LA BAGUE D'ANDRÉ
—Flore, ma fille, cria de la première terrasse, le vieux curé, toujours le même, vert et droit, sous ses cheveux maintenant plus blancs que l’argent, tous nos enfants arrivent, les vrais, ceux de Mussidan, et les autres, ceux de Gesdres. Il paraît même que la marquise amène cette année-ci des amis avec elle. Vous pouvez fourbir vos casseroles, mon enfant, et prévenir Mennine Broustet qu’elle vienne vous aider !...
Il faudra nous faire de la bonne cuisine...
Flore apparut
Les années écoulées n'avaient guère eu plus de prise sur sa maigre pers celle de son maître,
! nez un peu plus long, le menton un peu plus en galoche, quelques rides plus profon- CU «utour des yeux, et c'était tout.
Dès son arrivée sur la terrasse, elle mit ses deux poings sur la hanche :
—Ce que vous devenez gourmand, sur vos vieux jours, dit-elle... Non, ce n’est pas croyable !,.,, Ca vous jouera quelque mauvais tour, vous verrez. ... Avec ça qu'on ne la soigne pas toujours votre cuisine, et qu’on à besoin de faire des extras !...
Puis subitement, changeant de conversation :
— Est-ce que M. Grégoire viendra lui aussi ?. demanda-t-elle,
—C'est probable, ma fille, et rien ne fait supposer qu'il ne se joindra pas à sa famille.
—C'est qu’il n’a pas l’air de s’y plaire beaucoup avec sa famille, Et quant à notre Mémaine elle na pas ie visage plus gai qu'il ne faut, vous savez !
Très vivement, le curé se retourna.
—$e serait-elle plainte à vous, Flore? demandatil avec uñe certaine anxiété,
— Pour sûr que non ; même toute petite, elle n’était pas bavarde, vous le savez bien, mais elle ne ressemble pas à quelqu'un d'heureux, voilà tout.
— Oui, c’est un grand malheur que sa fille soit morte, et que Dieu ne lui ait pas envoyé d’autres enfants pour remplacer celle-là ! D'abord la mélancolie de la mère se serait un peu atténuée ; ensuite un foyer où il n’y a pas d'enfant, voyez-vous, Flore, ce n'est jamais gai !
— Et pourtant ce que Rolland est bon pour elle !,.,, Celui-là, monsieur le curé, c’est notre Lucien tout pur. Et l’on a beau dire que cette enfant-là est une charité de leur part, moi je n’en crois rien, je suis sûr qu'il est de leur sang....
Sévèrement le curé répondit :
-— Flore, vous perdez la tête, Lucien était la vertu même,
— Et qui vous parle de M. Lucien ?....
Il n’y avait d’autres Bargemon que notre fils, au monde, quand ce ne serait qu'André, qui ne méritait pas le prix de vertu, celui-là paraît-il, quoi qu’il ait été le meilleur garçon de la terre !...,
—Si Rolland était le fils d'André, répondit le curé, d'un air entendu, Germaine ne l'aimerait pas autant et n'aurait pas voulu l’adopter, ça c’est certain !....
-— Certain ! certain !.... bougonna Flore en regardant le curé avec une sorte de pitié.
Vous vous imaginez peut être que vous connaissez les femmes, parce que vous avez confessé quelques douzaines de vieilles dévotes par ci par là,
Ah bien oui!.... Allez en chercher des cœurs comme celui de notre Mémaine Celle-là, voyez-vous, elle est capable de tous les dévouements et de toutes les vertus !
Dans tous les cas, Dieu l’a bien récompensée cette fois-ci, car Rolland est aussi parfait ue l'était notre Lucien ; ça c'est la vérité 1...
onne que sur
s toutes ces anxiétés qui aigrissent singulière
issent singulière
; et le lendemain it le pauvre vieil
e même, vert et nfants arrivent, ême que la marcasseroles, mon
rsonne que sur des plus profonn, ce n’est pas
di ça qu'on ne
s à sa famille, quant à notre
ixiété.
le savez bien, ui ait pas en- \ mère se serait
Flore, ce n'est
r le curé, c’est harité de leur
rait qu'André, meilleur gar-
Germaine ne une sorte de
vous avez con-
Mémaine s vertus !
t aussi parfait
FLEUR DES NFIGES
On va sûrement le marier avec Marguerite?.... —Flore, vous êtes insupportable avec vos suppositions !....
Je n'ai jamais osé demander si c'était là le projet des deux familles, mais j'en serais bien heureux quand même, car Rolland est une perfection, bien digne, à part le titre, d'être le mari de Mile de Gesdres.
— Allons, ils vont être d'âge, savez-vous, ces enfants-là ; faut espérer que ce sera pour cet été, les fiançailles !....
On en aurait besoin pour mettre un peu de gaieté dans votre vieille baraque de Mussidan.
Ce que ça sue la tristesse, cette grande bicoque-là !.... Oh ce n’est rien que de le dire !
Deux jours après, par une lumineuse après-midi d'été, le grand château de Gesdres était en fête ; car c'était là que tout le monde devait, descendre dès l’arrivée,
Puis le lendemain, on devait aller à Mussidan ; ainsi tous les jours, dans l’intimité la plus complète et la plus absolue. Dominant une vallée assez profonde, et placé de façon à découvrir une étendue considérable de pays, le château de Gesdres est l’une des quelques demeures seigneuriales vraiment belles, conservées en Gascogne. La bâtisse des plus importantes, est entourée d’une terrace très large et très belle surplombant à pic la vallée de la Baïse qui se déroule à perte de vue, avec ses champs de blé, ses prairies toujours vertes, ses habitations très jolies, surtout les plantations élégantes et les arbres extrêmement beaux qui les entourent. Du côté opposé à cette terrasse, on arrive au chàteau de Gesdres par une avenue longue à peu près de trente mètres, et sur les deux côtés, de laquelle des cèdres contemporains de celui de Bernard de Jussieu étendent leurs ra: mures superbes, élaguées du bas, afin de tenir la route libre ; mais en rejoignant à vingtcinq mètres de hauteur environ, et là formant une sorte de voûte entrelacée, noire, spiendide, peut être un peu lugubre, mais de toute beauté.
Un rond-point avec un tapis de gazon immense ; une allée circulaire ; des massifs de fleurs entretenus avec un soin jaloux, et tout autour, d’autres cèdres, des marronniers, des pins, des sapinettes, des hêtres et des ormeaux, peut-être unique dans tout le Midi de la France, tout cela faisait avec le perron magnifique, les tours d'angle et les blasons armoriés, sculptés en pleine pierre de taille, un ensemble saisissant de force et de grandeur.
Pascal y était né et adorait la solitude de ce site qu'aucun village n’entourait. L'élévation de ces roches en haut desquelles le château était bâti comme un nid d’aigle, le silence extraordinaire de ce vaste parc que les oiseaux seuls animaient de leurs chants ou leurs ébats, tout cela lui plaisait, parce qu’il y avait vécu enfant à côté de sa mère, Lise, habituée cependant à la grandeur sauvage de ses montagnes, fut, elle aussi, profondément impressionnée de tout ce qui l’entourait, Le marquis, qu’elle avait pourtant vu jusquelà avec son grand nom et son auréole de savant, lui parut avoir grandi de cent coudées.
—C'est bien seul ici, ma Lise, dit Abeille en descendant de voiture ; ne le trouveras-tu pas trop désert et trop silencieux !....
Mme Escaméla lui serra les mains.
A part la jalousie extraordinaire qu’elle éprouvait à l'endroit de Monette, c'était une âme exquise, et une amie pleine de délicatesse et de dévouement.
--Mais. d’abord, dit-elle, la solitude avec vous tous n’est plus la solitude ; ensuite vous savez bien que c’est le bruit seul qui m’effraye et me fait peur !....
S'il n’y avait eu la question de l'avenir d’Antoniet à assurer, certainement je vous auxais demandé comme une grâce de ne pas quitter mes montagnes, où l’on ne voit jamais personne, à part les excursionnistes et les étrangers de l'été. Mais lorsqu'elle visita les pièces magnifiques de l’intérieur, une salle à manger longue de plus de vingt mètres et “ans laquelle tout le long des murailles, en des fresques superbes, des hommes d'armes du temps passé se dréssent avec leurs halle-bardes, leurs casques et leurs cuirasses d’une allure si magistrale dans la peinture un peu sombre, Quand Lise vit les salons où les tapisseries, les meubles du temps de XIV, les lustres, les tableaux formaient un ensemble d'une décoration princière, elle en resta stupéfaite d’étonnenient.
—Mon Dieu, dit-elle, comme c’est beau et comment pouvez-vous passer votre vie ailleurs qu'ici ?....
Abeille se mit à rire,
—Tu oublies les expériences de Pascal, répondit-elle, ses découvertes et cette science qui a été certainement ma seule rivale, mais quelle rivale !....
Au dehors, Marguerite et Rolland, tout aussi familiers l’un que l’autre avec les beautés du pare, montraient à Monette et à Antoniet les grands rochers moussus, les sources jaillissantes, les sites les plus pittoresques et les plus enchanteurs. Dans cet air pur, au milieu de ces arbres centenaires, de ces fleurs embaumées, Monette était heureuse ; mais sa joie n’était rien à côté de celle d’Antoniet, qui contemplait en peintre et en coloriste cette contrée si verdoyante et si accidentée, sous ce ciel d’un bleu aussi pur que celui de la Providence.
— Demain, dit Rolland, vous verrez Mussidan ; c'est moins vaste, et moins beau qu'ici, mais c'est joli, oh! très joli même ; et maman y a mis un cachet extrêmement élégant et intime.
Et puis tour au bout de notre parc à nous, il y a quelque chose de plus extraordinaire que tout cela, il y a le presbytère, et bon papa curé et tante Flore ; lesquels, je vous assure, méritent d’être vus, et surtout d’être aimés, car ce sont les plus excellentes gens de la terre...
Comme le disait Rolland, le lendemain on accompagna Germaine chez elle. Les deux demeures n'étaient pas très éloignées l’une de l’autre, quatre kilomètres environ p ar la route, la moitié var les raccourcis. La, ce furent de nouvelles extases, et de nouve aux bonheur. En attendant l'heure du déjeuner, on se rendit au presbytère, afin d'aller cher cher le vieux curé et sa gouvernante qui avaient tous les deux promis de partager le repas de famille. Après les premières embrassades de Rolland et de Marguerite, les présentations de Monette et d'Antoniet commencèrent. Le curé les trouva charmants tous les deux, surtout Antoniet, pour lequel il éprouva tout de suite une ‘rès grande sympa thie. Mais Flore, à l'aspect de Monette, resta stupéfaite,
—Ah! mon Dieu! ne put-elle s'empêcher de dire à son maître quand, seule avec lui, elle lui passa un rabat neuf et brossa son chapeau, vous n'avez pas vu monsieur le curé, cette petite, que les deux autres nous ont amenée ?...,
—Si, si, Flore, si je l’a1 vue ; une bien jolie enfant. en vérité, aussi blonde que nos blés au mois de juin !
—Et vous n'avez pas remarqué autre chose ?
—Elle à une physionomie bien sympathique et des yeux très droits, un peu espiègles, par exemple, comme les yeux d’une rieuse petite fille qu’elle a l'air d’être.
—Et pas autre chose ?
Il parut chercher pour obéir à sa vieille compagne certainement, et finit par dire, très convaincu :
—Non, Flore, pas autre chose.
Vous voulez peut être parler de sa toilette, mon enfant !.... Mais je n’ai jamais attaché d'importance à ces détails-là !......
Non, non, je ne veux pas parler de sx toilette, seulement de ses yeux, de son front et de sa jolie petite bouche sérieuse ; et de tout entin.
Ne trouvez-vous pas qu'elle est le portrait vivant de notre Germaine à son âge ?....
Le curé sourit avec indulgence.
— Allons donc, Flore, dit-il, sous rêvez, ma fille. ..,
Germaine a toujours eu des cheveux foncés, et celle-ci les a comme de l'or,
Et puis pourquoi lui ressembleruit-elle, je vous le demande ?.... Elles ne sont pas parentes toutes deux, que je sache ?....
Flore n’insista pas ; mais elle resta avec sa conviction sur cette ressemblance, peutêtre inexplicable, mais qui certainement existait. ...
Une vie charmante commenca,.
Pascal se reposait en parcourant à pied et seul ce pays de sa première enfance, qui lui paraissait le plus calme et le plus beau de la terre, surtout après le bruit ct le surmenage intellectuel de Paris. Dans ses longues courses, au fond des vallées, ou sur le revers des coteaux, il faisait un peu de botanique, herborisait, cherchait parmi les humbles plantes agrestes, celles qui guérissent ou qui fortifient, Alors, quand sa provision était faite, il allait chez ceux qu’on lui avait dit être affaiblis ou malades ; il donnait des conseils ; il laissait ses herbes aromatiques, il y ajoutait l'argent nécessaire pour acheter le bœuf qui fortifie, le vieux vin qui répare la santé, et il emportait, à la place de tout cela, des bénédictions qui lui mettaient l'âme en joie...
Mais il voulait être seul pour ses charités, dont il avait la pudeur exquise. Aussi Abeille, qui le savait, avait-elle la plus grande liberté, pour aller à Mussidan avec Lise,
ec les beaus, les sources t'air pur, au ireuse ; mais en coloriste que celui de
s beau qu'ici, it élégant et
traordinaire uels, je vous lentes gens
Les deux iron p ar la » nouv£ aux d'aller cher rtager le reite, les prérmants tous nde sympas
le avec lui, ieur le curé,
que nos blés u espiègles, ir dire, très
jamais atta- > son front
âge?....
ont pas pa-
ance, peut-
nce, qui lui surmenage > revers des les plantes tait faite, il conseils ; il & bœuf qui :, des béné-
ise, Aussi avec Lise,
ou pour recevoir à Gesdres Rolland et Germaine, ‘Et partout, sur les routes, dans les jolis sentiers ombreux, au fond des landes fleuries, au bord des étangs, où les grands arbres se mirent, ainsi qu’en de gigantesques miroirs d’étain, on rencontrait les mères, marchant tranquillement en causant, les deux couples de jeunes gens, fort loin d'elles, quelquefois ; cheminant, Rolland avec Monette, Antoniet avec Marguerite, Les anges, euxmêmes, eussent pu entendre leurs conversations, tant c'était honnête, naïf et pur. Et cependant, à se connaître mieux, en ces menues confidences où tout, de leur vie passée, montait à leurs lèvres, leur affection grandiss ait, s’approfondissait, .., Germaine sous prétexte d'analyser plus intimement, et de voir de plus près celle que Rolland aimait, attirait le plus qu’elle pouvait Monette auprès d'elle. Celle-ci, fine comme l’ambre, se prétait adorablement à cette extraor ‘re sympathie, tout en ménageant la farouche jalousie de Lise, toujours en éveil. 1 our cela, elle avait persuadé à Antoniet que les études de plein air étaient bien plus jolies le matin que le soir. Alors, ils partaient tous les trois, Marguerite, Antoniet et elle, toujours du côté de Mussidan. A cette heure:là, Abeille ne sortait jamais, Monette le savait, et ce qu’elle savait aussi, c’est que Lise se fût fait un cas de conscience de ne pas rester auprès de la marquise, pendant que celle-ci, en déshabillé du matin, vaquait à la surveillance et à l'organisation de son intérieur,
Toute la matinée, en effet, Abeille ndorait rester en peignoir de batiste, allant, venant, donnant des ordres, recevant les gens du dehors, qui avaient tous quelque chose à lui demander, Dans l'intervalle, elle causait très intimement avec Lise, assise dans son petit salon, une broderie à la main, et cette intimité leur était très douce à toutes les deux. Elles croyaient l’une et l’autre leurs enfants dans le parc, et les sachant tous les trois ensemble elles n'avaient aucune crainte ; Lise surtout, ne supposant pas que sa fille voyait la comtesse en dehors d'elle, était apaisée, car les entrevues de Germaine et de Monette faisaient atrocement souffrir la veuve de Jean-Marie, malgré la sympathie qu’elle éprouvait pour Mme de Villamblard, et tous les raisonnements qu’elle se faisait à son endroit. L'après-midi, qui réunissait officiellement les deux familles, était affreuse pour la pauvre Lise.
—Comme elles s'aiment inconsciemment !...... se disait-elle en voyant Monette et Germaine ensemble,
Est-il possible que quelque catastrophe ne leur apprenne pas ce qu’elles sont l’une pour l’autre ?
Et alors, moi!...... moi, que deviendrais.je sans ma Monette? Et cependant, que de précautions ne prenait pat la tillette qui avait deviné en partie l’atroce jalousie de sa mère adoptive ! Elle fuyait presque Germaine, ne lui parlant pas quand Mme Escaméla était avec elle, lui répondant à peine, pas gracieuse du tout. Mais aussi, le matin, comme elle se rédimait, Pendant que Lise la croyait dans le pare de Gesdres, avec Antoniet et Marguerite, Monette, au contraire, leur faisait arpenter la route vers Mussidan, et d’une allure !
Puis, lorsque Antoniet disait :
—Mon Dieu ! que c’est donc joli, ici...
Monette, aussitôt, répondait :
— Oui, ça fera très bien dans ton album. Assieds-toi, mon petit Toniet, dessine, fais de la bonne besogne.... Margot te tiendra compagnie... Moi, je vais un peu plus loin...,
Et plus légère qu’une biche que les chasseurs poursuivent, elle s’en allait, par les traverses et les grands bois, dont elle connaissait déjà toutes les sentes, vers ce joli château, où, à côté de Rolland, vivait cette comtesse de Mussidan qu’elle aimait peut être encore plus que lui. Marguerite et Antoniet croyaient qu’elle se rendait quelque part rejoindre Rolland qui devait l’attendre. Et trop innocents, trop purs eux-mêmes pour suspecter Bargemon et Monette, ils se faisaient les complices de ces rendez-vous, sans en soufller mot, bien entendu, à Lise, qu'ils savaient également un peu ombrageuse. Ils se trompaient. Si Monette deux heures environ après les avoir quittés, revenait vers eux, toujours accompagnée de Rolland, ce n'était pas pour lui qu’elle les abandonnait ainsi. C’était uniquement pour Germaine ; pour la voir seule, loin de tous, attirée par le plus invinsible des aimants, qu’elle déployait tant de diplomatie et faisait tant de chemin,... La première fois qu’elle arriva de cette façon à Mussidan, le cœur lui battait à l’étouffer.
—Madame la comtesse est-elle visible ? demanda-t-eile au domestique qui la reçut.
Comme on la voyait journellement dans une grande intimité avec Germaine, on la laissa monter sans l’annoncer, ainsi qu’elle le demandait...
Elle connaissait bien le petit salon, où se tenait d'habitude Mme de Villamblard, et sans rencontrer personne, pas même Rolland, elle en eût vite atteint le seuil. À cause de la grande chaleur, la porte était ouverte derrière les draperies de soie abaissées. Monette entr'ouvrit légèrement la souple portière, et aussitôt Germaine lui apparut, assise dans un grand fauteuil où elle se tenait d'habitude, Un livre ouvert sur ses genoux, ayant glissé de ses mains, ses yeux fixes et humides disait qu’elle était en proie à une méditation très mélancolique, peut-être douloureuse.
Monette la contempla quelques instants comme en extase.
Mon Dieu !... qu’elle est belle !... se dit la fillette.
Je ne sais pas quoi me pousse vers elle !.... Je voudrais tant me pendre à son cou, eb
lui dire que je l’aime ?......
Naivement, elle ajouta :
C'est certainement à cause de Rolland que je suis ainsie!.... Elle a été si, si bonne pour lui !....
Elle tit un petit mouvement. Germaine leva les yeux, et en voyant là, devant elle, dans l'intimité absolue de sa mai
son, cette enfant à laquelle elle pensait à l'instant même, son cœur eut un battement, subit, extraordinaire,
__'Ah ! mon Dieu, ditelle, c’est vous, ma mignonne chérie, entrez donc !....
Monette était plus rouge que la plus resplendissante des pivoines cramoisies en pleine Goraison. Néanmoins, elle s'avança sans gaucherie, car tout en elle était gracieux, même ses embarras.
— Est-ce que vous cherchez Rolland ? ajouta la comtesse.
La fillette s'était tout à fait approchée du fauteuil de Germaine.
Non, madame, dit-elle,
Et avec la plus adorable des candeurs, elle ajouta :
-Ce n’est pas son heure, à lui, maintenant ; c'est l'après-midi seulement qui jui appartient.... Germaine sourit.
Le moindre mot de cette enfant la ravissait,
Alors, dit-elle c'est une commission d’Abeille ou de votre mère que vous venez me faire ?
Pas davantage. et j'aime mieux vous le dire tout de suite, tant pis si vous me prenez pour une effrontée, je viens pour vous toute seule,
—Pour moi, chérie ! expliquez-vous !....
—C'est que c’est très délicat !....
— Allez toujours je vous comprendrai à demi-mot.
—Je vous adore !...
—T1 n’y a pas de mal traordinairement, pour une natur démonstrative.
Mais vous n'avez personne, vous, que cette grande et subite sympathie fait souffrir ?
Non. Mais, vous non plus je suppose.
__Et si vous vous trompiez ?.. Si quelqu'un que j'adore ; quelqu'un à qui je dois tout ; quelqu'un de parfait, et qui n’a que cette seule petite faiblesse de ne pas vouloir que j'aime personne en dehors d'elle, si ce quelqu'un était très malheureux de mon affection pour vous }....
A ce mot ‘elle’ échappé à Monette, Germaine tout de suite comprit qu'il s'agissait de Mme Escaméla....
— Ah ! fit-elle pensive, ce serait très malheureux en vérité !
Mais ne pourrait-on pas tourner la difficulté en se voyant toutes les deux en dehors de cette personne-là ?....
— Pourquoi pas, jusqu’au jour où elle le saurait, et où elle en souffrirait....
—$i vous vous y prêtez, elle ne le saura pas.
Je m'y prêterai!.... dit Germaine très bas presque inconsciemment, et poussée certainement par une force supérieure à toute réflexion, à toute volonté.
—Oh ! que voilà une bonne parole, s'écria Monette.
Et obéissante au même irrésistible élan qui déjà à l'hôtel de Gesdres l'avait jetée dans les bras de la comtesse, elle lui sauta au cou. Germaine la reçut, troublée et palpitante ainsi qu’elle l'était avec une mortelle émotion. Mais lorsqu'elle sentit Monette la couvrir
à cela, Et moi aussi je vous aime extraordinairement. Oui, exe comme la mienne, qui n’est pas habituellement très
mblard, et , À cause sées, Morut, assise ses genoux, » à une mé-
son cou, et
» de sa mai battement,
5 en pleine ‘ieux, même
1i {ut appar-
s venez me
ous me pre-
nt. Oui, exllement très
ait souffrir ?
je dois tout ; vouloir que
on affection
s'agissait de
ix en dehors
t poussée cer-
ait jetée dans et palpitante tte la couvrir
mn,
de baisers, que ses jolies lèvres roses s'appuyèrent sur ses joues, su nn tront, pertout eufin où elles pouvaient attemdre, la comtesse faillit perdre connu ice
Puis Monette s'assit sur un tabouret à ses pieds, et moitié en : inoitié NUIT émotion qui l'étranglait, elle lui parla de toutes sortes de choses Le nom de Rolland, on le comprenait bien, revenait le p us souveut entre celles deu
— Evidemment, c'est ce pur et charmant amour qui lu pousse ainsi vers moi,
Tout à coup la pendule sonna dix heures... Avant que la dernière vibration se fût éteinte, Monette était debout,
— Dix heures, s'écria-t-elle, en voilà de belles affaires !....
Moi, qui ne veux pas qu'on sache que je suis venue ici !,. Jamais je ne serai de retour à Gesdres à onze heures, Je pars !.. Adieu !., à demain.
Elle couvrit de nouveau Germaine de baisers fous, de baiser, qui enivraient tesse à lui faire perdre lu tête, et elle s’échappa.
Dans le vestibule en bas, elle se heurta à Rolland.
— Vous ici ? s’écria le jeune homme, que se passe til donc 7...
—Accompagnez-moi, je vous le dirai en route, mais pas à présent je suis trop pressée !
Il lui obéit sans se faire prier. Tout en courant, Monette qui n'avait pas de secrets pour lui, raconta à Rolland ce qui l'avait poussée à venir seule à Mussidan ce matin-là.
—Maman n’est pas contente, oh! mais pas contente du tout, quand je suis genti!le avec Mme de Villamblard, commença-t-elle avec une petite mine eflurouchée
—Elle vous l'a dit ! demanda le jeune nomme.
—Oh non, maman ne dirait pas ces choses-là ; mais je l'ai deviné tout de même, et je
et grâce à cela Germaine put se dire :
la com-
vois bien ce qu’elle souffre quand je fais quelques gentillesse à Mme Germaine : aussi comme je veux réparer mes froideurs forcées vis-à-vis de la comtesse, j'ai pris la résolution de lui faire une petite visite le matin.
Il faut bien que votre mère m'aime, n'est-ce pas, Rolland? ajouta:t-elle avec cette dou ceur exquise, qui mêlée à l’espièglerie de ses yeux la rendait tout à fait irrésistible.
Rolland prit ses petites mains.
—0 Monette jolie !.... lui dit-il, vous êtes encore meilleure que vous n'êtes belle, er je vous assure que ce n’est pas peu dire !.,..
Elle se dégagea heureuse et troublée,
— Les autres m'attendent dans la forêt, dit elle,
Toniet peïut, Margot regarde le tableau ou le peiatre, à votre choix,
Ne leur dites pas que j'ai vu votre mère, n’est ce pas ?....
—Mais ils croiront peut-être autre chose, répondit Rolland,
—Monette rougit, et avec sa même douceur charmante, elle dit :
—Laissez-le leur croire, cela vaut mieux.
Rolland n'insista pas. Et tous les matins depuis ce jour-là quand Monette arrivait seule chez Germaine,le jeune homme,avec une délicatesse infinie,les laissait ensemble toutes les deux. Mais au moment du départ de Monette, il l’attendait soit dans le bas de la maison, soit dans le parc, et il la reconduisait vers ses amis.
Au château, le bonheur de Germaine ne se pouvait décrire Eveillée dès l'aube, elle attendait avec une anxiété dévorante l'heure où d'ordinaire la fillette arrivait.
Alors celle-ci, après l'avoir couverte de baisers, lui racontait en un babillage adorable, tout ce qu'elle avait fait, ou vu, ou entendu depuis la veille. C'étaient des riens ; mais des riens qui tenaient toute son âme d'enfant, et qui ravissaient la comtesse.
Peu à peu Monette était devenue très familière avee Mme de Villamblard,
Elle allait dans toutes les pièces de la maison, A chaque minute on eût dit qu'elle faisait des découvertes extraordinaires, C'étaient des petits cris de joie comme ies bêtes heureuses, et surtout les chiens en poussent à tout instant. Mais ce qui l’attirait le plus c'était la grande chambre de Germaine avec ses meubles d'autrefois et sn douce odeur d'iris. Les promiers jours il lui avait paru qu'elle était dans un sanctuaire,
Mais cette impression avait disparu ; et à voir tout ce qui entourait la jeune femme,
toutes ces futilités élégantes, où l’on devinait une nature très raffinée, il avait semblé À Monette découvrir la vraie Germaine, celle que les autres ne connaissait pas ; une Germaine point hautäine et froide comme on le croyait, mais au contraire très aimante, très tendre, très délicate, ayant besoin de beaucoup d'affection, et que les malheurs de sa vie, —-malheurs que Marguerite lui avait racontés,—la mort de sa fille, et l'abandon de son mari, avaient rendue toute concentrée et encore plus malheureuse: : 12
nn om
Elle l'en aima davantage, Sa petite âme généreuse sentit, vec une très grande com- Passion pour Mine de Villamblurd, un besoin irrésistible de réparer par une somme incal cilable de tendresse et de dévouement los douleurs imméritées de lu pauvre femme,
Un jour, Germaine, qui voulait l’amuser, lui moutra toutes ses dentelles, toutes ses toilettes et surtout les merveilles de son écrin, Bargemon, on le sait, là voulait parée comme une divinité, et avait fait des folies pour elle,
Devant ces diamants, ces perles fines, ces gemmes précieuses, montées ct serties par des ouvriers qui sont des artistes, | 4 yeux de Monette brillèrent comme des esourboucles,
—Je gage, ma Monette chérie, que tu veux voir si tout celn te va, lui dit Germaine, qui seule avec elle maintenant, la tutoyuit,
La fillette inclinn sa tête blonde,
— Vous m'essayeriez tout cela !.. Est-ce possible, maman Mémaine ?.. Jui dit-elle en l'appelant comme Rolland le faisait toujours devant elle,
À ce mot de ‘mamnn” que la petite lui donnait pour la première fois, Germaine sentit tuutes ses entrailles frénir, Eu effet, cette enfant si jolie, si bonne, et qui éprouvuit pour elle une si irrésistible tendresse, n'avait-elle Pas exactement l'âge qu'avait sa fille à ele, sa fille volée et introuvable É:
Sans répondre elle se mit, de ses mains adroites, à parer Monette de tous ses trésors, ‘le tout ce qui était devant elle, Elle lui mit aux oreilles des diamants plus gros que des noisettes, elle piqua dans la mousse si légère de ses cheveux des diadèmes et des cordons de pierreries, puis dégrafant le haut du corsige de Monette, elle enserrn son cou délicat du fameux collier que Bargemon lui avait donné jadis, en cette inoubliable soirée au milieu de laquelle il devait mourir ; ét elle le plaça, comme lui-même il l'avait placé sur ses épaules à elle
Alors Monett:, avec son con semblable à La hampe de la plus délicate des fleurs, maintenant enserré de perles : ses yeux de saphir foncé, son profil si pur et si doux, ressembla tellement à une petite idole indienne resplendissante de beauté et de jeunesse, que Geriaine éblouie, courut vers Îa porte et comme une folle cria :
— Rollard ! Rolland, viens vite ?
Il était dans sa chambre, lisant et travaillant. [1 eut rapidement obéi à l'appel de sa nère adoptive, à
—Regivie lui dit Germaine, avant méme que la porte se fût refermée, regarde s'il est possible de rien voir d'aussi joli, et d'aussi ravissant que ça !,,.,
Elle lui montra Monette, Je cou et les épaules nus, rayonnante, sous les splendeurs de cet écrin Vraiment digne d’une re ine,
Rolland était en extase ; Mais voulant résister au sentiment de profonde admiration qui, il le sentait bien, mettait une flamme très éloquente dans ses yeux, il dit en riar: :
— C'est à ces choses-là que vous passez votre tentps, quand vous êtes seules, toutes les deux ?.... Eh bien ! maman Mémaine, il faut avouer que pour une femme sérieuse, tu es absolument réussie !......
Puis, désignant la petite main de Monette :
— Ces jolis doigts sont trop nus. à côté de toutes les magnificences de la tête et du cou, dital ; pourquoi ne lui as tu pas mis quelques-unes de tes bagues ?
Germaine sourit,
—Tu as raison, répondit-elle, il faut tout lui essayer, tout, tout, Nous verrons de cette façon si les mesures sont justes pour plus tard...
—Tais-toi, répondit impérieusement Rolland.
Ce n’est pas ce que je veux dire, et il ne faut pas que tu te trompes à mes intentions !
Puis lui prenant la main et touchant une petite bague, un saphir pas bien gros entouré de tout petits brillants qu'André un jour lui avait donné pour sx fête, et que Germaine n'avait jamais plus quitté depuis, Rolland lui dit :
— C’est celle-là, que je voudrais que tu donnes à Monette, là, devant moi.,.. rien que celle-là !.. mon adorée maman !. ;
Un grand sanglot, un sanglot d’attendrissement sortit aussitôt des lèvres de Germaine,
Elle lui entoura le cou de ses deux bras, laissant tomber sa tête sur l'épaule de Rolland comme subitement terrassée par la plus grande des émotions, et elle murmura à son oreille :
— Ah ! si tu étais mon vrai fils, tu n'aurais pas davantage mon cœur, mon âme, mes tendresses et mes souvenirs. . ma manière de tout Comprendre et de tout sentir!,...
Oui, oui, la voilà cette petite bague que j'ai tant aimée, tant embrassée ; mais ce n’est
rès grande com-
18 somnie incal
re fumme,
les, toutes ses voulait purée
serties par des soarboucles, dit Gerinaine,
l., lui dit-elle
ermaine sentit qui éprouvait avait su fille à
IS ses trésors, lus gros que 1es et des cor:sert son cou 1blinble soirée | l'avait placé
s fleurs, mainux, ressemble esse, que Ger-
t l'appel de sa garde s'il est splendeurs de
> adiniration t en riar:s:
s, toutes les e sérieuse, tu
te et du cou, s verrons de
intentions !
gros entouré e Germaine
1oi.,.. rien
le Germaine.
> de Rolland à son oreille :
n âme, mes re
ais ce n'est
FLEUR DÉS NEIUKS
pas moi qui la lui donnerai, à tn Monette, c'est toi qui vas la passer là, à son doigt, en ina présence !.,,...
Gravement, sans ajouter un mot, Rolland prit à la main de Germaine la bague d'André et le visage aussi recueilli que si, devant l'autel et en la présence du prêtre, il eût donné un anneau d'or à celle qui eût été sur le point de devenir sa femme, il encercla le petit doigt de Monette du saphir de sa mère adoptive.
— Ïl est de la couleur de vos ba pcunelles d'azur foncé, ma Monette, lui dit-il très doucement ; que votre cœur pur et bon, reste inaltérable comme lui !..,...
Mouette n'avait plus la moindre trace d'espièglerie dans les yeux ; au contraire, une expression sérieuse et profonde avait remplacé sa gaîté ordinaire,
Elle regarda Rolland, et se jetant dans les bras de Germaine, elle murmura :
—Merci, maman, oh ! merci!.,,..,
C'était la promière fois qu'elle l’appelait maman tout court, sans ajouter Afémaine, comme le faisait Rolland,
La comtesse en ressentit une si violente commotion qu'elle en perdit connaissance,