UN SACRIFICE
Comme l'avait écrit M. Pérignac à son vieil ami, il était le plus malheureux des hommes,
Pour toute famille, il lui restait une petite fille, Charlotte, une mauviette anémique et pâ'e, que ses seize ans avaient faite longue et grande, sans développer son corps d'enfant,
Il n’y avait pas de jour, pas d'heure même, que le pauvre homme ne fût pas obsédé par cette idée affolante pour lui : ;
—Je ne 1: garderai pas !
Et tout ce qui peut être inventé pour consolider une santé Chancelante, les eux, les consultations, les voyages, avait été prodigué à la pauvre petite malade. ‘ Ses caprices étaient réalisés au moment même où ils étaient conçus ; elle eût demandé la lune à son gran père, qu’il se fût certainement mis en campagne pour aller la lui chercher.
Une institutrice, une de ées pauvres filles condamnées au célibat par la force cruelle des choses, mais qui ont la maternité en elle, se dévoua à Charlotte, et fut pour l'orphe-
line l’amie incomparable, la directrice sérieuse et intelligente que réclamait la malheureuse enfant.
À force de patience, sans fatiguer son élève, elle lui apprit ce qu’une jeune fille dans .—
la situation de Mlle Pérignac doit à peu près savoir. À seize ans Charlotte était une enfant bonne quand on ne la contrariait pas, point jolie, maigre, chétive, ayant les traits heurtés et les joues creuses, extrêmement honnête,
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mais que ses volontés si rapidement, si absolument exécutées avaient rendue fort deste. * PTn soir, dans le petit salon coquet et élégant où Charlotte et sa seconde mère, Mlle Mathilde Forestier, passaient une partie: de leur existence, M. Pérignac arriva l'air très satisfait, —Qu'as-tu, grand père ? demanda Charlotte, devinant bien qu’il y avait du nouveau. —- D'abord comment va cette chère santé, mignonnette ? répondit M, Pérignac ; après je te dirai mon histoire, si ça ne t’ennuie pas. —Je vais très bien ; Mathilde m'a foroée à descendre de voiture au bois de Vincennes,
J'ai marché longtemps sous les grands arbres, ce qui m'a fait un bien extrême, et m'a donné un appétit de louve. Es-tu content Mie
— Certes, cela complète mon bonheur.
— Alors raconte-moi ta petite affaire,
— Volontiers. Tu sais que l'abbé de Villamblard-Mussidan, ce comte qui est curé de campagne, m'a envoyé un de ses protégés ? ,
—Oui, M. Lucien Bargemon, ce jeune homme, ce phénix qui a en lui, d'après toi, le génie des affaires autant qu’une sainte terreur de Mathilde et de moi, puisqu'il refuse si obstinément de venir faire ma connaissance.
—C’est un travailleur et un timide, il est probable qu’il n'ose pas.
—Passons, Qu'atil fuit ton phénix aujourd’hui ?
—Tu n’igaores pas que ma maison, qui avait été il y a quelques années la preinière agence de vente d'immeubles, et de location, est un peu tombée ?
: —Bah ! nous sommes bien assez riches!,,.... Tu n'as plus besoin de t'en occuper P pe
comme jadis, alors qu’à tes débuts tu as tant travaillé pour établir les bases de la fortune
— Oui, c'était mon avis. Et ta mauvaise santé aidant, puis les préoccupations que tu me donnais m'absorbant, je ne développais plus mes affaires, m'en occupant à peine, me contentant du train-train ordinaire, et des petits cinquante mille francs que ça me rapporte bon ou mal an,
—Ce qui, avec nos goûts, et le reste déjà acquis, dépasse de beaucoup nos besoins.
—Tu es la raison méme, ma petite Minerve ! Cependant, depuis dix-huit mois que ce petit Bargemon est ici, il a révolutionné ma maison si paisible.
Peu à peu, il m'a demandé des autorisations que je lui ai données dès que j'ai pressent sa valeur.
Alors, il a réformé, surveillé, développé l'affaire.
Aujourd’hui, il l’a en mains, et il est partout à la fois.
Publicité, agents, intermédiaires, tout lui est plus familier qu’à moi-même.
T1 a repris les relations si délicates de vente et d'achat d'immeubles que j'avais dû
laisser de côté, ne trouvant plus d'employés capables de les traiter convenablement. — Et il les réussit,
—AÀ ne pas le croire.
—Et les clients sont contents de lui ?
— Autant que moi-mêmo, Intelligence, activité, clairvoyance, qualités au premier degré, et elles ne sont dépassées chez lui qu est rigide. A
—Et tu le paies cher, cet oiseau rare ?
— Presque rien. Il a ses mêmes appointements ajouté ün intérêt sur les affair
—Pas autre chose ?
—$i, il m'a également demandé la posibilité de tilles qui ne rentrent pes dans ce dont je m'occupe.
— Quelles sont ces vétilles ?
—Oh ! Il est extraordinaire. Il achète de tout, il revend de tout. 4
Dans les courses qu'il entreprend d'un bout de la France à l’autre pour les propriétés rurales, les châteaux, les forêts, que’ .co à lui, maintenant, ma maison place avec un succès extraordinaire, il trouve tantôt un Aobilier, tantôt un troupeau de moutons tantôt une récolte ou autre chose, et il s’accomode de tout.
Et cela, sans que mes affaires à moi n’en souffrent, au contraire. Il trañq
Bargemon possède ces e par son honnêteté qui
qu'au début, auxquels j'ai seulement es qu'il traite, comme cela se fait du reste d'habitude,
trafiquer pour son compte — des vé-
ue pour son
È e . à 104 FLEUR DES NEIGES *)*
On dit qu'il possède déjà deux cent mille francs,
Les yeux de Charlotte étaient plus brillants que des étoiles.
—0'est merveilleux ! dit-elle. Re LA
M. Pérignac tout à son sujet ne vit pas l'extraordinaire émotion de sa petite-fille. ” Il continua : «
—Et bon avec cela, c'est à croire que mon vieil ami de Villamblard a déteint sûr: lui. Bargemon n'a pas un besoin pour son propre compte : je me trompe, il a celui de toujours faire lu charité,
—Et aujourd’hui, quelle entreprise a-t-il menée à bien, pour que tu sois si heureux ?
— 11 a fait signer la vente d'une propriété de quinze cent mille francs, réputée irréa-
lisable jusqu'ici. Vu la difficulté de l'affaire, il a obtenu cinq pour cent de commission, ce qui fait bel et bien soixante-quinze mille francs.
—Sur lesquels il a ?...,
—Le propriétaire lui a abandonné par dessus le marché, à lui personnellement, un lot de vieilleries, faïences et tapisseries. ... des guenilles.
Bargemon s'occupe un peu de ces antiquités-là. 11 m’a dit que ça lui suffisait pour sa. rémunération dans cette affaire.
Mais juge, fillette... . soixante-quinze mille francs d’un coup!... Et pas de frais... il a tout réglé seul...
Rêveuse, Charlotte regardait les tisons roses se consumer dans l’âtre, sous la fine poussière grise qui les recouvrait.
—C'est donc un génie, que ce Bargemon ? dit-elle tout à coup.
Puis plus bas et très câline, elle murmura :
—J'en envie de le voir. Amène-le-moi, grand-père, veux-tu ?
— C'est si difficile !
—Ah ! si tu m'aimais un peu!....
—Eh bien ! si je m'attendais à celle-là. ... moi qui ne vis que pour toi !....
— Possible ! mais je m'ennuie. Le soir, ou il pleut, ou il fait froid, ou il neige, ou il y a du vent. Bref, si tu crois que c’£st gai ici, toute seul avec Mathilde, À faire dn crochet: ou de la tapisserie?....
— Et moi, ne suis-je pas là ?,...
—Oh ! toi, tu t’endors sur un fauteuil, régulièrement dix minutes après être sorti de table.
Tandis que si M. Bargemon venait, on causerait, on ferait un peu de musique.
—Sais-tu seulement s’il est musicien ?
—I doit l'être. Tous les arts sont frères ; et puisqu'il aime les vieilles tapisseries et; les bibelots, il aime certainement aussi les vieilles mélodies anciennes et charmantes.
—J'’essaierai de l’amener, dit le vieillard, mais ce sera un vrai travail.
En effet, bien des tentatives dans ce sens avaient déjà échoué,
Lucien, depuis son agrivée à Paris, avait déployé une activité de fourmi, un flair de sauvagé, une volonté de fer, pour atteindre son but. Il ne s'était pas donné une minute de repos ou.de plaisir, afin d'arriver plus vite à la Hd si ardemment voulue,
Comme venait de le dire M. Pérignac à sa petite fille, il avait réussi.
Né spéculateur, sans besoin personnel, maître de sa volonté et de ses passions, il avait eu ce que les imbéciles appellent de la chance, et ce qui n’est presque toujours que le résultat d’un travail acharné, de sacrifices de tous les instants, d’une intelligence supé rieure, si
Dans son commerce de marchand de biens et d'immeubles, il avait rencontré des individus ayant besoin d'autre chôse que de terres et de maisons, me
A l’un c'était un matériel de cave qui était nécessaire, à d’autres des voitures, des meubles, des plantes, du foin, du blé.... ces objets-là il les cherchait, les trouvait, les achetait, les revendait. ...
C'était plus simple que bonjonr.
Maïs comme Bargemon mettait à son métier d’intermédiaire une honnêteté et une in-
. telligence d'élite, il inspira bientôt confiance, et son activité aidant, il eut plus d’affaires
qu’il ne put en traiter. :
Mais sa vie fut celle d’un forçat, ayant à peine le temps de donner quelques heures au
sommeil.
On comprend aisément qu'entre ce travail et ces efforts surhumains, il n'eut pas accepté les invitations de M. Pérignac.
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FLEUR DES NEIGRS 105
Ensuite, cette grande fillette osseuse et maigre, sans grâce, au seuil de la maison, ou entrevue à sa fenêtre, ne lui ins médiocre, On la disait capricieuse et exigeante, ainsi qu’une enfant gâtée outre mesure. Comme femme, elle n’était point agréable à regarder. ... Et quant à la désirer comme compagne de sa vie, non ! Üe qu'il fallait à Lucien, c'était une amie pensive et grave, une lutteuse, une travailleuse éomme lui, ayant ses goûts, capable de devenir une confidente et un soutien aux jours d’épreuve, Quant à la fortune elle ne comptait pas pour lui, dans cette circonstance, se sentant de force à gagner tout ce qui serait nécessaire à lui et aux siens. Le lendemain matin, M. Pérignac lui dit :
—Mon cher Bargemon, il faut que vous me rendiez un service.
— C'est fait si je le puis, répondit-il aussitôt,
—Oh ! cela vous est très facile, ... J'ai parlé de vous à ma petite Charlotte, elle désire vivement vous voir, Venez dîner sans fuçon ce soir avec nous, voulez-vous ?,...
Uette invitation tit à Lucien l'effet d’une douche glacée,
—Mais c'est que demain je dois partir pour la Bourgogne de bon matin, ditil, et je voudrais me coucher tôt ce soir.
Le visage de M. Pérignac se recouvrit d'une tristesse infinie.
— Vous ne voulez pas accepter, dit-il.... Avouez-le!..
—Je n'ai pas de parti pris ; cependant, je suis un travailleur, d'aller faire le bel esprit, le soir, dans les salons,
—Je vous en prie, insista M. Pérignac, ne me refusez pas. infini de vous voir. Peut-être un désir de malade, prennent chez elle ces fantaisies de souffrante Toni
L’acccent de M. Pérignac était empreint d’une douleur inexprimable. Subitement,
Lucien entendit la voix, la chère voix, qui avait si souvent résonné à son oreille, depuis qu'il avait quitté l’humble presbytère de Gellac :
—Sois bon!.,... lui avait dit, comme suprême recommandation, l’abbé de V blard,
—J’irai, dit-il simplement à M. Pérignac.
Ces visites, dans lesquelles la capricieuse et despote jeune fille sentait une résistance invincible de la part de Lucien, devinrent pour elle une lutte et une préccupation de tous les instants. Elles lui donnèrent la première émotion violente de sa vie. Bargemon, au contraire, dut, chaque fois qu’il cédait aux vives instances de son patron, surmonter une répugnance instinctive de plus en plus profonde, Enfin, ce qui devait se produire arriva, Charlotte tomba” gravement malade. On devine les résultats de cette maladie : désespoir éperdu du grand-père, supplications insensées de sa part, résistance de Lucien, plus âpre que jamais. Charlotte le voulait pour mari.... Et Pérignac avec une douleur où tout son désespoir paternel vibrait, suppliait Lucien
rencontrée souvent par lui rait qu’une sympathie très
et je n’ai point le loigir
Ma Charlotte à @ désir -.. Si vous saviez quelles proportions
illam-
de lui conserver sa petite-fille,
Oui, ce chagrin simple et immense bouleversait Bargemon.... Mais faire sa femme de cette enfant capricieuse et incomplète ? Allons donc...
La bonté..., le sacrifice... oui, oui, il avait obéi Jusqu'ici au doux waître qui lui avait enseigné cesgertus..,. mais enchaîner ga vie entière?
++... Faire abnégation de tout bonheur, de tout amour, de toute satisfaction. : gne l'opposé de ce que l’on avait voulu, et avec quelle volonté ! gie que les plus dures complications n'avaient jamais rebutée,
malade à son tour. Jamais, en effet, lutte plus terrible ne r humain.
“ Je t'attends demain, viens.
ABBE DE VILLAMBLARD,”
Telle fut la dépêche qui lui arriva quelques jours après, et apporta une diversion salutaire aux angoisses qui menaçaient de le rendre fou. Les baisers du brave homme, les tendresses de Flore,la vue du petit jardin, de cette humble r ‘a où son enfance :’était écoulée, tout cela le calma, remit un peu de baume dans son ur ulcéré.
—Il faut te dévouer, lui dit le curé au bout de deux on trois Jours, et lorsqu'il le vit. maître de lui. Ce sacrifice sera digne de toi !...,
Lucien s'était en effet raisonné et ressaisi dans cette
paix sainte eb profonde de ses jeunes années. Cependant le eombat fut encore viole 2 j
nt. Une nouvelle lettre de Péri.
gnac arriva, Charlotte touchait aux limites de la vie! De lui-même, Lucien traça quelques lignes sur un morceau de papier.
— Envoyez cette dépêche au télégraphe, monsieur le curé, ditil À l'abbé de Villame blard, et priez pour moi !...,
Celui-ci jeta les yeux sur le papier que Bargemon lui avait remis tout ouvert, et vit les lignes suivantes :
“ Dites à ma fiancée que dans deux jours je serai auprès d’elle,
‘{ LUCIEN BARGEMON.”
Le curé lui ouvrit ses bras :
—Ah! mon fils, s'écria-t-il, quelle joie tu me donnes,
Dieu m'a permis de t'inspirer l'amour du sacrifice, qu'il soit béni !
Et comme Lucien pleurait :
—Rappelle-toi, rappelle-toi, lui dit.il, les seules joies de ce monde sont dans le bien que l’on fait autour de soi, Cette fois ci Dieu te récompensera. Il t'enverra le bon. heur !....
Puis tout de suite, sans lui laisser le temps de répondre :
—Je serai le parrain de ton premier enfant, Tu nous l'amèneras.... Ce que nous allons l'aimer Flore et moi...
Et comme Lucien demeurait aussi triste, avec une expression douce et désespérée, qui brisait"le cœur de Villamblard, il essaya de le prendre autrement, afin d'apporter une diversion à cette douleur qu’il causait, :
— Ecoute, lui dit-il, suppose que tu n'eusses pas accepté, et que cette petite en fût morte de chagrin. Avec ta nature, t'en fusses tu jamais consolé ?
Bargemon se troubla. L'abbé avait touché juste.
— Alors, lui dit-il, croyez-vous m'avoir fait là un beau cadeau, en me donnant ces scrupules de générosité que je tiens de vous ?
—Oui, répondit gravement le curé, parce que si les fleurs du sacrifice ont de dures épines, ses fruits sont les plus savoureux, les plus doux de la terre. Ah! tu te plains.. et avec ta jeunesse, ta volonté, tu arrangeras toujours ta vie, toi!.., Les enfants qui te ressembleront, pour lesquels tu travailleras te donneront tôt ou tard le bonheur... I] y eu à au contraire qui n’ont pas de compensation aux misères de l'existence, ils sont malheureux, absolument malheureux... .Et comme ces mots avaient l’amertume profonde des choses personnelles, Lucien frappé en plein cœur s'écria :
— Auriez-vous une angoisse, un chagrin que je ne connais pas ?...,
— Hélas !....mon frère, tout à fait ruiné, va être exproprié.
—Ah mon Dieu ! que ne l’avez-vous dit plus tôt...,
—Qu'aurais-tu fait ?
—Mais j'ai gagné quelque chose depuis mon départ d'ici...
—J le sais, les pauvres et moi nous nous en sommes aperçus. Mais pour mon malheureux frère, ta générosité serait en pure perte, Henria un caractère contre: lequel tout échoue !,...
Lucien ne répondit pas, il réfléchissait. 9
— Où est le comte de Mussidan ? demanda:t-il tout à coup.
—Il est venu me faire une scène atroce, une scène bien pénible pour moi, en vérité... Puîs il a déclaré qu'il s’en allait en Amérique avec Grégoire, son fils. Depuis ce jour-là, je n’ai plus entendu parler de lui.
—Il y à longtemps ?
—$ix mois,
L'abbé avait les joues couvertes de grosses larmes.
— Allons, dit-il, n’en parlons plus, puisque nous n’y pouvons rien. Mais la volonté de Dieu est quelquefois bien sévère !. ...
Au bout de quelques instants, il Frit la main de son ancien élèva et lui dit :
fils, mon fils bien-aimé.
— Puis, revenant à l'idée qui le tourmentait: : = Oest égal, dit-il, si l'on m'eût laissé élever Grégoire, qui a aujourd’hui dix ans, peutêtre qu’il t'eût ressemblé ! ‘ —Si jamais je le retrouve, votre Grégoire, répondit Lucien au comble de l'émotion, je
—I1 m'a envoyé une bien grande consolation en toi. Car il n’y a pas à dire, tu es mon :
vous pre e et co! ucien :
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