‹ Fleur des neiges [microforme] (volume 5)Chapitre 8 sur 20 · JOUÉE · texte numérisé non relu

JOUÉE

Garmaine avait gardé une souveraine assurance tout le temps qu'avait duré son explication avee M. de Villaumblard. Elle avait raison lorsqu'elle lui disait que la pensée du mal ne l'avait janais effleurée, C'était vrai. Mais les lectures, les théâtres, surtout ce qu'elle avait appris de la conduite de Grégoire avaient ouvert ses yeux, et lui avaient dévoilé les plus tristes, les plus honteux dessous de certaines existences,

A Paris, une jeune femme quelle qu'ait été la réserve de son éducation familiale, au bout de quelque temps de mariage, et de contact avec le monde, n'ignore plus rien.

L'intelligence de Germaine, doublée de sa volonté de tout savoir, afin de se mieux garer de l'indignité de son mari, devait vite lui donner cette triste science. Son exquise pureté restait la même, son dégoût du vice et de la boue avait encore augm'nté, mais maintenant, elle savait !.... Lorsque M. de Mussidan avait parlé à sa femme, et dans quels termes, de sa soi.disant lettre d'amour à Pascal de Gesdres, la comtesse dans son indi gnation, avait arraché cette lettre des mains de Grégoire. Elle l'avait conservée, et le comte n'avait point osé la lui demander.

A ce moment-là elle l'avait rapidement parcourue d'un regard, assez pour savoir ce qu'elle contenait, mais non pour en peser tous les ternes et en deviner les intentions.

Quand elle fut seule, Germaine la relut attentivement cette fois-ci.

—Ces Craponne sont d’habiles gens, se dit-elle après un miautieux examen. Ces caractères sont si merveilleusement imités que c'est à m'y tromper moi-même !....

Elle réfléchit encore et bientôt la vérité lui apparut telle qu’elle était.

—Mile Craponne aura trouvé dans les poches de A. de Villamblard, se dit alors Germaine, quêlque lettre de moi, et ces lignes lui auront servide modèle pour fabriquer ou faire fabriquer cette ignominie là 1...

Mais ce que la malheureuse jeune femme n’entrevit pas, ce fut le mobile faisant agir les deux misérables. Tout ce qui touchait à l'enfant lui semblait tellement sacré, que cela ne omptait pas pour Germaine. Restait le divorce. Oui, cette fille perdue devait avoir envie de jouer à la femme honnête, et de devenir véritablément comtesse de Viliamblard- Mussidan. Mais Grégoire n'avait pus le sou, et le noin sans un fifrelin ne devait guère séduire les Craponne. Peut-être que si Germaine eût parlé de ce nouveau chagrin à ses amis si dévoués, à Pascal et à Abeille, ils l’eussent éclairée, et par cela seul préservée,

Peut-être que le marquis plus elairvoyant eût pensé, lui, à l'imprudente donation de Lucien Bargemon, et eût entouré Germaine d’assez de précaution et de vigilance pour que rien ne püût arriver à la chère petite créature qui allait naître d’elle,

Mius la délicatesse de Mme de Viilimblard dépassait tout ce que l’on peut imaginer.

Parler à Abeille, à Pascal surtout, de cette ignoble lettre ? Oh ! non, jamais !

Abeille aimait son mari avec la même passion ardente que le premier jour.

Certainement, elle ne soupçonnait jamais Germaine... Mais qui sait cependant ?.... Le cœur humain a de si singuliers replis !.... Qui pouvait affirmer qu'à certaines heures. de doute et de découragement, comme la femme la plus heureuse en traverse forcément, Abcille ne serait pas tracassée par le souvenir de cette lettre et de ce qu'elle contenait ?.

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Et le marquis ?...,

vouer à M. de Gesdres que quelqu'un au monde, fut-ca la créature la plus perverse, la plus infernale, l'accusait, elle, Germaine, d’une intimité coupable et adultère avec lui ?

Quelle humiliation !..., Quelle torture !....

Et la malheureuse, dans sa pureté outragée, rougissait jusqu’à la racine des cheveux.

Et son honneur rendu plus susceptible et par sa situation, et par sa nature concentrée, souffrait à cette pensée d’une douleur très particulière, lancinante, insupportable, rabaissante au possible. La résolution de Germaine alors fut prise sans retour :

Elle n'aura pas de confident !

Et, si Marguerite guérie permettait à Abeille de venir soigner la comtesse dans la crise redoutable qu'allait traverser celle-ci, Mme de Villamblard saurait se taire,

Mais le fait, malheureusement, ne se produisit pas.

Marguerite resta longtemps extrémement souffrante, Et un matin, Germaine s’éveilla brisée, en proie à un malmse profond, indéfinissable. Elle avait à peine dormi, étouffant, se sentant fort agitée.

Maintenant elle ressentait une lassitude suprême, qui la rendait incapable de se lever.

Joséphine, une femme de chambre que Mathilde Forestier, jadis, lui avait choisie, et qui était une très honnête créature, des plus dévouées, lui dit :

—1l faudrait sans doute faire prévenir M. le docteur Ballet.

— Envoyez quelqu'un chez le docteur, lui ordonna elle, Et qu'on lui dise d'arriver au plus tôt.

—Faut:il également prévenir M. le comte ?.... demanda la femme de chambre avant de s'éloigner.

Très énergiquement, Germaine répondit :

— Non, au contraire, qu’on se taise, car je désire être seule.

— Et madame la marquise de Gesdres ?....

—Pas davantage ; sa fille n’est pas rétablie, il est inutile de tourmenter ma pauvre amie, Elle serait trop malheureuse de ne pouvoir venir.

Aussitôt, elle ajouta :

— Allez, ma fille, mais revenez au plus vite, j'ai besoin de vous, pour certaines dispositions à prendre,

Joséphine disparut. Mais ce mot de dispositions, prononcé pour des détails purement matériels, jeta subitement Germaine dans un monde de pensées et de préoccupations.

Avec le courage et l'énergie de Bargemon, elle avait de lui, également, l'esprit net et pratique. Or, elle savait que sa mère était morte jeune.

Alors ne pouvait-il lui en arriver autant ?.... Et si cela se produisait, son enfant et Rolland, son fils adoptif qu’elle aimait si profondément... tous deux seraient livrés sans défense à la Craponette ?.... Comment l'éviter ?....

Elle chercha, et sa résolution fut vite prise. Elle prit une feuille de papier, et en pesant bien chacun de ses termes, elle écrivit les lignes suivantes :

‘{ Ceci est mon testament :

“Je donne et lègue à mon cousin Rolland Bargemon la moitié de ma fortune existant le jour de mon décès, si mon enfant me survit, Et s'il menrt, je donne audit Rolland Bargemon ma fortune tout entière,

“Je désire que le marquis Pascal de Gesdres soit son tuteur, et que sa femme, Abeille de Gesdres, mon amie très chère, l'élève en souvenir de moi, comme si Rolland était son flore. ‘ Paris..., (la date.)

“ Signé : Germaine Bargemon, comtesse de Villamblard-Mussidan. ”

C'était court, net et précis, comme toutes les volontés de la jeune femme,

— De cette façon-là, se dit-elle, si M. de Mussidan dissipe le bien de mon enfant. ce qui arrivera certainement, — Rolland, que je connais, lui rendra plus tard tout ce je lui donne aujourd’hui,

Mais sa tâche n’était pas terminée. La partie, peut.être la plus difficile, lui restait encore à accomplir. Elle devait prévenir le vieux curé de ce qui se passait:

Et le coup qu’elle allait lui porter déchirait le cœur déjà si brisé de Germaine.

— T1] le faut, se dit-elle enfin, mon devoir maternel l'exige.

Alors, avec un grand courage, elle traça les lignes suivantes :

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