‹ "Fleur de l'air"Chapitre 5 sur 27 · FRE MES · texte numérisé non relu

FRE MES

avait reçue, depuis une dizaine de je de son oncle, le général Bravo :

« Ma chérie, mon Esther,

« Il est donc vrai que je m'en vais! De temps en temps, sans souffrir, J'ai des syncopes. C'est la mort qui s'annonce, et me prévient!

« Je m'en irai donc, ma petite Esther, moi, un cénéral blessé au service de la patrie, sans avoir rien autre chose à te laisser en héritage que la décevante pauvreté. .

- «Hier, je te voyais en classe, enseignant à des . mioches rustres et paysans; tu perdais patience; eux, entètés et sots, ne t’écoutaient pas. Et je me disais : « Elle passera peut-être comme cela « toute sa vie! »

« D’autres fois, devant cette perspective, mon cœur s'était serré. Je n'y avais point trouvé de: remède. Cette fois-ci, une idée m'est venue; ; Je l’ai bien méditée cette nuit.

« Ecoute-moi, mon Esther, toi, ma seule famille ; écoute-moi avec ton cœur et surtout avec ta raison. Ne vas pas te fâcher, au moins, si tu crois que ce pauvre vieux déraisonne.

« C’est une belle idée, va! Il me semble revivre quand je l'évoque. Je vois de là-haut ton père me disant merci. Ton père! venu au monde

lorsque j'avais vingt ans. dont 1'étais si jaloux D 3 ,

« Je n'ai que ma pension de général, tu le sais. Ce n’est pas la richesse, c'est l’aisance seulement, la sainte tranquillité du lendemain. J'ai le droit de la laisser à ma veuve.

« Comprends-tu ?

« Non, tu ne comprends pas! C'est trop invraisemblable!... Un bouton de rose comme toi, une perle de Jeunesse, si chastement belle, peut-elle croire. un instant que son oncle, un vieillard, demande...

« Oui, ma chérie! Aux portes de.la mort, il demande ta main...

« Et tu la lui donneras, chère petite, pour qu'il parte en paix, sans le remords de te laisser autre chose que des croix d'honneur...

« Viens me rejoindre très vite. J'attendrai jusque-là pour mourir et ne pas te voler ton bien.

« Si c'est un sacrifice, Esther, fais-le quand même, je t'en supplie, pour mon bonheur ‘dans

l’autre monde et pour l'argent! L'argent est . presque tout dans l'existence, vois-tu. Avec lui, on n'a pas de mérite à ètre honnête et vertueux. On n'a pas d’'excuse aussi à sortir du bon chemin; et quand on est seule, pauvre et Jolie!

« Ah! je ne t'accuse pas! Si d’autres me lisaient, ils diraient : « Il l’insulte, il doute d'elle ! » Non, moi je suis un vieux, j'ai trop vu; je sais ce qu'est la vie, nous guettant comme une proie, provoquant nos défaillances; je sais combien elle est lâchement cruelle et injuste. Elle nous châtie sans pitié d’une minute d'amour que nos pères ont eue.

« Pardonne, Esther, les vieux disent de ces choses !.…..

« Comme toujours tu seras ma fille, tu ne changeras pas même de nom. Et tu attendras heureuse et pure, celui que tu devras aimer, le père de-tes enfants. Je suis la nuit qui s’en va, tu es l'aurore qui l’ensevelit; à ton sourire, Je partirai. |

« Je t'embrasse en te bénissant.

« Fernando BRrAvo. »

— Voilà! dit-elle en laissant tomber. avec lourdeur sa main sur ses genoux.

Il y eut un moment de silence.

— C'est magnifique, une action pareille! dit M'° Saenz la première.

— C'est vrai, ajouta M° Arteaga, pensant combien cette Jolie fille ferait de l'effet au bras de Jean. C’est beau, mais est-ce faisable ?

Personne ne répondit. Le docteur, prudent, et habitué, comme tous les médecins, à n'avancer guère ses opinions dans les cas graves, de peur que la nature ne les démente tout de suite, faisait cette réflexion :

« Si ce malade durait longtemps! Devant cette jeunesse, si la mort reculait!... Cette enfant perdrait les plus belles années de sa vie; elle se consumerail!.. » |

— Sans vous demander conseil, mes bons amis, sachant combien je vous mettrais en peine, j'ai répondu il y a quelques jours.

— Ah! firent-ils en chœur, étonnés et anxieux.

Esther ferma les yeux, comme pour se rappeler, et sans les rouvrir, elle récita lentement, d’une voix monotone, comme celle d’une som-

nambule :

Mon cher oncle, j'obéis. » Elle répéta :

« J'obéis » — et sa petite bouche sourit amèrement — « avec reconnaissance à votre prière.

Vous avez toujours pourvu à mes besoins; vous avez adouci la vie et les derniers jours de ma mère; pour moi, vous voulez encore faire plus. Ma main est peu de chose pour payer tout cela! Jusqu'ici, je l'ai tendue pour recevoir vos bienfaits; maintenant, je vous la donne. Puisse-t-elle diminuer pour vous les ennuis de la vieillesse et d'ici longtemps fermer vos yeux.

« Je partirai dans huit Jours, mon bon oncle, et en attendant, votre nièce reconnaissante vous embrasse de tout son cœur. »

Les larmes montèrent aux yeux se M°° Arteaga et de M. Mendel.

— Chère petite, fit [la bonne dame en l’embrassant, je n'aurais pas cru que vous puissiez nous quitter si vite! Je m'étais tant habituée à vous !.., Je vous aimais bien!

Mi° Saenz lui donna de petites tapes sur l'épaule :

— Combien voudraient s'appeler « Madame

la générale »! dit-elle souriante, songeant peut-

être que Jamais une telle proposition ne lui avait été faite.

«Combien J'aimerais mieux être vôtre, monsieur Jean! » pensait la jeune fille.

Il arrivait en ce moment du fond du jardin, son bras passé sous celui de Flor, se courbant un peu pour se mettre au niveau de la petite personne.

La fillette tenait un bouquet de roses à la main et repoussait son bras.

— Vous froissez les manches de ma robe, monsieur Jean. Vous avez de si grosses mains!

— Je mettrai des gants, gringat, et tu ne les verras plus. :

En réalité, c'était pour éviter les remontrances de la niña, dont elle voyait les yeux terribles par la fenêtre ouverte.

Lorsqu'ils arrivèrent, tout le monde se leva. Ces dames embrassèrent encore Esther avec affection, lui promettant de revenir le lendemain, puisque c'était le dernier Jour. Jean la regarda longuement. Sa physionomie attristée semblait lui faire ce reproche.

1. Expression souvent employée dans le peuple, pour désigner les étrangers.

« Méchante! vous avez des secrets pour moi el pas pour les autres! »

Ce fut de la stupeur, quand ïl entendit M. Mendel lui dire :

— Je vous conduirai moi-même au Rosario, pour prendre le train. Le cocher emportera vos mailles dans la charrette,

— Vous partez! fit-il, vous...

— Ah! mon ami, dit Lucienne, dans un mois elle sera « madame la générale », et le bon Dieu la récompensera en sauvant son bon oncle !.…

Elle lui caressa la joue.

— Ne pleurons pas, muchacha.

Mr° Arteaga saisit promptement le bras de son fils. Ce colosse, ce grand garcon, allait chanceler… |

Esther le vit, et quand elle fut seule, un effroi, un grand tressaillement la secouèrent. Comme avant la fièvre il vient un frisson précurseur, ce fut celui de sa vie manquée qui l’agita, durant les heures longues de la nuit.

Le surlendemain, Flor, Lucienne et le docteur l’accompagnèrent. Esther serra sur son cœur l'élève modèle, la fillette chérie, l'appelant son bon chien fidèle.

— Quand te reverrai-je, ma Flor, et vous, mon bon ami? Dites... adieu à M. Jean, ajoutat-elle Ia voix tremblante, je ne l'ai pas vu! Et parlez de moi, le soir. jusqu'à ce que je revienne, si Je puis le dire sans offenser Dieu.

— Pauvre petite! répondit le docteur.

Cette situation extraordinaire ne lui suggérait pas autre chose. Bien des fois, jusqu’au soir, il répéta : « Pauvre petite! » pendant que Flor, à force de réfléchir commençait à comprendre.

— Je ne me marierai Jamais, moi, pas mème avec un général, dit-elle.

Mentalement, elle ajoutait :

« Pour ne pas vous quitter, »

— Petite sotte! dit la vieille fille. Un général ne voudrait pas de toi

— Beaucoup d'eux cependant n'ont pas en partage un aussi Joli lot, rectifia le docteur s'enhardissant. Je connais des femmes de généraux bien laides et bien sottes, plus vieilles même que leur mari, par-dessus le marché.

— On dirait à vous entendre...

— Il y en a de très bien aussi, ma chère; ne vous emportez pas!... Après tout, pourquoi

Flor un: jour, n’aurait-elle pas à choisir?

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Hochez la tète!..… c'est bon, c’est bon! Cette enfant ne sera pas la première venue, vous le verrez, Elle n'a plus d’institutrice; on restera probablement longtemps sans en avoir d’autre à CG... Eh bien! je me charge d'elle. J'ai réfléchi, allez, et je sais ce que je ferai de Flor….

— Une impératrice du Brésil? une reine du Pérou?

— Bientôt elle aura quatorze ans; elle est intelligente... Dès le matin, elle m'accompagnera à cheval, dans mes visites aux femmes et aux enfants; puis, l'après-midi et le soir, elle étudiera.. la médecine!

La vieille demoiselle sursauta. Ses lunettes tombèrent.

— Vous devenez fou, oui, fou, fit-elle indignée. Cette morveuse vous fait perdre la tête. D'ailleurs, vous ne pourrez pas la pousser suflisamment pour en faire une doctoresse. Vous n'avez plus la mémoire assez fraîche, et depuis quelque temps vous avez baissé. Oui, mon cher, et beaucoup, beaucoup, ne vous en déplaise.

Puis savez-vous, à ma manière de voir, ce qué vous ferez de cette petite, dites, le savezvous?

— Quoi donc? répondit-il en riant de tout son Cœur.

Elle devint encore plus furieuse devant cette audace inaccoutumée.

— Une inutile d'abord, ne sachant rien des travaux de son sexe, une orgueilleuse qui regardera les gens comme des inférieurs, et enfin, fit-elle avec un rire moqueuf, les lèvres serrées..… une curandera (rebouteuse), ni plus, ni moins!

— Et pourquoi pas une doctoresse?

— Ni vous, ni elle, mon cher, n'êtes à la hauteur, 2%

— Vous me permettrez, Lucienne, de douter de votre capacité pour juger ces choses.

Mais Flor, peinée de les voir fâchés à cause d'elle, se jeta sur l'épaule de M. Mendel. Tendrement alors, il entoura sa taille de ses bras, et, très tranquille, car l'énergie lui venait à force de la chérir, il lui dit :

— N'est-ce pas, fillette, tu aimeras soigner les enfants des colonies quand {u seras plus grande? — Oh! oui, répondit-elle tout bas, en se contenant, J'aimerais bien!- |

Ses yeux ronds, un peu battus par les pleurs

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