SENS
estendre devers l'Est & l'Ouest, lequel quand l’on l’'apper-- Cent l’on crut que ce fut terre: car le dit banc estoit si uny que l’on euft dit proprement que cela avait été ainsi fait exprés, £ avait plus de dixhuit pieds de haut, & deux fois autant sous l’eau, & faision eftat de n'eftre qu’à quelque quinze lieues du Cap Breton, qui eftoit le vingtsixième iour dudit mois. Ces rencontres de glaces si souvent nous apportoient beaucoup de desplaisir croyant aussi que le passage du dit Cap Broton & cap de Raye seroit fermé, & qu'il nous faudroit tenir la mer longtemps devant que de trouver passage. Ne pouvans donc rien faire nous fumes contraincts de nous remct’re à la mer quelque quatre ou cinq lieues pour doûbler une antre poinie dudit grand banc, qui nous demeuroit à l'Ouest-Surouest, & après retournames à l’autre bord au Norouest, pour doubler la dite pointe, & cinglafmes quelques sept lieues, & puis fismes le Nor-norouest quelque trois lieues, où nous appercûfmes derechef un autre banc de glace. La nuit s'approchait, & la brume se levoit, qui nous fit mettre À lu mer pour pusser le rest= de la nuit attendant le iour, pour retourner recognoiftre les dites glaces.
Le vingt septième iour dudit mois, nous ndvisafmes terre À l’Ouest-norouest de nous, & ne vifmes aucunes glaces qui nous peussent demeurer au Nor-nordest. Nous approchâmes de pius près pour la mieux recognoiftre, & vifmes que c'etait Campseau, qui nous fit porter au Nor pour aller à l'isle du cap Breton, nous n'eufmes pas plustoft fait deux lieues nue rencontrafmes un banc de glace qui filoit au Nordest La nuit venant nous fufmes contraints de nous mettre à la mer insques au lendemain, que fifmes le Nordest, & rencontrafmes une autre glace qui nous demeuroit à l’est & est sueft, & la cotoyuîmes, mettant le cap au Nordest & au Nor plus de quinze lieux : En fin f:.mes contraints de refaire l'Ouest, qui nous donna beauconp de di fpluisir, voyant que no pouvions trouver passuge, & fufmes con
traincts de nous en retirer & retourner sur nos brisées : &
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le mal pour nous que le calme nous prit de telle façon que la houle nous pensa ietter sur la cofte dudit banc de glace, & fufmes prèts de mettre notre bateau hors, pour nous servir au besoiu. Quand nous nous fussions sauvés sur les dites glaces il ne nous eut servy que de nous faire languir & mourir tous misérables, Comme nous étions donc en délibération de mettre notre dit bateau hors, une petite fraifcheur se leva, qui nous fit grand plaisir, & par ainsi évitafmes lesdites glaces. Comme nous eufmes fait deux lieus, la nuit veuait avec une brume fort épaisse, qui fut occasion que nous anenafmes pour ne pouvoir voir : & aussi qu'il y avait plusieurs grandes giaces en notre routte, que craignions abhorder : & demeurafmes ainsi toute la nuit iusques au lendemain vingt neuvième iour dudit mois, que la brume renforça de telle façon, qu'à peine pouvoit on voir la longueur du vuisseau, & faisoit fort peu de vent : néanmoins nous ne laïfsames de nous appareiller pour efviter lesdites glaces : mais pensans nous defgager nous nous y trouvafmes si embarraîsez que nous ne scavions de quel bort amurer et derechef fufmes driver iusques à ce que les dites glaces fif-ent appareiller, & fifmes cent bordées d'un cofté et d'autre, & pensafmes nous perdre plusieurs fois : & le plus assuré ÿ perdait tout jugement ; ce qu'euft aussi bien fait le plus grand astrologue du monde, Ce qui nous donnoit du déplaisir d'avantage, c'etoit le peu de veue, & la nuit qui venoit, & n'avions refaite d'un quart de lieue sans trouver banc ou glaces, & quantité de bourguignons, que le moindre euft été suftisant de faire perdre quelque vaisseau que ce fuft,
Or comme nous eftions tousiours votoyanrs au tour des glaces, il s’efleva un vent si impétueux qu'en peu de temps il separa la brume, & fit faire veue, & en moins d’un rien rendit l'air clair, & beau soleil. Regardant au tour de nous nous nous vifmes enfermez dedans un petit eftang, qui ne contenait pas lieue & demie en rondeur, & apperceufmes l'ifle dudit cap Breton, qui nous demeuroit au
Nort presque à quatre lieues, iugengmes que le passage eftoit encore fermé iusques audit cap Breton. Nous apperceufmes aussi un petit banc de glace au derrière de noftre dit vaisseau, & la grand mer qni paraissait au delà, qui nous fit prendre résolution de passer par dessus ledit banc, qui eftoit rompu : ce que nous fifmes dextrement sons offencer noftredit vaisseau, & nous nous mifmes à la mer toute la nuit, & fifmes le Suest desdites glaces Et comme nous iugeafines que nous pouvions doubler ledit banc de glace, naus fifmes l’Est-uordest quelque quinze lieues & apperceufmes seulement une petite glace et iasques au lendemain, que nous aperceufmes un autre banc de glace au Nord de nous, qui continuait tant que noftre veue se pouvait eftendre, & avions drivé à demy lieue près, & mifnes les voiles haut, cottoyant tousiours ladite glace pour en trouver l'extrémité, Ainsi que nous singlionsa nous avisafmes un vaisseau le premier iour de May qui eftoit parmy les glaces, qui avoit Lien eu de la peine d'en sortir aussi bien que nous, & mifmes vent devant pour attendre ledit vaisseau qui faisait large sur nous, d'autant que desirions sçavoir s’il n'avait point veu d'autres glaces. Quand il fut proche, nous apperceufmes que c’eftoit le fils du sieur de Poitrincoùrt qui allait trouver son père qui eftoit à l'établissement du Port Royal : & y avoit trois mois qu’il eftoit party de France ( ie crois que ce ne fut pas sans beaucoup de peine) & ils eftoient encore à près de cent quarante lieues dudit port Royal, bien à l'écart de eur routte Nous leur difines que nous avions eu cogfnoissance des isles de Campseuu, qui a mon opinion, les assura beaueoup, d'autant qu’il n'avaient point encore eu cognoissance d'aucune terre, & s'en allaient donner droit entre le cap S, Larens, et cap de Rayÿe, par où ils n'eussent pas trouvé ledit port Royal, si ce n’euft été en traversant les terres. Après avoir quelque peu parlé ensemble. nous nous dépar-
times chacun suivant sa routte. Le lendemain nous eufmes
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51 LE TROISIÈMEÉ VOYAGE
aucune: & continuant noftre routte, le len‘lemain, troisiefme iour dn mois eufines cognoissance du cap de Raye, sans aussi trouver glaces. Le quatriefme dudit mois, eufmes cognoissance (le l'isle Sainct Paul, & cap de Sainct Laurens & étions à quelque huit lieues au Nord dudit cap S, Laurens Le lendemain eufmes coznoissance de Gaspé Le septiefme iour du dit mois, fufmes contrariez du vent de Norouest, qui nous fit driver près de trente cinq lieues de chemin, puis le vent vint à calmer, & en beauture, qui nous fut favorable iusques à Tadoussac, qui nous fut le tresiefine iour du mois de May, où nous fifmes tirer un coup de canon pour avertir les sauvages, afin de sçavoir des nouvelles des gens de notre habitation de Quebecq. Tout le pays estoit encore presque couvert de neige. Il vint à nous quelques canots, qui nous dirent qu'il y avait une de nos pattaches qui estoit au port il y avoit un mois, & trois vaisseaux qu'y estoient arrivez depuis huit iours, Nous mifmes noftre batteau hors, & fufmes trouver lesdicts sauvages, qui estoient assez misérables, & n’avoient à traicter que pour avoir seulement des rafraîchissements, qui estoit fort peu de chôse ; encore voulurent-ils attendre qu'il vint plusieurs vaisseaux ensemble, afin d’avoir meilleur marché des marchandises : et par ainsi ceux s’abusent qui pensent faire leurs affaires pour arriver des premiers car ces peuples sont maintenant trop fins subtils,
Le dixseptiefme iour dudit mois, ie partis de Tadoussac pour aller au grand saut trouver les Sauvages Algonquins & autres nations qui m’avaient promis l'année précédents de s'y trouver avec mon garçon que leur avais baillé, pour apprendre de luy ce qu'il aurait veu en son yuernement dans les terres, Ceux qui estoient dans ledit port, qui se doutoient hien, où ie devois aller, suivant les promesses que iavois faites aux sauvages, comme j'ai dit cy dessus, commencèrent à faire bastir plusieurs petites barques pour me suivre le plus promptement qu'ils pour-
roient ; Et plusieurs, à ce que i’appris devant aue nartir de
À Ps. À .
France. firent équipper des uavires & pattaches sur l'entreprise de noftre voyage, pensant en revenir riches comme d'un voyage aux Ludes.
Le Pont demeura audit Tadoussne sur l'espérance que #’il n’y faisait rien, de prendre une pattache de me venir trouver au dit saut. Entre Tadoussac & Québecq, notre barque faisait grand eau, qui me contraignit de retarder à Quebecq pour l’estancher, qui fut le 21 iour de May.
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Pendant cette traversée de seize cent onze, deux jeunes gen, s'étaient surtout fait remarquer, aux heures les plus tragiques, par leur inaltérable sérénité : ils se nommaient Philippe de Savigny et Paul Guertal. Le premier, unique héritier du comte Olivier de Savigny, avait passé son enfance dans l’antique domaine seigneurial de ses ancêtres où il était né.
À seize ans, lorsqu'il perdit son père, c'était un bel adolescent blond, rêveur et bon, très épris de l'étude.
Sa mère, alors, abandonna le château où elle avait été aimée, heureuse, pour venir habiter à Paris un hôtel qu'elle tenait de ses parents. Ce n’était pas en vue de rechercher les plaisirs de la ville que l’austère veuve désertait une retraite convenant mieux à son deuil et qui aurait dû la retenir par tant de chers souvenirs. La comtesse avait l’âme combative et hautaine ; Sa ten-
dresse orgueilleuse trouvait indigne de son fils le rôle obscur du gentilhomme de province. Elle voulait que son enfant brillât au premier rang, et le rapprochait de la cour.
Madame de Savigny avait alors cinquante ans.
Sa distinction était imposante, mais la sécheresse de son caractère, l'intransigeauce de ses principes se trahissaient dans la seule froideur de ses yeux gris qui regardaient toujours droit devant elle, avec une expression invariablement glaciale.
Aussitôt insta Ce dans sa nouvelle demeure, la noble dame mit tous ses soins à réunir un cénacle d'amis infatués comme elle des prérogatives de la noblesse, et qui bornaient l’action de leur vie à d’inutiles discours.
Philippe, quoique sans cesse bercé aux refrains de ces brillantes prétentions, trouvait toutefois iusuffisant leur moyen de servir Dieu et la France avait hérité de son père une âme chevaleresque et sentait instinctivement le désir de se dévouer à quelque grande cause, comme l'aiglon éprouve e besoin de voler. Lorsqu'il était enfant, jouant sur la plage, souvent il avait regardé la mer en se demandant ce qui pouvait bien exister au-délà. Son imagination voyageait sur les nuages, jusqu'aux limites de l'horizon où, chaque soir, ses Yeux ravis Contemplaient le soleil plongeant
dans des flots d'or.