‹ Fleur des neiges [microforme] (volume 3)Chapitre 7 sur 35 · FRÈRE ET SOEUR · texte numérisé non relu

FRÈRE ET SOEUR

Décidément, le proverbe qui prétend que les joueurs et les ivrognes ne se corrigent jamais ne fut pas vrai pour Jean-Marie Escaméla, Cette fois ci son serment fut tenu, rigidement, scrupuleusement tenu. Presque tous les jours, à toute heure, il fut obligé pendant l’été de descendre à Luchon pour les affaires de l’auberge, guides à engager provisions à renouveler, chevaux à changer ; jamais nulle tentation ne l’effleura ; jamai nulle insistance, nulle moquerie n’eut raison de sa volonté. En haut, Monette grossis sissait à vue d’œil, et Lise était la plus admirable maîtresse de maison que l’on pût réver

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Levée avant le jour, elle avait l'œil à tout, aux soins à donner aux vaches comme à ceux que réclamait la basse-cour. La cure des Luchonnais terminée, et avant que le lait püt être vendu à Luchon où les étrangers ne venaient pas encore d’un mois à peu près, elle se mit à faire du beurre et des fromages, dans une petite salle très fraîche, construite sur ses indications, ainsi qu'une glacière, que Jean-Marie pourvut de blocs de glace recueillis aux plus hautes cimes par lui-même, et rapportés sur le dos d’une de ces mules aux pieds solides qui côtoient les abîmes sans broncher jamais. La glacière pleine, les fromages en cave, le beurre salé, Lise pensa aux poulets de l'été, aux canards, à tout ce ce qui pouvait devenir une ressource pour l'auberge pendant la saison, alors que tous les jours il y a de nombreux déjeuners à servir. Et comme ses poussins, cette année-là, ne fussent pas nés à teuips, au moins les premiers, car elle s’y était prise trop tard elle en fit venir de tout petits de la Normandie et des endroits ou de grands éleveurs en pr luisent des quantités, et arrivent à les donner à des prix ext raordinaires de bon marché, Et lorsque les premiers étrangers se montrèrent, Lise veilla elle-même à sa cuisine, ne laissant rien traîner, rien perdre, utilisant les restes pour les besoins de sa maisonnée, car elle nourrissait ses guides et son personnel. Bientôt son auberge eut une réputation méritée ; les Escaméla n'écorchaient personne, et tout était bon, soigné et confortable dans sa simplicité, La propreté était méticuleuse, les serviettes sans tâche fleuraient les herbes aromatiques, les œufs étaient pondus du jour, le luit frais et crémeux, les fromages, faits par Lise, exquis : le vin soigné ne sentait point cette horrible odeur d'outre que l’on rencontre dans presque toutes les Pyrénées, enfin la glace de Jean-Marie faisait merveille, au retour des excursions, alors que pour aller du port de Vénasque au pie de la Sauvegarde, ou a l’Antécade, ou à Couradiles, les malheureux ascensionnistes avaient sué sang et eau, et revenaient exténués. La saison finie, au lieu de descendre à Luchon et de confier, pour une somme très minime, les vaches et les chevaux à des bergers qui en volent toujours un certain nombre et prétendent après que les ours les ont emportés, Lise décida qu’on resterait à l’Hospice autant qu'on le pourrait.

On avait gagné assez d'argent pour sacrifier une certaine somme à l'installation en vue de la neige. La maison bien placée ne craignait pas les avalanches. Peut-être que si la saison n’était pas trop dure, on pourrait descendre journellement afin d'envoyer le lait à Toulouse par le chemin de fer. Ce qui fut fait. Et dans l'intimité de cette existence austè:e et retirée, la réconciliation de Jean-Marie et de Lise se cimenta. Et avec son pardon, sa bonté, sa tristesse douce, mais que nulle puissance n’était pas capable de lui enlever, Lise mit dans le cœur d'Escaméla une affection à toute épreuve que rien ne pouvait plus altérer. Il l’aimait comme une idole, et la respectait comme une sainte du paradis, cette vaillante créature qui renonçait à ses instincts, ses habitudes, son éducation, s'était faite maîtresse d’auberge, ne reculant pas devant les ouvrages les plus gros: siers pour réparer le mal que lui, Jean-Marie, avait cominis. Mais Dieu sourit, dit-on, aux cœurs vaillants. Ce fut vrai pour Lise, et peu à peu tout prospéra au point qu'au bout de quelques années on put descendre ‘te la montagne au commencement de lhiver, et acheter au milieu de la plaine de la Garonne et Toulouse, une maison entourée de prairies magnifiques, où les vaches et les chevaux remisés pouvaient être mieux soignés tandis que l'expédition du lait donnait de bien moins grandes difficultés que là-haut dans la neige. Monette, au milieu de ce travail, venait comme un charme. Elle était grande pour son âge, superbe. et, ce qui ne gâtait rien, jolie comme les amours. Elle avait quatre ans lorsque Jean-Marie reçut une mauvaise nouvelle : son frère ainé, déjà veuf, venait de mourir. Il laissait deux enfants, la famille de la femme se chargeait du plus âgé.

Vous devriez prendre le dernier petit garçon, écrivait le curé du village ; Antoniet à huit ans, i! est très fort pour son âge, obéissant, actif, et remarquablement intelligent.

On dit que vous n'avez qu’une petite fille, et que vos affaires vont bien. Elles marcheront ensure mieux, si vous consentez à cette bonne œuvre. Les foyers ou viennent s'asseoir les orphelins sont ceux que Dieu bénit, et qui prospèrent le plus.

Lise n’hésitait pas.

Va je chercher, dit-elle à Jean-Marie, i! nous aidera, nous aurons deux enfants.

L'ancien guide partit aussitôt. Deux jours après. il ramenait un adorable gainin, très grand pour son âge, maigre, élancé, brun et leste comme un Basque, ayant un joli visage allongé droit qu'éclairaient deux yeux d’un noir d'encre splendides, semblables à des diamants, doux, profonds et droits. A l’acpect de Simonne, il rougit de plaisir ct ne put s'empêcher de s’écrier :

—0h ! qu'elle est jolie !..., Est-ce que ses cheveux sont en or, dites, ma tante ?

Lise sourit, elle prit l’orphelin sur ses genoux, l’embrassa à plusieurs reprises, très émue, et lui répondit:

—C'est ta petite sœur, maintenant, l’aimeras-tu ?

Avec une sorte de recueillement. Antoniet Escaméla dit :

—0Oh ! plus que tout, ma tante, soÿez en sûre.

— T1 faut m'appeler maman, ainsi que le fait Monette, déclara la jeune femme.

Les yeux du gimin se mouillèrent d'émotion. Il couvrit de baisers le visage de sa nouvelle mère, et répéta, avec une sorte de délire, le cher mot qu'il ne croyait jamais plus prononcer :

Maman, ô maman chérie !....Æt quittant les bras de Lise qui l’enserraient, il alla s’agenouiller devant la mignonne. Dans cette position, il avait juste sa taille: Comment t'appelle-tu beroyo ? (jolie), lui demanda-t il avec une voix d’une douceur infinie, Sans hésiter, elle répondit :

—\Monette, et toi ?

—Antonict,

— Viens-nous-en, tous les deux... . là-bas, de l’autre côté du ruisseau, il y a mon jardin avec des fleurs qui poussent, et des buissons tout blancs que papa a portés l’autre jour de Luchon, Tu me feras des bouquets et des couronnes, veux-tu ?

Nil voulait !....1l se laissa tout de suite diriger par elle.

—Empêche-la de s'approcher de l'eau, cria Lise. Prends garde, l'écume blanche qui ressemble à la neige l’attire ; fais bien attention qu’elle n’entre pas dans le torrent, pour aller prendre cette écume là avec la main, elle se mouillerait toute.

— N'ayez pas peur, maman, aflirma le gamin, avec moi Monette sera en sûreté, vous pouvez étre tranquille. Et de fait, il lui prit la menotte et se mit à descendre vers le Pesson, qui bondit sur les larges pierres au dessous de l'Hospice, la faisant passer aux meilleurs endroits, marchant doucement, raccourcissant son pas, pour qu'il ne fût pas plus long que ses menues enjambées de toute petite fille,

Arrivé au torrent qui n’avait pas encore repris son lit de la bonne saison et submergeait un peu les pierres plates servant de pont, Antoniet pensa que pour enpêcher les “jolis pieds de Monette de se mouiller, le mieux était de l'enlever de terre. Il le fit avec une adresse de femme, et une vigueur de grand garçon bien au-dessus de son âge. Ft lorsque sur l'autre rive il voulut la reposer par terre :

-— Non ! dit-elle, déjà despote, car elle se sentait aimée, je suis bien, je veux rester...

I] lui obéit et sans fatigue la porta où elle voulut. Non seulement la connzissance était faite, mais Lise avait trouvé pour Monette le plus vigilant, le plus sûr, le plus dévoué des gardiens. Jusque là cette charge avait été dévolue à Griïlon, et le griffon s’en acquittait avec l'intelligence qui distingue cette race de chiens ; mais Grillon se contentait de ne pas quitter l’enfant des yeux, de montrer ses fines denis blanches, avec un grognement des moins rassurants lorsque n'importe qui s’approchait de Monette ; il aurait inême sauté sur quiconque l’eût frôlée de trop près: c'était beaucoup, ce n'était pas assez, Grillon ne pouvait avoir la sollicitude inlassable, d’Antoniet ; d'abord il ne pouvait pas, comme le gamin, distraire l'enfant pour l'empêcher d'entrer dans l’eau, ou de se pencher imprudemment au-dessus de quelque abîme.

Quoique toute petite, ce fut elle, de son côté, qui lui apprit au printemps le chemin des quelques sites remarquables qui entourent l'auberge ; elle qui lui fit parcourir le joli sentier qui domine le gave du Pesson, et qui, après avoir traversé la forêt de Sajust, arrive au fond de la vallée, à In Cascade du Parisien. Là, tandis qu’elle restait en extase devant toutes les blanches cascatelles qui, minces et gracieuses, bondissent de toutes parts, lui, cherchait à l’entour les jolies fleurs sauvages dont les montagnes se couvrent au renouveau, Il revenait les mains chargées de la belle ramondia des Pyrénées, aux fleurs violettes, aux blanches feuilles épaisses de velours : il rapportait les euphorbes, les saxifrages, les gentianes, les valérianes aux roses panaches, les aconits mortels aux jolis casques mauves.... Hit il la couronnait de toutes ces branches fleuries, mièves, élégantes, enlacées les unes dans les autres. Et elle ressemblait ainsi avec ses beaux yeux bleus frangés de noir, son nez fin, son front blanc que coupait si nettement la ligne délieate de ses soucils bruns, et ses cheveux d'or, tombant sur ses épaules de toute petite à quelque minuscule et déjà troublante, Velléda des vieilles forêts gauloises. Un autre jour, ils grimpaient sur les grandes montagnes pelées qui s'étagent en cirque autour de l'Hospice.

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Puis Escaméla lui-même leur indiqua des excursions à lui, car il voulait que de bonne heure Antoniet prit l'habitude de la marche, pour devenir plus tard un bon guide.

— Ecoute, avait dit Jean-Marie depuis longtemps a Lise, si tu le veux, nous nous partagerons tous les deux la besogne pour nos enfants. Toi qui es savante, tu leur apprendras l'hiver tout ce qu’ils doivent connaître des livres et des écritures et tu surveilleras leurs études avec les professeurs quand ils en auront. Moi, l'été, pour ma part, je les eminénerai jusque dans les Lauts, je les porterai sur mon dos s'ils ne peuvent pas marcher ; peu à peu, je les rendrai solides et vigoureux comme pas un, je leur donnerai de splendides et bons corps, pendant que toi tu peupleras leur esprit, et j'en ferai les plus beaux montagnards de toutes les Pyrénées, Il avait réalisé son programme. Peu à peu il les avait conduits dans les vallées et sur les cimes leur enseignant tous les sentiers qui traversent les grandes forêts ou les gaves tombent en cascades, bouillonnent sur les grandes pierres noires ; où les yeux se rassasient de fraîcheur et de verdure, au milieu des hêtres qui se penchent au bord des torrents, ou des sapins gigantesques aux branches étalées, enguirlandées de mousses pendantes et de lichens frisés. Puis il les faisait redescendre vers les plaines, où, dans les prairies grasses et fécondes, les fleurs encore remplies des diamants de rosés éclosent à chaque pas, foulées par les grandes vaches à l'œil mélancolique, enfouies jusqu'au ventre dans l'herbe fleurie, ainsi qu’on les voit dans les tableaux de Potter. Et à mesure que leurs forces se développaient, il les emmenait au printemps, alors que le pays n’est pas encore à tout le monde, qu’il n’a pas été profané, par les cavalcades et les parties bruyantes de l'été, lorsqu'il appartient à ses maîtres naturels, aux bergers, aux bûcherons, aux troupeaux, il les emmenait vers les hauts plateaux où naissent les torrents et où, avant de devenir les gaves aux voix puissantes et à la course folle, ils sont de paisibles ruisseaux, des menues sources perdues entre les racines, et au bord desquels se dressent les jolies et tremblantes reines-des-près. Encore, il leur enseignait le nom de toutes les roches trapues qui se penchent en surplombant les précipices... et des gouffres noirs dont on n’aperçoit pas les fonds.... et des arêtes vertigineuses dont les cimes dépassent les nuages. Ici c’est le Nethou, plus loin Crabioules, les Posets ;.... d’un autre côté Malibierne, Fourcanade.. .. et enfin, se levant comme un grand spectre avec, en haut, ses arêtes pelées, en bas ses arbres brisées et comme incendiés, des rocs noirs la bosselant de tous côtés et des glaciers de diamants lui faisant une couronne, la Maladetta ! Et. grâce à ses courses extraordinaires, Antoniet devenait un garçon superbe, aux larges épaules, au teint mat et chaud, aux yeux de diamants noirs, nerveux, leste, d’une force peu commune. Monette, au contraire, n'avait pas beaucoup grandi, A douze ans, elle n'était pas aussi développée que les autres enfants de son âge. Mais qu’elle était donc jolie et bien proportionnée, et délicate, et fine !.... Son nez commençait à se recourber un peu..., un tout petit peu ; la coupe de son visage était mince et longue, mais ce qui était frappant, c'était l’éclat extraordinalre de son teint que n’altéraient ni l'air vif des montagnes, ni les rayons ardents du soleil d’été, ni le vent d'hiver, ni la morsure des plus âpres tempêtes, Elle était si blanche, si rayonnante qu’en la voyant on l’eût dite, en ettet, taillée dans le plus pur des glaciers, et tous les étrangers lui donnaient d'emblée le joli surnom qui lui resta: Fleur-des-Neiges. A Luchon, on la connaissait, et l’on se disait :

— Allons à l’'Hospice, Fleur-des-Neiges nous conduira faire une jolie excursion, on nous servira du :ait chaud de ses jolies petites mains de duchesse, ,.. Lise en était folle. Qui lui eût dit que Monette n'était pas la chair de sa chair, celle qu’elle avait mise au monde dans les angoisses et les douleurs, l’eût bien étonnée. Mme Escaméla avait pris au pied de la lettre les recommandations d'Etchebarne, et elle avait bien oublié comment, une nuit d'hiver, le brave homme avait apporté dans le berceau de la pauvre petite morte cette jolie hirondelle, qui en venant suspendre son nid à leur chaumière, leur avait si bien porté bonheur. Car il n’y avait pas à dire ; le bonheur était maintenant installé en maître au foyer honnête des Escaméla, Jean-Marie avait été fidèle aux promesses faites à Etchebarne, et dans les lettres que Lise avait écrites, elle n'avait point eu à constater qu'il fût revenu une seule fois vers ces parties qui lui avait été jadis si fataies. Etchebarne, à ces lettres, n'avait jamais répondu, Mais dans les commencements, il avait envoyé de petits cadeaux pour Monette, des menus objets de toilette ou de petits bijoux sur lesquels les initiales de la fillette, un S..., et un E,... “Simonue Escaméla ” étaient gravés. La dernière fois qu’il donna de ses nouvelles ce fut lorsqu'on lui apprit l'adoption d’Antoniet ; il l’approuva, car huit jours après, Jean-Marie recevait le trousseau comp'et d'un gamin

de neuf ans.

Oh ! le brave homme, s'était alors écriée Lise.... Comme il continue à nous enseluner notre devoir !.... Et ce qu'elle enseignait elle aussi à ses enfants, la brave femme, C'était à aimer de loin et à bénir le vieux guide, que par un raftinement de tendresse elle faisait appeler ‘grand père,” aussi bien par Antoniet que par Monette. Et ils grandissaient tous les deux, s’'adorant, Lui la protégeait, la conduisait, subissait ses caprices. sans jamais protester, ne lui résistuit jamais. Monctte encore plus tendre que lui, plus aflectueuse, déjà femme, soignait Antoniet, lui répétait les leçons de Lise qu’elle coinprenait, quoique de quatre ans plus jeune, bien plus vite que lui ; car pour les choses purement intellectuelles il était de compréhension un peu lente, tandis que pour les exercices du corps, et pour l’art dans toutes ses manifestations, il avait au contraire d'incroyables dispositions. Na voix, un peu grave, était charmante. Seul, il trouvait des mélodies simples et lentes qui allaient à l'âme. Des chalumeaux des pâtres, des flûtes, des instruments primitifs de la montagne, il tirait des sons extraordinaires, Avec s:n couteau, assis aux pieds de Monette, il sculptait sur le premier morceau de bois venu tout ce qui frappait sa vue, Un jour, un peintre vint s'installer une semaine entière à l’'Hospice, atin de dessiner quelque coin de paysage qui lui avait plu. Antoniet, en extase, resta constamment à ses côtés, regardant se fixer sur la toile les montagnes, les cascades, les arbres qui l’entouraient. Il ne parlait pas, ne inangeait plus, maigrissait à vue d'œil. Un matin, il dit à Lise:

—Veux-tu me permettre de descendre à Luchon, maman, j'ai des commissions à y faire ? Il avait seize ans et était fort raisonnable,

—Va, lui dit-elle, mais reviens vite. Quelle inutile recommandation, lorsque Manette, à l'Hospice, attendait son retour ! Dans l’après-midi, quand il remonta, un paquet attaché au bout de son bâton ferré pendait de ses épaules. A Lise, il ne voulut pas dire ce qu'il contenait:

——’ai acheté ça avec mes pourboires de guide, dit-il en souriant, c'est pour te faire une surprise, maman. Mais, discret avec sa mère, il ne put résister à Monette.

— Alors, si tu veux savoir mes projets dit-il à la fillette, viens avec moi. Ils montéerent tous Jes deux vers l'ancien pauvre refuge de jadis, que Lise leur avait abandonné, et qu'ils adoraient l’un et l'autre. Les désirs de la jeune femnie s'étaient bien réalisés, De la chaumiere, réparée par Jean-Marie, on avait fait une sorte de chulet, composé d'une salle d'études, où les enfants avaient appris ce qu'ils savaient tous les deux. C'était leur domaine à eux. 11 y avait eu d’abord leurs jouets, puis leurs premiers livres, leurs cahiers d'écriture ; les ouvrages de couture de Monette ; son piano un peu plus tard ; car Lise musicienne avait voulu que sa fille le fût aussi ; enfin, les flûtes, les chalumeaux, les essais de sculpture d'Antoniet. Au dehors, c'était lui qui soignait le jardin, où venaient, à l’entour d’un superbe rhododendron blanc, qui en tenait Île milieu, les plus belles fleurs des montagnes. En sortant de l'Hospice, ils prirent à gauche la jolie route que bordent les hêtres et les sapins gigantesques serrés et splendides.

Le soleil passait par éclaircies entre leurs ramures épaisses, et le vent d'Espagne faisait frissonner leurs flèches aigues ou leurs cimes arrondies. A terre, les plantes aromatiques jetaient à l'air du soir leurs parfums sains et pénétrants, tandis que de loin en loin, sous son manteau épais de feuilles vertes, apparaissait comme une tache de sang la rouge fraise des bois. Sur le talus, de jolies sources rieuses bondissaient au milieu des mousses, et les grands papillons de velours à l'approche du déclin du jour descendaient vers la vallée et frôlaient de leur vol épais le visage des jeunes gens. Tout à coup, à gauche du chemin, un enclos apparut. De la route, cela semblait être un fouillis d’arbustes, duquel s’élançaient des arbres plus élevés, tels que des sorbiers, des châtaigniers, des surenux et quelques sapins mieux conduits que ceux de la montagne. En regardant attentivement, on distinguuit le toit pointu d'une maison, couvert de chaume, avec une galerie de bois ajouré courant tout autour, Les enfants firent encore quelques pas et, après avoir traversé un ruisselet sur des blocs de roches couvertes de mousse et disposées en pont, ils se trouvèrent dans un a lmirable jardin que les arbres, aperçus de la route, entouraient d'une ceinture presque impénétrable. Rien de frais, de joli et de pittoresque comme ce lieu. Pas de point de vue, cependant, car les massifs d’un côté, et de l'autre les parois de la montagne limitaient les regards à une sorte de cirque assez resteint. Mais il y avait là une pureté d'air si grande, une paix si profonde, les jeux du soleil dans les arbres étaient d’un si adorable effet, les sources qui bondissaient de tous les côtés, retombant en cascades blanches et minces au moindre morceau de roghe ren-

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contré, étaient si fraîches, qu’on éprouvait tout de suite, rien que de pénétrer là, un sentiment de bien-être mfini. Antoniet franchit le premier le seuil du chalet, il ouvrit aussitôt les contreve:.1s clos et une grande pièce faite des deux chambres de jadis réunies en une seule, apparut, baignée de l'or rouge du soleil couchant, vaste, aérée, pleine d'air, du parfum des fleurs arrivant du dehors avec les insectes bourdonnants, et les guêpes indiscrètes. Sur la table du milieu, leur ancienne table de travail, Antoniet posa son paquet, et se mit à couper les ficelles qui l’enserraient.

—Tu veux savoir ce que c’est, Monette ? dit-il ; regarde mais ne touche pas.

C'était une grande boîte de bois, et dans un carton des feuilies de papier fort et jaunâtre. Elle avait déià ouvert ia boîte malgré la défense de son frère.

—Des couleurs, dit-elle, des godets, une palette.... puis des crayons, du papier... Ah !... tu veux done faire des tableaux 1...

—Je vais essayer.

—C'est ce peintre qui est venu qui t'en a donné envie ?

—Tu l'as deviné.

— Pourquoi ne lui as tu pas demandé des leçons ?

—Je ne l'ai pas osé. Ensuite, tu sais que papa ne se soucie guère que je m'amuse à toutes ces bêtises, comme il dit.

—Oui, ie sais... Il veut que tu deviennes un bon guide, capable de bien l'aider à tenir l'auberge plus tard, et c'est là toute son ambition.

—Mais moi, vois tu, ça ne me suflit pas. J'ai dans la tête un tas de musiques qui me chantent à m'étourdir du matin au soir ; j’ai dans les yeux toutes sortes de paysages, des paysages du paradis sans doute, tout remplis de soleil, d'arbres, de fleurs, de montagnes..…...

Et il y a des moments où je voudrais reproduire tout ça quelque part...... fl me semble que je serais si heureux de mettre des belles choses sur une toile, comme ce monsieur de l’autre jour. La fillette très grave avait écouté son frère sans l’interrompre.

— Ecoute, lui dit-elle, lorsqu'il eut terminé, voici ce que je te conseille : Essaie de dessiner tout ce qui te passera par la tête. J'ai entendu dire que les premiers traits étaient les plus difficiles, mais tu es si adroit que tu es bien capable de réussir tout seul. N'importe, applique-toi tant que tu pourras, et puis je montrerai moi-même à maman ce que tu auras fait, et nous tâcherons tous les deux d'obtenir d’elle que tu prennes des leçons l'hiver prochain à Toulouse. Les yeux d’Antoniet brillaient comme des escarboucles.

—O ma Monette, s’écria-t-il, comme tu es bonne !...... Si tu faisais arriver maman à cela, je crois que je t’aimerais encore plus que par le passé... A partir de ce jour le chalet, qui était déjà un atelier de musique et de sculpture, devint aussi un atelier de peinture. Avec une adresse infinie, Antoniet s'était confectionné plusieurs chevalets et il peignait et dessinait tout ce qu’il voyait. C'était Monette, c'était Grillon, c'étaient les arbres, les fleurs, le jardin, les montagnes, la Pique, les cascades... tout ce qui tombait sous ses yeux... Et tout seul, avec un instinct artistisque extraordinaire, il trouva la perspective, la mesure, surtout la couleur. Tous ses instants libres, le jeune homuie les passait soit assis derrière son chevalet, soit un carton sur ses genoux, tandis que Monctte, un ouvrage à la main, n’osait parler, à peine respirer, de peur de troubler son travail. Mais lorsque la séance était finie, elle s’approchait, examinait avec la plus grande attention, et avec un sérieux de juge, elle donnait son avis. I

—C'est très bien..... . Oh! mais vraiment très bien....., Le ciel était peut-être un peu trop bleu, les arbres un peu trop verts...... mais à part cela, comme tout était à sa place et“bien d’aplomb ..... et bien proportionné.... Les artistes de Paris ne faisaient pas mieux !....… Pour sûr que maman Lise sera contente... et flattée..…… et qu'elle ne résisterait pas à l’idée d'encourager une si belle vocation !...….. Et Monette très conraincue se croyait fort impartiale, sans penser qu’elle trouvait naturellement très beau tout ce que faisait son frère Toniet. …,

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