‹ Fleur des neiges [microforme]Chapitre 6 sur 16 · ASSÉ · texte numérisé non relu

ASSÉ

. L'abbé n’objecta rien. Lucien était décidé, plus même qu'il ne l'avait cru jusqu'alors.

—C'est bien, mon enfant, lui dit-il, puisqu'il en est ainsi, il faut partir le plus tôt possible. Seulement, je te demande une chose.

— Laquelle ?

— Avec moi qui. ai en effet, pour toi les entrailles d’un père, il ne faut pas avoir d'amour propre ii de fausse honte,

Ainsi que les choses que nous avons le plus virement désirées et que notre imagina. tion nous a dépeintes sous des couleurs trop brillantes pour être vraies, ta nouvelle vie

t'apportera peut-être quelque profonde déception. Situ n’y trouves pas la satisfaction

que tu as entrevue, n’hésite pas, reviens. Cette humble maison qui est la tienne te sera toujours ouverte, mon cœur aussi.

Lucien pleurait, \ ' -—0Mme vous-êtes bon, répétait.il

» Comme vous êtes bon !..., Je ne vous oublirai jamais, ni Vous, ni les conseils que vous m'avez donnés, ni les principes d'honneur et de délicatesse que vous m'avez inculqué

Et tu reviendras si tu n°

Vous pouvez Y compter.

toujours.

—Quand ve

Ux-tu partir ? demanda:

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Du reste, ajouta M. de Villa

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J'ai ce qu'il me faut pour te faire partir,

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Contrairement à ce qu'il redoutait, M. de Villamblard ne fit aucune observation.

Lorsque Bargemon revint de sa course, l'abbé n’était pas encore couché.

C'est convenu, monsieur le curé, lui dit-il, le père ; Broustet est très heureux de vous conduire à Auch, il vous offre même à déjeuner chez le docteur Lupiac qui est son cousin.

Ce n’est pas de refus, répondit M. de Villamblard qui acceptait avec autant de facilité qu'il en mettait lui-même à inviter tout le monde.

—Cependant, dit il après réflexion, si Monseigneur me retenait à sa table, ce qui pourrait bien arriver, il ne me seräit pas possible d'aller chez le docteur Lupiac.

Lucien continua :

. —M. Broustet a beaucoup insisté pour que je vous accompagnasse.

— Est-ce que tu as accepté ? demanda l’abbé avec une subite inquiétude, très visible. Cette angoisse inattendue étonna beaucoup Bargemon.

—Non, dit'il, j'ai bien des visites à faire si je dois partir. Et à moins que vous n'ayez besoin de moi, je resterai ici. ,

Le visage du curé se détendit :

—Bien, mon enfant, s’empressa-t-il de dire, reste, ce sera plus sage.

—Pourquoi donc at-il peur de me voir aller avec lui? se demanda le jeune homme lorsqu'il fut couché- C’est bien étrange en vérité.... mon pauvre curé qui est au contraire si heureux quand je l'accompagne ! a

M. de Villamblard, dans la pièce voisine, remuait, fourrageait, ne se couchait pas. M. Bargemon était jeune, et le sommeil ne tarda pas à clore ses paupières, annihilant ses pensés et ses réflexions. Le lendemain à sept heures, lorsque le break des Broustet s’arrêta devant le presbytère, l’abbé avait depuis longtemps dit sa. messe, il était habillé et prêt à partir.

— Attendez, dit Flore, vous allez mettre cette vieille roupe par dessus votre soutane, qui est celle de drap et la seule présentable que vous ayez. De cette façon, vous serez plus propre pour aller à l’archevêché.

Méhnine, continua-t-elle en s'adressant à Mme Broustet, installée derrière le break, les jupes soigneusement relevées et plusieurs paniers d'œufs et de volailles autour d'elle, vous veillerez à ce que M. le curé sorte sa roupe en arrivant en ville, et vous la lui ferez remettre ce snir au départ, n'est-ce pas ? : ,

—Oui, oui, Flore, comptez-y. ,

Le curé obéit et enfila la vieille douillettte, sachant bien que même après la plus énergique résistance, il faudrait en arriver là.

Lucien était auprès du véhicule pour l'aider a monter à côté de Broustet, sur le devant, à la place d'honneur.

Mais tout à coup le vieillard disparut.

—1] aura oublié soh parapluie, et il va le chercher, dit Flore.

Ce ne fut pas avec cet objet, cependant si aimé des gens de la campagne, que revint M. de Villamblard.

Il avait à la main une vieille petite valise que Lucien lui avait toujours vue, et qui avait dû : appartenir à quequ’un de ses arrière-grands pères.

—Que porte-t-il là-dedans ? se demanda le jeune homme. Peut-être le petit manteau romain avec lequel tout prêtre doit se présenter devant son évêque. . .. Il n’y attacha pas d'importance, quoique la caisse lui parût très lourde, lorsqu'il la hissa sous les pieds de- Ménine Broustet,

Flore, plus fine, s'écria : .

—Qu'est-ce que vous avez dans cette mallette, monsieur le curé?.... ménagez-vous la maison ? É

L'abbé devint rouge, subitement fort en colère.

— Est-ce que ça vous regarde, ennuyeuse fille, s’écria-til. Allez donc ranger vos casseroles et vos poêlons, n'est-ce pas, s'il vous plait ?....

Elle n’osa pas insister, car plle savait bien que surtout devant les étrangers, son maître ne voudrait pas avoir l'air de se laisser mener par elle et, à son grand regret elle se tut.

Le père Broustet fit entendre un appel de la lang“, le fouet claqua pour la formé, en l'air bien entendu, ii cria :

—Hué ! César !.... S

Et le petit bidet des Landes, vaillant et nerveux, tendit ses muscles, et gaillardément enfila le long ruban de route, dont l’autre bout le mettrait à Auch dans deux petites heures environ,

et pourquoi dé:

100 $ FLEUR DES NEIGKS

Lucien rentra pensif,

Cette malle emportée, si ’ourde que cette imcompréhensible lourdeur avait éveillé l'attention de Flore.... cette colère du brave homme, cette crainte de voir Lucien l'accompagner.... tout cela ne lui paraissait pas naturel et le préoccupait. Néanmoins, il se

livra à ses tr: vaux habituels. Mais vers dix heures, étant entré, par hasard, dans l& |

grande pièce carrelée, où jusqu’au faîte des livres, plus deftrois mille volumes, étaient alignés dans un ordre admirable, un nuage passa devant ses yeux. En effet, sur les rayons où étaient les vieilles éditions, celles qu’on disait les plus’ rares, peut-être uniques, il y avait de grands trous noirs, indiquant qu'on avait enlevé plusieurs des volumes, Une lumière instantanément se fit dans l'esprit de Lucien.

—Ah! pauvre cher homme, s'écria t-il, il est allé vendre ces trésors auxquels il tenait plus qu’à ses yeux ; et cela pour re donner l'argent de mon voyage et de mon installation !,.., Son émotion fut tellement violente que des larmes inondèrent son visage. Néanmoins, au bout de quelques instants il voulut savoir quels joyaux avaient été enlevés à cette riche collection, et il chercha à s’en rendre compte. Il les avait si souvent vus ct revus tous ces titres !.... L'abbé lui avait si longuement, si complaisamment expliqué que celui-là était du premier siècle de l'imprimerie, et avait par conséquent une très grande valeur. ... que celui-ci était de Mayence, cet autre de Venise...

Il les connaissait tous ou à peu près.

Il chercha. Une Bible de 1482, un Homère de 1488, un Lucius Ameus Florus, mince in-quarto du plus haut prix, tout cela avait disparu. Il ne revit pas également une édition de Jules César, de Plantin, in-octavo, datée de 1570 et terminée par un portrait de cet‘empereur tracé de la main de notre grand Montaigne lui-même. Un amateur était venu quelque temps auparavant et avait longuement marchandé tout cela.

— Monsieur, avait répondu l’abbé, ces livres ont appartenu pour la plupart à mes grands-oncles, presque tous archevêques d'Auch et de Condom ; la bibliothèque tout entière reviendra après ma mort à l'archevêque du département. C'est sacré, je ne veux pas soustraire un seul volume de ce but. S'il y a ‘des trésors, tant mieux pour les futurs évêques qui en profiteront. Rien ne put le faire sortir de là. Et maintenant il allait vendre ces trésors, ainsi qu’il les appelait, les vendre pour Lucien. ...

Ah!.... le pauvre saint homme, quelle preuve d'affection pour Bargemon !

Mais elle tombait dans un cœur qui n’était niindifférent ni ingrat. Toute la joûrnée, Lucien fut dans une émotion impossible à surmonter. Il n'était pas capable de penser à autre chose, pas davantage de quitter le presbytère ni de faire aucune des visites qu'il avait résolues. Le soir, les Broustet arrivèrent un peu tard, car la route était longue, et César pas bien fort. Flore, au premier bruit de grelots, était déjà devant la porte, une Janterne à la main, Lucien, tremblant comme une feuille, l'avait devancée.

— Voyez, Flore ma fille, j'ai ma roupe.... lui cria le curé d’une voix joyeuse dès qu'il l'aperçut. Il avait l’air extrêmement content.

—Je ne sais pas ce qu'il a, dit Broustet tout bas à la servante, si on ne le connaissait ei sobre, ce serait à croire qu’il a bu un coup de trop à l’archevêché ou il a déjeuné. Ce qu'il à été gai et bavard tout le temps du voyage! Un vrai pinson, quoi!l...: Lucien avait pris la pauvre vieille petite malle et à sa légèreté à côté de la lourdeur du matin, il devinait bien, lui, ce qui rendait le curé si expansif et si heureux. Lorsqu'il fut assis, après souper, dans la cuisine, devant le feu clair que Flore avait allumé, car les soirées étaient un peu fraîches, M. de Villamblard se frotta les mains. :

—Ah ! que l’on est donc bien chez soi! s’écria-t-il. Puis se tournant vers sa domestique : :

bte mon enfant, lui dit:il, allez voir où est la malle que j'av::: «vec moi, vous l’ouvrirez, vous y trouverez un paquet, c'est pour vous Quand le curé appelait Flore “ mon enfant il l'eût fait partir à minuit dans les landes, sans lanterne, et Dieu sait cependant si elle avait pour des sorcières, des revenants et de l'obscurité !.... Mais à ce mot : #n paquel pour vous, elle faillit avoir une .syncope de joie.

—Un paquet, demanda-t-elle. Qu'est-ce que c’est ?....

—<Un pièce de mérinos noir, qu'a bien voulu choisir Mme Broustet, et dans laquelle vous aurez, paraît-il, une robe, une capulé"et un tablier,

Ah ! mon: Diou, monsieur le curé, une robs et,,,, une canule, ,,, et un tablisi", ÆEst-cè que vous ne perdez pas l'esprit, mon pauvre cher maître !..,.

Non, non, mon enfant. ... Je ne vous paie pas toujours bien régulièrement vos ga-

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FIEUR DES NEIGES 101

ges, etalors quand. ... Il bredouilla, s’aperçut qu'il allait dire quelque chose qu'il ferait mieux de garder, s'arrêta net, puis au bout de quelques secondes, il ajouta :

—Flore, vous pouvez aller montrer votre mérinos à la femme du sacristain, si ça vous fait plaisir, moi j'ai besoin de causer avec Lucien, Une autre fois, d’être renvoyée ainsi, elle eût crié comme une oie qu’on plume vive, mais elle était trop heureuse, ef elle partit sans bougonner. Alors, quand il se vit seul en tête-à.tête avec #on élève, l'embarras du curé devint extrême, Comment lui dire qu'il avait l’argent de son voyage sans lui avouer qu’il avait vendu pour se le procurer les spécimens les plus rares de sa bibliothèque ? I] fit venir les choses de Join, lui parlant longuement de sa visite à l’archevêché, combien Monseigneur le regrettait, puis les conseils qu’il lui envoyait, etc., etc. Après ce furent des recommandations sans nombre de la part personnelle du curé, et comment Lucien devait vivre, qui fréquenter à Paris, qui éviter, L’existence serait différente de celle de Gellac. Oh oui! Mais il aurait les bibliothèques publiques et les conférences, et un tas de choses pour continuer la vie studieuse et sage commencée au presbytère.

Bref, Flore rentra que le curé n'avait pas encore entamé Ia fameuse question. Alors, comme elle était allée dans les chambres découvrir les lits pour la nuit, il prit tout son courage à deux ruains et s’exécuta :

— Quoique j'aie un chagrin mortel de me séparer de toi, mon fils, lui dit-il, je crois sage que tu partes le plus tôt possible.

M. Pérignac est en ce moment-ci disposé à te recevoir, et entre nous il vaut mieux précipiter nos adieux, car cette situation d'attente, en redoublant ce qui va arriver, est

à coup

intolérable.

—Je ferai tout ce que vous désirerez, répondit Bargemon.

— As-tu fait tes visites aujourd’hui ?. ...

— Non, aucune,

—Peux:tu les terminer dans la journée de demain ?

—Parfaitement. J'irai chez mon père, et dans deux ou trois maisons, ce sera assez.

L’embarrus du curé redoubla. |

—Tu sais, dit-il ne demande rien à Sylvestre, ça le gênerait, le pauvre homme. Sans compter que Justine, la femme de Paulin, est nourrice d’Antré, ton petit neveu, et qu'elle a besoin de bien des douceurs ; l’année à été très mauvaise. Très rapidement M. de Villamblard ajouta : ;

— J'ai d’ailleurs tout l'argent nécessaire à tes besoins.

Les yeux de Lucien spontanément se remplirent de larmes,

—Oui, dit-il, et je sais comment vous vous l’êtes procuré,

— Hein !.... fit l'abbé en sursautant, tu sais?,... Ce n’est pas possible ;,...

— Est-ce que je n’ai pas vu les vides sur les rayons des vieux livres ?.... Est ce que jen’ai pas compris aujourd’hui pourquoi vous les aviez emportés, pourquoi vous alliez vous en séparer ?.... |

Eh bien ! alors tant mieux que tu l'aies deviné, je n'aurai pas à te le dire, ce qui est fait estfait. Jé n'ai jamais été si heureux de ma vie.

—Parce que vous êtes le plus excellent homme qui se puisse rencontrer. Mais moi, quand je pense que c’est pour mon voyage que vous vous êtes défait de ces exemplaires si rares et auxquels vous teniez tant, je suis désespéré !...,

—— Quelle exagération ! J'y tenais sans y tenir! Tout À coup, le visage du curé se transfigura, il revêtit l’expression de charité évangélique et divine que devaient avoir les apôtres aux premiers jours du monde.

— La question n’est pas là, mon fils dit.il, elle est plus haut: J'ai pu te faire du bien en me défuisant d'objets de convention et après tout inutile, là est un bonheur au-dessus de tout, et tu peux me croire, Lucien, le seul, le vrai bonheur en ce monde.

Car tu sais, mon enfant, tu vas apprendre bien des choses dans cette Babylone moder. *

Et puis,

. ne qui s'appelle Paris, mais il en est une que ton vieux maître t’aura le premier enseignée,

et qui les domine toutes: Il n’y a rieu de bon au monde que d'aimer, se sacrifier, sedévouer !....

… Et malgré tout ce que l’on cherche, tout ce que l'on invente, malgré les discours, les. g q q 8 ,

théories et les revendications, c’est encore l'amour, la charité, l'inépuisable bonté qui résoudront toutes lès questions sociales ét qui sondtiront le monde !

Lucien avait pris les mains du prêtre et éperdument les baisait.

—Oui, continua M. de Villamblard, apporte dans tous les actes de ta vie la plus iné.

102 FLEER DES NEIQES

puisable indulgence, uñ amour de tes semblables que rien ne lasse ni ne diminue jamais, * Donne toujours envers et contre tous à ceux qui sont malheureux. ... Le bien que nous aurons fait sera la seule chose qui restera de nous... Bargemon immobile, écoutait l'abbé avec une attention religieuse. | La morale de cet homme qu'il adorait devait. avoir, malgré sa hauteur, hélas !,,,, une bien grande influence sur sa vie, sur celle de tous les siens ! Do une petite poche, placée dans'sa soutane au-dessous de sa ceinture de laine noire, le curé tira une bourse longue avec des anneaux d'acier. Il la vida sur la:table,

— Voici, dit-il, ce que le comte de Thézières, auquel j'ai vent mes livres, a voulu me

donner ; c’est pour toi. :

—Tout !.... s’écria Lucien, oh ! non, jamais !.... —Le comte m'a donné douze cents francs, reprit l'abbé, j'ai payé quelques petites choses d’un côté et de l’autre, puis... puis... j'ai rencontré... Il s’embarraissait visiblement.

—Bref, dit-il tout à coup, en ne continuant pas ses explications, il reste là un millier

de francs environ, prends-les.

— Non, répéta de nouveau le jeune homme, cent francs me suffront. — Folie ! il faudra t’habiller, acheter un peu de linge, car tu n'as rien absolument,

rien... Puis après, tu auras à meubler une petite chambre peut-être. ... et tant d’au-

tres choses auxquelles je na pense pas, Mille francs sont vite partis, va !....

Flore était revenue, ayant fini d'apprêter ses chambres pour la nuit.

—Acceptez, ailez, monsieur Lucien, lui dit-elle familièrement, Ioi ce que vous laisse. riez ne profiterait quand même pas à M. le curé, et ne ferait pas de vieux os à la mai. son.... Tandis que vous, là-bas, qui sait si vous ne commencerez pas votre fortune avec cet argent-là ?

Bon gré mal gré Lucien dut prendre la somme entière, et deux jours après ce fut avec un déchirement profond qu’il quitta cet humble coin de terre où on l'avait aimé, où on lui avait enseigné la bonté et la charité !

Mais il le quittait en se jurant bien d’y revenir et en faisant un autre serment :

Celui de tenter l'impossible pour le bonheur et la satisfaction de celui qui lui avait tenu lieu de père,

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