‹ "Fleur de l'air"Chapitre 26 sur 27 · RE NULL EN AN RE TAC AE · texte numérisé non relu

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Tout à coup on entendit le son joyeux des grelots : |

— La mariée ! La mariée !…

— Mademoiselle Anita, dit Le D’ Larsan à la jeune fille, qui s'appuyait sur son bras, allons du côté de la fête, et appelez à vous tout votre courage. :

— Oui, allons...

En passant dans la salle à manger, deux glaces lui renvoyèrent le portrait d’une blonde idéalement blanche. Un papillon de brillants étincelait dans ses cheveux. C'était elle cette phototypie anglaise ? |

— Comme la parure change une femme, pensa-t-elle ! Quand elle a l’âme en deuil, son cœur paraît en joie!

Elle s'arrêta un moment sur le seuil du salon désert.

Tous étaient là-bas, recevant la « jolie petite mouche », sous le ciel en feu. Au même instant on entendit :

— Mademoiselle Kerven ! Mademoiselle Kerven! la mariée la réclame !

— Flor ! Flor ! appelait Lucienne.

Elle voulut s'enfuir, se dérober. Instinctive-

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ment elle s’en retournait du côté le plus sombre du jardin. Aurait-elle le courage de recevoir une caresse de la future M° Arteaga ? Mais la chère enfant la cherchait, venait à elle.

— Flor, je t'ai vue! Tu t'échappes?.…. fit-elle d’un ton d’affectueux reproche. Tu ne viens pas auprès de moi avec les autres ?..

Flor ne put résister. Elle serra la jeune fille sur son cœur, oubliant tout, l’'embrassa de toute son âme, avec toute la force du dévouement, de la tendresse dont elle se sentait pleine pour cette compagne d'autrefois. Et dans leur symbolique toilette, sous l’éclat des lumières, les rendant plus vives, on eût dit un iris et un lis courbant leurs tiges, confondant leurs corolles mauves et blanches.

— Comme elles sont jolies! dit M!° Larsan à son frère. Le jeune homme soupira sans répondre.

Le salon soudain se remplit. Le vicaire général arrivait. L’époux, très pâle, vint prendre Laure. La cérémonie commença; les rangs se pressèrent: les messieurs, peu curieux, Causaient plus loin. :

— Je n'entends rien! fit Blanche dépitée. Je sens qu'on ronronne, voilà tout. \

— Ce sont les mariés qui commencent déjà, mademoiselle, dit irrespectueusement un collégien.

— C'est M. le curé, ajouta l’espiègle, ne pouvant s'empêcher de rire. [Il pourrait bien parler plus haut!

Laure, en revenant, fendait le groupe et s’appuyait tendrement et fièrement sur son mari; sa figure fine rayonnait de bonheur. Lui s’efforçait de paraître heureux. Il chassait un fantôme : qui le poursuivait..… le voyait assis, à sa table, à sa droite, et, dans le bal, tournoyant tout seul, au milieu des danseurs, correctement vêtu de noir, le plastron de sa chemise maculé de sang, roulant des yeux hagards, horriblement ouverts, dans un visage ferreux. :

Tous partirent le lendemain matin, sans revoir les mariés. Le retour fut moins pénible, car les mêmes émotions s'émoussent à force de choquer contre le cœur. Blanche, fatiguée, aurait dormi si elle eût osé. Lucienne, malgré sa tristesse, savourait cette matinée d'hiver. Il tombait un peu de brume, de quoi faire au ciel une légère voilette, et elle aspirait ce parfum de terre mouillée, lui rappelant sa vie de campagne.

Flor, loin de ces impressions extérieures, évoquait la scène de la veille. La lassitude de quelque chose de su, de fini, d'irrémédiable, pénétrait en elle, avec Le poids du secret à garder envers Lucienne et envers les autres. Seul, le

docteur Larsan, ayant tout entendu, ne s’en était point caché à la Jeune fille. Cette conversation, de peu d’attraits pour lui, ne l'avait intéressé

que pour protéger M'° Kerven, et, dans ce

moment-ci, 1l respectait son silence, pensant en effet qu'après tant d'événements elle avait besoin de se recueillir.

Mais une fois le déjeuner pris dans le wagonrestaurant, après trois heures de voiture, Blanche Larsan sentit revenir sa bonne humeur. Au milieu de sa somnolence du matin, elle avait beaucoup réfléchi, et, somme toute, elle était plutôt contente. Décidément, si son frère se mariait avec Flor, elle n'aurait pas besoin de s’en aller. Une femme-médecin ne sait pas commander les domestiques, s'occuper du linge et des menus. Pendant que Monsieur et Madame

‘ seraient à leur consultation, et à visiter leur

clientèle, qui donc resterait à la maison, si ce n'était Blanche? À côté du grand salon, on ferait un boudoir bleu, rose ou mauve — puisque Flor était blonde — et rien de plus ne serait changé. Si Edouard cajolait trop sa femme devant elle, Blanche s’approcherait pour en attraper un peu et lui ferait comprendre que ces choses-là ne se

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font pas devant une jeune fille pleine d'années et de malice.

Et brusquement elle trouvait la fiancée bien froide, bien triste, avec tendance à la chronicité; et, navrée, elle pensa que peut-être il faudrait changer la couleur du boudoir projeté! Décidément, dans la vie, tout but exigeait une lutte, et cependant on dit qu'il y a des gens heureux y arrivant sans secousse. Bien mieux, il vient à d’autres tout seul, fasciné, hypnotisé. Pour elle, pauvre Blanche, il y avait toujours des obstacles incroyables, à décourager une vaillante. Ah! ne lui parlez plus de vaincre un cœur de femme, il valait mieux explorer le Chaco! |

Et, à bout de ressources, l’idée lui vint de faire comme les jeunes gens, allant d’abord à la conquête de la belle-mère... Elle conquerrait Lusienne — qui avait été un peu belle-mère dans le temps — et après, tous ensemble, on irait à l'assaut.

Pour le moment, la vieille demoiselle dormait dans le coin du wagon. A côté d’elle, le docteur examinait Flor de temps en temps, le moins qu'il lui était possible. Elle, distraite, suivait + des yeux le paysage qui courait.…

— On ne dirait jamais que nous revenons d’une noce, murmura Blanche avec une moue.

Son frère la regarda sévèrement pour lui reprocher cette réflexion intempestive.

__ — Regarde-moi, Edouard, tu ne me fais pas peur. M'° Anita a très bien compris et ne s’en formalise pas. Je veux dire qu'elle est triste, voilà, et que ça me fait de la peine.

— Pourquoi me dites-vous : mademoiselle?

Appelez-moi Flor, tout simplement, comme mes amis.

— Cela ne me sera pas difficile !...

— Oh! bien sûr, car elle a un aplomb{ fit le docteur. |

M'*° Kerven se mit à rire franchement.

— Je n'ai pas d’aplomb, méchant! Je suis sincère, voilà tout. Tu es bien de ton époque, va, où il faut faire des mensonges de société, du matin au soir, et où l’on ne dit la vérité qu’en rêve, parce qu'elle vous persécute, voulant revenir par force, quand on l’a mise à la porte toute la journée!

— Alors, tu dois mentir en rêvant, toi, par compensation.

— Non! La nuit je rève à toi, Eduardo, je vois ta femme, tes enfants...

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Il pâlit. Qu'allait-elle dire encore, cette enfant terrible? Elle poursuivit :

— .… Puis qu'ils grimpent sur mon dos, me tirent les cheveux; que ta femme me fait des méchancetés, et ça m’exaspère.

— Bien à l’avance, alors, dit en riant M Kerven. Et cette femme... la voyez-vous en rôve avec des yeux prévenus ou indulgents?.….

— Je la vois, hum!

Le docteur, épouvanté, toucha son piéd, roulant des yeux féroces. |

— Vous voulez dire au moral ou au physique ?

— Des deux manières, répondit Flor amusée.

— Eh bien!... répondit-elle, et elle s'arrêta. un peu, en regardant son frère. Puis, martelant les mots, ayec une figure malicieuse :

— Elle est brune, très brune, grosse, petite, volontaire, cruelle avec moi. Quand mon frère arrive, elle fond en douceur, en phrases mielleuses. C’est ça, la belle-sœur de mes rêves, ou plutôt celle que je vois en rêve...

— Un vrai gendarme, alors?

— En effet! Une femme sans poésie... avec

des mioches tous les ans, cassant la vaisselle,

EN

(HPLBDR DEL ATR Do 289 salissant les tapis, le salon, se cachant dans le buffet, volant les confitures, etc. . is

— Dieu, quel tableau!

— Hélas! Si Edouard voulait bien me consulter!.….

De nouveau le docteur se sentit sur des épines. |

— Que lui diriez-vous, Blanche? demanda Flor. | La câline créolla! prit la main de la jeune fille entre les siennes.

— Je choisirais sa femme... à mon goût... pas brune... Les brünes ont le diable au corps!

— Tu en es un fier exemple!

— Je la voudrais blonde, très blonde... Elles sont douces... Pas d’impétuosités avec elles. Elles ont une tendresse calme qui dure et jamais ne se lasse! Elles sont apaisantes, gaies... Les brunes vont par secousses, comme le temps; ce sont des baromètres.

— Comme tu te peins, ma petite sœur!

1. Le Dr Emile Daireaux, dans son remarquable ouvrage « La vie et les mœurs à la Platä », fait entre ces deux mots criollo et créole, cette très juste distinction. Créole, c’est être

mé dans les colonies de parents européens. Criollo a un sens plus précis; c’est, à proprement parler, être du cru.

Blanche Larsan caressait toujours la main longue et fine. .

— Mais puisque. tu ne me laisseras pas choisir, c’est inutile d’insister. |

Pendant tout le trajet, elle Les égaya ainsi, changeant plusieurs fois de sujet, ayant compris que le premier était particulièrement épineux. Comme son frère était nerveux, agacé, en la voyant caresser M°° Kerven, elle continuait de plus belle. Avant d'arriver à Buénos-Ayres elle ouvrit son nécessaire de toilette, enleva le chapeau de voyage de la jeune fille, le brossa consciencieusement, releva ses cheveux au-dessus des oreilles, rafraîchit les frisons, mouilla le coin d'une serviette, la lui passa sur la figure, tendrement, mettant Eduardo au supplice. Flor, contente, se laissait faire.

Après ce voyage, elles se revirent de plus en plus, prenant goût à cette naissante amitié. Quelquefois le jeune docteur venait chercher Blanche, et c'étaient entre eux d’amusantes causeries, amenant de douces habitudes dont ils ne pour-

raient plus se passer dans la suite, ils le sen-

taient.

Les deux femmes, d’ailleurs, se trouvaient

seules maintenant, la maison de leurs voisins étant inoccupée. Les Linden s'étaient réfugiés auprès d'amis, de peur d’être inquiétés. La révolution avait commencé à San Luis, puis la colère du peuple, comme un liquide enflammé, avait embrasé, soulevé Corrientes, La Plata, Tucuman et Santa F6. Où le docteur Linden passait, l'insurrection éclatait. Traqué de ville en ville, le radical poursuivait son programme avec acharnement, risquait sa vie, mais avait confiance. Cette nouvelle révolte, après celle de 1890, devait enfin donner au pays les réformes rêvées! Hélas !.… |

Blanche Larsan, elle aussi, s'était tracé’ un programme, et un plein succès couronnait ses efforts. Peu à peu elle attirait chez elle M”° Saenz, lui laissant croire que sa science de la couture et de la broderie lui étaient indispensables, et la vieille demoiselle, flattée, s'éprenait de ce brillant oiseau jacassant autour d'elle, :

Un matin même, il lui arriva d'y rester à déjeuner. Il n’y a que le premier pas qui coûte. Lucienne envoya un mot à Flor, lui disant : «Si tu arrives avant midi, viens me rejoindre; nous déjeunerons tous ensemble chez don Eduardo, »

— Bien, bien, dit Flor à sa bonne; restez toute seule, alors, je m’en vais.

Auparavant elle rentra dans sa chambre, prit une autre blouse de satin noir, une jupe de soie toute simple, une toque de velours dont le noir faisait ressortir ses cheveux blonds, et, joyeuse, fredonnante, elle alla dans le salon fermer les contrevents. Le soleil arrivait et cette étourdie de Rose n’y penserait pas; mais la chanson s'arrêta sur ses lèvres et son visage prit une expression douloureuse. Ce portrait, là, entre les deux fenêtres, paraissait plus triste que de coutume.

Elle revint dans sa chambre, quitta le chapeau, la voilette, tout lentement.

— Rose, préparez le déjeuner. Je reste.

— Mademoiselle Blanche va être bien contrariée !.…

Flor s’assità table, prit le journal, mais lisait sans comprendre. Impatientée, elle appela Rose.

— Mettez un couvert en face de moi, et asseyeZ-VOUS. |

— Mademoiselle ne voudrait pas!

— Si, sil Cest triste à mourir de manger seule!

— .. Mademoiselle devrait aller voir M”° Esther Arteaga pour ne pas s’ennuyer, avant d'aller au cours. Depuis le départ de M. Jean, elle est bien triste.

— Pourquoi?rectifia Flor vivement. N’a-t-elle pas Juanita?

Et elle pensait : « Je ne me plaindrais guère si J'en avais autant. »

Trouvant tout de même l'inspiration très bonne, elle s’en alla chez son amie. Déjà Juanita connaissait sa marraine et lui tendit les bras. Flor en aurait pleuré d'émotion.

— Comme tu fais bien de venir! Jean est parti depuis quatre jours et je me trouve très malheureuse !.…

— Il y a de quoi, franchement. Et quand revient-il ? one

— Il ne le sait pas lui-même, car il lui faut visiter des estancias pour choisir du bétail. Il veut des animaux créoles, étant moins enclins à la tuberculose.

— Cependant, ils sont de taille plus petite et ce n'est guère avantageux... D'habitude, on fait, je crois, tout le contraire.

— Que veux-tu? Je n’y comprends rien ; mais

la moitié de l’hacienda était malade, et Je ne le savais pas! Jean, d’une tristesse noire, ne dormait pas la nuit, et à force de questions m'avoua la vérité. Il me demandait un mois d'absence pour tâcher de réparer le mal. Je l'ai vite laissé partir... nous étions en train de nous ruiner, tout simplement !.…

Cela parut extraordinaire à la jeune fille. Elle se rappelait de quelle manière Jean l'avait quittée, mais n'en parla pas à Esther.

« Tu es une noble fille, lui avait-il dit... très noble. Bien des hommes envieraient ton caractère. Si je ne savais pas que l'amitié est une réalisation sublime de sublimes sentiments, tu me l'aurais appris! »

Puis il était parti, embrassant sa main, et la laissant tout étonnée de cette caresse.

— Vois-tu, ajouta Esther, personne autre que Lysandre n’a pu causer de l'hacienda à Jean. Sa tristesse est vèénue depuis le mariage de Laure, et comme les deux frères ne sont jamais d'accord, Lysandre est bien capable d’avoir exagéré le mal pour inquiéter mon mari.

Trois semaines après, pendant ae de M'° Saenz, la bonne remit à la jeune fille une

lettre venue pour elle. Elle reconnut l'écriture de Jean et l'ouvrit. Que de pages! N’étant ‘plus sa confidente depuis qu’il était marié, elle s'en étonnait. Qu'avait-il donc tant à lui dire, et quel drôle d'entrée en matière!

Chère, bien chère Flor,

Pour lire cette longue lettre, installe-toi commodément, loin du bruit et des distractions, Si M'e Lucienne te demande quel est ce message, donne-lui la lettre banale accompagnant celleci et lis-moi avec calme. Allons, chère sœur, laisse revenir désormais le sourire à tes lèvres, Toute dette payée nous débarrasse d'un fardeau !.….

Flor, ne sois pas curieuse. Je te défends de regarder à la fin de ma lettre sans avoir subi le commencement, et tu en es bien capable.

Prends patience et prends modèle sur moi qui en fabrique.

Je suis au lit, dans un rancho, terre en haut, terre en bas, de tous côtés ; çà sent le moisi, la marmaille pullule, les poules rentrent et sortent, Si un rosier ne m'avait pris en pitié, passant par

la fenêtre et étalant ses fleurs au-dessus de moi, je serais malheureux à crier au milieu de ce décor! J'oubliais de te dire que mon bras gauche est avantagé de trois coups de couteau. |

La maîtresse de la maison, une brune, au visage olivâtre, aux yeux de jais, me montre ses dents toute la journée, dans un perpétuel sourire : éclatantes, régulières, on les sent prêtes à mordre; mais va, leur propriétaire peut me | regarder comme un vautour fascinant une co- lombe, je n’arriverai qu’à la plaindre. Ces pau- ‘vres créatures me font pitié : elles vivent d'oranges et d'amour, deux choses pas fortifiantes et dont on meurt à vingt-cinq ans!

J'étais, il y a huit jours, sur une barque venant de Resistencia et portant des bœufs à l'abattoir de Corrientes. Je voyageais avec les trois hommes conduisant le troupeau. L'un des deux était un indien Mocobi, ayant vécu longtemps parmi les civilisés. Grâce à la teinture, j élais brun, le teint bistré, mes cheveux huilés, bien plaqués contre ma tête; vêtu en gaucho, ayant au cou un foulard bleu de France, — je l'appelle ainsi pour te faire plaisir, — ma ceinture de cuir ornée de pièces d'argent, tu aurais»

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reconnu en moi un gaucho riche, s’efforçant de dissimuler cet air de distinction que tu lui connais.

Pourquoi tant de préméditations, diras-tu ?

Flor, ici, pendant que je console un moment mon bras gauche qui se plaint, remercie le bon Dieu... d’avoir si bien dirigé nos affaires!

Q Flor! pourquoi, le jour du mariage de Lysandre, as-tu choisi mon bureau pour le confesser? Pourquoi t’es-tu enfermée, pourquoi ai-je entendu ta voix, et ai-je ainsi appris uné chose terrible! !

Depuis ce jour, j'ai eu honte, honte de mon frère. Je me suis même caché de toi! Le spectacle inoubliable de la nuit que tu sais est revenu plus fraîchement à mon esprit; je le voyais partout...

Et il est de mon sang, celui qui t'a crucifiée ! Combien t’a-t-il coûté de larmes, et combien te devrai-je pour elles, moi qui veux réparer ?

Flor, tu savais, et pour nous tu as voulu te taire ! |

Et l’on ne vend pas le bonheur, pour que je

l’achète au prix de tout ce que je possède, et jamais, pour toi, je ne pourrai rien!

Bonheur, amour — richesse des vingt ans — je ne puis te les donner! Ton cœur est un cimetière où dorment, dans ton adoration, ceux qui furent toute ta famille! ... Cependant, au-dessus de leurs tombes, des fleurs viendraient, st tu voulais... que tu pourrais encore cueillir!

O Flor! deviens heureuse par toi-même, pour ne pas me désespérer! Serai-je donc condamné à voir ta vie brisée par la faute. de l’un des miens? Désires-tu ma Juanita, la première incarnation de mon amour? Prends-la comme ta fille. Que chacun de ses sourires rachète une de tes larmes! Il ne me vient pas d'autre idée. Je suis bien malheureux, Flor. |

En arrivant à Goya, où Je savais trouver la trace de l’ancien domestique d’Oloasco, j'appris qu'il emmenait des bestiaux de l'intérieur du Chaco à Resistencia. Il ne me reconnut pas, grâce à mon déguisement. Au bout de quelques jours, nous buvions ensemble, nous jouions à la taba, etc...; mais le moyen de le faire disparaître de ce monde ne me venait pas. Tantôt, je voulais me battre avec lui, sans témoins, tantôt”

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je voulais l'accuser ouvertement de l'assassinat de Mendel, exiger qu'il se fit Justice... toutes choses bien difficiles! Puis, Flor, malgré son indignité, j'aurais eu, crois-moi, toute la vie, le remords d’avoir fait couler le sang, par ma faute, d’avoir été seul un justicier, sans en avoir le droit.

N ous jouions aux cartes, dans un rancho, rempli d'hommes ivres, loin de la ville, à un pas des abattoirs de Corrientes, au milieu d’un cadre splendide pour le vilain tableau qu'était ce lieu-là. Je gagnais et comptais souvent avec ostentation les billets s’empilant dans ma ceinture. Mes trois partenaires m'observaient. Pour eux, j'avais une fortune, et quand je me retirai — à la nuit tombante, — me doutant que ces brutes n'étaient pas loin, ton grand sot de Jean, ma pauvre Flor, n’a pas pu leur tenir tête! Ils m'attaquèrent, tranchant ma ceinture, et me blessèrent au bras si cruellement que la douleur éprouvée me fit tomber évanoui.

Quand je revins à moi, épuisé par la perte de sang, je pus arriver Jusqu'au rancho où je me trouve.

. Le lendemain la police m'interrogea. J’appris

300" ! APLEUR-DE L'AIR"

— Ô bonheur — que l’Indien, ne voulant pas

partager son vol, avait été tué par les deux autres. Il me fallut, pouvant à peine me tenir debout, aller surle lieu même de la lutte, l’expliquer, calculer combien de pas à droite, à gauche, ma situation au levant, au couchant, quand ils m'avaient frappé..., et où était la lune !.….

J'ai même vu le gardénia éblouissant, en pleine terre, fleurissant [à comme le chardon chez nous, et sur lequel ce misérable est tombé. Cette noirceur sur cette blancheur!... quand un énorme cactus, à deux pas, offrait comme lit de mort ses longues épines à celui qui en à mis tant dans notre vie!...

Et c’est fini, Flor!.…

Je ne te demande pas de pardonner au coupable qui reste. Ton héroïsme a fait assez, et, de ce côté là, Je ne peux pas te venger! Mais seulement, qu'Esther ne sache jamais, jamais!!

Je suis fatigué, Flor, et ne veux pas que cette solitaire, en quête de tendresse, me voie les larmes aux yeux. Je te quitte, sentant qu’eli?s viennent. à

O, chère sœur de mon âme, ma douce Flor, devant ton malheur, ta tristesse, je constate,

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désespéré, avec ma prodigieuse volonté..…., ma décevante et complète impuissance !.….

Ton pauvre JEAN ARTEAGA.

Flor se demanda un moment si elle rêvait, si, sur ce papier qu'elle tenait à la main, ces choses extraordinaires étaient écrites. Elle relut encore, se pénétrant mieux du désespoir du pauvre garcon, de la douleur de cette âme profondément honnète, dont les idées enjouées et badines — inhérentes à son caractère — faisaient encore davantage ressortir la tristesse de son esprit.

— 0 Jean! murmura-t-elle, dévouement pour dévouement, sacrifice pour sacrifice. Tu me croiras heureuse, je le jure!

Vivement elle courut à la poste, lui envoya un télégramme.

« Jean guérissez vite. Votre amitié me console. Espérez en l'avenir. »

En revenant, elle s'arrêta chez Edouard, sentant le besoin de lui communiquer la nouvelle. Mi Saenz y était encore.

= Oh! comme cela se trouve bien, lui dit Blanche. Restez toutes deux à diner avec nous.

Elor ne se fit pas prier. Blanche l'emmena

dans sa chambre, dénoua sa voilette, enleva son chapeau, arrangea ses cheveux — selon sa manie — l’enveloppa d’un nuage de poudre de riz, et l’embrassa sur le front. La jeune fille recevait, très touchée, ces petites tendresses.

— Maintenant, Flor, allez trouver Édouard, qui étudie dans son cabinet. Comme :ïl sera content! 1

Quand il la vit entrer, sans chapeau, presque émue, le docteur crut rêver. Il se leva.

— Pardonnez ma surprise, mademoiselle Anita!

— Vous voyez, docteur, je suis sans façon, comme si] étais chez moi! Blanche nous garde à diner. |

Les portes restaient ouvertes — ces portes des maisons créoles, placées à la file indienne — où depuis le salon on peut voir la cuisine en les ouvrant toutes, et faire quelquefois des promenades de plus de cent mètres de long.

Curieusement, Flor intéressée examinait le cabinet du jeune médecin; les vitrines à étagères de glace, préservant des microbes envahisseurs, sur lesquelles reposaient les instruments sacrés, dont le plus inoffensif, le plus simple —"

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