‹ Fleur des ondes [microforme] (volume 2)Chapitre 24 sur 27 · TAN 7 UNE · texte numérisé non relu

TAN 7 UNE

mieux de la défunte,—la recouvrait jusqu'aux genoux ; ses jambes furent enveloppées de guêtres de même genre, et ses pieds cnaussés de mocassins brodés. On lui mit toutes ses porcelaines. D'une gerbe d'immortelles, Fleur des Ondes tressa une couronne et la mit au front de la Source. On l'étendit alors sur un lit de

branches auquel, selon l'usage, tous ceux qui avaient été ses amis vinrent suspendre des

présents que l’on enterrait ensuite avec le cadavre.

Ces présents, dans l'esprit superstitieux des sauvages étaient destinés à faciliter au défunt le passage de la terre à la vallée de toutes les jouissances : on ne manquait jamais de pourvoir un trépassé de vivres et de chaudes fourrures, pour le mystérieux voyage Le ciel qu’imaginaient les sauvages était tout matériel : c'était un pays où le climat n'avait plus de rigueur, où la pêche et la chasse étaient en abomdance, où tout le monde vivait en bon accord.

Les Indiens exprimaient toujours leur sympathie par des cadeaux. Le Soir était un chef aimé, toute la nation voulut lui prouver la peine qu’elle avait de son malheur. Sa cabane fut emcombrée des dons les plus divers : fourrures, brimborions, armes, chaudières s'entassèrent dans tous les coins, mais sans parvenir à distraire le père accablé de chagrin.

Assis sur sa natte, méditatif et sombre, il ne

116 LS FUNÉRAILLIS

prenait point part aux tapageuses manifestation du deuil ; son Ame était agitée par une lutte étrange: la Superstition traditionnelle, qui voulait que toute mort tût vengée, lui donnait des pensées de sourde raucune à l'égard de Philippe, cause innocente de son désespoir. Ii se reprochait d’avoir introduit dans sa cabane cet homme néfaste. D'un autre côté, l'admiration que lui inspirait l'irréprochable conduite du jeune visage pâle, et le respect qu'il avait pour Champlain. désarmet son injuste ressentiment,

Savigny, qu’ pourtant, ne pouvait rien se reprocher, était triste, mortellement triste et se sentait mal à l'aise plus encore devant les yeux résignés de l’amant que sous le regard inquiétant du père.

Le Carcois, considéré comine étant de la famille, reçut aussi de nombreuses offrandes. I! iccepta tout avec indifférence, sans le moindre contentement, et lorsqu’arriva le suprême moment de rendre laterre la dépouille de la femme aimée. cèdant à son instinctive superstition, il fit déposer tontes ses richesses dans la fosse, au grand scan dale de ses amis qui réprouvaicut une telle prodigalité,.

Pendant une semaine, on accourut, des bour. gades voisines, apporter au chef et À toute sa parenté des témoignages d'amitié et de regret.

Les indigènes ayant pour habitude d’exhale:

bruyamment leur chagrin, il y eut de lougs jours

de hurlements ininterrompus. Ceux qui souffraient le plus étaient seuls à ne pas gémir. Le Soir et le Carcois assis sur leur talons, auprès de La Source comme des chiens fidèles, se redressaient de temps en temps, considéraient ‘onguement les traits décomposés de La Source puis se replongeaient dans la méditation.

Les Français émus de cette douleur farouche, ue cherchaïent pas à la distraire.

Enfin on procéda aux funérailles.

C'était au crépuscule. Dans un liriceul d’écorce, la vierge fut portée au lieu de la sépulture sur les épaules des jeunes guerriers. Toute la tribu suivait, tenant des torches résineuses,

La morte étant une fille de qualité, avait d'innombrables pleureuses, toutes remplies de zèle : jeurs gémissements résonnaient dans le bois en une plainte souverainement triste. Le vent, qui faisait s’entrechoquer les rameaux, mêlait ses soupirs à leur cris longuement modulés, et les oiseaux effarés ajoutaient l’angoisse de leurs piaillements à l'incohérence de la cérémunie. Toute la forêt semblait pleurer la pauvre fleur que l'amour avait brisée.

ie Carcois, au premier rang, allait Ja tête haute Comme ceux de sa race, il croyait déshonorant tout signe d'émotion, mais sa fierté n'avait pu dompter le désespoir: son œil altier était devenu morne, La tristesse de l'âme se lisait dans les

yeux honnêtes, qui maintenant, avait l'air de regarder, plus loin que l’heure présente, dans un avenir sans rêve. C'était l'espoir de sa jeunesse que cet homme portait en terre.

La fosse, creusée d'avance, fut doublée de peaux d'ours, sur lesquelles on déposa le corps Elle fut ensuite comblée de tous les présents, | recouverte de terre et enfin protègée par de | grosses pièces de bois. Sur le tertre, au lieu | du simple poteau peint en rouge dont on avait | coutume d'orner la sépulture des sauvages de |

te SU

haute marque, les deux Français plantèrent une croix de bois blanc, et Philippe, du bout de s

couteau, y grava cette épithaphe :

Ci-git | LA SOURCE ë Elle chenta dix huit anis

puis rêva et mourut

rentes. 2000 0000 0060088 1186 0558 5 60 8 à

Fleur des Ondes alla détacher du tronc d’un

chêne un lierre vivace, et le transplanta sur la tombe. Jinsuite, les Indiens exécutèrent la danse des morts et tous reprirent ie chemin de la bourgade.

La Source n'était plus que dans le souvenirs de ses amis ; mais Fleur des Ondes avait profité des longs jours d'exposition pour dessiner son portrait : elle l'offrit au jeune chef,

Le Carcois l'accepta en tremblant d'émotion

LES FUNÉRAILLHS 119

‘Oh ! que ma sœur est bonne, dit il, d’avoir fait revivre pour moi le doux visage ’’”. Et, pre nant la main de Philippe : ‘ Ma vie est aux visages pâles ’?,

Il tint parole, et devint l’un des zélateurs de la cause française parmi les siens. Sa connais. sance de notre langue, autant que son désinté. ‘essernent et sa loyauté, en firent un auxiliaire précieux.

Rsmpatset again) | Pen ae x:

Les trisies évènements de ces derniers temps avaient nécessairements retardé le départ de nos amis. Le trépas de La Source pesait sur les cœurs comme la désespérance, et si un peu de calme suivit le tintamarresque chagrin des premiers jours ce n’était encore que du désarroi : il fallait un plus long temps à ces indisciplinés pour reprendre la routine de leur vie ordinaire.

Avec la connaissance qu'elle avait de l’Âme indienne, Fleur des Ondes devina cette démoralisation et s’employa à la combattre par des paroles de foi; recherchant de préférence la société de ceux qu'elle voyait tristes, elle s'efforçait de les rassérener en les consolant.

Philippe, entraîné par le bel exemple de sa cousine, voulut partager avec elle un si noble apostolat. Mais le chagrin avait blessé l’un de ces hommes de bronze: Le Soir, qui avait superbement refoulé ses larmes devant la frèle dépouille de sa fille aimée, recherchait la solitude: il s’éloignait souvent vers le coin d'ombre où reposait la chère morte, et, le front haut, contemplait l'humble signe de rédemption que les Français avaient planté sur la tombe. De jour

en jour, il voyait le lierre s'attacher à la croix, l’enrouler plus étroitement de ses tiges flexibles et s'élever vers le ciel. Devant cette image, la naturelle poésie de son âme lui suggérait de profondes réflexions.

Un matin qu'il portait son éternelle tristesse vers le but accoutumé de sa promenade, il vit de loin Fleur des Ondes et Philippe agenouillés sur letertre, et s’approcha sans bruit. Comme Philippe se relevait, le sauvage lui dit : ‘‘ Français, tu es meilleur que moi ! Quand j'ai vu ma fille morte de t'avoir aimé, j'ai songé à te tuer ; et je l’aurais fait, sans la promesse que j'ai écrite dans mon cœur, il y a bien des lunes : J'avais été pris par les Iroquois et emmené dans leur pays ; déjà on commençait mon supplice. C'était au bord du grand fleuve. Tout à coup il fit noir dans le ciel : le veut se mit à gémir une chanson que je n'avais jamais entendue ; des montagnes blanches dansèrent sur les eaux et de trèt loin, partit avec fracas une flèche d’or qui illumina la tête des folles danseuses : en même temps, l’une d'elles vint s'abattre sur le rivage où elle apportait un homme.

Je n’en avais encore jamais vu Ge pareil.

Mes bourreaux s’enfuirent, m'abandonnant lié au poteau. Pour la première fois, la terreur fit trembler ma chair : celui qui venait de surgir de l’onde s’approcha de moi, me dit des paroles que je ne compris pas, et coupa mes liens.

me

Je m'en allai sans être poursuivi ; mais j'emportais dans mon cœur le Souvenir de mon sauveur ; et j'ai promis aux mânes de mes ancêtres de ne jamais tremper mes armes dans le sang desa race.

Quand je t'ai vu, j'ai pensé que tu étais de sa famille : tu as comme lui, de l’or dansles cheveux et du ciel dans les yeux.

ne t’ai pas tué.’

En écoutant le récit du Sauvage, Fleur des Ondes avait fréimi : lui posant se

C'est pour cela que je

s deux mains sur

les épaules, elle dit, en mettant son visage tout près du sien: Tu ne sais pas quel était cet homme ; je vaiste l’apprendre.

La jeune fille reprit le récit, en spécifiant les circonstances, les particularités du lieu.

Le Soir la regardait ébahi, troublé : ‘ Ce bienfaiteur que la mer t'apporta c'était mon père.”

Elle raconta son histoire, y Compris la rencontre fortuite avec son cousin, au moment où il allait être massacré par les Iroquois.

Le Soir ne pouvait plus douter ; incapable de traduire par des paroles les sentiments qui bouleversaient son Âme, il se laissa tomber à genoux, et posa son front sur les pieds de la jeune fille,

++ * Le premier juin, enfin, les sauvages commencèrent à appareiller leurs canots. Plus de deux

* Les détails de ce voyage sont empruntés à Champluin - Voyage de 1613

Page 1