LES ANGOISSES DE LISE
Lise, malgré lu banale conversation des deux bohèmes qu’elle avait reçus le matin, était restée inquiète toute la journée.
— Par où sont-ils partis vos voyageurs? avait'elle demander au cocher qu’elle avait aperçu sur le terre-plein inculte et bossué qui est devant l'auberge, et où se remisent les voitures dételées, en attendant que ceux qui les ont prises soient revenus des diverses excursions que l'ont fait autour de l'Hospice. Il montra le sentier à gauche.
—Par là, dit-il.
— Quel guide les accompagne ?
— Aucun, ils s’en sont allés seuls,
Mme Escaméla reçut un coup en plein cœur. Elle eut envie de tout abandonner, sa maison, ses voyageurs, ses affaires, pour voler vers ses enfants, ceux qu’elle croyait menacés d’un danger quelconque.
Deux raisons la firent renoncer à son idée : En supposant même que cette espèce de saltimbanque fût celle dont Etchebarne jadis avait parlé, puis qu’elle eût retrouvé la trace de Monette, comment saurait-elle que la jeune fille se trouvait ce jour-là dans le chalet de la montagne ?.. Ensuite, dans ce refuge, avec Antoniet pour gardien, Lise était rassurée, Il était de taille à la défendre. Cependant, elle vint dix fois voir si l'étrange couple n'était pas de retour ; elle regarda aussi attentivement si la victoria doublée de perse qu’elle apercevait de sa cuisine était toujours là, les brancards relevés ; et elle finit même par mettre la petite bonne aux aguets à l'entrée du sentier, avec ordre de la prévenir dès qu’elle verrait la silhouette des deux étrangers se dessiner au loin.
Le berger qui suivait ses bêtes passa devant l’auberge avant que la petite servante eût signalé Craponne et sa sœur. Pendant que les chèvres égrenées le long du torrent màchaient en bêlant l'herbe plus épaisse et plus abondante, et que les chiens leur laissaient un peu de trève, se désaltérant eux-mêmes à longues lampées, le pâtre se présenta devant Lise.
—C'est-il un coup de vin qui vous ferait plaisir, Pierre Séméno ? lui deinanda:t-elle avec sa bonne grâce hospitalière connue de tout le pays.
Ce n'est pas de refus, répondit Séméno, il à fait si chaud dans le cirque encuissé d’où je viens avec mes chèvres.
Mais je vous le paierai bien, aujourd’hui, votre coup à trinquer. Jusqu’aux entrailles, Mme Escaméla tressaillit.
—Ah! tit-elle, comment donc?....
—J'ai rencontré là-haut un couple de gens de bien mauvaise mine ; ils m'ont fait un tas de questions sur vos enfants, surtout à propos de Monette, et en vous les répétant, ça vous sera peut-être utile. Elle devient si olie qu'il faut vous méfier.
—Ah? et que vous ont-ils dit ?
—Des folies. Ou alors, vous les aviez trop bien fuit déjeuner. Propos d’ivrognes, madame Escaméla.
—Répétez-les tels que vous les avez entendus, voulez-vous, père Séméno ?
—Volontiers. La femme m'a d'abord demandé à qui appartenait le chalet de làhaut. Puis après quels étaient les enfants qui l’habitaient.
- Ah ! elle les avait donc vus, mes enfants, cette femme ?. ...
—Faut croire.... elle en avait l'air.
—Et vous, père Séméno, vous avez bavardé, n'est-ce pas?... Vous ne pouviez pas vous taire, donc ?...
—Je n'ai pas cru mal faire. Puis, je n’ai pas dit grand’chose.
—Quoi encore ?
Eh bien, qu'Antoniet n'était pas à vous, que ce n’était que votre neveu.
En voiià un besoin d'aller raconter ces choses-là à des étrangers...
—Que voulez-vous, c’est fait. Mais le plus curieux, c’est que cette hurluberlue de femme ne voulait pas me croire, Elle m'a même dit que je mentais.
—Comment cela ?....
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FLEUR DES NFIGES
— Oui, elle voulait qu'Antoniet fût votre fils, et Monette seulemenet votre adoptée. J'ai même eu beau lui dire que tout le pays vous l'avait vu porter et mettre.au monde, elle avait toujours l'air de ne pas me croire. Enfin elle est mème allée jusqu’à me denrander le nom de la matronne qui vous avait accouchée.
— Et vous le lui avez donné?
—La Saccarette, oui.
— Vieux fou, va...
Le pâtre très confus lampa son verre de vin, et s’en alla rejoindre ses chèvres, tandis qu’Alice et Craponne apparaissaient en haut du sentier. Les angoisses de Lise augmentaient. Le hasard seul avait mis cette comtesse de pacotille sur la trace de Monette ?. Ou bien, l'ayant rencontrée sans la chercher, avait-elle été frappée de quelque étrange ressemblance qui lui avait fait soupçonner un mystère et l'avait portée à adresser à Séméno les questions que le pâtre avait répétées à Mme Escaméla ?.... Lise ne savait que supposer. ... Mais une pensée nettement formulée était au fond de son cœur et de son esprit: Plutôt que d'avouer que Monette n’était pas à elle, plutôt que de la rendre, ou de se la laisser voler, elle serait capable de tout.... L'air rogue avec lequel elle accueillit les deux aventuriers augmenta les soupçons &’Alice. En effet, la façon dont Lise l'avait regardée dès son arrivée le matin à l'auberge était revenue à Mme de Mussidan ; l'hostilité de son attitude, sa parole brève, âpre, son antipathie si mal déguisée, tout cela dans la journée s'était représenté à son esprit, et peu à peu, une corrélation inconsciente, mais impossible à chasser, s'était établie pour elle entre les angoisses de Lise et la ressemblance de Monette avec la Germaine dont elle avait parlé,
—Cette particulière n’a pas la conscience tranquille, se disait-elle au fond d’elle-même, et elle flaire un danger quelconque en moi,
Alice aborda la femme de Jean-Marie avec la brusquerie tapageuse qui était le fond de son caractère.
— J'ai vu votre fille adoptive, madame Escaméla, lui dit-elle ; cette enfant est jolie à mirale, et elle ressemble trait pour trait à sa mère,
Lise s'attendait à tout,
Elle ne broncha pas.
Madame se trompe, dit-elle, je n'ai pas de fille adoptive. ...
— Allons donc !
—C'est ainsi, cependant, j'ai une fille, mais à moi, bien à moi, et née de moi, pas d’une autre, On aura mal renseigné madame, ou elle aura confondu ; C’est le garçon qui est notre fils adoptif. Lise, prévenue par Séméno, disait comme lui, et cela d’une voix calme et grave, un peu lente, sans le moindre vestige de contrariété ou d'émotion. Alice, voyant que son piège n'avait pas améné même un tressaillement sur le pâle visage de Mme Escaméla, s’emporta :
—Et je vous dis, moi, que vous mentez, s’écria t-elle. Il n’est pas possible que cette enfant soit à vous !....
—Cette insistance est de la folie, répondit la mère de Monette,en relevant la tête,et en recevenant la personne bien élevée et un peu hautaine qu’elle était d'ordinaire. Le vin d'ici est perfide, vous en avez abusé, madame. Je vous prie de me laisser tranquille, n'est-ce pas ?
— Vous êtes une famille d’insolents, vous, votre soit-disant fille qui a voulu nous faire
dévorer par son chien, votre fils qui a presque tué mon frère.... des insolents et des menteurs, $ Mais patience... malgré vous, malgré la terre entière, il faudra bien que je découvre
la vérit,
—Qurlle vérité !:,..
— Mais que votre Monette n’est pas à vous ; que si vous avez eu une fille, celle-là est morte, et qu’elle a été remplacée par la petite pie-grièche que j'ai rencontrée tout à l'heure dans un chalet là-haut. ... laquelle vous à été apportée par un valet de chambre de grande maison nommé Mathieu. Lise était restée imperturbable, l'air un peu étonné, sans un tressaillement ni un frisson, Au dernier mot elle respira. Ou l’histoire ressemblait à la sienne..,, sans être la sienne.. . ou cette femme n’avait jamais connu le véritable noin d’'Etchebarne. Mais sans ce pivot maître de l'affaire, comment arriver à la reconstituer, étant données les précautions qui avaient été prises lorsque Monette avait été substituée à la petite morte ?.... Son esprit clairvoyant montra très rapidement à
Lise toutes ces choses, avec le pour et le contre. Or comme le contre parut l'emporter de beaucoup, elle se rassura instantanément et répondit :
Est-il possible d’avoir une imagination aussi féconde ? Faites et entreprenez tout ce que vous voudrez, madame, je n'ai pas peur. Ma fille est née de mon légitime mariage, son état civil est en ordre, tentez donc tout ce qu'il vous plaira, Et si vous ne passez pas pour folle, ainsi que je vous crois, c’est qu'on y mettra, en vérité, beaucoup de bonne volonté. Puis sans attendre la réponse de la grosse Alice, elle tourna sur ses talons, et rentra dans son auberge, où les clients affluaient, revenant des diverses excursions dans les montagnes. Mais de sa cuisine, elle surveillait les deux aventuriers. C’est ainsi que lorsque les garçons d’écurie aidèrent le cocher à atteler à la victoria doublée de perse les deux haridelles efil: anquées, et qu'ils sollicitèrent le pourboire que nul ne refuse d’ordiaire, elle vit la comtesse les envoyer nettement promener. De même, les mendiants ou les enfants qui attendent le départ des voyageurs pour se faire donner quelques sous. Enfin, le couple extr: ordinaire fut installé au fond de la guimbarde, le cocher fouetta son bizarre équipage, le chapeau vacillant du bel Ernest apparut encore quelques minutes avec ses bords trop flexibles et trop larges, puis le tout ensemble disparut au détour du chemin.
Lise respira.
Le déclin du jour arrivait.
—Eh bien ! la patronne, dit une voix joyeuse en entrant dans la cuisine, la journée a-t-elle été bonne? Voici ce que je te rapporte. Il y a eu du mal, mais M. de Gesdres à été si content qu'il m'a donné le billet tout rond.... Ah! le brave homme ! Et Jean-Marie, saus attendre la réponse de Lise, lui remit un billet de banque dans la main et continua :
—Figure-toi qu'il à voulu monter sur un glacier pour faire une expérience. ... Tu sais toujours sa toquade d'arriver plus vite et mieux que nos voisins les Anglais ou les Allemands.
— T1 travaille tant et fait de si belles découvertes, paraît-il.
—Muis, aujourd’hui, impossible de grimper après cette coquine de glace. . On aurait dit un miroir.
—J'’ai eu beau mettre les crochets, ‘tirer M. de Gesdres par devant, ou le pousser par derrière, tout «à été inutile.
—Tl est adroit cependant d'habitude, dit Lise, et accoutumé aux ascensions.
—Oui, mais ses souliers, je crois, n'étaient pas assez ferrés. Bref, je lui ai proposé de monter seul et d'aller faire ses expériences à sa place.
Il à eu confiance en moi, m'a donné ses instruments, puis des instructions à n’en plus finir. Bref, je suis parti sans lui.
Et tu as réussi ?
— Au-delà de toute espérance !
Quand je suis descendu avec le papier où j'avais mis en écrit tout ce qui s'était passé, il m'a sauté au cou et m'a dit avec les larmes aux yeux :
—-Grâce à vous, mon brave Escaméla, la France va battre une fois de plus l’Angleterre !
Alors il m'a remis les cent francs que je t'ai donnés, et m’a retenu pour aller faire au printemps une grande ascension pour laquelle il m'a promis mille francs.
—C'est très beau, mille francs, dit Lise, d'autant plus que notre fermage touche à sa fin, et que maintenant ça ne sera plus comme jadis, si nous reprenons l'auberge, il faudra réserver tous les ans une grosse somme pour nous acquitter. Mais malgré cela, je ne veux pas que tu t’'exposes, et j'aime mieux piocher un peu plus pendant l'été, dépenser un veu moins pendant l'hiver, que de te voir Jamais en danger.
— N'aie pas peur. Je suis prudent et adroit et personne ne connaît les glaciers comme moi. Ensuite, je tiens trop à la vie pour jouer avec elle. Tu me l’as faite trop belle et trop heureuse, ma bonne, ma brave Lise, à moi surtout qui le mérituis si peu !
Elle ne répondit pas ; alors il la regarda plus attentivement et s'aperçut que dans ses beaux yeux sombres il y avait une grande, une profonde préoccupation.
—Qu'as-tn? lui demanda:t-il. Que s'est-il passé? Car il s’est passé quelque chose, je le vois à ta figure.
Quoique Lise, avec son caractère un peu concentré, n'éprouvât jamais le besoin de parler ae ses affaires à personne, elle narra à Jean-Marie ce qui était arrivé sans en omet-
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Jean-Marie la rassura.
—Ï} y a peut-être quelque chose, dit.il, mais avec de l'intelligence et de la volonté, nous serons les maîtres de ce quelque chose-là. Aujourd’hui ton sang-froid n’a rien laissé à désirer. Grâce aux précautions prises autrefois, si tu continues à ne pas faiblir, à ne pas te troubler, nous ne risquons rien.
— Oui, tu as peut être raison. Mais si cette comtesse d'aventure découvre quelque indice à Luchon ?
—Que veux-tu qu’elle découvre? Mon oncle, quand il est venu, il y a quinze ans, nous a demandés un peu partout, c'est vrai; mais à ce moment-là, il n'avait pas Monette avec lui. Il l'avait déposée chez un de nos cousins, berger dans la montagne, qui ne voyait personne et qui est mort depuis longtemps. Ce n’est que lorsqu'on lui a eu assuré que nous étions ici, qu’il est allé chercher l'enfant pour nous l’apporter.
Tu te souviens de la tempête de neige qu'il y a eu ce jour-là ?.... Il a voulu prendre par un raccourci dont il croyait se souvenir et il a erré toute la journée sans rencontrer personne. C’est même un miracle qu'il ne soit pas tombé dans quelque précipice. Tu vois, nous n'avons rien à craindre, Nous n'avons jamais eu de confident ni d'ami; Etchebarne pas davantage ; alors, qui veux-tu qui nous force à rendre Monette !
— Et si cette femme nous la fait voler ?
Escaméla réfléchit un instant.
—Monette n’est pas la première venue. C’est une fille remarquablement énergique et intelligente, de qui personne n'aura raison quand elle ne s'y prètera pas, crois-le bien.
Si jamais on lui tend un piège, elle le verra et n’y tombera pas. Si, par hasard, il en était autrement, n’aie pas peur, ele saura se sortir des griffes de n’importe qui et elle reviendra.
Et puis tu oublies quel garde du corps elle a dans son frère ?.... pas plus bête qu'elle et quelle énergie, quelle force !
C'est vrai, dit Lise, mais Antoniet est encore si jeune !
Et puis tu suis, j'ai peur.... peur!
Elle tordit ses bras.
— Ah ! je les aime tant, mes petits, s'écriatelle. S'il arrivait quelque chose à l’un d'eux, n'importe lequel, ce serait comme si on n'arrachait le cœur, dJ’en mourrais.
Tu n'as qu'à les surveiller de plus près, lui dit Jean-Marie, et à ne pas laisser Monette s'en aller hors d'ici, même avec Antoniet. Ce sera facile, Dans l'auberge, sous tes yeux mêmes, avec tous les honnêtes et braves garçons si dévoués qui nous entourent, nous ne risquons rien,
êt comme elle continuait à pleurer longuement, profondément, presque avec des sanglots, d'un de ses bras Jean-Marie entoura la taille de Lise, tandis que de l’autre il força la jeune femme à appuyer sur son épaule sa tête endolorie. Elle le laissa faire, heureuse de cette caresse,
—Eh bien, lui dit-il doucement, où est donc ce grand courage, et ce calme, et cette énergie que j'ai tant admirés ?
—Oh! dit-elle, c'est que je suis trop heureuse. ... Tu es si bon, Jean-Marie, nos enfants viennent si bien et nous donnent de si grandes satisfactions. ... Nous nous aimons tant les uns et les autres, que tout cela constitue un bonheur trop parfait ; et le bonheur n’est pas de ce monde ; tôt ou tard on le paie !....
Le bonheur dont nous jouissons actuellement, ma pauvre Lise, et qui est dû à ton courage, à ton grand cœur, tu las payé d'avance, car je V'ai rendue assez malheureuse pour cela.
Aujourd’hui il faut certainement veiller et lutter toujours, la vie n'est-elle pas un combat‘ perpétuel ?.... mais il faut aussi jouir de tout ce que tes fières vertus ont amené à notre foyer de tranquillité et de joie, sans te tourmenter comme tu parais
—J''essaierai, dit Lise.
Puis, au bout d’un instant, elle reprit :
— Est-ce que tu ne crois pas que nous ferions peut-être bien d'écrire à notre oncle Etchebarne ce qui s’est passé aujourd’hui {
—Hélas ! j'ai bien peur que mon pauvre oncle ne soit plus de ce monde. Voilà plus de dix ans qu’il n'a rien envoyé aux enfants.
Jean-Marie réfléchit et dit :
— Les derniers hivers ont été très rudes à Paris. Cette maudite influenza y a fait des ravages énormes surtout parmi les vieillards. Je crains bien que mon oncle n’ait été une de ses victimes.
—Tu étais son seul parent, n'est-ce pas ?
—Avec les enfants de mon frère, oui:
— Est-ce que si Etchebarne était mort un homme d’affaires ne vous en aurait pas prévenus les uns ou les autres ?
—Peut-être. Mon oncle était la prudence même et pour ne pas mettre un notaire qui a sans doute des relations avec les maîtres qu’il a servis toute sa vie sur nos traces, il aura donné des instructions pour que son héritage ne nous soit remis que dans longtemps, peut être lorsque Monette sera mariée,
—C’est possible, fit Lise pensive ; maïs il se peut aussi qu’il ne soit pas mort. Alors il serait prudent de lui raconter la visite que nous avons reçue, et de lui demander en même temps de nous conseiller.
—-Et s’il n’y est plus ? Si les personnes qu’il redoutait et qu'il nous a jadis décrites comme étant capables de tout, trouvent la lettre où il y aura ces détails-là, quelle imprudence !...
Quelle imprudence et quel danger ! Y penses-tu, Lise
—Oui, tu as raison. Cependant, ‘e persiste à croire que notre oncle doit être prévenu.
Si nous lui écrivions que nous avons quelque chose de très grave à lui dire, et que nous le prions soit de se rendre ici, soit de trouver un moyen quelconque de nous prévenir de l'endroit où nous pourrions lui parler ?
—Je ne vois pas d’inconvénient à cela, dit Jean-Marie, surtout si tu restes dans des termes très vagues, si tu ne signes pas et si le nom de Morette n’est pas prononcé.
—Je te montrerai la lettre, et je suivrai tes conseils, sois tranquille.
A cet instant, un aboïement joyeux se fit entendre et Lise se leva aussitôt :
— Voilà les enfants, dit-elle.
Et très empressée, elle courut ouvrir la porte. Ils arrivaient en effet appuyés l’un sur l’autre, tandis que Grillon, quoique vieux, bondissait de joie devant sa maison qu'il retrou vait, et peut-être aussi en perspective de la copieuse pâtée qui l’attendait. Il faisait enccre un peu jour, et rien n'était joli comme les silhouettes des deux jeunes gens se: détachant aussi gracieuses, aussi élégantes l’une que l’autre, sur le fond gris du paysage. Lui, avec sa culotte de velours noir, ses bottes de cuir fauve lui montant jusqu'aux genoux, sa large ceinture de laine rouge dessinant bien sa taille mince et cambrée, son large béret rendant plus sombres et plus noirs ses beaux yeux de velours, son teint plus mat et plus chaud, et son fin profil d’Arabe plus délicat.
Elle, petite et mièvre, mais si adorablement jolie avec ses yeux de la couleur du ciel, son teint toujours éblouissant et que faisait encore ressortir la délicate robe de flanelle blanche rayée de bleu, et son grand chapeau de paille d'Italie couvert de bluets, car Lise dans son amour maternel un peu fou, la mettait comme une petite duchesse. Monette: avait les joues encore plus roses qu’à l’ordinaire.
—Ne vous est-il rien arrivé, mes trésors demanda Lise.
— Pour sûr que si, maman ! Et une aventure !....s’écria Monette.
Un frisson passa sur la peau de Lise, et la fit trembler des pieds à la tête.
— Voyons l'aventure, dit Jean-Marie,
—Figure-toi, papa, qne nous étions bien tranquilles, bien sages tous les deux dans notre refuge, lorsque deux espèces de fous, dans tous les cas des gens sans aucune sorte d'éducation, sont arrivés comme s'ils étaient chez eux, et se sont mis à tout regarder et à nous poser des questions, oh! des questions !
—Quelle s questions? demanda Lise,
—Si j'étais la maîtresse de ce chalet...,
—Et comme la femme a tutoyé -Monette en faisant cette demande-là, dit Antoniet, tu: peux croire, maman, que notre chérie l’a joliment remise à sa place.
— Et puis comme le monsieur a dit que J'étais plus jolie qu’un amour, Antoniet s’est fâché et l’a mis à la porte.
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—Et Antoniet a joliment bien fait, déclara Jean-Marie.
—Oui, mais ça n'a pas fini là. Le monsieur s’est approché un peu trop près de Grillon, Celui-ci, qui grognait depuis que les étrangers étaient-là, lui a sauté aux jambes.
—Furieux, ce M. Craponne,—car il paraît qu'il s’appelle comme ça,— attrapé mon pauvre chien par le cou et il allait l'étrangler, lorsque Antoniet lui a sauté dessus, et lui a administré une de ces corrections dont il se souviendra, maman, je t'assure.
Ah! mon brave enfant !....s'écria Lise en embrassant son fils de toutes ses forces,
Tu vois bien, ma femme, dit Jean-Marie à son tour, que j'avais raison lorsque je te certifiais qu'Antoniet était de taille à défendre sa sœur.
—Oh ! pour ça, papa, oui, tu as raison Et tu peux croire que pour une belle raclée, c'est une belle raclée que je lui ai donnée à cet individu-là.
— Aussi, aftirma Monette, mais aussi, comme ils sont partis tous les deux dès qu'ils ent pu gagner la porte. Ils n’ont pas demandé leur reste ni posé d'autres questions, cette fois-ci.
— Alors ils ne vous ont demandé que ça, si ce chalet était à vous?
——Oui, rien que ça.
—Pourquoi n’êtes-vous pas rentrés plus tôt ?
Parce que nous voulions attendre qu'ils aient pu arriver à l'Hospice, et en repartir. Nous ne voulions pas les retrouver ici. Lise, après cet interrogatoire, se retrouva à la fois plus rassurée et plus inquiète, Rassurée, parce que l’étrangère n'avait rien dit qui pût éveiller l'attention de Monette et d’Antoniet ; inquiète, parce qu'évidemment c'était un jeu de physonomie qu'avait dû avoir la fillette au cours de la dispute qui avait frappé Mme de Mussidan. Mais elle sut cacher ses impressions et eile se contenta de dire aux enfants :
Tu as très bien agi, mon fils. Il faut toujours défendre ta sœur et la faire respecter de toutes tes forces. Quant à toi, Monette, tu deviens trop grande pour t'en aller ainsi toute seule au refuge, quand il y a tant d'étrangers dans la montagne. Si tu veux m'être agréable, et je n’en doute pas, tu resteras ici auprès de moi ; et cet hiver, pour te récompenser, je t'emmènerai à Toulouse. La fillette fit une petite moue,
Qu'était le séjour à Toulouse, et les toilettes et le cirque en perspective, à côté des douces heures qu’elle passait dans son joli atelier en compagnie d’Antoniet? Mais elle avait voué un trop grand amour à celle qu’elle croyait sa mère, pour jamais la contrarier en quoi que ce fût. Elle se jeta dans ses bras.
Tout ce que tu voudras, maman chérie, lui dit elle en couvrant les joues de Lise de baisers, tout, tu entends, je le ferai toujours. Lise la pressa sur son cœur.
Oh ! je n’en doute pas, va, mon cher amour, lui dit-elle. Mais aussi comme je taime !....
LA SACCARETTE
En descendant la pente raide qui. de l'Hospice, revient vers Luchon, Mme de Mussidan n’ouvrit pes la bouche. En vain Nénest s’extasiait-il sur les beautés du paysage... Ici, c'étaient des mousses battues des vents, roussies par le soleil, semblables à la toison fauve qu’eût laissée sur le roc quelque bête sauvage ; un peu plus loin des toutfes de rhododendrons aux bouquets roses ; puis les milles clochettes blanches de la bruyère au frèle et élégant feuillage, encore les jolies campanules bleues dont la moindre brise balance les tiges menues, et partout les sapins gigantesques, les hêtres énormes, les eaux écumeuses et bondissantes, dévalant dans les crevasses sanglantes des rochers, ou sur des lits de végétations éternellement vertes, éternellement fleuries. Alice ne voyait rien, n'entendait rien des exclamations admiratives de son frère. Très rouge, le fameux chapeau tyrolien s’en allant à l'aventure sur ses cheveux éhouriffés, les lèvres avancées et une ride au milieu du front, elle paraissait plongée dans de profondes et absorbantes méditations.
Est-ce que tu dors, Licette ? Lui demanda tout à coup Craponne.
—Il n'y a pas de danger, répondit-elle, bougonnante et furieuse.
— Alors pourquoi n’admires-tu pas le pays qne nous traversons ? Tiens, regarde ces arbres, là-bas, de l’autre côté, comme c’est beau. Et cette vallée au fond de laquelle court et bondit la Pique, peut-on rien voir d'aussi pittoresque ?....On dirait vraiment...
Vastu me laisser tranquille avec tes accès bucoliques ?.... Moi j'ai des choses plus graves qui me tourmeutent et m'empêchent de me livrer à ces imbécilités-là ! -Des choses graves !..., Lesquelles ?
Mais tu n'auras donc jamais rien dans la cervelle?.,..ÆEt il sera impossible de reudre sérieux ton esprit creux de vieux papillon ?.
--Au lieu de me dire des sottises, raconte-moi tout simplement tes angoisses... . Et si | ton frère peut te consoler, ma belle comtesse, il s’y emploiera de toutes ses forces, | Mes angoisses ?.... Estil donc besoin de te les narrer tout au long ?....Æ6 n'as-tu | pas compris que cette jeune fille, entrevue là-haut, a éveillé des craintes poignantes en
Mot, dit Alice en chargeant d’idiome, et en s'exprimant en italien afin que le ocher ne pût comprendre ce qu'elle disait à son frère.
Ton imagination ne fait-elle pas tous les frais de cette histoire-là ? répondit Ernest lans la méme langue qu'il parlait aussi bien que Mme de Mussican.
J'ai bien peur que non, je n'ai jamais cru à la mort de la petite Blanche, tu le suis...
{Eh bien ! en quoi sa vie ou sa mort peut elle autant te préoccuper ?
"Tu le demandes ?.... Est-ce que tu ignores qu’elle à à elle, bien à elle, quatre millions que lui avait légués son grantdpère?....Morte, elle laisse à son père la moitié de ces quatre millions, sans que rien puisse désormais les enlever à mon vieux Rodrigue...
Mais est-ce que Germaine, la mère n'a pas la jouissance de cette fortune-là sa vie durant ?....
Î Oui, mais Germaine n’est pas immortelle.. .. [1 faut l'espérer,
__ Elle nous donne assez de fil à retordre pour désirer en être débarrassés !.... Certes !....Or, le comte en possession de cette fortune lui revenant de sa fille, c'est noc. ui l'avons à notre tour....ÆEt c’est bien sur cela que je compte, que j'ai toujours comy..… pour nous donner un peu de bon temps !....Tandis que si Blanche était vivante, si elle revenait, il fandrait renoncer à tout avenir, àitoute espérance pour nos vieux jours. — Mais le meilleur moyen de faire éternellement croire à la mort de Blanche, c’est, il | me semble, de ne pas soulever tous ces lièvres, et de la laisser où elle est. chez les Esca-
mél ou ailleurs.
—Je t'ai vingt fois expliqué la situation, tu affectes de ne pas la comprendre, ou peutêtre réellement ton esprit léger et superficiel ne lu saisit il pas....
—Je trouve que tu l’exagères.
Ï —Comment, je l’exagère !....La petite Blanche a passé pour morte, c'est vrai....Le Heu comte l'a dit, Mathieu aussi, tout le monde l’a cru, excepté sa mère et moï....Et chose plus grave, l'extrait mortuaire. Et l'enfant n’existe nulle part,
Ernest, cette fois, tressaillit.
— Allons donc ! s'exelama-t-il.
—Oui, aftirma Alice, j'en suis sûre. je l'ai cherché partout ; je l'ai fait chercher par des hommes experts en la matière et d'intelligence remarquable. Il n’a été découvert nulle part.
— Et le comte, que dit-il de cela ?
fill — C'est la seule chose pour laquelle je suis complètement impuissante vis-à-vis de lui. li Là dessus ses lèvres sont chose impénétrablement closes, et il n’en est jamais sorti même (RE un mot. Alors suppose Germaine qui n’a pas cru à la mort de sa fille, qui n'a jamais
cessé de la chercher, qui parcourt presque constamment l’Europe entière avec l'espoir de
| ia découvrir, vienne un jour ici, qu’elle soit frappée comme moi de cette jeune fille ren- | contrée là-haut, qu’elle découvre qu’elle est sa fille et qu’elle se la fasse rendre ?....
—Oh ! si elle est reçue comme tu l'as été par la cabaratière, le danger ne me parait pas grand.
—Tu n'es et ne seras jamais qu'un serin,
—Merci !
—Mais c'est vrai !....Tu ne comprends donc pas que si cette Mme Escaméla est restée aussi agressive et aussi impénétrable qu’elle l’a été tout à l'heure, c’est qu’elle a peut-être flairé en nous des ennemis ; tandis qu'avec Germaine, devant ses larmes, ses prières, la séduction irrésistible qu’elle exerce sur tout le monde, car il n’y a pas à dire et entre nous nous pouvons en convenir, Germaine est admirablement belle, et quand elle le veut, c’est une charmeuse. .. . Eh bien, en présence de toutes ces choses, la cabaretière peut se laisser séduire et rendre l'enfant,
—Tout cela, ce sont des hypothèses. (Germaine no viendra peut-être jamais dans ce
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pays ci, tandis que si tu athrmes que cette petite fille n'estépas aux Escaméla, si tu ouvres cette piste là, la comtesse peut l'apprendre, et c'est alors seulement que se produira le danger tant redouté par toi.
Alice mit la main sur le bras de son frère :
__Non, dit-elle, «la n’est pas à craindre, parce que si l'enquête que je vais faire à Luchon aboutit, si je suis sûre, mais sûre, entends-tu, que cette enfant n'est pas à Mme Escaméla, qu’elle lui a été confiée jadis, eh bien ! n'aie pas peur... . C'est moi qui te le proinets, la mort de Blanche sera ce jour-là un fait certain, Craponne tressaillit. Malgré’ son habitude du mélodrame de foire, des mots terribles et des grands gestes qui accompagnaient ces mots, l'accent cruel et décidé d'Alice l’avait fait frissonner jusqu'aux entrailles
A ton aise, dit-il. Tout ce que tu décideras sera bien fait, mais je te supplie toutefois d'apporter la plus grande prudence à tout ce que tu vas entreprendre.
__.Je sais bien que tu es poltron comine le chien qui aboie à la lune‘? De l'argent, il t'en faut pour tes besoins qui sont sans nombre, Mais quand il s’agit de se le procurer cet argent, bonsoir, il ne reste plus de toi que la peur de te compromettre.
— Cependant. ...
—Laisse-moi tranquille. Qui veut la fin veut les moyens. Je ferai ce que je jugerai convenable et tu m'a :ompagneras partout où je devrai aller.
—C’est entendu. Cependant permets-moi une seule observation.
—Va.
Ce que tu médites n’est plus une amourette, une affaire de femme pour laquelle, malgré toutes les complications qui peuvent surgir, on est toujours très indulgent. (Cela me parait au contraire extrêmement grave : de nature,—étant dunné le caractère de Germaine, —à nous mener très loin. Je te conjure d'y bien réfléchir: et puis après, je ferai tout ce qu'il te plaira, étant envers et contre tout à ta disposition.
——Je le pense bien ainsi, répondit Mme de Mussidan, Et sans ajouter un mot de plus, sans permettre à Craponne de lui adresser une seule fois la parole, elle resta immobile, muette et sombre au fond de la voiture jusqu’à l'hôtel. Le lendemain matin, elle se
rocura in de ces petits livres dans lesquels sont mentionnés tous Îles habitants de
uchon ayant une profession quelconque, et même les propriétaires et les locataires des maisons, un par un. Elle le parcourut assez rapidement. Elle ne tarda pas à lire ceci : rue Hortense, Mme Saccaras, sagefemme, Cette Mme Saccaras évidemment était la Saccarette dont le vieux berger lui avait parlé dans la montagne. Dans l'hôtel où elle était descendue avec son frère, Alice avait remarqué un garçon qui était du pays, et dont les yeux fins, les réflexions avisées dénotaient une intelligence peu commune, Elle le fit venir.
__ Une de mes amies habitant Paris, lui ditelle, a eu jadis à se louer d’une sage-femme qu’on appelait la Saccarette. Elle m'a fait promettre d’aller la voir, et de lui porter un petit souvenir d'elle,
Pouvez-vous me dire si cette femme est encore vivante et où elle demeure ?
—- Pour sûr qu'elle vit, répondit le garçon, et qu’elle a une fameuse santé, encore. C'est Mme Saccaras.
—Celle qui demeure rue Hortense ?
— Elle à déménagé. Elle habite maintenant dans la rue qui longe le Casino, et qui aboutit à l'allée des Bains. Quand vous avez quitté celle-ci, vous tournez autour de la villa Coquette, et un peu plus loin, avant d'arriver à la rue Sylvie, du même côté, vous trouverez Mme Saccaras ; il y a sa plaque sur la porte.
I! ajouta:
— Si ie souvenir que Mme la comtesse lui porte est une petite pièce, ça fera bigrement plaisir à la Saccarette.
Pourquoi ? Est ce qu’elle est pauvre ?
At ! fichtre non ! Elle est très riche, au contraire. Mais elle est tellement avare, qu’elle ne mange pas pour ne pas boire.
Merci, dit Alice, c’est tout ce que je voulais savoir. Elle init son chapeau, prit son ombrelle et toute seule, saus aller chercher Ernest à la terrasse du café, où, sur les allées d'Etigny, il passait des journées entières quand il ne l’accompagnait pas, elle se dirigea vers le Casino, A cette heure matinale alors que la grande chaleur n'avait pas encore flétri les plantes, et que la poussière du jour n'avait pas étendu son voile insupportable
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sur toutes choses, le lieu était charmant, La toilette des allées venait d'être fuite ; pas un papier ne traînait nulle part ; les gazons fraîchement irrigués avaient ce volouté humide qui plait tant aux yeux: les fleurs droites sur leur tige embaumaient les feuilles des grands arbres elles mêmes qui venaient d’être arrosées reluisaient pleines de fraîcheur et de végétation. Mais Alice ne voyait point ces choses adorables et délicieuses : les beautés de ce jardin enchanté, qui ont impressionné tant d'artistes et fait rêver tant de poètes, la laissaient complètement indifférente. Elle contourna le kiosque de la musique, elle sortit par une des portes latérales, et, traversant cette jolie avenue fraîche et solitaire dans laquelle sur des cailloux blancs, l’eau court si jolie et si pure, elle se trouva bientôt devant la maison que lui avait indiquée le garçon d'hôtel. Une femme âgée vint lui ouvrir,
Elle était maigre, sèche, admirablement conservée, avec des yeux perçants, le nez crochu et le menton de galoche,
—Mme Saccaras ?.... demanda Alice.
—-C'est moi, madame.
— Peut. on vous parler ?
—Oui, entrez,
Elle Jui indiquait en même temps, une pièce au rez-de-chaussée à gauche, dans laquelle la sage-femme péuétra sur ses pas. Tout y était d'une propreté méticuleuse, mais d’une simplicité d’anachorête, Au ur, pas une gravure ni un ornement ; aux fenêtres pas de rideaux, quelques chaises de paille, des fauteuils semblables ; une table d’acajou et sur cette table un encrier, une plume et du papier, composaient tout l'aneublement de la salle,
—Jadis, commença Alice, il y a seize ans environ, vous avez accouché une de mes amies de Paris. La Saccarette écoutait attentivement, ses petits yeux scrutateurs et impénétrables fixés sur Mme de Mussidan. Elle ne broncha pas, ne fit aucun signe d'approbation ou de protestation. Elle était prudente... .Oh ! très prudente... Et ceux qui la connaissaient ajoutaient : rouée comme une vieille potence.
Les médecins de Luchon prétendaient qu’elle était capable de toutes sortes de besognes louches. Mais l’on sait que les médecins r’ont Jamais aimé les sages-femmes ; et ce qu’il y avait de sûr, c’est que la Saccarette, rialgré les mauvais bruits que l’on faisait courir sur son compte, n'avait Jamais eu de démêies avec Mme Thémis. Alice continua :
— Cette personne est devenue mère d’une petite fille. Quelque temps après son retour à Paris, cette fillette qu'elle avait ramenée avec elle a disparu. Quoique dés gens intéressés à la chose lui aient aftirmé que l'enfant était morte, elle ne l’a Jamais cru, et elle à passé sa vie à la chercher, Aujourd’hui, elle croit être sur sa trace.
—Dans ce pays-ci? demanda Mme Saccaras.
— Oui, dans ce pays-ci,
À ce moment-là, très ostensiblement, Alice tira un billet de 100 francs de son portefeuille,
— D'abord, continua.t-elle, parce que vous connaissez le pays mieux que personne, ensuite parce qu’elle se souvient de la façon dévouée et intelligénte dont vous l'avez soignée jadis, mon amie qui n’a pas pa venir, m'a recommandé de in’adresser à vous.
Ce billet de 100 francs, ajouta-t-elle, en lui montrant le papier à vignettes bleues, est destiné autant à vous donner un souvenir du passé qu'à vous rémunérer pour ce que vous ferez dans l'avenir. Si l’on est content de vous, il y en aura dix fois, cent fois autant, En touchant le chiffon soyeux, toute la personne de la vieille femme avait frémi, comme si une décharge électrique l’eùt effleurée. Elle le fit disparaître dans la poche de sa robe ; on eût juré qu’elle craignait que la comtesse, ravisée, ne le lui reprit. Peu à peu, aux paroles de Mme de Mussidan, ses yeux étranges, ses yeux de louve s'étaient allumés : à ces mots : dix fois, cent fois autant, ses narines sc dilatèrent, une pâleur livide couvrit ses traits, on eût pu croire qu’elle allait tomber en syncope. Pour le quart de cette somme, pour bien moins que cela même, Mine Saccaras eût mis le feu à la moitié de Luchon, et dame! l’autre moité aurait pu se garer !...
— Qu'attendez-vous de moi? demandatelle. Si je peux vous servir, je suis prête à le faire, et puis, vous savez, réussite où non, la mère Saccaras n’a jamais trahi personne, Pour cela, Alice était fixée. Capable de tout, la vieille l'était évidemment, mais elle devait avoir une grande qualité, elle savait certainement se taire.
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connu l'enfant qu'elle a tant cherchée dans la jeune fille qui na été élevée par Mme Escuméla. Un profond étonnement, un étonnement si fort qu'il eut raison de son impassibilité habituelle, apparut sur les traits flétris de la Naccurette,
— Les Escaméla de l'Hospice ? demanda t-elle ?
— Lux-mêmes.
— Votre amig s’est trompée. Monette est bien aux Escaméla, et je peux vous en par ler savamment, puisque c'est moi qui suis allée accoucher sa mère là-haut, dans un pauvre refuge ‘le la montagne où ellé ne roulait pas sur l'or, je vous assure, Et moi qui ai cependant ‘habitude de voir de pauvres gens, je ne me suis jamais trouvée en face d’une semblable .nisère?.. Alice dressa l'oreille. Privés de tout à cette époque, les Escaméla étaient aunc devenus riches par la suite... Est-ce que c’est possible, cela, qu’une position change ainsi pour des gens trano' ‘Îles qui n’ont pas d'industrie, et qui d'ordinaire ue voielit point leur situation s’amélivrer sans des complications qui ne se produisent pas aisément”... Et cette complication qui leur avait apporté l'aisance dans laquelle ils se trouvaient aujourd’hui, n'était-ce pas la clef de l'énigme que cherchait Mme de Mussidan ?
— Vous dites que les Escaméla ont été pauvre: à un moment de leur existence? demanda Alice,
—Sans pain ou à peu près.
— Et aujourd’hui ?
—On dit qu'ils ont plus de 200,000 francs.
Alice sursauta,
—Allons donc ! fit-elle.
La Saccarette crut que Mme de Mussidan doutait de ce qu’elle avançait,
— Eh ! oui, dit-elle, Lise Ferras est une maîtresse femme qui fait la cuisine elle-même et ne laisse pas se perdre une miette de pain. Elle à gagné ce qu’elle a voulu là-haut, et depuis quinze ans, elle a mis plus de dix mille francs par an de côté. Sans compter qu'elle à acheté jadis une petite ferme dans les environs de Saint-Gaudens, elle l'a eue pour rien. Elle l’a agrandi peu à peu, profitant des mauvaises affaires des autres, et aujourd’hui c'est la plus belle propriété de la contrée, toute en prairies, avec un troupeau de vaches et des chevaux qui lui donnent de fameux bénéfices, je vous assure.
— Très bien, dit Alice, mais pour s'installer à l'Hospice et payer les fermages, et commencer les affaires là haut, il a fallu de l’argent. Et vous venez de me dire qu'ils étaient misérables! Comment donc ont-ils pu faire! La vieille réfléchit. Jean-Marie Escaméla, dit-elle, avait un oncle qui est parti pour Paris, il y a bien longtemps de cela. Il paraitrait qu'il a fait fortune là-bas, et c’est lui qui les a installés à l'Hospice.
— Fortune à Paris? Ah! c'est possible ! Mais dans quel métier ?
—Je ne sais pas.
—Cherchez-bien voyons. Un peu de bonne volonté. La vieille parut réfléchir. Elle resta longtemps silencieuse. Il me se semble, dit elle entin, qu’il est parti pour entrer au service d’un monsieur très riche dont il avait été le guide ou le baigneur, ou le garçon d'Hôtel à Luchon, je n’en sais trop rien. Décidément les confidences de la vieille devenaient de plus en plus intéressantes.
— Comment s'appelait cet oncle? demanda Mme de Mussidan.
—Je ne le sais pas. Mais je pourrai vous le dire.
—Commnent cela ?
—J’ai une nièce qui a une mémoire extraordinaire, et qui se souvient de tout ce qui s’est passé à Luchon depuis plus de quarante ans.
— Est-ce qu’elle habite ici ?
— Oui, c’est elle qui donne l'eau à la buvette “du Pré !”
—Si je reviens ce soir, l’aurez-vous vue ? è
— À coup sûr.
—Bien, alors reprenons notre histoire, la principale. D’après vous, ce serait cet oncle de Paris qui aurait installé les Escaméla à l’Hospice et les aurait tirés de leur misère ?
— On l’a dit.
Mais en repensant à ces choses — il y a si longtemps que je n'y avais pas songé —les détails me reviennent en foule. Si vous y tenez, je peux vous raconter tout ce que je sais.
—$i j'y tiens ! s’exclama Alice.
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16 FLÉEER DES NEIGES
La Saccurette continua :
—Je vous ai dit tout à l'heure que j'avais moi-même accouché Lise Ferras, là haut, dans un refuge dont le plus pauvre berger n'eût pas voulu. Ils avaient été riches, Jean- Marie et elle ; mais Escaméla était joueur, ct il avait tout laissé, jusqu’à son dernier sou, sur ln table du baccura, La saison des neiges n'avait pas encore commencé, mais cependant le froid se faisait déjà sentir dans la montagne lorsque Monette fut sur le point de venir au monde, Jean-Marie devant moi insista souvent pour que Lise descendit à Luchon, et il lui disait :
—Je trouverai bien un parent ou un ani qui te donnera l'hospitalité, et chez lequel tu seras moins mal qu'ici. Mais elle s’y était constamment, absolument refusée,
— Pourquoi ?
—Parce qu'elle était très fière et qu’elle ne voulait pas que ceux qui l'avaient connue riche vissent son abaissement. Elle s'était donc décidée à passer l'hiver là-haut dans les neiges, sans voir personne, uniquement occupée de son enfant, lorsque la petite fille attrapa une fluxion de poitrine.
—Ah! s'écria Alice, je savais bien, moi.
— Quoi? demanda la vieille, étonnée de l'interruption.
—Mais que la fille de Mme Escaméla était morte, et que celle qui est à l’'Hospice actuellement et qu’elle fait passer pour la sienne, est quelque enfant qn'on lui aura portée avec une fortune pour s'en charger.
La Saccarette hocha la tête. Je n'ai jamais eutendu parler de cela, dit-elle. Et si c'était arrivé, certainement on l’eût dit. Car dans un si petit puys que le nôtre, surtout pendant l'hiver où il n’y a presque personne, tout se sait et se raconte.
— Alors, d'après vous, la fille des Escaméla a guéri de sa fluxion de poitrine ?
Parfaitement, Jean-Marie était descendu pour chercher un médecin. Comme il y avait beaucoup de neige, personne n’a voulu le suivre. Mais en revanche il a rencontré son oncle à qui il avait probablement appris sa misère, et la naissance de la petite, et qui venait pour le secourir. En effet, l'oncle est remonté avec Jean-Marie ; le lendemain matin ils ont mis la jeune fenime, le bébé et toutes leurs petites affaires sur un traineau, et ils sont venus installer toute la famille dans une maison de l'allée des Soupirs, où j'ai vu ma cliente plusieurs fois pendant l'hiver.
— Et l’enfant était bien celle que vous aviez déjà vue.
—-Tl m'a semblé. Je n'ai jamais connu de différences.
Aiice u’insista pas.
Mais instantanément elle se dit que tant de changements surviennent dans les premiers mois de la naissance d’un enfant, qu’une substitution pouvait bien avoir eu lieu chez les Escaméla sans que la Naccarette s’en fût aperçue le moins du monde,
—Alors la petite fille a guéri dans cette maison de l'allée des Soupirs ? demanda-t-elle,
—Oui, complètement guéri.
—Quel est le médecin qui l’a soignée ?
—Aucun Lise m'a souvent raconté qu'un premier refus lui avait sufli et que seule, elle avait couvert sa fille de vésicatoires. (Ca et le luit de la mère, qui était une nourrice comme je n’en ai jamais vu, ont suffi.
—Et ils sont restés longtemps sur cette allée des Soupirs ?
—Jusqu’au printemps.
A cette époque, l'oncle est revenu. Il a loué l'Hospice pour eux et les a installés làhaut, avec des chevaux, des vaches, le matériel et les avances.
—Peste, dit Alice, ca a dû lui erûter gros, tout cela? Il fallait en effet qu’il eût gagné beaucoup d'argent à Paris pour en dépenser autant que ça ici. La vieille ne répondit pas.
—Voyez-vous, dit Alice, il y a certainement là quelque chose de plus ou de moins !... Que dans le pays on n'ait pas cherché à le savoir, ça ne m'étonne pas. Mais mon amie a vu la petite Monette, je l’ai vue aussi et l’une comme l’autre nous lui avons trouvé une telle ressemblance avec une personne de sa famille que cela nous à fait penser qu’elle pourrait bien être l'enfant que nous cherchons.
Non, non, dit la Saccarette, vos yeux vous ont abusées ou bien si cette ressemblance existe, c’est une chose bizarre comme on en voit quelquefois ; mais la Monette est bien aux Escaméla et pas à d’autres.
— Enfin, supposez cependant que la fille de Jean-Marie soit morte lorsqu'elle était si
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