou se conduire en incrédule (2). Et Bossuet, comme il rend mépris pour mépris h ces libertins qui commencent déjà

(1) Or. fun. de 3/me de Montausiri-, vol. IV, p. 20. — Voy. d'autres observations morales : Sur le mauvais usage des richesses; Or. fuit, de il/™c d'Aif/uillon, p. 38. — Sur la vanité particulière de ces liommes « qui n'aiment la vertu que pour la réputation qu'elle donne. » Or. fun. de M. de Lamoif/non, p. 8G. — Sur les confessions précipitées, Or. fan. de la Dauphiue, p. 254. — Sur les vocations forcées, Or. fun. de M. de Lamoignon, p. 96.

(2) Voy. Pensées de Pascal, édit. de RI. Havet. p. UG. 1 vol. in-8\ Paris, Dézobry. — Sur l'état des esjirits, môme à l'époque de Pascal, voy. "SI. Havot, Etude sur les Pensées de Pascal, p. xiii. Pascal mourut en lGi)2, et la premiL-rc édition des Pensées parut seulement en 1G70, par le soin de ses amis.

à lever hardiment la tôte! Avec quel dédain superbe il traite ces incrédules, qui seront bientôt les esprits forts, et que La Bruyère attaquera à son tour dans l'un des plus beaux chapitres de son livre! « Mais qu'ontils vu ces rares génies? Qu'ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur! qu'il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils necraignaient d'être instruits! Car pensent-ils avoir mieux vu les difflcultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres, qui les ont vues, les ont méprisées? Ils n'ont rien vu ; ils n'entendent rien ; ils n'ont pas même de quoi établir le néant, auquel ils espèrent après cette vie ; et ce misérable partage ne leur est pas assuré (1). »

Fléchier avait compris que « l'incrédulité marchait alors dans l'ombre et sapait les esprits par un travail souterrain (2) ». Il s'éleva, et cela à plusieurs reprises, contre « les esprits moqueurs et libertins » de son temps; contre le libertinage que Montausier « avait regardé comme un monstre, et dans la cour et dans les armées » ; et en 1686, il montra Le Tellier mourant tranquille, a avec une sublimité chrétienne, dit-il, sans aucun mélange de vanité philosophique », comme s'il pressentait, on l'a remarqué avec raison, les morts orgueilleuses du dix-huitième siècle (3).

Un style d'une grande pureté, toujours châtié, orné de délicatesse et de grâce, qui ne manque ni de

(i; Or. fan. d'Anne de Gonzagiie, prononcée le 9 août 1685. — Trois ans après, en 1688, paraissait la première édition du livre des Caractères.

(2) M. Havet, Etude sur les Pensées de Pascal, p. xm.

(3) A. Didier, édit. des Or. fun. de Fléchier, p. 235. — Fléchier a parlé des libertins, en 1686, danslO/-. fun. de Le Tellier, p. 138, vol. IV; en 1690, Or. fun. de la Daupliine., p. l/(7; et la mêaie année. Or. fan. de Montausier, p. 170.

noblesse, ni de force; une sage liberté de langage, qui \a, quand il le faut, jusqu'à la hardiesse; un esprit d'observation, qui voit juste, s'il ne pénètre pas fort loin, ce sont là des mérites qui ont leur prix, et qui, dans l'histoire de l'éloquence de la chaire, assurent une belle place à Fléchier, qu'un fin critique, de Félelz, avait raison d'appeler un élégant écrivain, un brillant et harmonieux orateur (i). Oui, ce qui plaît en lisant ces oraisons funèbres, c'est une harmonie qui ne se dément jamais, qui captive l'oreille et la charme par l'heureux choix des expressions et l'habile disposition des mots. Excès d'art, dit-on, et préoccupation de rhéteur : c'est possible; mais préoccupation légitime, et qui allait donner à notre langue une qualité dont les écrivains de la première moitié du dix-septième siècle, Descartes, Corneille, Pascal, s'étaient médiocrement inquiétés.

(1) Mélanges de philosophie, d'histoire et de littérature^ vol. III, p. 170; G vol. in-80. Paris, Grimbert, 1828.

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