‹ Fleur des neiges [microforme] (volume 3)Chapitre 21 sur 35 · AIT LA MARQUISE ABELULE · texte numérisé non relu

AIT LA MARQUISE ABELULE

Mine de Gesdres, née Abeille Gérard, était la fille de ce savant fameux auquel la science doit les premières grandes découvertes expérimentales sur l'organisme humain. Mais. à cette époque, les ‘savants ne faisaient pas fortune ; la pensée de s’enrichir ne se mélait pas à la préoccupation de leurs études ; ils restaient dans un ordre d'idées plus uoiie, plus élevé : aussi, le plus souvent, leur situation pécuniaire diminuait-elle peu a peu, en raison de l'importance de leurs découvertes et de leurs travaux. Romain Gérard, tils d'un intendant du marquis de Gesdres, était venus s'installer à Paris, cédant à une vocation irrésistible. Tandis que son cours du Collège de Trance faisait une sorte de révolution par les principes nouveaux qui étaient les siens, pendant que ses théories bouleversaient le monde savant, que son nom arrivait à un éclat de gloire extraordinaire, méize de son vivant, son intérieur, entre sa femme et sa fille, restait modeste, humble come celui d'un obscur et misérable employé. La femme succombait à la peine en essayant de faire vivre le pauvre grand homme, en disputant aux coûteuses et journalières expériences le pain de la maison, épuisée par les luttes et les angoisses de toutes sortes. A cette époque, le fils du marquis de Gesdres, Pascal, l'unique héritier d’une fabuleuse fortune, était à Paris, où il achevait ses études au lycée Louis-le-Grand. Romain Gérard était son correspondant, et le faisait sortir chez lui. Dans cet intérieur toujours gêné, uais de courant si haut, si élevé ; en contact avec cet homme que les plus vastes pensées préoccupaient sans cesse, ce qui devait se produire arriva :

Paxcal, doué également d’une vaste intelligence, s'éprit des théories de Romain Gérard ; comme lui, la chhnie, la physiologie, la biologie devinrent ses passions, pour lesquelles le sommeil lui-même s'enfuit de ses nuits. Faire des découvertes comme celui qu’il appelait son maitre, arriver aux causes inconnues jusqu'ici, où gisent la vie, la sécurité, le développement humains.... quelles ambitions faites pour tenter une nature aussi généreuse que celle de Pascal de Gesdres. Mais avec les aperçus aussi particuliers que profondément absolus qu'avait le vieux marquis, il est prohuble que jamais Pascal n’eût pu les satisfaire, ses ambitions, si tout à coup il ne se fût trouvé en possession de sa liberté et de sa fortune par la mort subite de son père.

T1 venait d’avoir vingt-deux ans.

Les derniers devoirs rendus au marquis, en Gascogne, et ses affaires à peu près réglées, il revint à Paris, où dans l’étroit logis de son maître, il passait de si courtes, de si passionnantes journées, derrières ces bocaux et ces alambhics.

Aussi distrait que Romain Gérard lui-même, il ne voyait ni la gêne étroite de l’intérieur, ni les luttes de la pauvre Mme Gérard, que l’idée poignante de ces quatre mots ‘ joindre les deux bouts” terrassait chaque jour un peu plus profondément. Pas davantage, il ne remarquait la douceur extrème d’Abeille, qui, de toute son intelligence, aussi bien trempée que celle de son père, aidait sa mère dans sa rude tâche qu’elle accomplissait si rigidement.

Un jour Mme Gérard mourut à la peine.

La façon dont Abeille soigna sa mère, sans un mot ni une plainte, frappa Pascal.

Pour la première fois il s’avisa de la regarder.

Sans être absolument belle, Abeille avait une distinction et une grâce extrêmes. Sous le front largeinentedéveloppé de son père, brillaient de splendides yeux bruns qui étaient si grands et si beaux qu'ils semblaient lui manger tout son inièvre et pâle visage. Les vingt-trois ans de Pascal ne pouvaient rester indifférents au charme et à l'intelligence de Mie Gérard. Un matin, en arrivant plus tôt qu'à l'ordinaire, il la trouva faisant seule une expérience à la place de Romain, retenu ce jour-là au Collège de France, TI] examina (U attentivement la fagon dont elle procéduit, et resta stupéfait. je Mais elle comprenait ce qu'elle faisait, ... \

Frès bien même !....

Etait-il possible qu’un cei veau de la femme, ces êtres jugés par lui jusque-là si inférieu.+, si enfautins, fût capable d’un semblable résuitut !. ...

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Cette découverte décida du sort d’Abeille.

Pascal la demanda le jour même en mariage à son père.

Le savant n’avait aucune idée des différences sociaies

La fortune ne le préoccupait pas davantage.

S'il avait entendu dire autrefois par le vieil intendant que la famille de Gesdres était dans une situation des plus brillantes, il y avait longtemps qu’il l'avait oublié.

Pascal avait les mêmes idées que lui ; les mêmes études, la même science lui tenaient également au cœur et le passionnaient ; il était déjà son disciple, il serait son fils ; la différence n’était pas grande,

Et puis Pascal ajouta :

— Nous sortirons d'ici, où l’espace est insuftisant pour faire nos expériences ; j'ai déjà fait emménager dans mon hôtel un laboratoire, une série de laboratoires même, où rien ne nous manquera, ni le gaz pour avoir la chaleur intense, ni l'électricité, ni l’eau, ni aucun des perfectionnements modernes que vous pourrez désirer.

Et puis l'été, si vous le voulez, nous irons faire des voyages exprès pour nous procurer le complément de ce que nous ne pourrons pas obtenir ici.

Romain Gérard, qui était toujours à cent pieds de terre, révant sans cesse des amélio rations nouvelles, ne pouvait manquer d’être séduit par les propositions du jeune homme.

— Mais certainement, ditil, je ne demande pas mieux. Et à nous deux, nous ferons des choses superbes.

— Alors, vous consentez ?......

—-La belle demande. Mais il y a cependant une certaine petite conuition à remplir pour mener cette affaire-là à bien, ajouta le savant avec un mystérieux sourire, il faudrait autre chose que mon consentement,

— Quoi donc, demanda Pascal un peu étonné ?

— Mais celui d’Abeille, il me semble.

—Tiens ! c'est vrai !.... si vous lui en parliez !. .

—Jè veux bien. Mais je pense qu'il vaut mieux que tu le fasses toi-même,

— Vous croyez ?

Oui. D'autant plus qu’Abeille ne me semble pas tout à fait indifférente vis-à-vis de toi.

— Ah ! à quoi vous en êtes-vous aperçu? Est:il indiscret de vous le demander?

— Non, puisque tu viens de n'e dire que tu la voulais pour femme. Sans cela il est bien sûr que ce que je vais te confier ne fût jamais sorti de mes lèvres.

— Alors soyez bon tout à fait et dites-moi ce que vous avez remarqué.

—— Tu sais que c’est Abeille.qui arrange le laboratoire tous les jours ?....

—-(ui, eh bien ?

rien ne chôme de ton côté, ni l’eau, ni le

plaisent et s'attirent.

ün te voyant tous les jours, ma fille s'est habituée à toi, et je crois bien qu'aujourd'hui tu occupes la plus grande place dans son cœur. - ;

Tout cela était dit simplement, sans arrière-pensée, avec la philosophie un peu hautaine de ceux qui ayant l'habitude de chercher les causes partout ne voient toujours autour d'eux que le résultat fatal et mathématique d'un problème quelconque.

Romain Gérard continua :

— A tout considérer, il vaut peut-être mieux que tu prennes Abeille pour femme qu’une autre.

Elle est habituée à mes manies de chercheur, et elle ne tiendra pas beaucoup de place dans ta vie, elle ne t’ennuiera pas avec les exigences des autres femmes qui veulent constamment se faire promener ou conduire dans le monde ; et même si tu veux qu’elle t'aide dans tes expériences, elle en est plus capable que tu le crois.

Là-dessus Pascal était fixé.

Le cœur du jeune homme battait un peu plus vite et un peu plus fort qu'à l'ordinaire lorsque, tout seul avec Abeille, il dut lui renouveler la demande qu'il avait faite à son père, D)

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Cependant elle lui facilita singulièrement la tâche.

Depuis si longtemps, en eftet, qu’elle le voyait chaque jour, qu’elle ne voyait même que lui, peu à peu, il était entré en elle, son cœur s'était rempli de lui ; et un amour très noble, très élevé, mais très grand aussi, pour ce beau garçon pensif et distrait qui avait pour son père 11 même adoration qu’elle, était né en son âme, Puis cet amour grandit au point de l’absorber tout entière,

Comme il ressemblait peu aux autres jeunes gens de son âge, lui qui ne pensait qu’à l'étude et aux découvertes scientifiques !....

Et jour par jour, Presque heure par heure, la tête d’Abeille se monta,

Alors elle voulut apprendre, elle aussi, afin d'arriver à la hauteur de celui qu’elle aimait, d’être capable de discuter avec lui, de Partager ses travaux, d’avoir une conversation qui lui plût et le retint aupres d'elle,

Si la facilité ou le hasard des choses avait fait que Pascal n’eût pas songé à la vouloir pour femme, elle fût restée toute sa vie avec le même amour au Cœur sans l'oublier, ni penser à un autre,

Au contraire, il l’aimait. ... il avait pensé à lui donner son nom!.... Il lui demandait d'être la compagne de son existence... l’amie de tous les jours...

Abeille pensa suffoquer de joie ; pendant quelques secondes elle demeura sans voix, à peu près privée de sentiments,

—Mon Dieu, que vous êtes bon … Pascal, que vous êtes bon !.... finit-elle par dire, plus blanche qu’une cire :

— Vous consentez donc à vous embarrasser d’un ours tel que moi ?

—Si je consens !...

—Et vous n’en aurez pas de regrets ?

— Que dites-vous? Est-ce que ce n’est pas le rêve de toute ma jeunesse enfin réalisé !.. Etre aimée de vous ?..., Ne plus vous quitter !.... C’est ma mère, bien sûr, qui là-haut a prié Dieu pour moi !...

Elle s'arrêta, très rouge ; pensant tout à coup qu’elle laissait ainsi s'échapper le secret, jusque-là si soigneusement enfermé au plus profond d’ellemême, ainsi que dans les coffrets d’or, on enfouit les diamants les plus beaux, ou les parfums les plus subtils.

Et devant cette rougeur exquise, devant ces beaux yeux tremblants arrêtés sur lui avec un trouble si adorablement confus, Pascal, pour la première fois de sa vie, sentit qu'au-dessus de la science, jusque-la son unique et souveraine maîtresse, il y à quelque chose de plus irrésistiblement impérieux et vainqueur : L'amonr, ce maître incontesté du monde.... L'amour, grâce auquel se fonde la famille et se perpétue la race humaine.

Jamais mariage ne fut plus heureux.

Abeille, avec la lucidité Pratique qu’elle tenait de sa mère, prit en mains la fortune de son mari,

Tandis que celui-ci, ainsi que l’avait toujours fait Romain Gérard ne pensait qu'a ses travaux scientifiques, elle, patiemment, sûrement, sans se lasser Jamais, administrait les terres, les améliorait, plaçait l’excédent des revenus, créait autour des deux savai. 3 une atmosphère de bien-être, d'existence heureuse et comfortable qui n'était pas sans prix.

Romain Gérard mourut au comble des honneurs et de la félicité.

Pascal de Gesdres, alors, au lieu de prendre pour lui les découvertes de son beau-père, les publia toutes en son nom, faisant ressortir ce qu'avait eu de glorieux et d'illustre la vie de ce savant dont les efforts de géant avaient été couronnés de succès si grands.

Et il lui donna méme, dans toutes les biographies qu'il publia de lui, une partie de ses découvertes propres, s’eflaçant devant la figure de Romain Gérard déjà entré dans l’immortalité, ne faisant, en présence de l’illustre mort, compter ni ses études, ni ses tr iUX, ni leurs résultats énormes,

CCE

Devant tant de délicatesse, l'amour de la marquise de Cesdres augmenta en ore, si c'est possible,

Et l'unique fille qu’elle avait eue de Pascal, Marguerite, fut élevée à considérer comme un dieu cet homme de carnctore si noble et si grand : ce savant qui avait sacrifié son amour-propre de travailleur à loire d’un autre ; ce fils de ses œuvres, ce piocheur inlatiguuble qui s'était effacé devant son maître ; enfin ce mari parfait, auquel Abeille devait tout, la mort heureuse de Romain, la fortune, un grand nom, une situation audessus de tous ses rêves,

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Malgré ses distractions de savant, et le peu de prix qu'it attachait toutes les choses extérieures de la vie, il était profondément reconn des soins dont elle l’entourait.

Non seulement elle partageait ses travaux, mais elle lisait const revues scientifiques du monde entier afin de le tenir dans les autres contrées.

Et comme il ne connaissait aucune langue étrangère, elle ] découvrir dans les chroniques mêmes des autr le lui traduire à mesure.

Puis, il avait compris de luimême que l’homme, malgré toute sa quelle qu’elle soit, ne peut vivre seul.

Qu'il y a là des dangers de natures différentes,

Alors, il fallut voir, lorsqu'il lui exprima le désir d’avoir quelques relations autour de lui, avec quel soin elle les lui choisit, et quelles réceptions simples, magnifiques, cordiales, superbes, elle Organisa dans le vieil hôtel de Gesdres dont elle

avait fait un palais, U'est cette femme, exquise de cœur et de sentiments, attachée à son Pascal, comme le

lierre l’est au chène, qu'il s'agissait pour Antoniet d’aller prévenir à Toulouse,

11 est neuf henres du matir. Sur la grande place des Carmes, à Toulouse, les petites voitures circulent chargées de ces violettes splendides dont on sent les parfums embaués à plusieurs kilomètres de la ville de Clémence Isaure. Les petites bourgeoises, les ouvrières allant à leur ouvrage, les bonnes revenant de leurs commissions où promenant les enfants, toutes payent le sou demandé et fleurissent leur corsage de mièvres bouquets au parfum divin, Une femme grande, mince, d'une distinction souveraine s'approche et fait comme les autres. C'est Abeille qui a Passé, en effet, une nuït de mortelles inquiétudes, et est allée à l’'admirable église de la Daibade prier Dieu Pour son mari et sa fflle, qui ne sont pas rentrés la veille au soir ainsi que Pascal l'avait formellement promis,

Pendant qu’elle prie à genoux devant ln Vierge superbe qui domine les roches grises de la vieille chapelle, une pensée lui est venue, elle croit que c’est Dieu qui la lui envoie et cette pensée l’apaise :

Pascal sera rentré tard de son ascension et il n’aura prendre le dernier train, ainsi qu’il l'avait projeté, mais il sera de retour à une heure, Abeille n’en doute pas, Et comme M. de Gesdres à une grande passion pour les violet. tes, elle en achète des botjuets énormes afin d’en fleurir la chambre qu’il occupe à l'ho. tel Tivollier où ils sont descendus. Elle va retourner chez elle lorsqu'un grand Jeune homme, élégant et Sympathique au possible, dans son complet de laine grise et son pardessus de drap noir, l’accoste et, se découvrant devant elle, lui dit :

—— Est-ce à madame la marquise de Gesdres qne j'ai l'honneur de parler ? Abeille lève les yeux un peu étonnée, mais ment ressentie, elle répond :

au bienêtre et à amment toutes les au courant des découvertes faites

es avait toutes apprises, pour €S pays, ce qui pouvait intéresser Pascal, et

valeur personnelle,

pu descendre à Luchon pour

avec une très grande Sympathie subite.

Antoniet en effet, en sortant de la gare, à entendu un porteur de ] — Un drame dans les Pyrénées, terrible accident au Pic de la Sauvegarde !

1] s’est précipité à l'hôtel que Marguerite lui avait désigné, il demande où est Mme de Gesdres, on lui répond :

a Dépéche crier :

t pas, il vole, plein d’une seule idée !

—Ah ! pourvu, Pourvu que ces maudits cris qu'il à entendus ne frappent pas égale. ment ses oreilles !...,Mais une grande chance le sert, il Ja rencontre sur la place des Carmes, il la reconnait vite ; et à sa tranquillité, il comprend qu’elle ne sait rien, qu’elle n'a rien entendu, Il essaie de prendre son visage le plus calme et lui dit :

—Je désirerais vous entretenir un moment, madame,

Voulez-vous que nous rentrions à l'hôtel ?

Il connait bien Toulouse, car il ÿ à vécu une partie de l'hiver précédent. Alors, il Ja lat passer par les rues les plus étroites, les plus désertes afin de ne Pas rencontrer le Porteurs de journaux.

Malheureusement au moment où on allait atteindre le seuil de l'hôtel, en débouchant

; dans la rue Alsace-Lorraine, un gamin arrive, un paquet de Dépèce sous le bras, il

brandit une dans sa petite main, et crie plus fort que les autres :

en

aissant à la marquise

cs mininree ve Ke Rue 7 PIN

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