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que refléterait le visage de Flor. Une idée lui vint, d'arriver par le fond, par la prairie, d'y laisser son cheval et de remonter à pied le jardin. Il regarderait la jeune fille par la fenêtre de la salle à manger, comme le soir où il lui avait semblé la voir pour la première fois, et où il l'avait aimée ! |
La route lui semblait interminable et il pressait le galop de sa bête. Déjà il distinguait la maison, blanche sous la clarté de la lune, quand il entendit le bruit d’une voix de femme. A ce moment, il vit deux ombres franchissant la clôture de cina-cina, bordant la propriété des Arteaga. Son cœur sauta brusquement. Il reconnut Jean à sa haute silhouette et entrevit une robe blanche, vaporeuse. Il descendit de son cheval, tremblant comme jamais de sa vie il n'avait tremblé, et passa la main sur son front, y sentant une idée dont il aurait voulu se défaire. |
La femme entrevue, profitant de la liberté qu’on lui laissait, ne pouvait être que sa bien- . aimée, devenue soudain un rêve perdu. Aucune
femme de l’estancia des Arteaga n’auraitété vètue
avec cette coquetterie. D'ailleurs, une china,
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n'ayant rien à perdre, ne se serait pas cachée;
les filles de colons n'étaient guère peureuses et
se tenaient bien. C'était donc Flor, ce ne pouvait être qu'elle!
En un instant, il oublia les faveurs du ne le
poste brillant, l'avenir radieux. Sans elle, sans cette étoile qu'il voulait pour le conduire, ce se- -rait la nuit, la nuit toujours!
Il regarda encore; les ombres avaient fui. Il arrivait au pré et ne se sentait pas le courage d'aller plus loin. Accoudé sur sa monture, la tête dans ses mains, il sentait la colère, succé-. dant à tant d’espérances, bouillonner en lui.
Quelques instants après, il distinguait Flor, qui s’avançait hésitante, et... malheureusement, vêtue de blanc, comme toutes les femmes de condition à cette époque de l’année.
— Je né m'étais pas trompée, dit-elle joyeuse. J'avais entendu d’abord le galop d’un cheval, puis des pas sur la route. Vous venez en marau deur, mon cher Louis!
— Bien moins que vous... et je n’ai pas une réputation à garder de la même manière.
Comme elle se taisait, surprise, ne comprenant pas, 1l poursuivit amèrement :
— Vous sortez des bras de Jean Arteaga..
et vous vous êtes pressée pour me rejoindre.
et me mentir encore! sf
— Moi! Louis? Moi! je sors des bras? Que dites-vous, grand Dieu!
— Vous n'avez pas même le courage d’avouer votre.-amour... lâche et menteuse!
Elle voulut aller vers lui, lui dire follement : « YŸ penses-tu, mon âme ? » Mais tout tournoya autour d'elle, la nuit se fit plus noire. Elle étendit la main pour s'appuyer sur le cheval et chancela. Il ne fit pas un mouvement pour la retenir et la laissa tomber.
Sans embrasser son père, Louis prit, dans un galop fou, la route du Rosario.
En chemin, l’air frais de la nuit rafraichit son front, calma sa colère. Le doute venait, prenait corps. Il admettait maintenant pouvoir s'être. trompé. |
Remords navrants à mesure que la folie pas- -sait. Il voyait Flor à terre, sans secours! M°®° Kerven était morte du cœur, et si sa fille... Oh! ce serait affreux! Elle s'était évanouie, pas autre chose, ayant donc bien souffert de ces quelques
paroles.
140 ‘FLEUR DE L’ATR ?
Il passa une partie de la nuit abimé dans ses réflexions. Les heures, les minutes pesaient sur lui d'un poids insoutenable. Peu à peu, le mouvement et la vie revinrent à la cité avec les premières heures matinales; la voix vagissante des cornes de tramway résonnait lugubrement aux angles des rues et se faisait de moins en moins rare. Les domestiques, dans la banque, ouvraient les portes, sifflaient, chantaient. Le jeune directeur tressaillait quand mème à chaque bruit de pas, à chaque coup de sonnette.
La tête couchée sur ses bras, au bord d’une.
table, dans son petit salon, comme‘un enfant boudeur ou fatigué, il évoquait la douce créature qu'il venait de faire si cruellement souffrir.
.— O0 ma Flor, je me souviens quand tu dormais toute petite sur mon épaule, tu étais docile, soumise, et tu ne connaissais que nous! Jamais tu ne franchissais la clôture toute seule et courais toujours derrière moi, ennuyant le gamin que j'étais! Tu m'aimais alors de tout ton cœur d'enfant et je ne te comprenais pas! Est-ce ta faute si ton cœur de jeune fille ne comprend pas le mien aujourd’hui? Je t'ai insultée, sans te demander une explication, sans reconnaître ton
& FLEUR DE L'AIR” 14l
droit... mais non, tu ne l'as pas, ma Flor. La fille adoptive de mon père doit rester près de nous, ne pas s’exposer à la critique du monde méchant! O ma Flor, tout de même, pardonnemoi et ne me méprise pas. L'amour des hommes est ainsi fait, il brutalise ce qu'il adore, il veut se sentir le maître.
— Monsieur, une dame au salon, vint lui dire
le domestique. Comme elle vient de la part du
irère de M. Lysandre, je l’ai fait entrer, bien que ce soit un peu matin.
— Ah! mon Dieu! fit Louis, sortant soudain de son rêve.
La dame était assise près de la fenêtre, en pleine lumière. En voyant Louis Mendel, elle releva le voile de deuil couvrant son visage. Il ne la connaissait pas.
Elle était d’une beauté splendide, brune, d’une pâleur mate, la bouche extraordinairement petite. |
— Monsieur, vous ne m'avez jamais vue, ditelle doucement. Tous les ans, lorsque vous veniez passer les vacances chez monsieur votre père, J'accompagnais à Mar del Plata une élève qui m'était confiée. Très amie de don Pascal, je
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ne connaissais son fils que par les éloges qu'on en faisait.
Louis s’inclina.
— Je vais au but, monsieur Mendel, car vous souffrez, je le vois bien... et moi aussi, un peu en ce moment. Je me trouvais hier soir, à neuf heures, en face de chez vous, dans le bois des Arteaga. J'avais une robe blanche... Je causais avec Jean, ajouta-t-elle en baissant ses grands yeux... et au bruit du galop d’un cheval nous sommes rentrés dans les massifs, pour éviter que l’on ne nous voie!... Quand vous êtes repassé, Dieu me pardonne ! nous avons cru voir un fou ou un homme cherchant la mort:
- «C'est Louis, c'est Louis ! dit Jean. Il est d'abord allé du côté de la prairie et s’en revient déjà; je reconnais très bien son cheval d'ici. Que sera-t-il arrivé ?... » |
Nous avons couru du côté que vous veniez de quitter, et c’est là que nous avons trouvé Flor . étendue, sans mouvement.
Louis soupira, sans pouvoir parler.
Quand nous la relevâmes, elle revint à elle, « Pas là! pas là! nous disait-elle, quand nous voulions la ramener chez le docteur. Il y est,
et me fait peur!! Dans les bras de Jean!... »
Il crut qu'elle se sentait faible et la prit dans ses bras, docile quand nous la dirigions du côté de ma maison, essayant au contraire de nous échapper si nous lui parlions de retour. Nous comprimes enfin que cette phrase : « Dans les bras de Jean, » qu'elle répétait sans cesse, c'était vous qui la lui aviez dite.
-— Hélas, madame! je suis bien coupable et jamais...
— Elle était très froide et elle tremblait. Je la couchai dans mon lit, et j'envoyai chercher don Pascal. Je l'ai laissé près d'elle, et comme ses phrases incohérentes nous ont éclairés, je suis vite venue, vous croyant aussi malheureux qu'elle. Sachez, monsieur le docteur!, que Jean et Flor ont l’un pour l’autre une amitié inaltérable, amitié sincère et forte, très pure. Il faut une sensibilité profonde, une âme bien loyale et bien droite pour éprouver et comprendre ce sentiment délicat liant une femme et un homme l’un envers l’autre, sentiment qui n’est pas de l'amour, ne s’en rapproche que par le dévoue-
1, Dans l'Amérique du Sud, le titre de docteur se donne indistinctement aux médecins et aux avocats,
pra te “ FLEUR DE L’AIR ”.
ment et a élé nié bien des fois. N'en soyez pas jaloux, monsieur Mendel. Dans leurs apartés, dans leurs conversations, deux noms revenaient toujours. Flor parlait de vous, la pauvre, car elle vous adore. Jean parlait de moi, qui suis aujourd'hui sa fiancée. Ils se confiaient mutuellement leurs joies et leurs peines. Flor a aidé Jean à supporter bien des tristesses, à vaincre le temps, à ne point désespérer…
— Que Dieu vous récompense dans votre amour, madame, de cette démarche... Je vous estime et vous remercie du fond de l'âme...
Malheureusement, si je puis être sûr d’être aimé, je sais aussi ce dont je suis cause et je vais.
— Non, n’y allez pas sans permission. Elle a la fièvre, le délire, sachez attendre, et avouez tout à don Pascal. Ah! ce n’est pas toujours agréable d'avouer, dit-elle, en poussant un soupir. .
— Oh! comme je vous en rends grâce, madame ! |
Ellé put lire sur la physionomie du jeune homme l'admiration que lui causait la noblesse de cet acte.
— Je crois bien, ajouta-t-elle, c'était un peu
difficile à dire! Enfin, je retourne auprès d'elle. Ah! vous ne savez pas, monsieur Mendel, ce qu'une insulte de l’aimé nous fait souffrir!
Nous sommes si, si sensibles ! Elle répétait le : st très vibrant. Nous sentons, voyez-vous, tellement! Bien plus que vous, allez! Ce qui vous frôle, nous donne un choc, C’est bien vrai.
Adieu, docteur, et espérez en Dieu. IT travaille mieux que nous; mieux que vous, surtout, ajouta-t-elle en souriant,
— Madame, que direz-vous pour moi à la pauvre enfant? Le mot pardon me vient tout seul aux lèvres...
— Ah! je ne lui dirai rien, où du moins pas maintenant; mais, écrivez-lui, donnez la lettre à don Pascal: il saura la remettre au moment opportun.
— Vous avez raison, madame... et merci mille fois. |
Elle descendit lestement l'escalier, et le voile noir, bien long encore, balayait les marches de marbre. Il ouvrit la portière du coupé des Arteaga, elle lui sourit encore de ce sourire adorable, où l’on voyait tout juste quatre petites - dents, et le bon ange de sa Flor partit.
Mais quelle joie au milieu de sa peine et de son remords ! Elle l’aimait, et à ce point que d'une insulte de ses [lèvres elle aurait pu mourir !... | joel
« O Flor, tout, tout ce que tu voudras pour expier ce moment de folie! »
Le soir, quand la nuit tomba, il prit son cheval pour aller rôder autour de chez Esther Bravo. Il ne vit que des lumières tremblottantes, errant de pièce en pièce. Les domestiques allaient et venaient ; du dehors, l’on n’entendait aucun bruit dans la chambre où Flor devait être. Il s’en retourna; mais les petites lumières l’'égayaient et mettaient aussi dans son cœur une faible lueur.
Dans son bureau, où il se traitait tant de choses sérieuses, bien différentes de celle qui l’'occupait en ce moment, Louis parvint, après une quantité de brouillons, à écrire le petit billet suivant : |
« Flor,
«Je ne mérite aucun pardon, et cependant toute ma faute est de vous avoir trop aimée.
Depuis longtemps, très longtemps, j'étais
jaloux... car vous m'aviez déclaré, devant mon père, que votre cœur était pris par un autre... Aujourd'hui, je sais le contraire et, malgré cela, l’idée que vous souffrez à cause de moi me martyrise.
« Flor, ma douce sœur, mon amie, pardonnemoi. Je reviendrai chez mon père, seulement quand tu m'appelleras, Alors, m'aimeras-tu assez, chérie, pour répondre selon mes vœux, si je te demande d’être ma femme?
« Ton malheureux, | « Louis. »
- Mais son père ne remit pas la lettre, trouvant encore Flor très mal; elle divaguait sans cesse, les yeux fermés, dormant d'un sommeil qui paraissait extraordinaire à la jeune veuve et ne plaisait guère au aocteur. En effet, comme en voyant sa figure amaigrie, il avait les yeux pleins de larmes, elle dit, sans rouvrir les SIens :
— Bon ami, les hommes ne doivent pas pleurer. C'est bon pour nous... pour nous qui subissons les destinées et non pas pour vous qui les faites! Oh! les hommes sont forts! Le
monde, la loi, la puissance de leurs muscles, tout les aide. Ils dominent, commandent, agitent! Pourquoi pleurer? Ordonnez à cette malade de se lever, d'oublier de vivre sans se souvenir, et elle se lèvera, vivra sans la blessure atroce! Que Louis maîtrise ses nerfs, sa colère, sa jalousie, et Flor ne souffre pas... Flor n'a jamais souffert! Heureux celui qui peut vouloir. La volonté est une force... le nouveau siècle lui appartiendra ! ;
Esther ne put s'empêcher de sourire. Jean arrangeait tendrement les coussins, et disait tout bas à la malade :
— Calme-toi, ma petite amie, ma pauvre mignonne, ne parle plus... ;
Car Jean était réellement désolé, et ne s’expliquait pas ce verbiage et ces idées échevelées.
Le docteur, devant une telle lucidité, ne se fit aucun scrupule de lui dire à l'oreille, croyant soulager le physique, en commençant par le moral: |
— Celui qui l'aime est désespéré, Florette.
— Le désespoir aime les femmes; il est fait seulement pour elles, répondit la jeune fille.
— Louis souffre, va.
— Je souffre aussi. |
— Que lui dirai-je, ma petite Flor? demanda le docteur en la baisant au front.
— Que l’amour de la femme — et celui de Flor est fait de pardon.
— Comme elle devient sentencieuse! observa :
Jean. |
Deux jours plus tard, on la rapportait à la maison.
M'° Lucienne préféra mettre Pétrona auprès d'elle, que d’avoir à soigner une fille, née d’après elle pour soigner les autres. Et elle murmurait :
« La romanesque! Ia romanesque! produit de vieux sangs appauvris, de cette belle civilisation européenne, nous donnant des détraquées comme celle-là, qui se meurt parce que un garçon l'a remise à sa place! »