Fiancée
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membres du clergé parmi ses clients, Louis Mendel, au contraire, n'avait et ne voulait défendre que les humbles. En cela, il ressemblait à son père; son amour pour le peuple le poussait.
Nommé président par acclamation d'un club civique, il y avait porté l'enthousiasme de ses vingt ans, sa foi en la Justice, pas encore ébranlée, puisqu'il commençait à vivre, et, enfin, l'intention d'oublier l’ingrate qui ne l’aimait point.
Oh! cependant, combien elle ressemblait à la femme rêvée dans les songes de son âge! à celle dont on veut être la moitié de l’âme et qui sera
en même temps l’amante profondément éprise
et digne! Comme l’on s'aime mieux aussi, ayant
tous deux la même instruction, comme l’on se comprend mieux! Les conversations jamais ne tarissent. Rien ne tente, alors, en dehors du foyer : satisfactions matérielles et morales, rèveries et baisers, tout se trouve réuni sur une même tête.
Si Flor pouvait être sienne, elle accompagnerait et aiderait son époux, dans cette lutte ci-
vique engagée pour le bien de la patrie, où l’on
devait — pour l'exemple — vaincre à force de noblesse et d'indépendance dans les actes. Elle
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ét FLEUR DE L’AIR *” 121
préviendrait les défaillances, l’encourageant à demeurer digne, à ne Jamais fléchir devant les dispensateurs de la fortune, devant ceux qu'on adule. |
Et si un jour — bien longtemps après — on lui disait : « Quelle belle vie que la vôtre! Vous avez toujours marché droit sans transiger avec votre conscience, avec votre dignité. Vous avez été pauvre sans Jamais changer de conduite, oubliant que dans ces pays nouveaux il suffit de tendre la main — pourvu qu'on soit à genoux — et qu'on la retire pleine !... » alors, il répondrait : « J'étais fort : j'étais deux!... »
Son père avait façonné, selon son idéal, l'âme . de la jeune fille, brillant à ce foyer déserté pendant tant d'années. Et Louis croyait que ce trésor serait à un autre, à Jean, dont les nécessités intellectuelles, peu exigeantes, demandaient moins, étant habitué à la vie paisible et douce de la campagne, d’où il ne sortirait peut-être jamais. Maladresse du sort : il posséderait une femme pouvant être l’orgueil d'une ville!
Lui se sentait la force d'accomplir des prodiges, à l'ombre de la chaude affection qu’eût été
-celle de sa Flor! Eh bien! puisqu'il ne l'avait | 1
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pas, il se dévouerait à sa patrie. Des bruits circulaient d’une révolution prochaine : il y courrait, sans prudence. Il passait déjà toutes ses soirées au club civique. Entraîné peu à peu par son amour de la justice, par son imagination effervescente et la fièvre de séduire qu'ont les orateurs, il s'était fait une réputation d’éloquence. Les événements se précipitaient. Des conciliabules se tenaient entre les chefs du parti civique. Louis Mendef y était convoqué, et tout à coup le souvenir de Flor Kerven, la dédaigneuse, fut relégué — vu l’imminence du péril — tout à fait au second plan.
Un petit instant passé à l’école de C** nous mettra tout de suite au courant de la situation. C'était dans les derniers jours d'août 1890. La maitresse, une femme de quarante ans, au teint légèrement bistré, à la physionomie énergique, aux yeux bien, noirs, soulignés par d'énormes sourcils couleur d'encre, dit à ses élèves, d’une voix lente, mais très profonde, très grave, comme il convenait à un organe dont le calibre devait ètre proportionné à sa taille imposante : | — Mes enfants, nous avons tous vécu d’anxiété pendant deux semaines. Désormais, les faits ac-
complis appartiennent à l’histoire, et comme elle ne prononce pas ses jugements tout de suite, nous ferons comme elle.
Cependant, je désire vous poser quelques questions pour vous apprendre à retenir, et partant à juger. Je ne ferai aucun commentaire..., mais mon cœur de patriote refuse de laisser passer ces événements sans au moins les mentionner.
Lélia Damoy. Qu'arriva-t-il, le 29 juillet 1890, dans la capitale de la République?
— Mademoiselle, c'était le matin, de bonne heure... On abhorrait les agents de police. Ils étaient autoritaires, injustes, avaient toujours le sabre à la main. Ils furent le prétexte de. du.
— Continuez, Biancardi.
— Ils furent le prétexte du. commencement !
Il en venait une quantité dans un tramway, ce matin-là! Pan!... Un coup de feu partit. Il en tomba un. Pan! pan! Il en tomba d’autres...
Il n'en resta plus. Ensuite, mademoiselle, une petite troupe se forma, qui grossit... grossit...
— Vous ne savez plus. À vous, William Beeton.
— Il y avait des étrangers, des Argentins, tous frères. des messieurs en chapeau hautde forme,
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des cochers, des enfants, des généraux, des avocats, des commerçants, des employés, des soldats, et à la nouvelle du soulèvement, tous couraient rejoindre ce groupe, déjà fait armée.
— Que représentaient-ils, Edmond Solari?
— Le peuple contre le gouvernement.
— Voyons, tous, répondez! Quel fut le vainqueur ?.…
— Le peuple! Le gouvernement! Le gouvernement! Le peuple!
— On ne l'a jamais su! reprit la patriote, dont la voix grave roula énorme, comme une voix de chantre à l’office des morts.
Et dans ses yeux brillèrent des larmes.
— On ne l’a jamais su, répéta-t-elle, pourquoi? Je permets à celui qui le sait de le dire. | | — Parce que le peuple vainqueur se laissa poser des conditions. Il fut moralement vaincu par la trahison et par la ruse.
— Vous parlez bien, Arturo Stevins. La première partie de votre phrase était suffisamment claire; la seconde est de trop.
— Mon père a dit comme cela, mademoiselle,
balbutia l'élève.
— Et qu’est-il votre père, Arturo ?
— Hollandais, mademoiselle. :
Elle esquissa un geste résigné, comme pour dire :
« Nous ne serons jamais maîtres chez nous », et poursuivit :
— Mes enfants, il nous est permis, n’est-ce pas, de nous étendre davantage quant à l'impression qu'a pu causer en Europe le mouvement révolutionnaire ?
— Mademoiselle, quand on se bat dans l’Amérique du Sud, on s’en moque en Europe, dit William Beeton.
— C'est vrai, William. Les Européens ont tort, car ils en sont la cause. Ils ne comprennent pas que cette civilisation outrée, raffinée du dix-neuvième siècle, entrant avec toute sa force par sa littérature, par ses exemples, chez un peuple tout Jeune, dont la race n’est pas encore constituée, cette civilisation, dis-je, ne peut s'implanter chez nous sans heurter des habitudes, des coutumes, des goûts, pas encore arrivés à leur entier développement.
Et d'ailleurs, mes enfants, chaque État de l'Europe s'est-il formé en pleine paix, sans
verser le sang? Les pays européens n'ont-ils pas rempli l’histoire et le temps du bruit de leurs luttes, de leurs guerres intestines?
On se bat dans l'Amérique du Sud! Et il
n'y à pas un siècle que nous sommes nos maîtres! Nous possédons dix ferritorios et quatorze provinces! Quel peuple se trouva uni, constitué après un siècle comme nous? Hier encore, la Prusse ne l'était pas! |
Vous connaissez la date de la découverte de l'Amérique aussi bien et peut-être mieux que l’âge de votre mère. Nous restâmes sous la domination espagnole jusqu’en.
— 1810, mademoiselle!
— Un peuple aussi, à son commencement, se trouvait sous la domination d'un autre.
Lorsqu'il s’en affranchit, il n'était qu’une agglomération de provinces guerrières, plus ou moins unies, plus ou moins divisées par des dissensions intérieures. Le régime féodal contribuait sans nul doute à augmenter ce peu d'unité. Entre les seigneurs d’une ville et ceux d'une autre, les guerres étaient continuelles; les communes devaient se défendre contre des bandes armées venues d’autres com-