UN FAUX MÉNAGE
Ce fut dans le nouveau quartier du Ranelagh, c’est-à-dire dans l'air le plus sain de Paris,.que Lucien choisit la demeure de sa fille. Des Américains richissimes et capricieux, après avoir bâti un hôtel qui était un palais, avaient eu la subite fantaisie d'aller planter leur tente ailleurs. Ils s’adressèrent à la première agence de location de Paris : l’ancienne maison Pérignac. Bargemon, déjà en pourparlers avec un propriétaire de l’avenue du Bois-de-Boulogne, alla visiter l'hôtel des Yankees et fut ébloui. Impossible de mieux comprendre l'hygiène et le comfort modernes que ces gens-là. En revanche la partie artistique était d’un mauvais goût rare.
Mais cela n’inquiétait guère Lucien qui, avec son attrait instinctif des bibelots anciens, avait déjà une des plus belles collections de Paris, recrutée dans tous les coins de France et même d'Europe, Les cabinets de toilette avec baignoires et ustensiles de marbre blanc, les calorifères maintenant partout une chaleur égale, les systèmes d’aération les plus per fectionnés ; l’eau, la lumière, l'électricité, le téléphone, rien n’y manquait,
Les plafonds étaient élevés, les pièces spacieuses, les fenêtres immenses, le jardin un véritable parc, où des arbres centenaires, intelligemment respectés, assainissaient l'air, Lucien eut le tout relativement à bon compte. Aussitôt. l'affaire conclue, il mit les ouvriers dans l'appartement de Germaine, voulant que là tout fût neuf, joli et virginal comme elle. Et lorsqu'elle arriva, et qu’elle vit ce nid dont les sièges, les tableaux, le lit, les bergères avaient du faire le joie, au temps passé, de quelque dame d'honneur de Marie-Antoinette, elle couvrit son père de baisers, ce qui le paya et au delà, de ses
peines. s
—Mais tu sais, ton affection. \
Elle ne demaudait pas mieux que d'être travailleuse et soumise, res de sentiment, la même raison, la même énergie que lui. Un modeste coupé, très sombre, mais attelé d’un cob de premier sang, fut mis à la disposition de Mathilde et de son élève, pour conduire celle-ci dans les divers cours où elle devait apprendre ce que l’instruction très développée des jeunes filles exige aujourd’hui,
Musique, dessin, langues étrangères, littératures, Germaine mettait au courant de tout avec une ardeur extraordinaire e satisfaction de Lucien, le soir, les visites d de sn travail, \
Elle voyait aussi très fréquemment Abeille Gérard.
C'était l’époque où Romain, son père, sacrifiait tout ce qu’il possédait à ses travaux scientifiques : et ces visites, dans le riche hôtel du Ranelagh, étaient la seule joie de cette pauvre petite existence étroite et gênée. Mais aussi comme les deux fillettes s’adoraient,
L'une donnant, protégeant, mais avec un tact inspiré par un cœur déjà très chaud, et une bonté naturelle au-dessus de tout...
L'autre, reconnaissante et attachée comm
lui dit-il, c'est Ja santé et ton travail qui vont me prouver désormais
-Ayant.à part les affai-
, dirigée par Mathilde, se’ t que rien ne rebutaît, La "André, le mercredi et le dimanche, la payaient
e le lierre au mur sur lequel il s’accroche: parlant peu, mais capable de donner sa vie à cette amie qui lui faisait du bien, avec une no.
blesse et une délicatesse qu’Abeille seule était capable de comprendre.
André, avec sa bienveilleuse intelligence, réussissait, et les vacances passées en commun à Mussidan, soit dans le parc aux ombrages magnifiques, soit dans le jardin aux trois terrasses de bon papa curé, en mangeant les adorables crêmes de “ tante Flore,” avaient autant de joies que le Paradis, pour Abeille, pour Germaine et pour André Bargemon. Peu à peu à l'enfance, la jeunesse avait succédé, Abeille était devenue une grande et souple jeune fille aux yeux splendides, toujours un peu triste, simple, bonne et dévouée comme jadis. André Bargemon allait avoir son brevet d'ingénieur ; il était joyeux, aimable, aussi franc qu’un moineau, un peu blagueur commeun vrai Gascon, mais il travaillait ferme, et pour l'instant Lucien ne lui en demandait pas davantage ; il trouvait que c'était assez.
—1l faut bien que jeunesse se passe, disait:il quelquefois à Mathilde.
Celle-ci, un peu inquiète, répondit un jour :
—J'ai peur qu’il ne comprenne pas l'affection que Germaine a pour lui.
Bargemon, subitement éclairé, tressaillit :
— Est-ce que vous croyez notre fillette disposée à aimer André? .
.. lui demandat:il.
— C'est déjà fait, répondit nettement l'institutrice.
— Vous dites ?
— Germaine a dix-sept ans, il y a dix ans, peut-être plus, qu’elle aime son cousin. —Eh bien tant mieux !.... Au fond d
e moi-même, ce mariage était mon désir le plus cher, Germaine sera heureuse,
— Oui, pouvu qu'André prenne au sérieux des devoirs jamais ni une faiblesse ni une compromission. —Je l'entends bien ainsi.
L'entretien n’alla pas plus loin, mais Bargemon, ayant examiné attentivement sa fille, et ayant vu que Melle Forestier avait devi
né juste, manœuvra autrement avec André. Il l’étudia de plus près, scrutant ses actions et ses paroles, - Un peu d’
présent, mais beaucoup de confiance en l'avenir, fut ce que Lucien r men, et des épreuves qui le suivirent, André, pour l'instant peut-être même un peu noceur ; mais il travaillait tellement vaient être considérées comme une réaction nésessaire À des é comme le feu d’une nature expansivé, laquelle se calmerait très vi un but entrovu. Alors, Bargemon lui-même, avec une délicatesse infinie, essaya de le lui montrer, ce but. D'abord, avec des allusions très fines, il lui parla de la maison à diriger, des affaires, dont il prendrait probablement la suite ; enfin, ce fut Germaine, dont il lui fit entrevoir l'avenir mêlé au sien, Comment André, tout au fond de lui-même, prenait-il tout cela ?....
Lucien, au commencement, put croire que ses intentions é réalisaient pour son neveu le suprême bonheur, En effet André fut charmant avec Germaine, ayant auprès d’e
pour lesquels Germaine n’aura
tudes trop abstraites, ou te, et d'elle-même, devant
taient comprises, et qu’elles.
, pendant plusieurs semaines, Île cette pointe d'émotion, qui allait
ésormais
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’elles.
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si bien à sa nature fraache et gaie. Il lui apportait des bouquets de violettes d’un sou, achetés au sortir de l'Ecole Centrale ; il demandait à les piquer lui-même dans les jolies cheveux bruns ; il ne s’absentait plus jamais le soir... Mlle Bargemon, attendrie et heureuse à en mourir, donnait à Mathilde de longs baisers dont +elle-ci comprenait bien la signification. 4
—Ah! pourvu!.... pourvu qu'il l’apprécie à sa valeur, ma perle fine!..,, continuait
Subitement, au bout de quelques semaines, l'humeur d'André changea une fois de plus. Il oublia les violettes, et repartit régulièrement chaque soir après dîner, pour ne rentrer que très tard dans la nuit.
— Où passes-tu donc tes soirées ? lui demanda Lucien inquiet,
André n'était jamais embarrassé pour répondre. Cette fois ci, il raconta qu’un professeur leur donnait des répetitions de chimie, à lui et à quelques autres ensemble. .., Qu'on faisait le soir des expérisnces en commun, et que s’il voulait être reçu à ses examens, il devait travailler de cette façon:-là, étant très faible en chimie et en physique.
Lucien s’informa. C'était vrai: André allait le soir chez un professeur de l'Ecole avec plusieurs de ses camarades,
Bargemon raconta, son information à Mathilde, mais devant Germaine un peu pâle depuis quelques jours. A ces mots, on eût dit que la poitrine de la jeune fille se dilatait.
—Ne te tourmente donc pas, dit-elle alors à son père, ses beaux yeux bleus frangés de noir, plus brillants que des saphirs. Laisse-le finir ses études, après nous verrons. Elle souriait maintenant d’un petit air très fin, très pénétré, :
Mathilde et Lucien échangèrent un regard, *
À quelque temps de là, un événement très heureux arriva. Abeille s'était éprise, comme on le sait, de Pascal de Gesdres, l'élève de son père, mais sans espoir ; et Germaine en avait reçu la très discrète confidence.
— Ce sentiment très élevé remplira ma vie entière, lui avait-elle dit. M. de Gesdres ne s’en doutera jamais. Et plus tard, ma Germaine, lorsque tu seras grand’mère et que j'élèverai tes petitwenfants, ce sera une histoirecomme celles de toutes les vieilles filles, lesquelles dans le coin le plus bleu de leur cœur gardent toutes le petit roman de leur jeunesse, Et voilà que subitement uh jour la calme et douce Abeille était arrivée comme une folle chez son amie, les yeux luisants, les lèvres frémissantes, pouvant à peine: parler :
Germaine, ma Germaine, balbutiait-elle éperdue, 5? me veut pour femme.... Il m'a demandée à papa !.... Ah mon Dieu!.... Je suis trop heureuse !,...
Melle Bargemon était trop foncièrement droite pour ne pas prendre la plus large part: au bonheur de son amie. Elle voulut être sa demoiselle d'honneur, et grâce à ce titre la. combla de cadeaux,
—Toi aussi tu seras heureuse, lui dit alors Lucien, touché de la voir si simplement bonne et dévouée,
Plus bas, il ajouta :
—André travaille, il est plus sérieux, il me semble ; et il sera bientôt digne du grand: bonheur que je lui réserve !
André plus sérieux ?...,
Avec lui, on ne pouvait jamais savoir. La vérité, c’est que depuis plusieurs mois il était fort triste, et encore plus préoccupé. Mathilde, la seule qui le connaïssait bien, n'ayant ni la tendresse trop indulgente de Lucien, ni l'amour absolument aveugle de: Germaine, se disait avec une certaine terreur :
—Mon Dieu !.... quelle formidable bêtise a-t-il donc fait, ce coup ci ?
Germaine, à la noce d'Abeille, en rose tendre, le matin, et le soir, en soie blanche, recouverte d’une robe en point de Venise, une splendeur, avec des perles dans ses cheveux noirs, tourna toutes les têtes, même celles des savants jeunes et vieux, amis de: Romain Gérard et de Pascal de Gesdres. Abeîlle, malgré son infini bonheur, avait le ioisir d’examiner André, et il lui semblait que la profonde mélancolie du jeune hommeétait l'indice d’une tendresse qui se transformait pour son amie d'enfance.
- Est-ce que la pure, la grande joie d’aimer autant que l’on peut aimer, sous les yeux de Dieu et au foyer de la famille, ne te tente pas, André ? lui demanda-t-elle, à un moment de la soirée où elle se trouva seule avec lui.
Le jeune ingénieur tressaillit,
—Crois-tu vraiment, Abeille, lui répondit:il, que l'amour de Germaine ne soit pas surtout dans l'imagination de mon oncle et de sou institutrice ?....
La nouvelle marquise hocha la tête. :
—Chez Germaine, dit-elle, tout est profond et sérieux, et Germaine t'adore, D'a
— Elle est si froide ! : bon
— Elle se réserve, ce qui n’est pas la même chose. Mais je la connais mieux que qui | Ger que ce soit ; elle éprouve pour toi le même amour exclusif et absolu que j'ai voué à Pascal. en] — Mon Dieu ! tu me fais péur!. elle
— Pourquoi ? étai
— Parce que je crois toujours aveuglément tout ce que tu me dis. mall
— Eh bien ! où est le mai ? Germaine est la fille d'un honnête homme qui t'aime déjà L Comme un fils, et, qui t'en a donné des preuves. Elle est jolie À faire tourner toutes les ado} ! têtes ; il n’y en a pas deux :: :nonde comme elle, fine et sinple, pensive et rieuse, naïve w et intelligente, mais par de .: tout incapable de jamais reprendre son cœur doux et bon droit, quand une fois elle l’a donné... ten — C’est que c’est vrai, tout ce que tu me dis là!..., toi à
Ce soir elle est belle comme une vierge du Pérugin... Ses yeux bleus, frangés de noir, entrent en vous, et amollissent l'âme ?. ... H — Eh bien ! tu n'as pas à tenter un grand effort pour la conquérir. Je suis bien sûre
pour
que M. Bargemon n'attend pour te la donner qu’un certain cri de ton cœur, avec la pro- mai messe de l'aimer comme elle le mérite et de la rendre heureuse... . Lu André devint subitement très pâle. Elle —André!.... André!.... s'exclama-t-elle, que veux-tu dire?.... les pl — Rien, tu ne me comprendrais pas... loure
Il se laissa tomber sur un fauteuil placé à côté de lui, et cachant sa tête dans ses mains PI il se mit à sangloter tout bas,
“Je suis un bien grand misérable :. . +, dit-il enfin, en essuyant ses yeux. Un bruit Germ sourd, une sorte de plainte légère et douloureuse se fit entendre derrière un massif de te le fleurs placé à côté des deux interlocuteurs. * lui qu
—Mon Dieu ! murmura Abeille, pourvu que Germaine, rodant par ici, ne nous aie pas Ce entendus!..., : | se fir
André, extrêmement angoissé, se leva et regarda autour de lui. n'eur
— Il n’y a rien, dit-il. Ah ! quelle peur tu m'as faite, Abeille, J'ai déja fait souffrir était ‘Germaine, c’est incontestable et, cependant, je donnerais ma vie pour lui épargner une ne sû
* douleur. vint
— C’est égal, dit Mme de Gesdres, je ne suis pas tranquille. Allons voir où est ta 11 | cousine, N : tout 1
Impossible de la trouver. An
La fête avait lieu dans le splendide hôtel de Gesdres, mis en état pour la circonstance. Lu
Abeille accaparée par Pascal, qu’elle venait de rencontrer, pensa que Germaine était . Germ:
descendue au jardin, à cause de la chaleur, et prise par une causerie où son cœur se dila: ; Ma tait de joie, elle l’oublia. \ que de
Bien plus tard, son père lui dit : | avait
& —Sais-tu que Germaine, subitement indisposée, a dû partir? Elle s’est presque éva. qui se
nouie, et elle était si pâle que Bargemon l’a emmenée, à
La marquise reçut un coup profond au cœur. mens:
—Alh ! pauvre petite, pensa-t-elle, elle nous a peut-être entendus !. - te l'or
Oui, la malheureuse enfant, sans préparation aucune, alors qu’elle croyait toucher au Apt
contraire à la réalisation de son rêve, avait appris qu'André ne l'avait jamais aimée com- se mit
me elle l’aimait ellemême, Dans cette ‘âme profonde, naïve et tendre, un abîme se splend -creusa immédiatement. #
mencé — Il ne m'aime pas, se répétait-elle seule et désespérée. ... il ne m'aime pas... Alors Le ‘que vais-je devenir ? ;
deuil, «
Mais, à dix-sept ans, l'espérance est toujours derrière le découragement le plus in: terai p tense, ; Neu —{1 souffre, finit-elle par se dire, il est malheureux, je l’ai bien compris..., Je me ‘portes dévouerai tellement à lui que je forcerai les portes closes de son cœur, et il faudra bien —L plus tard qu’il m'en donne une petite part, de ce cœur!.... —B Mais, naturellement très concentrée, elle garda pour elle sa douleur et sa résolution. “ se pardes:
Puis
—Tà
ue qui Pascal,
Le déjà tes les
naïve oux et
1 sûre à pro-
D'abord, Mathilde n’aimait pas André, Germaine le savait. Quant à son père, à quoi bon le rendre malheureux par une confidence de cette espèce ?. .., A son âge du reste, Germaine avait le loisir d'attendre pour se marier ; puis elle pourrait conquérir André, en lui montrant ce qu’elle était, car jusque-là, par pudeur aùtant que par caractère, jamais elle ne lui avait ouvert son cœur ni révélé aucune de ses pensées intimes, Comme elle était à peine remise du coup profond que lui avait porté la révélation d'André, un grand malheur la frappa.
L’influenza, cette maudite maladie si peu connue, enleva en trois jours sa mère adoptive,
—Prends garde à André, lui dit Mathilde Forestier, avant de mourir, Son cœur est bon ; mais incapable de grandes tendresses, ni d’affections profondes et durables, Je ten conjure, si tu l’aimes, aie le courage d’arracher cet amour de ton cœur, et habituetoi à l’idée qu'il te ferait trop souffrir si jamais il devenait ton mari.
Sa sœur, oui, reste sa sœur, indulgente et dévouée, mais rien que cela.
Hélas !.... pour l'instant Germaine savait bien qu’elle ne pouvait pas être autre chose pour celui qu'elle avait choisi. Mais, de son côté, comme Abeille l'avait si bien dit, Germaine ne reprenait jamais ce qu’elle avait une fois donné.
La jeune marquise de Gesdres lui fut extrémement-utile dans cette triste circonstance, Elle entoura son amie de tous les soins que lui suggérait son amitié, tandis que les paroles les plus délicates sortaient, pour elle, de son cœur si tendre. Cette mort, quelque douloureuse qu’elle fût, amena une détente dans la situation de Germaine vis-à-vie d'André.
Plus maîtresse d'elle-même, elle eut le loisir de surmonter sa douleur de ce côté-là.
—C'est un fou, lui disait Abeille, qui, à force de tendresse, était arrivée à faire parler Germaine, Il te faut l'oublier ou avoir la patience d'attendre que quelque catastrophe te le donne à tout jamais, en:lui montrant ce que tu vaux, ajoutait-elle mpins sévère pour lui que la pauvre Mathilde Forestier.
Cette catastrophe ne devait pas tarder à se produire. Peu à peu les sorties d'André se firent plus fréquentes. Bientôt même ses.rentrées si tardives à la maison du Ranelagh n’eurent plus lieu ; et il passa plusieurs nuits et plusieurs jours sans que l’on sût ce qu'il était devenu. Germaine, horriblement inquiète, inventa des prétextes afin que Lucien ne sût rien de ce qu’elle croyait être une simple équipée. Cependant, un soir, André vint dîner à la table de famille,
—Eh bien, lui dit M. Bargemon sévèrement, si c’est À ton examen que tu consacres tout le temps que tu passes hors d'ici, certainement tu seras reçu premier.
André ne répondit pas,
Lucien, qui le crut en proie à une très grande confusion, ne voulut pas insister devant Germaine, se réservant de traiter la chose plus à fond le lendemain.
Mais la jeune fille ne pouvait se, méprendre à l'expression douloureuse, presque tragique de ce visage si gai d'ordinaire, et son cœur en fut horriblement serré. André, qui avait d'habitude une .raîcheur d’appétit tout à fait remarquable, toucha à peine aux mets qui se succédèrent devant lui,
— Allons, dit Lucien, tu travailles trop, mon garçon, puisque cela t’empêche ainsi de manger. Il faut te calmer un peu, n'est-ce pas?.... Jete le conseille, et au besoin, je te l’ordonnerai, ajouta-t-il avec un accent qui ne laissait aucun doute sur ses intentions.
Après dîner, afin d'éviter une conversation qui-certainement eût été pénible, Germaine se mit au piano et feuillsta une des dernières partitions de Massenet. Sa voix était splendide, admirablement travaillée, Bargemon s'approcha d'elle, avant qu’elle eût commencé les premières mesures,
—Tu es bien gentille, mon adorée, lui dit-il, de vouloir chanter en dépit de ton grand deuil, et certainement c’est pour m'être agréable que tu le fais, mais ce soir.je n’en protiterai pas. On m'attend, j'ai un rendez-vous qu’il m'a été impossible de remettre.
Neuf heures sonnaient, La dernière vibration de la pendule n’était pas éteinte que la
‘porte s’ouvrit, et un valet de chambre annonça :
—La voiture de monsieur est avancée.
—Bien, répondit Bargemon, je descends.
Il se dirigea en effet vers l’antichambre où Germaine le suivit, l’aidant à mettre son pardessus, lui présentant son chapeau, :
Puis elle l’embrassa, — Tâche de ne pas rentrer trop tard, lui dit-elle.
—N'aie pas peur. Et je te jure bien que, devrais-je déplaire au Grand-Ture, c'est la dernière fois que j'accepte un rendez-vous le soir.
11 l'embrassa à plusieurs reprises. Au seuil de la porte il se retourna,
— Essaie donc, ma Mémaine, lui dit-il, de faire un peu de morale à ce grand toqué-là. Et dis-lui surtout que je suis très décidé à le faire partir pour l'Amérique s'il continue à m'ennuyer comme i] le fait. |
— En Amérique?..., répéta-t-elle gvatiment et doucement ; ce serait peut-être un peu loin, pour quelques fredaines, après tout de son âge.
— Alors, tu l’excuses ?, ...
—Cestes non ; mais Audré doit avoir dans ce moment-ci quelque mauvaise connaissance. M. de Gesdres, qui est en rapport avec tous les professeurs de l’Ecole Centrale, m'a promis de le savoir. Dès qu'il me l'aura appris, je te le dirui. Et tous les deux, nous le sortirons bien de là, va, sois tranquille, père! Avec la tête d'André, vois-tu, il vaut encore mieux le prendre par la douceur ; laisse-moi faire.
—Ah ! tu es un ange!.... Jene sais pas comment il ne t'adore pas à deux genoux, cet imbécile-là-!
—Ça viendra... plus tard!.... ajouta.t-elle avec un grand courage,
Lucien s’en alla.
On entendit la porte de la rue se refermer derrière le.cou é, dont le roulement fut vite perdu dans le lointain. Germaine alors revint au salon. Mais dès le seuil, elle tressaillit, il lui sembla qu'André n’était plus là. Elle regarda plus attentivement, et elle l’aperçut derrière un grand paravent japonais, à moitié étendu sur un canapé, la tête cachée dans les coussins. Rapidement et sans faire de bruit} à cause de l'épaisseur du tapis, Mlle Bargemon s’approcha de son: cousin.
Celui-ci pleurait à sanglots, Le cœur de Germaine ne fit ‘qu’un saut dans sa poitrine.
—Ah! mon Dieu! André, dit elle, qu’as-tu ?
Il ne lui répondit pas d’abord, ne se gênant plus, maintenant qu’elle l'avait vu, pour contenir le désespoir auquel il était en proie. « Devant ces larmes, il semblait à Germaine qu'on lui arrachait les entrailles,
—André! André! reprit-elle, que t'est-il arrivé?..., Qu'as-tu fait ?.... Peut-être quelque chose de mal?.... Est-ce que je ne suis pas là pour tout arranger avec père ?
Il fit signe que non de la tête.
— Alors, c’est du chagrin ?
—Oh ! oui, balbutia-til au milieu de ses sanglots, un bien grand chagrin!....
— Ah! mon Dieu!.... Eh bien confie-le-moi, J’essaierai d’y remédier de toutes mes
forces, et si je ne le puis pas, est-ce que ça ne te fera pas du bien de le raconter à quelqu'un qui t'aime au-dessus de tout, à ta meilleure amie ?
—Je ne peux pas. Non, ma petite Germaine, je ne peux pas te dire cela.
La malheureuse enfant crut qu’on lui enfonçait un fer rouge au plus profond du cœur.
—Ah ! pensa-t-elle, c’est quelque histoire d'amour !....
Elle se raidit et, faisant appel à toute sa volonté, elle s'assit À côté d'André, prit la tête du malheureux garçon dans ses mainset, lui essuyant les yeux avec son mouchoir, lui dit avec une tendresse de mère :
— Va, il vaut encore mieux que ce soit à moi que tu racontes ce grand chagrin-là. Personne au monde ne te comprendra comme ta sœur Germaine,
—Mais je vais te faire de la peine, ma pauvre petite, tu vas peut-être souffrir beaucoup.
— Qu'est-ce que ça fait, si ça té soulage, et si je t'aide à trouver le remède qu'il te faut ?....
—Mais c'est toute ma vie cela, continua t-il en se défendant de plus en plus faible: ment.
— Raiscn de plus pour que je l’apprenne.
— Eh bien ! il y a six ans, j'ai connu une jeune fille, une petite ouvrière. Je l'ai aimée comme on aime à dix:sept ou dix-huit ans que j'avais alors,
Tandis que ia légèreté d'André reprenait encore le dessus, en dépit de sa grande dou-
leur, Germaine, au contraire, l’écoutait, plus blanche qu’une morte, plus froide qu'un marbre, è
descen And —A la mèr siintel Ilre I] co
" avec ce
. Ah! mon fil:
Mlle
Cet i le cœur:
—Ne Laisse-r nous ve En a!
Et su
c'est la Jqué-là.
tinue à un peu onnaisntrale, s deux,
s-tu, il
enoux,
ut vite ressaill'apercachée
tapis, itrine.
pour maine
at-être re ?
s mes quel-
cœur.
rit la choir,
rin-là.
beauil te
aible-
douqu'un
—Ah ! mon Dieu, André! qu'est-ce que tu me racontes-là, fit-elle éperdue. Tu veux parler d’un enfant. .., C'est un enfant que tu as eu ?
— Oui, un bébé que j'ai appelé Rolla aujourd’hui,
Tout un monde e Germaine,
—Mais il faut te marier avec la mère, André, dit-elle, incapable de transiger, même
au prix de son plus cher bonheur, avec ce qu’elle sentait être lo devoir, —Non, non, on ne se marie Pas avec ces femmes-là, Germaine. —Ah! pourquoi donc, puisqu'elle est la mère de con fils ? —Parce que depuis qu'elle est avec moi, je crois bien qu'elle à été très sage ; mais
avant!..,. dam!..., avant... je ne sais pas du tout comment ça s’est passé,
Mais enfin, vois-tu, il ne s’agit pas de cela pour l'instant, N’en parlons pas. Le reste est plus grave !
— Qu'est-ce que c’est donc ?
— Voilà deux mois que mon petit Rolland a été à la mort de la fièvre typhoïde, Sa mère Cyprienne, qui l'aime à la folie, l’a soigné si bien qu'elle l'a sauvé, Mais elle a pris à son tour la terrible maladie, et dans ce moment-ci, elle va peut-être moucir.
— Pauvre femme, -dit Germaine, qui au fond d'elle-même eût voulu être à la place de cette malheureuse, Et c’est là où tu étais ces jours-ci ?
— Oui, je ne ne suis pas couché depuis le commeucement de la semaine, si je l’ai laissée pour venir, c'est que... c'est que...
—Tu as besoin de quelque chose ?
—Oui, je n'ai plus ce qui s'appelle un radis. Tu sens qu'avec le petit, malade pendant deux mois, la mère depuis quinze jours dans un état si grave, tout ce que j'avais, presque tout ce qu'avaient mes amis également y a passé, l’un après l’autre
Ce soir j'étais venu demander quelque chose à mon oncle, entendu. Mais à la façon dont il m'a reçu, tu comprends q sortir de mes lèvres.
—Bien, bien ! dit Mile Bargemon, ma bourse P pas très bien garnie, mais tout ce que j’ai.est à
—Si, si, mais tu comprends bien, ma pauv une affaire semblable.
— Attends, dit Mlle Bargemon, je reviens,
Elle courut à sa chambre. .
Quelques secondes après elle était de retour.
— Voilà dix-sept cents francs, dit-elle, c'est tout ce que j'ai pour l'instant ; mais demain matin j'en demanderai d'autre à père, et tu auras tout ce qu'il te faudra,
—O ma Germaine, tu es un ange véritablement. Jamais, Vois-tu, tu 1e comprendras ce qui est en mon cœur pour toi |
Elle ne répondit pas, mais deux grosses larmes semblables à descendirent lentement sur ses joues toutes blanches, André les vit,
—Ah ! s’écria-til, si cet enfant n’eût pas été là, est ce que tu crois que j'eusse gardé la mère six ans?..,. Mais il.est si gentil mon Rol!and, si tu savais !.... Et si bon, et siintelligent ! :
Il ressemble à mon oncle, d’une façon étonnante.
Il cor:prend tout ce qu’on lui dit, avant même qu'on ait fini de le lui expliquer, Et avec cela, un petit cœur en diamant.
Ah ! je te fais souffrir, ma pauvre Germaine ! Mais je voudrais tant que tu connuaisses mon fils, Il t'aimerait si profondément mon petit ange !
Mlle Bargemon était incapable de répondre.
Cet incommensurable amour de son cousin pour le fils d’une autre femme lui déchirait le cœur,
—Ne me parle plus de tout cela, André, lui dit-elle doucement, tu Laisse-moi le temps de m’habituer à tout ce que tu viens de n’apprendr nous verrons |
En attendant, va soigner la mère de Rolland, va.
Et surtout que rien ne lui manque !
nd, à cause de bon papa curé, et qui à cinq ans
xtraordinaire passa en quelques secondes devant les yeux de la pure
Et ce soir,
sans lui dire pourquoi, bien ue ma demande n'a pas pu
récisément dans ce moment-ci n’est toi, André, ne le sais-tu pas ?
re petite Germaine, combien c’est délicat
deux perles de cristal
ne fais mourir.
e, Et plus tard
Il s'éloigna en apparence très confus, au fond enchanté d’avoir raconté à sa cousine ce: qui, avec sa nature expansive et en dehors, lui brûlait les lèvres depuis si longtemps.
Mais, en revanche, la nuit que passa la pauvre Germaine, après ces confidences, fut atroce,
Elle se leva de très bonne heure, et comme elle savait qu'Abeille était encore plus.
matinale qu’elle, Mile Bargemon lui écrivit ce seul mot : “ J'ai un très grand chagrin, viens tout de suite,