‹ Fleur des neiges [microforme] (volume 3)Chapitre 24 sur 35 · FA · texte numérisé non relu

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Mais un soir, quel ne fut pas l’étonnement de la marquise quand elle entendit Mme Escaméla dire aux deux f'!ettes :

—Mes enfants, il faut reprendre l’une et l’autre les vêtements que vous aviez il y a un mois.

Et comme Marguerite étonnée croyait que l'esprit de Lise se uérangeait un peu, la veuve ajouta :

—Tout à l'heure, ma chère petite, ton père à regardé ta robe noir et celle de Monette. Ce grand deuil l’a frappé, je l'ai vu. Il est devenu très rouge d’abord, puis tout à coup fort pâle, Depuis, il est très préoccupé, il ne faut pas le laisser sur cette impression-là. Le docteur Terras recommande expressément de lui éviter toute émotion, et tu comprends ce qu’il ressentirait s'il savait...

Lise ne put pas continuer, les larmes l’étouffaient, Ses préoccupations infinies que lui avait données l’état de M. de Gesdres avaient été bonnes pour elles, car elles l'avaient secouée, et l'avaient forcée à ne pas constamment penser à sa douleur, Mais chaque fois —et c'était souvent, —que revenait sur ses lèvres le nom de J ean-Marie, Lise était sur le point de succomber à son désespoir,

Elle s'était appuyée à un meuble, et une main sur ses yeux, elle pleurait, incapable de se contenir. Elle sentit un bras autour de sa taille, un autre lui prendre le cou, et des lèvres se poser sur son visage,

— 9 ma sœur Lise, dit en même temps la voix émue d’Abeille, comme vous êtes bonne et comme vous pensez à tout !.... O merci!.... de toute mon âme, merci!....

Le soir, tard, alors que la marquise se reposait quelques instants, et que Lise la remplaçait au chevet du malade, celui-ci tout-à-coup se redressa.

Il apperçut sa garde et l’examina un instant, car il ne la reconnaissait pas. Mais tout à coup sa mémoire parut revenir.

— Ah ! c’est vous, madame Escaméla, dit il !

Marguerite, endormie sur une chaise longue, était déjà debout, ayant entendu la voix de son père.

Elle arriva auprès du lit, comme Lise répondait :

— Oui, monsieur le marquis, c’est moi. Mais ce n’est pas le moment de causer maintenant, il faut dormir...

—Je suis.... cependant je ne vous obéirai que si vous répondez à une question que je vals vous poser.

— Laquelle ?

— Je suis bien allé faire des expériences au pic de la Sauvegarde avec Jean-Marie, n'est-ce pas ?

Mme Escaméla, qui était à cent lieues de cette demande, prise de court, balbutia :

— Certainement,

au,

Il resta quelques secondes droit, le coude appuyé sur ses oreillers, les sourcils froncés, les veines de son immense front gonflées comme si elles allaient éclater ; puis subitement :

—Où est Escaméla ? dit-il.

Lise crut que son cœur se brisait.

Marguerite terrifiée n’osäit pas respirer.

Mais la veuve fit un surhumain effort, elle se raidit, et d’une voix très lente, elle répondit :

— Îl est en voyage.

Le marquis se retourna dans son lit,

Au bout de quelques secondes, Mlle de Gesdres entendit des sanglots profonds, des sanglots éperdus, et ces mots entrecoupés sortant des le\es de Pascal, appuyé la tête au nur :

—Mon Dieu.... Mon Dieu.... Quel horrible malheur !....

— Père, je t'en prie s'écria Marguerite, calme-toi.... calmetoi. Il n’est pas arrivé de malheur, Dans ta fièvre tu as rêvé...

Abeille, ayant entendu du bruit par la porte restée onverte, accourut et d’un coup d’œil vit la scène ; Lise, terrifiée, pleurant abîmée dans un fauteuil, Marguerite impuissante à consoler son père désespéré,

—Ah ! pensa-t-elle en se précipitant vers le lit, il se souvient !...….

Il la reconnut, et lui tendant les bras ;

— Est-ce vrai que je suis cause de la mort d’un homme, s'écria-t-il, de la mort d’un pére de famille... d’un être aussi honnête et aussi bon qu’Escaméla?.... 0 Abeille, ma femme chérie, toi qui n'as jamais menti, réponds-moi, je t'en conjure !....

—Mon pauvre Pascal, fit-elle en le pressant contre sa poitrine. ce n’est pas ta faute... D'ailleurs, situ as commis quelque imprudence tu en as été bien puni, car tu as été aux portes mêmes de la mort.... Quand tu seras plus fort, nous te dirons tout ce qui est arrivé.

—Tout de suite.

—Non tu es trop faible.

Puis, immédiatement, pour éviter toute insistance, et sachant que c'était encore le meilleur moyen de le faire obéir :

—Moi aussi, dit-elle, il faut me ménager un peu. J'ai passé par de telles angoisses en te voyant si malade, que je ne suis pas d'aplomb, Te faire le récit de ce qui est arrivé en ces derniers jours, ou seulement l'entendre. ... non, je n’en serais pas capable !

I] la sentit, en effet, qui tremblait à ces souvenirs ainsi qu'une feuille sous le vent, et comme il l’aimait par dessus tout, cette faiblesse lui causa tout à coup une pitié infinie,

— C'est inutile, dit-il.... Je me souviens !....

Les larmes de Pascal recommencèrent à couler. Un tact infini, un tact souverain affirmait en même temps à Abeille que cette douleur n’était pas mauvaise au malade, et qu’en le laissant pleurer, tout le danger d’une situation cachée et entrevue s’en allait avec ses larmes,

T] tendit la main à Lise :

— Ah ! pauvre femme! dit-il, pauvre femme !.... comme vous devez m'en vouloir !...

Elle hocha tristement la tête.

— C'était écrit, fit-elle. D'ailleurs nous sommes tous entre les mains de Dieu, et Jean- Marie est mort en faisant san devoir.

Il fallut plusieurs jours à M. de Gesdres pour se remettre de cette dernière secousse. Enfin, après bien des alternatives de fièvres et d’abattement, de désespoir et d’un peu ‘plus de calme, ses forces revinrent un peu et le docteur Terras le trouva en état d’être descendu à Luchon ; de là, après quelques jours de repos, il pourrait aller s'installer à Toulouse, où le médecin lui conseillait de passer plusieurs mois, dans un calme absolu, loin de tout travail, de toute angoisse. Mais avant de quitter l’Hospice le marquis, d’accord avec sa femme, entendait s'occuper de la position de Lise.

__Je me considère non-seulement comme le tuteur de vos enfants, lui dit-il, mais aussi comme leur père. Alors, tout ce qui vous concerne me regarde. Que comptez-vous faire ?

Elle comprenait que dans le cœur du mari et de la femme, il y avait pour elle et les siens, une grande, une profonde affection. Aussi quoiqu'un peu cachée d'ordinaire pour tout ce qui touchait à l'intimité de son foyer et de ses affaires, elle n’hésita pas une seconde à raconter ses plus secrètes pensées.

—Nous voulions, Jean-Marie et moi, dit-elle aussitôt, continuer l'exploitatien de l’auberge dont le bail va être fini. :

—— Est-ce par adjudicution qu’il doit être renouvelé ? demanda Abeille,

—Oui, le ler juin. Mais mes idées ont changé. Demeurer ici sans mon fidèle compagnon, je ne le pourrais pas. Je sais bien qu'Antoniet est capable de le remplacer soit avec les guides, soit pour m'aider dans la direction matérielle de la maison ; je sais aussi que mon fils n’hésiterait pas une seconde si je le lui demandais: Mais il se sacrifierait, et je ne le veux pas.

—I] se sacrifierait ? répéta M. de Gesdres. Comment l’entendez-vous ?

Antoniet a l’âme et la nature d’un artiste. Longtemps nous avons lutté contre sa vocation, Jean-Marie surtout qui avait sur tous ceux qui vivent de l’art ou des travaux intellectuels les idées arriérées des gens de province.

& Laisser Antoniet devenir un bohème, disait-il, un meurt-de-faim, jamais.”

—Est-ce qu’il avait changé d'idées en ces derniers temps ?

— Qui, et les événements nous avaient presque forcé la main. Cédant aux instances continuelles de Monette, l'hiver dernier à Toulouse j'ai laissé Antoniet prendre des lecons de dessin et de peinture. Il a stupéfié tous ses professeurs. Ft Jean-Marie a bien dû se rendre lui-même à l'évidence.

Cependant, il luttait encore et me disait :

Nous allons continuer l'auberge. Si Antoniet réussit dans sa peinture, nous trouve”

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rons bien toujours à céder le bail, même avantageusement ; s’il ne réussit pas, il aura ici une autre carrière toute faite. Cette combinaison permettait à notre fils de suivre sa vocation, Mais aujourd'hui los tracas de la maison, la peine matérielle à prendre pour la diriger l'en empêcheraient, et comme je ne veux pas rendre Antoniet malheureux, j'aime mieux quitter d'ici.

—Mais pour vivre ailleurs, demanda M. de Gesdres, comment ferez-vous? Aurez-vous des ressources suflisantes ?

— Oui, dit-elle, J'ai plus de deux cent mille francs placés en bonnes et solides valeurs, plus les chevaux, le matériel, les bêtes de l'Hospice qui doivent valoir au bas mot une vingtaine de mille francs. Enfin nous possédons également une ferme auprès de Saint- Gaudens, composée presque exclusivement de prairies et dont on m'a souvent offert six mille francs par an. Tout cela réuni me donnera de douze à quinze mille francs de rentes. J'en ai beaucoup plus qu'il ne nous en faut pour vivre avec Monette et Antoniet, même en faisant la plus large part aux toilettes de ma fillette et aux exigences de la vie artistique de mon fils

—Eh bien, dit Abeille, voici ce qu'il vous faut faire,

Venez vous installer avec nous à Toulouse. Pendant que nous y resterons à cause de la santé de Pascal, vous liquiderez vos affaires ici, et comme j'ai l'habitude des ventes, des Flacements, de l’adininistration qui me regarde chez nous, je vous aiderai ; et vous ne serez pas seule vis-à-vis de cet abandon des choses qui vous briserait le cœur.

—Et mes enfants, qu’en ferai-je alors ?. ...

—Monette, tandis que nous serons là toutes deux, prendra des leçons avec Marguerite, dont elle sera tout à fait la compagne et la sœur ; puis Antoniet soignera, distraira, promènera M. de Gesdres, tout en travaillant à ses chers tableaux.

— Quelle charge pour vous !”

— Vous ne le pensez pas, ils seront adorables l’un et l’autre, déclara Pascal.

Abeille continua :

— Votre liquidation terminée, et vos affaires réglées, M. de Gesdres sera probablement en état de revenir à Paris où vous nous accompagnerez, et nous vous installerons dans un joli petit hôtel que Pascal possède derrière le Luxembourg. Là, vous serez tranquille, ma pauvre Lise, au milieu de nous qui vous aimerons et avec la satisfaction que vous donneront vos enfants.

Le marquis approuva sa femme,

Lise, attirée par l'irrésistible sympathie que lui inspirait Abeille, était tentée d'accepter ce projet. Cependant quitter le Midi, Luchon, la vallée, Toulouse relativement si proche, lui faisait gros cœur. Et puis Antoniet était un homme, Monette allait avoir seize ans; il fallait les consulter tous les deux.

On les appela.

—Eh bien ! mon petit, dit le marquis à Antoniet, ça te plairait-il de devenir un cle des Beaux-Arts à Paris ?

Le jeune homme tressaillit jusqu’au fond des entrailles. Etait-ce bien à lui que cette question s’adressait ? Lui à Paris, pouvant à son aise aller voir le Louvre, Versailles, Cluny, le Luxembourg, les œuvres des plus grands peintres. Lui, à l'Ecole des Beaux- Arts, en mesure de devenir artiste lui-même.... Et peut-être, par dessus tout, cette pensée qu’il n’osait s’avouer mais qui montait radieuse du plus profond de son cœur, Il verrait Marguerite, il la verrait souvent et, si elle voulait, est-ce qu’il ne pourrait pas devenir également une des illustrations de la grande famille artistique, un de ceux qui inscrivent en lettres d’or le nom qu'ils se sont fait dans le grand livre des gloires de la patrie ?

— Tu ne me réponds pas, Antoniet, insista M. de Gesdres. Ma proposition ne te plait donc pas ?

—Oh ! monsieur, monsieur ! que dites-vous ? j'en suis tellement heureux, an contraire, que je ne puis croire à tant de bonheur !....

—Et toi, ma Monette jolie, voudras-tu toujours vivre dans la même ville que Margot et devenir tout à fait sa sœur ?

Tandis qu'Antoniet d'emblée avait été saisi d’une joie au-dessus de toute expression, le fin visage de la fillette se revêtit d’une teinte de profonde mélancolie.

— Est-ce que nous allons quitter la montagne, maman? demanda-tælle à Mme Escaméla.

—Je ne peux guère fairemarcher notre maison toute seule, repondit Lise Cependant si tu la regrettais trop...

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