‹ "Fleur de l'air"Chapitre 6 sur 27 · SRE DS NN TP TE SU POESIE « TEE ER COST LE , L · texte numérisé non relu

SRE DS NN TP TE SU POESIE « TEE ER COST LE , L

versés au départ de son amie, s'illuminèrent de Joie.

Pendant ce temps, Esther Bravo, la cause indirecte de cette résolution qui devait tant ‘influer sur la vie de Flor, arrivait à la première gare après le Rosario.

Seule dans le compartiment, elle pleurait à chaudes larmes, la tête dans ses mains; elle pleurait cette terre adorée qui s’échappait, et ce rève.… envolé à peine pressenti. |

— Mademoiselle! mademoiselle Esther!

Debout à la portière du wagon, un peu pâle, Jean Arteaga la regardait.

— Mademoiselle Esther, reprit-il, je vous aime, 1} y à lontemps; ma mère m'approuve.

Voulez-vous être ma femme ?.…

C'était catégorique. Ils n'avaient pas le temps tous deux de faire des phrases, à peine celui de réfléchir. | |

— Si cela se pouvait! fit-elle dans un sanglot. |

Sa tête s'inclina douloureuse sur l'épaule du jeune homme, très près de sa joue.

— Mais je ne peux pas maintenant, il est trop tard! | ,

Elle retira sa tête prudemment, se sentant enivrée, de peur que ses lèvres inconscientes ne cherchassent où se poser.

Le chef de train sonna.

— Adieu, Jean! Espérons en Dieu!

— Espérons! répondit-il, navré quand même.

Alors elle sentit une douleur physique immense, Cette terre, son Jean, sa maison, lui tenaient au cœur par des fibres faites de chair et de sang qui l'enserraient, vigoureuses, et chaque tour de roue du wagon, les arrachait une à une...

Une larme d’Esther avait coulé sur la joue du jeune homme — dans une secousse du train peut-être. Jean la sentait très brûlante. Le vent de la pampa qui sèche tout, même les rivières, sécha sans pitié cette petite larme.

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Flor Kerven approchait de ses dix-huit ans. Le programme ébauché lors du départ de l’institutrice s'était accompli à la lettre. Trois années lui avaient suffi pour remplacer le docteur dans bien des cas, surtout quand il s’agissait de petite chirurgie — la main du vieillard s'étant fait lourde.

Instruite avec ténacité par don Pascal, Flor grandissait réservée, fière et bonne. Quelquefois cependant, dans des moments de révolte, blessée par les réflexions malveillantes de Ia maîtresse de maison, dont elle n'avait pu con-

quérir le cœur, elle pensait à quitter ce foyer

devenu sien; mais le docteur disait avec tendresse, comme s'il la devinait :

— Prends patience, et ne me quitte Jamais.

Tu es le rayon de mes yeux!

Il l’aimait tant! Devait-elle le faire souffrir?

La clientèle de la jeune fille se composait uniquement de fils de colons. Bien qu'il y eût beaucoup de Français dans les colonies, chaque famille comptait sept ou huit enfants, aussi avait-elle de l'ouvrage. Partie de bon matün, elle revenait seulement à l’heure du déjeuner.

Un jour, se trouvant en retard, M'° Lucienne impatientée lui dit ironiquement :

— Mademoiselle est servie. Le feu du fourneau n altérera pas son teint.

— Le soleil s’en charge, ma chère, répondit le docteur. Cela revient au même.

— S'il pouvait faire changer aussi la couleurinsipide de ses veux, reprit-elle impitoyable. Jamais je n'ai vu de ces yeux-là parmi les Argentines, et J'ai remarqué, au contraire, ce drôle de vert chez bien des paysannes étrangères. |

— Vous sécrétez une quantité de toxine, Lucienne. Vous êtes un foyer de fermentation. En

éliminant cela tous les huit jours... dit le docteur à demi-voix.

Et il sortit, pensant qu'avec un auditeur de moins elle se calmerait.

L'orage vint au contraire du côté où l’on s'y attendait le moins.

Flor ne pouvait pas s'entendre appeler « paysanne », « fille de rien ». C'était une des seules réflexions que sa nature patiente ne savait pas tolérer. Une colère montait en elle avec les larmes.

Aussi elle, d'ordinaire si douce, répliqua-t-elle tout de suite, avec une certaine hauteur :

— Et de quelle aristocratie êtes-vous done, mademoiselle, pour m'avilir ainsi et m insulter ?...

Flor Kerven — pour n'avoir pas tourné sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler — reçut un soufflet en pleine figure.

Elle avait vu M°° Lucienne bondir, la main tendue et ne s’éloigna pas, afin d'éviter le châtiment, pensant avec humilité qu'elle l'avait bien mérité.

Comme une enfant vaincue et fautive, elle se laissa faire — malgré ses dix-huit ans bouillon-

nant sous l'affront — en compensation des caresses reçues,dans cette famille.

Sa voix tremblait de colère, mais elle put dire d’un ton assez doux :

— Pardonnez-moi, mademoiselle, de vous avoir manqué de respect!

— Ingrate!!... vipère! lui répondit M”"° Saenz, en montrant ses dents, — comme les petits

chiens à la mode; — voilà comment tu me payes pour l'avoir ramassée sur la route et laissée devenir une demoiselle !... Ah! de quelle aristocratie Je suis, moi? Toi, une pauvresse, une recueillie, tu le demandes ?.. Je suis fille de ce pays, et c'est assez! de ce pays prospère où personne ne connait la faim, où les pauvres accourent comme des moineaux affamés, avec l’empressement du domestique allant chez le riche! Notre aristocratie ne remonte pas à l’aïeul. Que nous importe ce qu'il a été! Nous savons ce que vaut aux yeux des autres, cette terre qui est à nous. Cela suffit. Avec toute sa distinction, qu'était ta mère? Elle me servait. Qui était l’aristocrate alors, elle ou moi?

… Je t'ai admise à ma table, mes servantes t’obéissent, voilà pourquoi tu t'es crue à ma

hauteur. Ton insolence est le résultat de l'instruction dont tu as été gorgée.. comme une fille de prince. Tu devais être une orgueilleuse, c'était inévitable, je l'ai assez dit; mais ingrate.. mais insolente, je ne l'aurais pas cru! J'aurais dû penser: qu'un Jour vient où le serpent, las de ramper, se redresse pour mieux blesser!

— Oh! mademoiselle Lucienne, s’écria Flor sanglotante, je ne suis pas ingrate, non, et... je vous aime! Vous avez raison, certes, Je suis insolente, orgueilleuse... mais Je n'oublie pas vos bienfaits! Je ne suis pas ingrate, oh! ne le croyez pas, mademoiselle! Mon Dieu, comment pourrais-jJe faire pour vous en persuader, pour vous le prouver? J'étais très énervée quand Je suis venue... un petit malade était mort dans mes bras. Voilà pourquoi j'ai été... mais cela ne m'arrivera pas une autre fois... je vous le promets!

— Ce serait en tous cas la dernière... car moi je ne tolérerai pas!.….

Flor venait à elle pour l’embrasser, Les bras déjà tendus pour s'appuyer sur son épaule.

Mais un regard fier, hautain et dur semblant

Jui dire : « Tu oserais? » arrêta l'élan de la pauvre jeune fille.

Le docteur entrait. Sa belle-sœur s’éclipsa, et Flor, pour cacher ses yeux, regarda par la fenêtre, du côté du jardin.

Don Pascal, pas courageux, mais plein de malice, murmura :

— Ma commère, il faut vous purger avec quatre grains d’ellébore.

La médecine l'avait empêché d'oublier cette citation, apprise au collège dans sa grammaire française.

Tout était inutile. Flor ne pouvait pas conquérir la vieille demoiselle, jalouse de l'affection que lui portait son beau-frère, et désappointée d'avoir près d'elle une savante, au lieu d'une domestique dévouée.

Cependant, un fait lui donnait à réfléchir. Les consultations, autrefois peu nombreuses, occupaient la jeune fille et le docteur jusqu'à une heure avancée de l’après-dinée. M. Mendel en avait augmenté le prix, croyant à tort en restreindre le nombre. Les colons venaient de bien loin pour le consulter, et les mères amenant leurs enfants demandaient tout de suite « la doctora ».

Flor en était heureuse; elle se sentait ainsi plus indépendante et moins subalterne.

— Décidément, disait M!° Saenz avec aigreur, les paysans sont tous les mêmes : ils n aiment pas’les diplômes. Je suis sûre que Mano Santa, l’homme guérisseur par l'imposition des mains, gagne plus que mon beau-frère. |

Un cas spécial était pour la jeune fille un sujet d'étude. Elle ne le laissait pas passer sans l'approfondir, et la nuit, enfermée dans la bibliothèque du docteur, elle l’étudiait à son aise, passionnée dans les recherches de cette science peu exacte, où les mêmes maladies revètent chez les uns et chez les autres des formes différentes.

Don Pascal assurait qu'elle était merveilleuse pour le diagnostic. Elle riait alors, contente des éloges de son bon maitre.

— Je possède le don de seconde vue, disaitelle.

— Les femmes sont plus perspicaces que nous, ma fille; elles ont les sens plus affinés. C'est pour cela qu'elles y voient mieux.

Flor, connaissant à fond les expériences du docteur Luys, savait retourner la chose.

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— Quand je suis avec vous, mon bon ami, je suis savante. Vous me transmettez votre pensée, telle est votre envie de me voir briller; mais quand je suis seule, je redeviens sotte et ne sais plus rien.

Un soir d'hiver, M!° Kerven achevait d'écrire l'histoire d’un cas intéressant, et, distraite, traçait machinalement des raies sur le papier, la tète appuyée sur sa main. À côté d'elle, Mi!° Lucienne et le docteur causaient à voix basse.

La fenètre donnant sur la véranda était fermée; mais les lames des jalousies ouvertes laissaient voir du dehors l'intérieur de la salle à manger.

— Tu étais si pressé, Louis, de voir tes parents, disait un Jeune homme, pourquoi n’entres-Lu pas?

— Laisse-moi les regarder ainsi un moment, Lysandre, sans qu'ils s’en doutent. Il y a près d’un an que je ne les ai vus!

— Elle est très bien, Flor, ma parole! Cest la grande amie de mon frère. Quelle histoire m'avais-tu donc contée? D’après toi, elle n'avait pas changé. C'était toujours une gamine.

— Cette vie de garçon qu'elle mène l'aura

développée; mais l’année dernière encore, elle était toute chétive…

— Elle pense à toi, mon cher, dit Arteaga ironiquement.

— Je le voudrais bien; mais pendant mon absence d’autres auront pris la place!

— On les fait déménager. Quelqu'un vous gène? on le bouscule. Le monde, l'amour sont pleins de ces exemples. Ote-toi de là que je m'y mette!….

— Tu es né batailleur, Lysandre,

— Quand je ne peux pas avec les poings, mon vieux, Je prends la ruse, C’est un conseil. Pourquoi ne te mettrais-tu pas sur les rangs?

— C'est vrai! Je l'aimais comme une sœur:

mais cette métamorphose!.… | |

— Ce cachet exotique! poursuivit Lysandre; je me sauve. Reste à la contempler... J'ai fait une demi-heure de galop pour l'accompagner.

En avant, marche! Je n'entre pas. Les expansions familiales me font mal. Au revoir, Mendel.

— À bientôt, Lysandre.

Ce fut une joie, un remue-ménage quand Louis parut dans la clarté vive du vestibule,

— Mon fils! mon fils! murmurait la vieille

“FLEUR DE L'AIR” à 6l

fille attendrie, car celui-là lui tenait au cœur.

— Mon fils! mon fils! disait don Pascal.

Pour un peu, Flor eût répété : « Mon fils! »

Mais elle se tenait en arrière, debout, souriante, la main appuyée sur le dossier de la chaise.

L'on eût dit que les lueurs de la lampe passaient dans ses yeux de « paysanne », en les iluminant. |

— Flor, comment allez-vous? dit-il la main tendue, et n'osant plus la tutoyer.

— Embrasse-la donc comme autrefois, dit le vieux en riant; c'est toujours la même, va, seulement elle s’est un peu allongée.

Elle avanca la première, offrant sa joue, tout heureuse. Il y appuya doucement ses lèvres, à la facon des abeilles baisant les fleurs, sans qu'elles penchent, puis ils retirèrent brusquement leurs mains qui tremblaient, pour que l’un ne devinât pas le secret de l’autre.

Louis et Lysandre venaient d'être reçus avo- cats. Partis aussitôt après leurs examens, afin de donner plus vite cette joie à leur famille, ils pensaient s'associer et ouvrir leur étude au Rosario, ;

Les provinciaux d'ordinaire accouraient tous

à la capitale de la République, mais le mirage fascinateur de la grande ville ne compensait point aux yeux des deux amis le plaisir de rester près de leurs parents.

Quelques jours après, un diner auquel furent invilés les Arteaga, les réunit tous. Flor, ce soir-là, mit de côté ses bottes el son amazone. Elle parut, dans un modeste costume gros vert, l’'habillant bien, le corsage simplement orné de cordons croisés à la hussarde. C'était un peu triste comme toilette dé diner: mais M'* Eucienne ne permettait pas autre chose. Du reste, cette tenue sévère allait parfaitement avec le nouveau surnom de « doctora » dont on la sacrait, — sans raison, malheureusement, disait-elle.

Mm° Arteaga, souriante, de beaux diamants soulignant un décolleté raisonnable, entrait avec ses deux fils. La voyant si radieuse, le docteur lui dit, en lui serrant la main : 3

— Ces jeunes gens, chère madame, semblent vos frères. |

— N'est-ce pas, docteur, renchérit Jean.

Elle est adorable, maman, la toilette lui va !.…

Il l’embrassa sur le cou.

— Tais-toi donc, grand enfant! dit la mère heureuse.

Flor riait, admirant son ami, si bon.

M: Saenz ne variait jamais la couleur et la coupe monastique de sa robe, Pour les fêtes, elle choisissait une étoffe plus fine, et mettait à son cou une broche de Jais.

Plus coquette que sa maîtresse, Petrona était en rose. Elle étrennait, ce jour-là, une montre et une chaîne en or, offertes par Pierre, présage de choses plus sérieuses, pour lesquelles M. le curé devait donner son approbation.

Du temps de la gouvernante, Pierre servait à table, ganté de blanc, les jours où il y avait du monde ; mais ces bonnes habitudes s'étaient perdues. M!° Lucienne se renfermait dans ses traditions, ne comportant pas d’étiquette.

Petrona elle-même en était vexée.

— Un jour elle fera asseoir ses invités sur des têtes de bœuf en guise d’escabeau, comme au temps de nos aïeux, vous verrez ça, disaitelle. |

Pendant le diner, M° Arteaga, dont le sens culinaire se réveillait, mit la conversation sur un sujet scabreux.

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— Vous souvenez-vous, M'° Lucienne, de ces métis de poules et de... — je ne me souviens plus du nom — dont la mère de Flor s'occupait ?

— Des faisans, n'est-ce pas?

— Oui, des faisans. Le joli plat, avec cette tête et cette queue superbes ! En le voyant pour la première fois sur votre table, je me demandais où M. Mendel avait chassé ce gibier.

— Mr Kerven essaya ce croisement avec succès, dit le docteur. Nous avions acheté deux faisans mâles, importés, et dans une bassecour spéciale, nous les laissions avec nos poules. Mes amis me demandaient des métis... ils donnaient beaucoup de valeur à un cadeau pareil.

— En effet, mon pauvre mari vous en demanda deux pour un ministre, et celui-ci les offrit au Président.

— Mais depuis, ajouta le docteur sans malice, Lucienne n'a jamais pu réussir; les faisans sont morts... On sent à beaucoup de choses que M° Kerven n’est plus là!

— Je suis loin d'avoir l'instruction de ma gouvernante, dit sèchement sa belle-sœur.

Je ne la vaux pas, tout le monde le sait.

M"° Arteaga, interloquée, ne sut que dire.

Mentalement, elle comparaît tout de même ce diner à ceux d'autrefois. Le menu, tout créole, .lui plaisait: pâtés sucrés de viande hachée avec olives et raisins secs, crème d'épis de maïs tendre, etc..., mais elle songeait à ces plats français, flattant sa vue et son goût. La cuisine servie alors l’aurait rendue gourmande.

Jean, sans façon, s'était assis auprès de son amie, et, comme ils causaient et riaient beaucoup ensemble, Lysandre les taquinait. En face d'elle, les yeux de Louis la contemplaient étonnés et doux.

Flor connaissait le secret du jeune estanciero. C'était là le motif de leur grande intimité, de leurs apartés, des phrases dites à voix basse.

Jean n'oubliait pas Esther, — cette sacrifiée, — et, dans le silence de son cœur et de sa vie tranquille, passée en pleine canpagne, il songeait..… quelle tardait bien à devenir veuve.

Elle avait écrit de Vichy — une ville d'eau française où elle avait emmené le général pour le rétablir. — Son mari la comblait de bontés, disait-elle; mais cela ne compensait pas la patrie absente. Dans Le post-scriptum, elle ajou-

tait — bien souvent l'essentiel se trouvant RB:— « Je prie Dieu pour que Jean Arteaga épouse une femme de son goût. Cette prière, Dieu, qui mesure tout, me la compte. Je lui dois, j'en suis persuadée, la santé de mon cher oncle et je l’en bénis. Faites donc le possible, cher docteur, pour qu'il prenne Anita ou Laure, ces deux trésors. »

M. Mendel trouva ce post-scriptum un peu embrouillé, mais n'y vit point de sous-entendu. Les hommes ne savent pas lire entre les lignes. Le jeune amoureux s'étant échappé pour cacher son émotion, la « doctora » le suivit.

— Je l’attends, Flor! Je l’attendrai sans me lasser !.. Cet oncle ne voudra pas devenir centenaire, ce serait une cruauté! Tu as lu, petite? Elle veut que je t'épouse !.…

— Quelle énormité!.….

— Tu es pourtant gentille, blanche et blonde comme un guanaco‘, tes yeux sont comme deux vers luisants, mais tu n'es pas mon idéal, voilà, et je ne voudrais pas de toi pour femme!

— Moi non plus, Je ne voudrais pas de vous!

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