‹ Fleur des neiges [microforme] (volume 3)Chapitre 5 sur 35 · DANS LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

DANS LA MONTAGNE

L'hiver passa très tranquille, en apparence calme et heureux pour les habitants de l'allée des Soupirs. Lise était mortellement triste et ne voulait voir personne, mais qui donc eût pu s'étonner de cette mélancolie, après sa ruine complète et la mort tragique du pauvre père Ferras ! Quant à Jean-Marie, dans la neige, la tourmente ou le froid, il continuait son service sans se plaindre jamais, sans se départir de la rigidité de vie et de conduite qu'il s'était imposée, A ceux qui essayaient de se moquer de lui, et de répéter Je mot qui jadis avait été cause de tant de mal: “Voilà ce que c’est que d’avoir peur de sa femme”....il répondait.

—Je n’en ai pas peur de ma femme, et la chère créature n’est faite pour effrayer personne, Mais quand on a commis autant de bêtisses que moi, il est sage de fuir la moindre occasion de les recommencer.

Et de fait, pas une seule auberge. pas le pius petit café ne vit Escaméla franchir son seuil enfumé. Il partait le matin, emportait dans un petit panier le modeste déjeuner que Lise lui préparait ; et il revenait le soir, lui remettant scrupuleusement ses pourboires, quand on lui en donnait, jusqu’au dernier centime. Sa conscience, à ce dur métier, était satisfaite, et cependant il n’était pas heureux, car Lise, toujours silencieuse et triste, ne redevenait pas la compagne aimante et empressée qu'il avait connue jadis. Son devoir? Oh ! elle le remplissait tout entier : les repas étaient toujours soignés, prèts à Vheute. ln maison reluisait de proprété comme un bijou, les vêtements de Jean-Marie wavaient ni une tache, niune déchirure; mais les beaux yeux meurtris de la jeune femme restaient vagues, un peu durs, sans cette lueur de tendresse et d'intérêt que le guide y voyait jadis chaque fois qu’il s’approchait de Lise...

__Ah!$e disait-il quelquefois, pris d’un soudain, d’un profond découragement, elle ne me pardonne pas, elle ne me pardonnera jamais !.,..

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Et il avait envie de se jeter la tête la première du haut de quelque cascade, ou dans quelque gouffre insondable d’où son corps brisé ne fut pas revenu.

Muis la voix de sa conscience s'élevait haute et claire :

—Pouvait-elle pardonner ainsi, sans preuve, la pauvre Lise ?.,,,Pardonner la mort

de son père, celle de sa fille, sa ruine et sa misère ?,...Non, un ange même n’en eût pas été capr' : Il fallait avoir le courage d'attendre, en continuant cette vie de sacritices,

de lutte: scntre les tentations, ...cette vie de travail et de devoir... . Et puis, peut-être que plus tard grâce à la pente remontée, grâce au miracle accompli, à l'existence honorable reconquise et assurée, Lise redeviendrait la tendre, l'affectueuse Lise du temps passé. C'était un but à atteindre cela !.... Un but qui éclairait la route de Jean-Marie et devait lui conserver ses forces avec l'espérance. D'ailleurs, dans cette tâche d'oubli et d'apaisement, il avait un auxilliaire bien puissant : C'était Simonne, que Lise chaque jour adoptait un peu plus, et aimait avec des entrailles vraiment maternelles, , Simonne dans l’adorable petite personne de laquelle la pauvre mère croyait fermement aujourd’hui que s'était incarnée l’âme de sa chère petite morte.

Eh ! oui, dans cette nuit terrible, où l'enfant était partie, où l’autre était arrivée, estce que celle-ci n’avait pu rencontrer dans la chaumière l’âme de la première, déjà envolée, mais pas encore remontée au ciel? Et cette légende superstitieuse, Lise la croyait ardemment...

C'était pour cela, pensait-eile, que Simonne avait de si doux sourires en la regardant, que tout de suite elle s'apaisait à ses premières caresses, et que lorsque la jeune femme la posait dans son berceau, Monette, ainsi qu’elle l’appelait toujours, la suivait des yeux tout autour de la chambre. Elle était superbe, cette Monette, avec ses beaux yeux de pervenches fleuries frangés de noir, sa bouche imperceptible, le duvet d'or qui couronnait son beau front large et blanc, l'arc si délicat de ses soucils déjà fins et noirs comme les cils. Et grasse, et connue, comme on dit là-bas, ...

Et faisant des risettes pour un rien, et ayant de longs gazouillis très doux, qui duraient des heures et des heures, comme le chant à peine perceptible des oisillons au bord du nid. En avez vous vu de ces toutes petites hirondelles, dont la queue n’est pas encore venue, qui ont encore au-dessus des belles plumes bleuâtres de leurs ailes incertaines, le fin duvet jaune des premiers jours, et qui chancelantes uu bord du toit contre lequel est bâti le nid, gazouillent si bas que si les yeux voient le joli petit gosier frémir et remuer, l'oreille la plus délicate ne peut percevoir qu’un bruit bien léger ? Et cependant, Lise, émue, les comprenait ces premières conversations que Monette adresait à Grillon, assis à ses côtés, au soleil qui entrait dans la pièce, où aux premières fleurs que la jeune femme avait mises dans ses mains.

Et si elle était indifférente, triste et silencieuse avec Jean-Marie, il n’en était pas de même avec le bébé,, à coup sûr, non. Certains jours, surtout ceux où Simonette lui souriait le plus, Lise la prenait dans ses bras, la couvrait de caresses, la mungeait de baisers, lui faisait entendre, elle aussi, de longues mélopées douces que nul n'aurait comprises, mais qui paraissaient ravir également la fillette et le chien en extase tous les deux devant la jeune femme. Un soir d'avril, alors que l'air se parfume et se tiédit, que toutes les brises de la montagne apportent sur leurs ailes frémissantes les mille parfums des lavandes sauvages, des marjolaines aux fines senteurs, des menthes gigantesques, des thyms embaumés, aux divines émanations d’encens, Lise, assise devant sa fenêtre ouverte, se reposait en attendant Jean-Marie. Monette était sur ses genoux, venant de prendre, la gourmande, son copieux repas du soir. Grillon jouait avec un morceau de papier, le rattrapait, le secouait, le déchirait, puis en des gambades infinies, des gambades de ‘eune bête affolée de mouvement et de vie, courait autour de la pièce, sortait dans le jardin, revenait comme fou se rejeter sur la boule de papier, un instant abandonnée, Lise, très mélancolique, ne le regardait pas, et songeait. Ces quelques mois passés dans cette maisonnette, après les terribles secousses endurées, avaient été relativement calmes et heureux, Mais la date fixée pour quitter cet abri momentané approchait.. Etchebarne n'avait pas donné de ses nouvelles, cependant il allait arriver, Lise n’en doutait pas. Alors, que déciderait-il? Quelle position trouverait-il pour Jean-Marie ? En quel endroit la malheureuse femme rebâtirait elle son foyer, porterait-elle ses pénates?.. Et dans ce lieu, Jean Marie ne subirait-il pas de nouvelles tentations, n’y succomberait-il pas, ne serait-il pas encore à proximité de cette terrible partie qui se joue tout l'été à Luchon ?., Elle en était là de ses réflexions, très angoissée, la gorge serrée, et le cœur lui battant

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