‹ Fleur des neiges [microforme] (volume 5)Chapitre 4 sur 20 · LA LETTRE ANONYME · texte numérisé non relu

LA LETTRE ANONYME

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L'été est arrivé

Mais cette année là avec la santé si chancelante de Lucien, et la maladie de Germaine, on a décidé que l'on ne quitterait pas Paris. Dans son boudoir tendu de damas bleu, de la couleur de ses yeux, Germaine finit sa toilette. Abeille, comme nous l'avons dit, donne un grand dîner suivi d’une réception, en j’honneur d’une récente et fameuse découverte de Pascal, Et chez Abeille, la comtesse de Villamblard ne manque jamais d'eller, en toute circonstance, pas plus que la marquise de Gesdres ne se dispenserait d'être toujours la première chez celle qu’elle aime plus qu’une sœur.

Lucien fait demander à sa fille s’il peut entrer. "

— Certainement, répond Germaine.

Et comme elle devine son père derrière la porte, elle se lève et court lui ouvrir.

jaurgemon va mieux.

Ce bonheur d’être grand père, si longtemps, si ardemment rêvé, enfin réalisé, semble avoir consolidé sa santé chancelante, &

Et puis sa fille et Rolland l’entourent de tant de soins, de tant de sollicitudes !....

Comment son pauvre cœur pourrait-il battre plus vite ou plus fort au milieu de tant de quiétude, de joie et de calme ?....

—Comme tu es belle, dit-il, à Germaine, superbe, en effet, dans une longue robe de larupas blanc, que recouvre cette fameuse robe en point de Venise, dénichée jadis par Bargemon dans un château de la Bourgogne, et ayant authentiquement appartenu à une dame d'honneur de Marie-Antoinette. Quelques roses naturelles d’une nuance de chair à peine colorée, adorablement exquise et tendre, relèvent de loin en loin la tunique admirable, Une maladie heureuse déforme à peine la taille de Germaine et lui donne un teint d’un incomparable éclat.

-— [1 me semble, dit Bargemon, qu'il manque quelque chose autour de ce cou, si rond, si blanc, si idéalement mince et joli !.... Coquett*! Est-ce pour mieux en faire admirer lincomparable heauté que vous n’y mettez aucun bijou ?

—Non, pre, dit Germaine en riant, c’est parce que je n’ai pas encore eu le temps d’y atticher mon collier de brillants, j'allais le faire quand tu m'as appelée.

— Des brillants?.... Fi! c'est banal aujourd’hui.... Attends, j'ai mieux que cela !

— Mieux que mes admirables diamants, ceux que tu m’as donnés ?

—Oui!.... Tout le monde en a de plus ou moins blancs.... Tandis que ça.... re-

Et Lucien tend à sa fille un écrin en cuir rouge immense maïs ouvert, et qui fait pousser un cri d’admiration à la jeune femme. En effet sur un nid de satin blanc, moins soyeux qu'elles, deux cent quarante perles fines, séparées entre elles par de tout petits brillants enfilés par le milieu et taillés en roues de voiture, sur le côté, apparaissent, plus grosses que des noisettes, toutes égales, rondes, pures, d’un orient admirable, avec leur incomparable chatoiement blanc, qu'irrisent de rose et de bleu les reflets capricieux de la lumière,

Mon Dieu ! que c’est beau, s’écrie Germaine, pouvant à peine parler de saisissement. Mais aussi quelle folie cela doit représenter !....

— Une folie? répéta Bargemon, oh ! non par exemple !.... Ce sont mes économies, mises depuis longtemps en réserve pour te fairé mon cadeau de baptême ; car si bon papa curé veut tenir le petit, c’est moi qui suis son vrai parrain, n'est-ce pas ?

--Son grand-père, son parrain, tout !.... tout ce que tu voudras.... N'estil pas à toi, autant qu’à moi ?....

— Alors mes perles, c’est mon offrande à la chère petite maman.

Quant au bébé, ajouta-t-il, avec un certain air mystérieux, son cadeau est prêt, à celuilà aussi,

— Lequel ?

Tu es curieuse. Tu le sauras si tu es sage et courageuse.

— Allons, voyons, approche-toi, que j'arrange moi-même ce chapelet-là, digne d'une reine, sur ces épaules que les susdites reines n'ont pas, ne peuvent pas se procurer avec de l'argent, et qu’elles paieraient cependant plus cher que le collier,

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Elle s’approcha, s'assit sur les genoux de son père, comme lorsqu'elle était toute petite fille, et Lucien, au comble du bonheur, lui arrangea ce trésor, certainement unique au monde, autour de son joli cou, long et souple, d'élégance sans pareille.

—Là, dit-il, le joaillier m'a bien recommandé de faire deux tours serrés, comme cela, en collier de chien, paraît-il. Je ne t'étrangle pas, au moins ?

Germaine, qui avec son esprit si raisonnable, avait une passion insensée pour les hi +, se mit à rire encore pius fort.

Oh! non, non, s'écriat-elle. Si tu savais cher petit papa si bon, et qui comprend s1 ‘en les faiblesses de ta Germaine.... si tu savais le bonheur qu’elles me font éprouver, ces belles perles fines,

Quand je les sens-là, sur ma peou, si fraîches, si rondes, il me semble qu’elles me don-

Elle porta ses deux petites mains à son collier, le caressa un instant et fermant les yeux, avec une sorte de volupté, elle dit :

— Mon Dieu !....que c'est doux....doux....on dirait du satin !....

Cette joie remplissait le cesur de Lucien d’une sorte de béatitude.

— Enfant !....ditil avec indulgence. .. .comme ton bonheur me fait plaisir !....

Mais il n’est pas fini d'attacher ce fameux collier. Attends....ce rang si long doit être retenu-là, du côté gauche, avec une agrafe en diamants. On le relève comme ceci. As-tu une épingle longue et mince ?

— Oui, celle que tu m’as donnée au jour de l'An.

Va la chercher. Elle obéit, et au bout de quelques minutes, Germaine revint, rapportant en effet une petite barrette longue, faite seulement de trois brillants sertis les uns à côté des autres, sans aucune enjolivure, mais si blancs, si purs que l’on aurait dit trois tremblantes gouttes de rosée, laissées par l’aube dans le calice de quelque fleur sauvage.

— Dites à M. le comte de venir, ordonna:t-il.

Quelques secondes après, Grégoire arrivait,

— Regardez votre femme, lui dit Bargemon.

Sans comprendre ce que cela voulait dire, le comte leva les yeux. Son premier mouvement, devant cette radieuse apparition, fut d’être ébloui. Avec son double rang de perles cerclant son cou mince et faisant paraître plus fière sa tête naturellement empreinte de tant de distinction, Germaine ressemblait à l’une de ces admirables idoles de l'Inde, à quelque Parvâti, mystérieuse et irrésistible, déesse de l’immortelle et symbolique beauté, reine entre les reines, à l'empire souverain et éternel.

-— Ah ! que vous êtes belle comtesse ! ne put-il s'empêcher de s’écrier, Je ne vous cnnaissais pas ce collier, il paraît magnifique! ....

—C'est le cadeau de père, dit-elle ravie. Son cadeau de baptême.

Rien ne pouvait m'être aussi agréable ; car j'adore les bijoux !....

— Bibelots joliment inutiles !....comme s’il ne valait pas mieux se servir de l'argent

Grégoire ne répondit pas. Pur système, il ne contrariait jamais Bargemon. Germaine, avant de monter en voiture, resta plus longtemps encore que de coutume pendue au cou de son père. Elle ne pouvait ni se lasser de l’embrasser, ni se décider à le quitter,

— Comme tu es bon, ne cessait-elle de lui répéter, et comme je t'aime !

Ah ! une affection comme la tienne, vois-tu, c’est trop... . Aussi j'ai peur !....

— De quoi ?

—Je ne le sais pas, Je suis un peu troublée. Je suis si contente !....

— Est-ce que nous ne partons pas, comtesse ?...,Le temps passe....dit Grégoire que ces effusions ennuyaient.

—Si? si, un dernier baiser. Adieu, papa, adieu....adieu..,,Couche-toi de bonne heure, ne t'ennuie pas trop sans moi,

— Non, je penserai à ta joie, à ton triomphe... . Et puis Rolland, qui est si sage, me

tiendra compagnie, et même me lira le journal si ça me fatigue, Germaine l’embrassa encore éperdument avec une tendresse qui ne se lassait pas, Grégoire fut obligé de l’arracher des bras de Lucien,

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— Allons, comtesse, ne cessait-il de répéter avec une mauvaise humeur qui augmentait, la course est longue, nous serons en retard,

Enfin elle quitta son père,

Mais à la porte, elle se retourna encore, et lui envoya des baisers du bout de ses petits doigts finement gantés de Saxe,

—Mon Dieu, dit Bargemion en regardant toujours la porte par où elle était sortie, qu'elle est belle ma fille !....et que je l'aime Ah ! pourvu que son enfant me sourie.. Après je mourrai en paix !

Le diner, avec Rolland fut gentil, comme toujours.

Le grnin qui, cependant, n'était pas bavard, savait qu'il fallait distraire Lucien, et il lui racontait tout ce qu'il avait vu au lycée, ce qu'il avait fait, les devoirs qu'on lui avait donnés, les places qu’il avait obtenues. Huit heures sonnèrent.

— Va te coucher, mon chéri, lui dit Bargemon. Tu sais que maman ne veut pas que tu travailles le soir ; elle préfère te voir lever de bonne heure, pour apprendre tes leçons avant de partir,

—Tu ne t'ennuieras pas seul, si je te quitte, bon papa ? demanda:t-il, .

—Non, mon mignon. Le l'emps va arriver dans un moment, je lirai les dernières nouvelles, le compte rendu de la Chambre, puis, j'irai me coucher moi-même, Les vieux et les jeunes, vois-tu, mon petit, doivent aller au lit, à la même heure,

Rolland l’'embrassa avec une très grande affection également.

— Dire que dans sept ou huit ans, celui de Germaine sera comme Rolland, se dit Lucien. L'aimerai-je davantage ?.... Je ne le sais pas. Dans tous les cas, il ne sera ni meilleur, ni plus intelligent, ce n’est pas possible,

Alors, en attendant son courrier, Bargemon se mit à rêver, devant les charbons roses, que recouvraient en les consumant de jolies cendres grises, légères et impalpables comme des duvets de tourterelles sauvages. Puis ses pensées dévièrent.. Ah! pourvu que Germaine la traverse bien, cette crise si redoutable de la maternité !.,,, Charlotte en était morte, et quelquefois ces catastrophes sont héréditaires !.... Il voulut chasser ces poignantes tristesses et songer à des choses plus gaies. Mais une extraordinaire mélancolie était en lui.... Voilà qu’à présent une autre pensée douloureuse s'imposait à lui, malgré lui, et qu’il ne pouvait la repousser : sa fille n'était pas heureuse !.

Cette phrase de Germaine, en effet, lui revenait, le tourmentait :

—Tu m'aimes trop !....

N'a vait-elle pas semblé vouloir lui dire que, grâce à son affection paternelle, la jeune femme aurait eu en partage toute la somme d'un amour que les autres tendresses, d'ordinaire, donnent en détail et peu à peu dans le cours de la vie ?.... Donc, son mari ne l’aimait pas !.... Dans tous les cas il ne savait pas ui donner le bonheur !....

Il était bizarre, tout de même, ce Grégoire !.. . Il passait plus de temps hors de chez lui qu'aux côtés de sa femme. Bargemon se disait au fond, pour l’excuser, que le comte avait à cœur de payer par son travail la magnifique hospitalité qu'il recevait dans la maison, eb Que les affaires, dont Lucien ne pouvait plus s'occuper, l’absorbaient,

Cependant, il les connaissait, lui aussi, ces affaires-là, et il savait bien également que si Grégoire l’eût voulu il aurait bien trouvé le temps de se consacrer un peu plus à Germaine. Celle-ci, il est vrai, ne se plaignait jamais ; néanmoins de loin en loin, lorsqu'elle ne s’observait pas, elle avait sur ses traits si purs et si beaux, une expression de mélancolie si poignante qu’il n’était que trop évident qu’elle n’était pas heureuse.

A cette certitude, un trouble profond s’empara de Lucien, N’était-ce pas lui, en effet, qui avait voulu ce mariage ?.. Cependant, une pensée Îe rassurait un peu.

—Le comte de Mussidan est honnête, se disait-il. Le petit être attendu réparera tous ces légers malentendus, et rendra leur union plus intime. Avec une sensitive comme Germaine, es commencements d’une vie commune sont bien délicats. L'enfant arrangera tout cela, Le valet de chambre entra. Il portait sur un plateau d'argent le dernier courrier, Le Temps, en effet, s'y voyait avec un morceau de prospectus, et pas mal de lettres. Lucien prit d’abord ces dernières, et regarda machinalement sur les enveloppes s'il y avait quelque écriture connue. De menues pattes de mouches, tracées avec cette toute petite bâtarde à la mode sous Louis-Philippe, frappèrent ses regards.

Au-dessous de l'adresse, on voyait le timbre de Gellac,

—Alh ! s’écria Bargemon, le cher homme, voilà sa réponse à ma grande nouvelle, celle que je lui ai annoncée !....

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Il ouvrit la lettre, Et pendant qu’il la parcourait de grosses larmes inondaient son visage fatigué, Comme de ce cœur naïf et bon, si profondément honnûte, s’échappait naturellement l'hymne de reconnaissance qui dilatait l’âme de Bargemon !

Comme dans ces termes ardents, un peu mystiques, il retrouvait bien le maître adoré de son enfance, celui qui avait été son bienfaiteur jadis, et qui, aujourd'hui, le remerciait si profondément, d'avoir relevé une vieille race déchue, la sienne, de l'avoir même retrempée physiquement, en mêlant son rouge sang plébéïen, honnête et généreux, à leur vieux sang bleu, abâtardi et dégénéré !.... Et de la moindre expression de ces lignes, il sé. chappait une droiture si rigide, une action de grâce si vraie, une affection si profonde, que Lucien réconforté et touché murmurait :

—Ah ! oui, tout ce qui est Mussidan est honnôte, Fourquoi done celui qui me doit tout ferait-il exception à la règle ?....

Les autres lettres, insignifiantes et bauales, étaient semblables aux cinquante missives qui passaient journellement sous les yeux de Bargemon. C’étaient des invitations qu'on lui adressait, des conseils qu'on lui demandait, des affaires qu’on lui proposait, des secours qu'on sollicitait de son inépuisable charité,

Au milieu des journaux, une dernière lettre s'était glissée. Il la regarda, l'écriture lui était inconnue ; et comme il était un peu fatigué, il eut la tentation de ne pas la lire.

Une pensée divine eut raison de son apathie :

— C'est peut-être quelque malheureux auquel je puis faire du bien, se dit-il,

Cependant au toucher, l'enveloppe lui parut volumineuse et lourde, Elle ne portait pes de timbre, #

— Tiens, pensa:t il, cette lettre a donc été apportée directement à l'hôtel, C'est curieux. Je ne sais pourquoi, elle me paraît bizarre ! '

Avec le même petit couteau d'ivoire qui lui servait pour ce genre de besogne, il fendit l'enveloppe par le haut. Une liasse de papiers lui apparut.

—Ah ! fitil, d'un geste lassé, comme il y à long ! Un rapport d'affaire, certainement !

I laissa tomber ses yeux au hasard sur les premières lignes venues ; mais aussitôt une sueur froide l'inonda tout entier. Un frisson efHleurait sa peau, tandis que ses tempes se serraient comme prises dans un étau et que son cœur, subitement détraqué, commençait à l'étouffer, En effet, les lignes inspirées par Alice et écrites par Craponne étaient devant ses veux, Il répéta comme s’il n’eût pas compris la valeur des mots :

‘ Votre gendre, M. de Villamblard-Mussidan, au lieu de l’honnête homme auquel vous avi cru vous allier, est le plus triste gredin que l'on puisse rencontrer ! ”

Un nuage passa devant les yeux de Bargemon.... Iln’y voyait plus. Devant lui, dansaient de petites mouches blanches et noires, tandis que les nerfs de sa poitrine se serraient de plus en plus. Il fit un suprême eftort, et essaya de se raidir,

—Allait.il s'évanouir là, comme une femme, lorsqu'il avait certainement sa fille à protéger, peut être même à sauver ?

Pendant quelques instants, il fit à sa volonté le plus formidable des appels, et quand il eut réussi à se calmer, à refouler en lui sa douleur et son indignation, il relut de nouveau la fatale lettre,

— Elle n’est pas signée !.. se dit Bargemon avec une sorte de soupir de satisfaction, lorsqu'il fut arrivé à la dernière ligne.

Une lettre anonyme.. Ah!f.,..

Il allait jeter tout le paquet au feu, lorsqu'il se dit encore :

— Ce n’est pas signé, c'est vrai. Mais on prétend m'envoyer des preuves ; voyons-les ces preuves. Après, je jugerai en toute justice, en toute équité !...,

Et avec tout son sang-froid, reconquis cette fois-ci, il lut d’un bout à l’autre les épouvantables lettres que Grégoire, cependant si prudent d’urdinaire, avait eu l'inqualifiable faiblesse d'écrire à Craponette, Ah ! cette dernière les avait bien triées sur le volet, ces horribles missives ; dans l’une le comte de Viîllamblard parlait et en quels termes, — de l’invincible antipathie qu'il avait pour Germaine, cette froide et désagréable petite poupée, si orgueilleuse, si énervante qu'il ne pouvait supporter, mais qu’il était obligé d'avaler tout de même à cause des millions du POLE...

Dans une autre, c'était Bargemon, lui-même qui était pris à partie, avec la haine sournoise et vipérine, de cet avorton, —au physique comme au moral, —pour ce grand cœur et cette vaste intelligence. Puis enfin, le curé, le cher curé, et sa vie si humble et si bonne toute consacrée aux malheureux, que Grégoire avait le triste courage de tourner en ridicule et de réduire à des proportions mesquines ou grotesques.

Et tout, tout ce qu'aimait Bargemon, tout ce qu'il adorait, tout ce qu’il vénérait, les choses les plus intimes, qui avaient été les cultes et les amours de sa vie, aussi bien que les plus grands principes de générosité, de droiture et de loyauté, qui avaient été les règles de son existence, tout était bafoué, traîné à terre, foulé aux pieds.

Et dans ces lettres fatales, lui apparaissait un être nouveuu, tel qu’il en avait seulement coudoyé dans les bas fonds les plus brueux de la société, d’un égoïsme féroce, sacritiant. tout à son intérêt ou à la satisfaction personnelle, n'étant arrêté, lorsqu'il s'agissait de ses passions, ni par la conscience, ni par l’honneur, ni par le respect de la parole donnée, ni par quoi que ce soit !....

—Ah mon Dieu ! balbutia-til éperdu, c'est à cet être-là que j'ai lié irrévocablement ua fille?,...

Et elle ne le voulait pas!....ÆEt son amour pour moi a seul eu raison de son antipathie!....

Qu'ai-je fait ?....Qu'ai je fait ?.... Alors, avec une lucidité extraordinaire, revinrent

à l'esprit de Bargemon, et les longues absences de Grégoire et ses sorties le soir, et ses rentrées si tardives, au milieu de la nuit, et ses prétextes, si misérablement trouvés, auxquels, lui, Lucien s'était toujours laissé prendre, mais que Germaine n'avait jamais admis !....

—Ah! comme elle avait dû soufrir !..,, Et il revit sa pâleur, son désenchantement infini de toutes choses, cette inlassable mélancolie, dont son amour profond pour Rolland

et son amitié exquise p ” Abeille avaient à peine raison. Et cependant, malgré ces déceptions, horribles por. cœur de diamant, Germaine ne s'était jamais plainte...

Non, jamais une parole amere ou simplement imprudente n’était sortie de ses lèvres. Et ce dur martyre, ce martyre de sa fille unique, adorée par lui jusqu’à la folie, c'était lui, Bargemon, qui l'avait vou'u.

—Ah ! balbutia t il en portant ses deux mains à son cœur qui se brisait, vous savez-bien, cependant, mon Dieu !....qu’en désirant ce mariage, je n’obéissais à aucune pensée d'orgueil ou de vanité !....Je voulais seulement payer ma dette de reconnaissance !

Alors, une voix intime et profonde lui répondit :

— Possible !....Mals à quoi cela te sert-il d'être un homme plus intelligent que les autres, de volonté plus arrêtée et de caractère mieux trempé, si c’est pour te laisser rouler par un petit misérable d'aussi piètre valeur que celui-là ?....Toi seul es coupable dans cette affaire-là. Il fallait te procurer des renseignements sans parti-pris d'aucune sorte. Eh bien ! puisque tu as fait le mal, réparele, Seul également aujourd’hui, tu en as le pouvoir i....

Lucien se redressa. Toute son ancienne énergie revenait.

— Oui ! dit-il très résolu, en frappant sur la table, j'ai fait ce mariage, maïs sur mon âme, je le déferai !....Et le divorce, avec ces lettres, Je l’otiendrai.... . Il se tut : mais dans le silence de cette pièce déserte, une idée peu à peu germa, puis se développa et monta en lui Et l'enfant ?....Cet enfant que Lucien avait tant désiré, et dont les premiers symtômes de venue lui avait causé un si immense bonheur ? Quelle serait sa place dans la société entre une inère et un père étrangers l’un à l’autre de par la loil..….

Quelle source d’angoisses pour Germaine lorsque son enfant ne serait pas avec elle !.….

Que verrait il chez son père, surtout si c'était une fille?. .…..

À quels contacts, cet homme sans délicatesse l’exposerait-il?. ...

Et à cette pensée déjà affolante pour un cœur aussi essentiellement droit et honnête que celui de Bargemon, vint bientôt s’en ajouter une autre, aussi douloureuse, aussi cruelle: Lucien avait fait à l'enfant qu’attendait Germaine une donation de quatre millions Et Grégoire, sans scrupule, sans conscience, privé da tout sens moral, peut-être entre les mains de gens le dominant et le tenant par ses passions, dans tous les cas capable des pires choses, pouvait faire disparaître l'enfant pour devenir, en héritant de lui, le maître de sa fortune !....A ce moment, si noir, si irréparable lui apparut l’avenir de Germaine ; si profond, l’abîme qui attendait la malheuseuse enfant, et où son entêtement sentimental à lui l'avait poussée, que la sentant perdue, sans que ses forces lui permissent désormais de la sauver, pas même de la protéger, un grand, un immense décourngement s'empara de lui, et son pauvre cœur, déjà si inalade, se brisa tout à fait. L'étouffement arrivait, terrible !

—Au secours ! s'écria-t-il, je meurs !

Et rassemblant toutes ses forces, il pressa désespérément le bouson de la sonnette élec: trique à portée de sa main.

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sonnette élec-

On accourut,

Le valet de chambre, en le voyant dans cet état, appela toute la inaison, et alla aussitôt chercher la fameuse poudre dont Germaine lui avait si minutieusement expliqué l’usage. Les premières vapeurs, en effet, combattirent Ja dyspnée et desserrèrent l'é. treinte mortelle de la poitrine. Mais le cœur ne fonctionnait plus.

—Vite....ma fille!.,,.balbutia Lucien, qui se sentait mourir, Puis une phrase des lettres lui revint tout à coup à la mémoire, (Grégoire, dans ces ignobles lignes, parlait souvent de Mathieu, qui paraissait être son confident, tout au moins son commissaire, et qui, malgré cela, semblait imposer à Grégoire un certain respect. A lui-même, Bargemon, ce Mathieu avait toujours également inspiré une sympathie inconsciente, Son regard était droit et loyal ; sa physionomie un peu dure, muis très franche, lui plaisait, Pourquoi à cette heure suprême, Lucien pensatil à cet homme ? Pourquoi seul, abandonné de tous ainsi qu'il l'était, Mathieu pouvait l'aider ?. irraisonné, en dehors de sa volonté, plus rapide que la pensée,

—Mathieu !...,balbutia le mourant, Où est-il ?. se Le valet de chambre du comte était-là, accouru avec les autres, aidant à soigner le mourant, À l’appel de son nom, il s'avança,

— Qu'on nous laisse !,,, ordonna Lucien. Tout le monde disparut dans la pièce voi.

sine.

—J’ai foi en votre honnêteté, dit Bargemon péniblement, voulez-vous me faire ur s2rment ?

se dit-il que ... Tout cela était

—Je suis prêt, dit Mathieu de sa voix franche, avec son regard droit, et honnûte.

—Sur le souvenir de votre mère, continua l’agonisant, sur Dieu, si vous y croyez, et sur votre salut éternel, jurez-moi que vous protégerez l'enfant de ma fille !..

—O monsieur, que dites-vous ?.... Mais il n’est pas, il ne

—Jurez !'insista Lucien avec autorité

Mathieu étendit la main,

—Je le jure ! ditil simplement, e

— C’est bien ; mais ce n’est pas assez ! Répétez avec moi :

“Je jure de veiller sur lui, de l’arracher aux pièges qui pourraient lui être tendus, de prendre, pour cela, telles déterminaisons que les circonstances, d'accord avec ina conscience et mon honnêteté, me dicteront” !.

Mathieu lentement redit ces continua :

Ce serment doit rester secret.

—T] le sera !

— Votre maître est un bien grand misérable. Mais si dans votre cœur il y a l'ombre de reconnaissance pour les bienfaits du père, vous devez essayer d'atténuer et de réparer le mal qu'il a tait ou qu'il fera.

—Ici, dit Mathieu, voyant Bargemon instruit de tout, je l'ai voulu, je ne l'ai pas pu Et si j'eusse insisté, il m’eût impitoyablement chassé. Pour l'enfant ce sera différent, Devrais-je y laisser ma vie, il sera sauvé!....

—Merci, je vous crois!.... Un mourant vous devra sa suprême consolation !.... Prenez cette clef, Bien... . Ouvrez ce secrétaire, —là, vis-à-vis. . ..Sur la tablette du milieu, devant vous, il y a des billets de banque.

—Oui monsieur.

-—Prenez cinq liasses. Cela sera pour l'enfant, pour le sauver ou l'élever. L'argent quelquefois, aplanit tant de difficultés ! Vous vous en servirez comme vous l’entendrez. Je m'en rapporte À votre honneur. .J'ai confiance... .Ne me trahissez pas !....

Une nouvelle Syncope arrivait. Lucien eut encore la force de jeter au feu les lettres de Craponne et celles de G régoire. Si Germaine revenait, il ne fallait pas qu’elle vit ces horribles pièces à conviction; dans son état, malgré son peu d'illusion sur son mari, elle pouvait en mourir. La flamme avait à peine achevé de les consumer que Bargemon était fput à fait sans connaissance

—4l est perdu, déclara le médecin au premier coup d'œil, Il va passer, peut-être sans revenir à lui. dans tous les cas reprendrait-il connaissance, ce ne serait pas long !....

La médication la plus énergique, la plus intelligente, lui fut cependant appliquée,

Tout à coup, dans le silence de la nuit, on entendit le roulement d’une voiture appro-

chant de l’hôtel, puis elle retentit sous la voûte, et elle s'arrêta subitement. À ce moment précis, Lucien ouvrit les yeux,

saurait jamais être en péril !

paroles une à une, fermement, sans hésitation, Lucien

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