‹ "Fleur de l'air"Chapitre 12 sur 27 · Métisses · texte numérisé non relu

Métisses

trois fois la tête pour regarder la silhouette noire, qui se faisait toute petite, jurant de mieux prendre ses précautions une autre fois.

Mais ce fut impossible. Le soir même, M'° Lucienne ressentit des douleurs atroces dans les jambes, et s’étendit sur son lit, grinçant des dents.

— Voilà mes rhumatismes qui reviennent, Louis, j'en ai pour longtemps.

— Non, mademoiselle, lui dit la doctora. Ce ne sont pas des rhumatismes, je vous assure:

des douleurs nerveuses, tout simplement.

— Tout simplement! Que serait-ce si elles étaient compliquées, quand simplement elles me donnent la fièvre, me font bouillir, m'irritent, me rendent folle!

Elle refusa Les remèdes proposés par son beau- Pirères

— Je vous guérirai, Lucienne, avec quelques grammes d’antipyrine, dit doucement la jeune fille, souffrant de la voir souffrir.

— Lucienne? Depuis quand? Tu veux me - mettre, moi aussi, à tous les jours, comme les “autres, en attendant que tu m’envoies dans l’autre monde, avec de l’antipyrine!

On se heurtait contre une volonté tenace.

M°° Kerven dut s'occuper des domestiques, pour que ses vieux n'aient pas à supporter de changements dans leurs habitudes.

Elle trouvait Louis dans tous les coins, dans les corridors, surtout dans l'obscurité. Deux ou trois fois, il commenca :

— Flor, J'aurais à vous parler...

Elle n'entendit pas, et devant cette surdité, l’orateur brillant du Collège National fut incapable d’en dire plus long,

Tout de même un peu vexé, il sentit se réveiller l’amour de la patrie et s’abima davantage dans ses réflexions d'autrefois, — celles qui habitaient d'ordinaire son cerveau, — avant que M'° Kerven en eût occupé les appartements.

L'aimable jeune fille avait pris de bonnes résolutions, mais elles ne lui portèrent pas bonheur.

Pendant qu'elle travaillait à l'office, à suspendre des grappes de raisin pour les conserver, et qu'elle coupait délicatement les graines gâtées, les domestiques, à la cuisine, s’en donnaient à cœur joie, sachant leur maîtresse en haut, dans sa chambre,

Elle riait de leur conversation. Pierre et Pé- .trona, nouvellement mariés, étaient en délicatesse. |

— Maria, disait le cocher à la cuisinière, ma petite femme est méchante. Jamais je ne m'en serais douté; avant notre mariage, elle cachait son caractère, maintenant elle n’en prend plus la peine. Pierre est attaché; la chaîne ne cassera pas; ici, 1l n'y a pas moyen. Pas de divorce! Elle ne me regarde plus depuis deux jours, et, pour me consoler, j'embrasse rageusement des gravures de mode,

— Vous l'avez bien voulu, Pedro, dit Maria.

Elle ne tenait pas tant que ça à vous! Quand on cherche trop les femmes, elles deviennent fières. Je. vais vous donner un remède contre sa mauvaise humeur. Tant pis pour toi, Petrona! A votre tour, ne la regardez pas, ne lui parlez plus, et vous verrez le résultat! ;

— Alors, nous allons faire comme la «guitare » et la « mandoline ». |

— Juste! dit Petrona vaincue. Figurez-vous que la « guitare » geignait ce matin, alors la «mandoline » lui dit : « Vous ne serez pas soulagée tant que vous vous soignerez à votre ma-

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nière; Flor vous a donné le remède, prenezle. » Alors, la « guitare » l’a accablée de sottises, et la « mandoline » s’en est allée sur la terrasse,

— Quel dommage! Si elle avait pu monter, tous les deux se seraient mis d'accord. C'est le seul endroit où ils puissent chanter leur morceau, dit Pierre.

Petrona, contrefaisant alors la voix de M. Mendel, ajouta :

— Voyez-vous, Lucienne, cette auréole d’or que fait au Paranä le soleil couchant?

— Do, ré, mi, fa! chantonna Pierre.

— On dirait des braises s’éteignant dans la -rivière |

— Do, sol, mi, do!...

— L'eau s'embrase et se fond.en d’adorables nuances, semblables aux gorges d’oiseaux-mouches,

— Mi, na, do, sol, nu!

— Conclusion : non, ma chère, il n’y a pas de pays plus beau que celui-là!

— Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do, si, la, sol, fa, mi, ré, do, do, do! | |

Irritée maintenant, ou plutôt écœurée de tant

d'ingratitude, — car ils étaient dans la maison depuis près de dix ans, — elle allait ouvrir brusquement la porte, quand elle entendit prononcer son nom plus bas. |

— Celle-là a l'œil, disait Pierre; elle pose pour le fils de la maison.

— Et elle l’aura, répondit la cuisinière. Ces Françaises sont toutes des enjôleuses avec leur air de ne pas y toucher et leurs petites manières sucrées. On dirait qu'elles marchent sur des épingles et qu’elles en tiennent toujours une entre ‘le pouce et l'index, laissant leur main comme un oiseau qui s'envole. Je ne les aime pas, moi! Ce sont des femmes qui savent tout et gâtent les métiers. Elles connaissent la cuisine, la peinture, le ravaudage, la musique, la pharmacie, le jardinage, la médecine des hommes, celle des bêtes, etc... Enfin, on se demande comment elles peuvent loger tant de choses dans leur cervelle, car elles ont la tête toute petite! comme çà, tenez! Moi, je suis Espagnole. De vrai, J'en suis bien contente, je ne voudrais pas changer pour être Parisienne. Elles sont rouées! Dios mio! Un peu plus, la mère de M'° Flor épousait la « mandoline ».

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— Ça n'est pas vrai! dit énergiquement Petrona. ; |

— Le coiffeur, son compatriote, me l’a assuré.

— Parbleu! c'est son métier de raconter des histoires à l'oreille, quand ül travaille tout autour, dit Pierre. Il vous aura prise pour un client, ma pauvre Maria.

— Il en invente quand il n’en sait plus, ajouta Petrona. M"° Kerven était une aimable femme, se tenant modestement à sa place. Elle me.

gâlait comme sa fille, et je lui suis reconnaissante, car elle m'a épargné bien des taloches. Quant à M°° Flor, on ne peut pas nier; elle fait l'œil à M. Louis. Nous l’avons bien vue, derrière les vitres, Le soir du dîner. Elle n’est pas une fille à se trouver mal, je vous l’assure! Il faut la voir au cabinet de consultation !... Une fois, elle m'a appelée pour tenir un enfant de deux ans, elle lui a enfoncé des ciseaux dans la bouche, et sans pâlir, lui a coupé la gorge!

— La gorge! santo Dios! s'écria Maria.

— Enfin ces deux choses qu'on a près de la langue, dans le fond de la bouche. Alors, vous pensez bien qu'elle n'est pas femme à s’évanouir

sur le bras d'un jeune homme, en valsant!

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— C'était une prise de possession, dit Pierre. — Elle brûlait ses vaisseaux, ajouta Maria.

— C'est naturel de se passer un caprice. J'en ai bien fait autant, reprit le cocher en pinçant Petrona.

— Attention! Voici M. Louis!

On n entendit plus rien. Anita Kerven atterrée, s'était assise, sentant ses jambes vaciller.

— Oh! mon Dieu! comme je suis punie!

pensa-t-elle, quand la raison lui revint un peu.

Elle monta dans sa chambre pour se soulager en quelques sanglots. Elle posait pour le fils de la maison! Hélas! ce n’était pas une calomnie!.…. La haine que ces gens portaient à leurs maîtres les rendait plus clairvoyants sur leurs erreurs et sur leurs caprices. Oui, elle avait osé penser au fils de son bienfaiteur, pouvant ainsi l'empêcher

de contracter une riche alliance. Voilà de quelle

façon elle payait tant de bontés! Elle n'avait donc pas hérité de la délicatesse et des sentiments exquis de sa mère, reconnus même par une servante?

À cette pensée, la Jeune fille souffrit davantage. Elle voulait limiter, être reconnaissante. Ne l’avait-elle pas dit à M"° Saenz : « Je ne suis

pas ingrate; que ne puis-je vous le prouver? ». L'occasion se présentait, cruelle dans son opportunité. Une angoisse poignante lui vint alors à l'idée d’éloigner cet amour, mais aucune révolte ne l’agita. Une grande distance les séparait dans ce pays. Elle avait cru la franchir par son instruction et s'était trompée. Les domestiques y trouvaient à redire et l’aidaient ainsi à retourner en arrière, lorsqu'il était encore temps.

. « Ah! que ne suis-je restée la petite servante! » pleura-t-elle.

Une voix intérieure — de celles qui conversent avec nous et se permettent de nous interrompre à tout propos — lui répondit :

«Tu aurais peut-être épousé Pierre! »

Elle eut un haut le cœur de dégoût.

« Non, dit-elle à cette voix avec un accent de certitude, je n'étais pas née dans ce milieu. Malgré tout, je me sens à ma place où je suis. »

Lorsque M'° Lucienne put descendre, guérie seulement par les soins de dame Nature, sans avoir voulu profiter des ressources de l’art, Flor pensa qu'il était temps de faire part au docteur, de cette confession promise autrefois. Depuis quelques Jours, elle frisait à peine ses cheveux blond cendré. Le rose s'en allait de ses joues, lavé par ses larmes. Elle était tout à fait blanche comme la fleur de l'air; ses yeux battus et langoureux disaient des tristesses, el pour comble de malheur, Louis, peiné de la voir ainsi, l’entraïînait dans le jardin et lui parlait tendrement. Le supplice augmentait, et la jeune fille se sentait sans force devant cette nouvelle douceur.

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Un moment, l’idée lui vint de dire un mensonge au jeune homme, de le persuader qu'elle se sentait malheureuse depuis le veuvage d'Esther, car elle adorait Jean. Elle voulut commencer, mais elle s’'embrouilla; puis il était trop près d'elle, et devant cet air si confiant c'était abuser! de

. Justement Louis avait passé son bras autour de la taille de la jeune fille. Cette innocente caresse paralysait ses moyens et tarissait la source du grand mensonge. Décidément il valait mieux aller à M. Mendel s’accuser et recevoir de lui le remède, la force, et peut-être... la consolation ! Ah! cela serait difficile !... Et elle pensait aux jeunes filles quittant leur mère pour entrer au couvent, par amour pour Dieu. Eh bien! elle abandonnerait Louis, par amour pour le docteur. Non! non! ce n’était plus la même chose. Elle en avait honte, et mettait l’idée à l'envers. « J'abandonnerais plus facilement le docteur par amour pour Louis, se disait-elle. Oh! l’ingrate, la lâche fille que je suis! Toutes les blondes sont comme moi, sans énergie. Une brune aurait déjà vaincu... M°° Mendel m'avait bien surnommée! Comme la fragile fleur, née de la

caresse de l’air, je suis incapable d’un effort par moi-même, un souffle me brise !... »

Flor se dégagea de l'étreinte douce, sentant qu'elle perdait à ce contact son peu de vaillance et qu'elle allait fermer les yeux.

Brusquement elle se prit à courir, atteignit la la véranda, entra en tourbillon dans la bibliothèque.

— Bon ami... je veux vous dire... puisque

vous êtes seul.

— Ton entrée en matière est un peu brusque, fillette ; toi, d'ordinaire si reposée. T’es-tu fâchée avec quelqu'un? Tu es tout essoufflée !

— Ah! j'ai tant de chagrin ! J'ai besoin de vous. conter tant de choses!

— Dis... Florette.

.— Vous m'avez élevée, aimée comme votre fille ; ma vie est pleine du bien que vous m'avez fait. Le sang de mes veines n'est pas le vôtre; mais il me semble que ma chair, mon être sont imprégnés de vos bienfaits matériels, comme mon âme s’est formée peu à peu de la bonté ambiante, de la douceur dont vous avez entouré mon existence.

— Où veux-tu en venir, ma chère... fille? Tu

es reconnaissante, je le sais; tu as bien senti mon affection pour la dépeindre ainsi; j'en suis heureux. Je sais aussi combien tu me l'as rendue!

— Non, je suis une ingrate! Si J'avais profité de vos exemples, il y a longtemps que je serais venue vous dire : « Bon ami, j'aime depuis des années! Mon ardeur à l'étude, mon acharnement à m'instruire et par là à m'élever, avaient une cause, un but. »

— Comme tu m'’étonnes, ma chère petite!

— Je veux m'accuser tout de suite, avant que les réflexions des domestiques ne vous désespèrent, avant que M'° Lucienne ne me chasse — me traitant comme Je le mérite — avant de passer totalement pour une oublieuse, une sans cœur !.… |

— Por Dios! Qu'’as-tu donc fait, ma Flor?.….

— J'aime à la folie. jusqu'à l’enivrement, Je l'ai bien vu tout à l'heure... Jaime à me laisser mourir sous une caresse, sous un baiser... J'aime au point! Ah! je ne sais pas jusqu'à quel point, bon ami!... Protégez-moi, vous le pouvez!

Elle se jeta à ses genoux.

Comme il allait la relever, Louis entra, sans

frapper, cette habitude délicate n'étant pas encore bien passée dans les mœurs, — Mon Dieu !.…., — Louis, j’avouais à votre père... Voulez-vous nous laisser quelques minutes?

— Volontiers, ma chère Flor.., Mais vous disiez que vous avouiez à mon père...

— Le nom de celui que j'aime, Louis, dit la jeune fille, repentante comme une Madeleine, — Si vous daigniez m'en faire part... à moi aussi... Céla m'intéresse... beaucoup!... je sor- ‘tirai après.

Alors, elle le regarda résolument. Une ardeur de sacrifice brilla dans ses yeux.

— Que vous importe, mon cher Louis, puisque ce n’est pas vous!

. Il s’inclina.

— Je m'en étais toujours douté, mademoiselle, Et sans la regarder, il s’éloigna.

— Oh! bon ami, s’écria-t-elle en sanglotant, martyrisée par ce mot de « mademoiselle » qu’il - lui avait dit pour la première fois, c’est lui, lui . que j'aime!!... Oh! pardonnez-moi!.….

.. Elle s’abattit encore à ses pieds, restant age- . nouillée.

— Viens, Flor!

Il la releya simplement, prit avec tendresse et assit sur ses genoux cette grande fille qu'il adorait. Alors elle baissa la tête, blottit son nez contre le cou du bon vieillard, pour qu'il ne le regardât pas, et l’enserra de ses bras. Aïnsi cachée, elle continua sa confession d’une voix que cette position rendait peu claire.

.— Un soir, bon ami, je dansais avec lui et je sentis qu'une langueur douce m’envahissait.… Il me vint un désir impétueux de me faire lourde sur son bras, de m’'abandonner, comme appelant une caresse. Quel démon m'a poussée, bon ami? Je ne sais; mais volontairement ma tête est tombée sur son épaule... au passage ma joue a cherché la sienne pour la frôler.. Oh! je suis bien coupable! J'ai été coquette !.… c'est cela être coquette! J'ai oublié ma condition. Bon ami, ne me repoussez pas !... Je suis allée au-devant de votre fils, je suis une orgueilleuse, une...

— Pauvre Flor, ne te calomnie pas davantage !.. Tu es une bonne, une adorable enfant. Regarde-moi... Je ne me fâche pas. Je savais... J'avais tout deviné! Non, tu n’es pas coquette,

ma fille. Tu as été d'abord reconnaissante, et l'amour est venu après. Tu m'aurais aimé ainsi, moi, si Javais eu vingt ans, parce que tu as la gratitude dans l’âme. Inconsciemment tu devais aller à mon fils. Tu as cherché le bonheur, pauvrette, au milieu de ceux qui avaient été ta seule famille, et innocemment tu leur offrais aussi, en échange, la seule félicité dont tu pouvais disposer : le don de toi-même ! Et ce n'est pas peu, ma chère fillette! Tu ignores l’exquise créature qu'est devenue ma leur de l'air, produit délicat de la belle France, fleurie sous un Ciel plus chaud et plus bleu que celui où elle est née... Moi, te pardonner !... moi me fâcher parce que tu aimes mon fils, parce que cette petite dont j'ai modelé, pétri l’âme et l’intelligence, dont j'ai fait une fière et savante jeune fille, voudrait consacrer sa vie au bonheur de mon enfant!

Non, Flor. Ce que je veux de toi, je te Le dirai tout à l'heure. Et ne te crois pas inférieure à lui et à nous, ma chère enfant. Dans ces catégories faites par le monde, vous êtes égaux. Tu me regardes étonnée? Tiens : vois ces papiers.

J'avais cru posséder seulement vos extraits de

naissance et la copie du certificat de mariage de ta pauvre mère, tellement le paquet en était petit; mais il y avait en plus un autre document. Le voici, c’est le double de son contrat de mariagé, énumérant les biens quelle apportait en dot : le domaine de Kerhouart, les fermes de Ploumec, de Sissor; dans le midi de la France, à Roseraie, un cru estimé cent mille francs et dix mille francs de bijoux. Et voilà, de l’autre côté, annotées au crayon, probablement par elle, les dates auxquelles ces biens ont été vendus. Tu vois, Flor, en trois ans, ta mère a tout donné! Il est bien facile de comprendre, va! Ton père était Joueur et vous a ruinées. Ta mère l’aimait et l’a poursuivi Jus- : qu'ici...

— Pauvre mère! Et, quand avez-vous lu ces papiers, bon ami ? | |

— Il y a quelques jours seulement... après cette valse où je t'avais vue... prévoyant que Je trouverais là peut-être le moyen de gagner M'° Lucienne à ta cause.

Alors, Flor, sans facon, embrassa bon ami.

Et avec une simplicité enfantine :

— Il faut lui faire voir ces papiers, il faut

“ FLEUR DE L'AIR ” Dre

qu'elle sache que maman et moi n’étions pas des paysannes. dir

Cette vieille blessure ne voulait donc pas se fermer ! |

— Je te le promets, dit en riant le docteur.

Tu es pour moi une enfant gâtée et {u as raison. Je lui dirai qu'en naissant tu étais plus riche que nous.

— Peu importe cela... bon ami.

— Tu tiens à la « paysanne » alors? Elle déduira donc que ces citadines étaient encore assez raffinées, si l’on en juge par les dix mille francs de bijoux de ta bonne mère.

… Maintenant, à autre chose. Tu vas me faire une promesse; elle sera peut-être douloureuse à tenir; mais tu es une courageuse, nous le savons. Laisse croire à Louis que ton cœur est pris. [Il va partir pour le Rosario, ouvrir son étude, voir du monde, se créer des relations. Jusqu'à présent il n’a connu que sa sœur adoptive, et le monde est grand ! Je t'aime beaucoup, c'est vrai; mais Je veux le voir choisir librement, sans entraves, sans qu'une inclination de jeunesse pèse sur son choix. Ne m'en veuille pas, ma chère Flor.

J'ai fait pour toi mon devoir, tout mon devoir.

— Oh! bien plus! murmura-t-elle.

— Mais celui-là est mon fils, le portrait, le sang de ma femme bien-aimée. Je le veux heureux selon ses goûts, selon ses préférences. Si, malgré tout, au bout d’un certain temps, 1l veut de cette fillette si chérie, avec quelle joie je la lui donnerai! ! Il aura dix fois, cent fois mon approbation; il fera mon bonheur aussi en travaillant au sien !... Ta pauvreté, du reste, ne sera pas un empêchement, mème pour M°° Lucienne. Les idées européennes ne nous ont pas envahis. Quand nos fils se marient, nous ne pesons pas la dot, nous pesons l'honneur de la famille, le cœur de la fiancée, et surtout... l'amour qu'ils ont l’un pour l’autre. Nous donnons la fille sans le sac d'écus; son mari doit attendre que nous ayons fermé Les yeux. Dans la capitale de la République, les idées contraires ont déjà fait leur chemin; mais, Flor, elles ne sont pas encore arrivées ici; alors tu peux être tranquille ! |

— Oh! merci, bon ami! Ayez donc confiance en moi. Louis ignorera... mais vous

verrez, Je gagnerai quand même...

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