AU BORD DU PRÉCIPICE
lie regarde donc.
Telle qu'une blessure Monstrueuse, le gouffre avec la moisissure De son terrain rougi semblait un large flanc Ouvert, où Ton verrait des vestiges de sang. Puis le sol noircissait, aride, sans feuillage ; Seules s'enchevêtraient dans un aspect sauvage Quelques racines d'arbre, et l'on aurait cru voir Des tentacules longs d'aragnes au poil noir...
Plus bas, des mamelons dans la profondeur même, Avaient l'air du bétail d'un nouveau Polyphème, Dont les monstres hideux en pleine ombre accroupis, Pris de sommeil, par là se seraient assoupis.
Et l'on se tenait coi de peur qu'une parole N'éveillât la torpeur et la colère folle Des horribles gardiens de ce "moderne enfer. L'enfant se plaisait, elle, à ce spectacle cher A son coeur assoiffé d'émotions nouvelles ; Son regard s'allumait sous ses larges prunelles, Comme ardent à fouiller cet inconnu profond Et dans l'abîme affreux descendre jusqu'au fond. Mais soudain son visage% lui de convoitise,
Car elle a vu briller, toute seule,— ô surprise Une fleur dans le noir ainsi qu'un diamant Dans une mine sombre, et le rayonnement De sa corolle d'or éclairait tout l'abîme.
Gloire au Dieu de bonté dans son œuvre sublime Qui donne l'oasis au désert,— au ciel noir L'arc-en-ciel de salut, — à la douleur l'espoir!..
LEiBLANC
— * Cette fleur, je la veux! « dit-elle en son caprice; « Il faut, vous l'entendez, il faut que j'en jouise...)? A cet ordre formel, tous reculent d'effroi
Et laissent sur leur front déceler leur émoi.
— « Esclaves, j'ai parlé,-— dit-elle,--- qu'on s'empresse De m'obéir, et vite!... »
— Or l'un dit: « O maîtresse, Certes, commandez-nous de mourir sous vos yeux A l'instant, et c'est fait! Mais c'est tenter les dieux, Se damner que d'en.rer en ce maudit abîme !...
— a C'est vrai; vous n'êtes point très qu'on estime, Dit-elle dédaigneuse.— Allons, vous, messeigneurs, Cette fleur d'or qui, là, brille en ces profondeurs,
Je la veux voir orner sur l'heure mon corsage ! »
Mais ils restent muets.
« L'entreprise est peu sage ! »
Avance l'un enfin.
— % Je la veux, cette fleur ! »
Dit-elle en insistant avec plus grande ardeur, t r Parce qu'on met obstacle à son nouveau caprice
— Mais la mort est certaine, en ce noir précipice !
— Je veux cette fleur d'or !
Chacun alors se tait, Honteux de refuser cet objet qui lui plaît.
— « Pas un mot ? »
Et son front, telle une onde limpide Au souffle du zéphir qui frémit et se ride, Se fronce en certains plis empreints d'entêtement ; Elle veut cette fleur qu'on refuse, — ardemment.
— « Puisque, jadis, au temps des glorieux empires Des héros combattaient les monstres, les vampires En l'honneur d'une belle, — au vaillant paladin, Qui m'offre cette fleur, je donnerai ma main ! >
Alors l'un d'eux s'avance et de l'abîme sombre Mesure du regard l'immense horreur de l'ombre, Puis recule, effrayé....
— <( Lâche ! » dit-elle alors.