‹ Fleur des neiges [microforme] (volume 4)Chapitre 9 sur 13 · LA NOUVELLE IDÉE DE LA CRAPONETTE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE IDÉE DE LA CRAPONETTE

Chez la Craponette, rue Vital, la vie était extraordinairement tiraillée et malheureuse.

C'était la bohème en plein, avec des hauts et des bas extraordinaires,

Les hauts existaient les premiers jours du mois, lorsque Grégoire touchait sa rente ; les bas arivaient à partir de la deuxième semaine, Alors tout ce qui tombait sous la main était vendu à des brocanteurs, ou porté au Mont-de-Piété, <

Nénest était loin de se suflire, et quoi qu’il dit très pompeusement qu’il voulait faire de ses fils des ouvriers, il les élevait à ne pas faire œuvre de leurs dix doigts.

Tout cela coûtait gros et amenait chez la Craponette les récriminations les plus aigres, et les scènes les plus atroces.

Le soir de l’arrivée de Lise à Paris très tard seulement, Adrien Craponne se présenta chez sa tante en lui disant :

—Tu avais raison, la chose est importante, et je crois qu'il nous faudra surveiller la famille de Gesdres, .…..

Ces personnes qui ont débarqué à la gare d'Orléans aujourd'hui en même temps que nous, ont été reçues dans une très jolie maison de la rue d’Assas, une sorte de petit hôtel, par le marquis Pascal lui-même.

Vers dix heures, je suis revenu pour me rendre compte s’il n'y avait pas du nouveau et j'ai eu la bonne fortune de voir la famille de Gesdres reprendre le chemin de la rue de Vaugirard, escortée par le jeune homme et la jeune fille qui sont arrivés aujourd'hui. La mère n’y était pas,

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— Et les jeunes gens ont passé la nuit rue de Vaugirard ?....

—Non, ils sont rentrés rue d’Assas, sans même s'arrêter chez le savant, et ils ont regagné seuls le petit hôtel qu’ils paraissent habiter. à 4

& Sapristi !.... ma tante, continua le jeune Craponne très exalté, la fillette est bigrement jolie ; et pour un rien j'en serais toqué ?....

Alice se mit à rire. C

—Je ne m'y oppose pas, dit elle ; même si tu pouvais faire cette conquête-làa, et l’amener par de-vant M. le maire, tu ferais un fameux coup, mon garçon.... Ce serait certainement toi alors qui remettrais notre pauvre famille dans les hauteurs ; car je t’assure que pour l'instant, nous n’y sommes pas.... Oh non ! par exemple !....

Surveille la bien, n'est-ce pas, cette petite pimbêche ; et dis-moi tout ce que tu apprendras de nouveau, sur elle, et sur les siens.

—Mhais si je fais cette besogne-là, je na pourrai pas aller à mon atelier ces jours-ci,

Alice n'était pas embarrassée pour si peu.

La suite dans les idées, [6 goût de la régularité et du travail à donner à ses neveux, elle s’en souciait vraiment comme d’une guigne, lorsqu'un plaisir, une satisfaction ou même un simple caprice était en jeu.

—Je ferai dire à ton patron que tu es malade, déclara:t-elle,

Et comprends bien ce que je te dis: Si tu pouvais réussir de ce côté-là, tu n'aurais plus besoin de travailler, mon pauvre !....

— D'autant plus que vous avez voulu faire de moi un typographe, et du diable soit si j'ai le goût d’alignes ces petits caractères-là !....

Artiste comme toi, comme père ? Oh oui! ça c’est ma vocation !....

Mais travailler, le dos voûté, du matin jusqu'au soir, ou du soir jusqu’au matin, non, il n’en faut pas !....

—Ton oncle et ton père ont décidé que la vie artistique était trop aventureuse, alors, Adrien, il te faut obéir !....

Vois-tu quand on est jeune, être artiste c'est encore possible ; mais en vieillissant, ce que ça devient dur !....

—Tu ne me feras jamais penser à ces choses-là.... Je suis un Craponne, moi, un vrai Craponne.... Et ce qu'il me faut c’est la gloire, la célébrité, les applaudissements.

Oh pour cela, vois-tu, ma tante, j'endurerais l'enfer : la faim, la soif, la misère... tout m'est égal !....

Elle le regarda avec complaisance et dit :

—C'est beau d’avoir le feu sacré !...... Comme je me reconnais bien là !,...

Voilà quelques sous, continua-telle, ménages les, car je n’en ai pas des masses, je t’assure. J'’intercèderai pour toi, afin qu’on te laisse suivre ta vocation ; mais en attendant, si tu pouvais, joli garçon comme tu l'es, t’insinuer dans les grâces de cette petite fille-là, tu n'aurais plus à te préoccuper, pas plus des petits caractères de l'imprimerie que tu dé:testes, que des chansons et des planches, que tu rêves cependant en ce moment-ci !

—Qu'est-ce qu’elle est donc cette petite fille, pour que tu attaches une si haute importance à sr conquête ?

Pour moi elle est jolie comme une figure de Greuze. L’avoir à mes côtés, dans une loge où je ferais ma tête, pour paraître devant un public idolâtre, oh vraiment ! ce serait le paradis !

Mais toi, tante, ce n’est pas le même motif qui te fait lui porter autant d'intérêt !,... Alors qu'est-ce que c’est ?

—Tu as raison de dire que tu es un vrai Craponne, petit, tu n’es pas bête et tu sens la poudre,

Mais le secret de cette poudre-là, vois-tu, est aussi important pour neus que le secret de celle qui est sans fumée l’est pour l'Etat, Aussi je dois ine taire même vis-à-vis de toi, pour qui j'ai cependant un si grand faible,

Néanmois, écoute-moi bien, et garde mes paroles pour toi :

Cette enfant n’est certainement pas ce que l’on croit ; des millions et des millions lui sont destinés. Tâche de la séduire par tous les movens que tu pourras, et tu deviendras un des rois de Paris, ayant de l'argent plus que tu n’en sauras faire ; à même de satisfaire tous tes caprices, toutes tes fantaisies, si tu en possèdes !,...

— Diable, ma tante, être jolie et par dessus le marché avoir les yeux de crapaud dont tu parles ?.,..

PR

En voilà des motifs pour que mon amour naissant pousse de fortes racines !....

Sois paisible !.... Je ne la lâche plus d’une semelle, et devrais-je mettre le feu à sa maison, il faudra bien qu’elle m’appartienne !....

Rêéveuse, Alice regarda son neveu s'éloigner.

—1l est assez joli garçon pour se faire aimer d’une petite sotte qui n’a jamais quitté sa montagne, se dit-elle. Si ce que je crois est vrai quelle solution que ce mariage avec Adrien |...

Quelques jours après, le jeune homme qui avait donné fréquemment des nouvelles à sa charmante tante, et l'avait mise au courant de tout ce qui se passait, arriva encore lui dire :

— Grande affaire, tante Licette.

— Laquelle ?....

—Sois pas si jeune. Aie la patience d'attendre... J'ai noué des relations dans la place...

Un palefrenier de l'hôtel de Gesdres, lequel est au mieux aÿec une femme de chambre de la marquise, m'a appris ce soir que tout le monde partait pour la Gascogne,

—Ah !.... qu'entends-tu par “ tout le monde ? ”

—; La famille de Gesdres, Mme Escaméla et ses deux enfants qui vont chez le marquis.

D'un autre côté, la comtesse de Villamblard, qui se rend avec son fils adoptif à Mussidan.

— Bien, bien !...,Dans quel but alors, a-t-on fait venir Mme Escaméla à Paris, si c’est pour l'en faire repartir presque aussitôt ?.

Nous avons peut-être intérêt à le savoir,

— Veux-tu que je parte en Gascogne ?..…..

— Et qu'y feras-tu ?...,

—Ce que j'ai fait à Paris.

De l’œl d'abord à Mile Escaméla ; ensuite, je ferai connaissance avec n'importe qui de leur entourage, Mais je te réponds bien que je saurai ce qui se passe dans les deux châteaux.

—Qne tu continues à faire des œillades à ta fillette, d’abord ; mais que tu saches les projets de ces gens-là, ça, c’est une autre affaire.

Oui, tu pourras peut-être apprendre qu’ils vont demain à tel endroit ; la semaine prachaine à tel autre ; mais leurs projets intimes, leurs désirs et leurs résolutions, za ce n’est pas à espérer. 1ls sont gens du monde, ils se possèdent tous, et ne parlent pas devant leurs domestiques.

— Veux tu que je me grime et que j'y rentre comme valet de chambre ?....

—Mauvais moyen ; la petite est extrêmement orgueilleuse, nous nous en sommes aperçus, ton père et moi, à la façon dont elle nous a reçus dans un joli chalet où elle se trouvait là-bas avec son frère.

Or, cette petite fille, si elle voyait jamais en toi un domestique, ne te regurderait plus, c'est certain. Alors, adieu ces premières impressions que tu crois avoir produites sur elle.... Tu pourrais plier bagage, mon pauvre petit !,,....

— Que faire alors ? insista Adrien. Car vois tu, tante, elle me plaît tellement, tellement, qu'avec encore ce que tu m'as dit, je suis capable des pires folies pour me faire aimer d'elle !,,..

La Craponette, très préoccupée, se mit à réfléchir.

—Je crois, dit-elle enfin au bout de quelques minutes, avoir trouvé, ou à peu près,

--Quoi ?,

—Je vais te le dire.

Les relations entre la comtesse et ton oncle ne sont pas officiellement brisées,

—Oh ! ce n’est pas chaud... pourtant !....

— Non, évidemment ; mais enfin, elle le supporte dans sa maison ; elle lui permet de partager la vie commune, quand il plaît à ce vieux Rodrigue de se retremper au seiu de sa famille !.... Or, à Mussidan, quoique cela ait été vendu, tratiqué et racheté, Grégoire s’y considère encore plus chez lui qu'à Paris, à cause du nom, qui est celui de ses pères !.

Cela entendu, je l’expédie ces jours-ci là-bas ; mais avant son départ, dans une petite scène très attendrissante, je lui aurai raconté ton amour pour la petite particulière en question. Et rapporte-t'en à moi pour arriver au résultat que nous cherchons ; c’est-àdire que le comte te redira fidèlement tout ce qui se passera dans les deux familles,

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— Et où me le dira-t-il ?.... «

—Mais là bas en Gascogne !,..,

—Tn crois donc nécessaire que j'y aille,

—Certainement ; mais pas comine valet de chambre, oh ! non !....Tu iras en touriste, en voyageur, en peintre même, tu ne dessines pas trop mal et ce sera peut-être le moyen de te lier avec le petit Escaméla, qui a, dit-on, la passion de la peinture.

Ça, ce serait même ce qui pourrait survenir de plus heureux qu’une sympathie entre ce garçon et toi!....

—Je ferai tout ce qu'il faudra pour y arriver, n'aie pas peur !....

—Mais surtout, surtout, qu'aucun de ces gens-là ne se doute que tu nous es quelque chose, de près ou de loin.

Ton oncle n'existe plus.... Ton nom de Craponne, il faudra oublier que tu y as droit, autrement, tout serait perdu !....

—Et mon oncle ne me trahira pas ?.. Il est si léger !....

Avec un geste de souveraine assurance la Craponnette répondit :

—De ton oncle, je m'en charge !.... Il faudra au contraire qu’il t’assigne des rendezvous secret afin de bien te tenir au courant de tout ce qui se passera, et qu'il se concerte avec toi, sur la meilleure manière d'agir.

—Va:til y consentir ?....

— Oui, parce que je saurai m’arranger pour le lui demander.

Je flatterai son amour-propre. je lui dirai que lui seul peut rouler le marquis de Ges dres ; et que te donner une femme honnête, ayant quelques sous, lesquels te permettraient de monter une imprimerie, où il serait, lui, le maître, — ce qui est toujours sa toquade— serait la plus belle action de sa vie...

En le prenant de cette façon, vois-tu, mon petit, nous avons beaucoup de chances de réussir,

- C'est entendu, commence la représentation, moi je la continuerai en t’obéissant scrupuleusement.

Elle lui prit la ête à deux mains et l’embrassa follement :

Ah ! mon Zézette, lui dit-elle, si ton père t'avait ressemblé, s'il avait été pratique,

si ce jeu et cette noce continuels ne l'avaient pas entraîné, nous les aurions ces millions.

après lesquels aujourd’hui il faut tant courir !....

Ne pourrais-tu donc pas y aller à Mussidan ?

Il la regarda très soupçonneux :

— Est-ce que tu veux te débarrasser de moi, lui demanda:t-il, repris soudainement d'un brin de passion, car il y avait pour lui, en ce moment-là, une sorte de contradiction à exercer, puisque Alice paraissait vouloir l’éloigner.

Elle s’approcha tout près et se fit très câline, chose qui maintenant ne lui arrivait pas souvent,

—Gros bêta !.,., dit-elle, tu méconnaîtras éternellement ta Licette ae

Non, non, au contraire, re que je t'en dis serait de nous rapprocher davantage, en

essayant de surmonter les complications et les ennuis qui nous assomment depuis quelques années,

— Alors, parle, je t'écoute,

—Ton oncle, le curé, vit toujours, n'est-ce pas, quoi qu’il soit aussi vieux que Mathusalem ?.,.,,.,

—Que Mathusaiem, non. Mon oncle a environ quatre-vingts ans, ce qui est déjà joli ; mais enfin comme mon oncle a mené une vie extrêmement paisible, et qu’il est d’une de ces races d'autrefois, avec des muscles et une santé comme on en fait plus aujourd’hui, il

“est encore très vert. M

— Et la comtesse l'aime toujours ?.....

250 FLEUR DES NEIGES —Tu peux le dire!......

— Et la marquise de Gesdres, également ?....

— Egalement ; elles l’appellent bon papa toutes les deux, et l'entourent de soins... je n’ai jamais vu les pareils ?......

— Alors, va trouver, ce vieux bonhomune-là ; et par lui, en lui faisant une petite confession bien adroite et bien touchante, obtiens d'abord que nos dettes soient payées, et que ta pension soit doublée, c’est-à-dire qu'on te donne quatre mille francs par mois.

Avec cela, mon Grégoire, si tu pouvais avoir cent cinquante mille francs pour boucher tous les trous qui sont autour de nous et nous requinquer un peu, puis l’augmentation de tes petites rentes, nous serions heureux comme des rois.

—Ce sera toujours la même chose !... Tu te laisseras encore tout sortir des mains par ton frère.

—Mon frère, n, à, ni, c'est fini. Il m'a procuré trop de déceptions, celui-là ; je le soutiens encore au dehors, parce que vois-tu la famille c'est sacré ; mais entre nous, je ne

veux plus m'en occuper... Nous lui donnerons deux ou trois mille francs par an,et puis,

ni vu ni connu !......

—Tu le dis, tu ne le feras pas ?....

—Tu le verras !.... Mais les enfants, ça c'est autre chose.

—Tu vois déjà ?,.....

—Oh ! tu ne voudrais pas que j'abandonne ces petits qui travaillent si bien et qui sont si intéressants !... Les deux derniers sont dans leur atelier, n’en parlons plus ; mais Adrien, un si gentil garçon et qui t'aime tant !....

— IT] m'aime, lui?....

— Ah ! il faut l'entendre quand il parle de mon oncle ! Maïs mon oncle, c'est un dieu pour lui !.... Et il à joliment raison, va, gros chéri !.. Sans toi, où serions-nous tous ?,

Les yeux de Grégoire se mouillérent d’attendrissement.

Alice vit cette émotion, et tout aussstôt continua :

—Adrien est un vrai Craponne.. pas comme son père, non, Mais tu sais bien qu’à part cette gouape de Nénest, tous chez nous ont toujours été très bien.. Oh ! oui, très bien !.. Alors, moi, j'ai fait le rêve d'encourager ces bonnes dispositions là chez Adrien ; et je voudrais le voir établi, solidement établi.

— C'est pour cela, interrompit M. de Mussidan que j'ai tenu à ce qu'il apprit le métier de typographe !....

—Et tu as eu une crâne idée, comme toujours du reste...

—('a lui a paru et ça lui parait encore un peu dur d'être ouvrier ; mais plus tard ce qu’il t'en remerciera !., Oh ! oui, il t'en remercierx !....

Elle ajouta :

—Je te disais donc que mon rêve était de l'établir.

Que dirais-tu, si on pouvait lui avoir une bonne petite imprimerie que tu dirigerais, toi, gros chéri, avec ton intelligence extraordinaire ?..,. On aurait une belle machine nouvelle, que tu installerais toi-même, puis les correcteurs à surveiller, les épreuves à revoir, ce serait ton affaire n°..pas ?.....

—Oh ! oui, absolument !..., Mais une imprimerie, ça coûte très cher à Paris, et je ne pourrai jamais la lui acheter !...

— D'abord, si tu obtenais par l'entremise de ton oncle le petit capital dont je t'ai parlé tout à l'heure, et puis sita pension était doublée, nous pourrions faire quelque chose pour Adrien !.. Ensuite j'aime mieux tout te dire :

Qui mérite autant toute ma confiance que toi ?...

—-Chère Alice, oui, oui !.. va, ta confiance est bien placée, n’aies pas peur !....

—C'est très intime ; mais toi tu es capable de tout comprendre !....

Voici ce que c’est : Adrien avait pris il y a quelque teuips un billet très bon marché:

pour aller faire une excursion dans les Pyrénées, Il y est allé ; et aux environs de Luchon il a rencontré dans une auberge une jeune fille des mieux élevées, qui lui a fait une impression, oh ! mais une impression !....

Dame !.... tu sais, il a vingt quatre ans, ce garçon-là !....

— Voyons, Licette, ne te monte pas la tête. Une fille d’auberge bien élevée ?..

—Entendons nous, Elle n’était pas servante d’auberge, comme tu parais le comprendre, mais la fille du propriétaire de l'auberge, élevée, parait-il, comme une petite princesse sans jamais mettre les pieds auprès des clients, et ainsi que je te le disais tout à l'heure, plus jolie que les amours !....

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