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— Tu ne m’as jamais parlé des Nicholson?
— C’est égal.
— Tu les connais à peine.
— C’est égal .
— Mais tout le monde n’est pas ainsi invité à la cour, c'est une rare faveur.
— Qu’on ne refusera pas à la recommandation de monseigneur le duc d’Oîona. Vous parlerez au premier chambellan, au grand chambellan, au grand écuyer, à tout le monde.
Enfin, s’écria-t-elle avec une colère d’enfant, et comme se réservant cet argument pour le dernier, je le veux! je le veux ! ou nous sommes brouillés, brouillés à jamais.
Et elle s’enfuit. Le surlendemain, elle se rendit chez madame Nicholson, qui se disputait encore avec son mari.
— Est-ce que cela dure depuis avant-hier? demanda ingénument Fleurette.
— Eh ! non, cela vient de reprendre, s’écria madame Nicholson radieuse, et serrant la main de Fleurette : j’ai mon invitation, la voici.
Et croiriez-vous que monsieur Nicholson, que je somme de tenir sa promesse, hésite, sous prétexte que le bal aura lieu le 1 5.
— Jour de notre départ, s’écria le mari.
— Eh bien! nous ne partirons pas, dit la femme.
— Mais nos places retenues à bord du Christophe- Colomb!...
— Seront perdues, répondit gaîment madame Nicholson ; cela passera en frais de bal, en frais généraux.
— Perdues! répéta le négociant avec une sourde colère, perdues !
— Elles ne le seront pas, dit Fleurette avec joie, je les prends pour une dame de mes amies. Donnez, donnez.
— • Est-il possible ! s’écria monsieur Nicholson, vous, mademoiselle Fleurette ?
— Donnez... donnez donc! répéta-t-elle avec impatience.
— Mais, dit le négociant, en retenant toujours le reçu de l’administration dans ses mains, on dit qu’au Havre, on s’arrache les places, et quand partirons-nous maintenant?
— Par le paquebot suivant, voici des places que je vous donne en échange.
— Ah! quel service, s’écria le négociant qui, dans sa reconnaissance, aurait acheté, en ce moment, toute la boutique de Fleurette.
Puis, regardant le billet de Clotilde, que Fleurette venait de lui remettre : Ne quitter Paris que le 30 de ce mois! Si tard, dit-il, en secouant la tête.
— Si tôt ! dit sa femme avec un soupir.
Les vœux de Fleurette étaient comblés. Elle tenait en sa possession ces deux places qui, pour elle, étaient d’un prix immense, ces deux places, seul espoir qui lui restât, pour l’exécution de ses généreux projets! Les derniers jours qui précèdent un départ sont bien vite écoulés. Le duc quitta Paris dès le 12 du mois. Il était à son grand regret, obligé de passer en Angleterre pour des affaires concernant monsieur de Castel-Mayor, son oncle, qui les lui avait confiées. Il ne devait donc pas s’embarquer au Havre, mais à Southampton où le paquebot devait toucher dès le second jour.
— Dans trois mois, dit-il à Fleurette en l’embrassant, je serai de retour.
— Avec votre femme, lui dit-elle en pleurant.
— Non, je tiendrai ma parole, je ne m’engagerai à rien.
— Sans mon avis? s’écria-t-elle vivement.
— Je le jure.
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— Et moi j’y compte.
Elle le suivit longtemps des yeux, affligée des trois jours que ce brusque départ lui enlevait; mais contente, d’un autre côté, de pouvoir, sans être vue de lui, accompagner sa marraine jusqu’au Havre. Tout ce qui peut être prévu par le dévouaient le plus intelligent et le plus tendre, l’avait été par elle, pour que sa marraine exécutât le voyage dans les conditions les meilleures et les plus confortables. Elle avait veillé elle-même à rarnénagement de toutes ses malles, à l’acquisition et à l’emballage de ses chapeaux, de ses robes, de toutes ses affaires de toilette. C’était une mère s’occupant de sa fille. Elle lui avait trouvé, pour femme de chambre et dame de compagnie, une femme de quarante-cinq ans, d’une bonne famille, ayant reçu une bonne éducation ; mais réduite à la misère, et trop heureuse de trouver une existence honorable auprès de mademoiselle d’Auray, De plus, elle avait recommandé à monsieur Urbain de veiller sur mademoiselle Jeanne, pendant tout le temps qu’elle serait à bord du Christophe- Colomb, d’être à ses ordres, de la servir, de la défendre; enfin, ajouta-t-elle avec énergie, de se faire tuer pour elle, s’il le fallait...
— Je ferai comme pour vous, mademoiselle, avait dit le jeune marin avec un tel accent de vérité, avec un tel désir de tenir sa parole, que Fleurette qui riait en ce moment, s’arrêta d’un air ému et lui dit :
— Ne vous faites pas tuer cependant, et revenez, ne fûtce, ajouta-t-elle en souriant, que pour m’acheter des violettes.
Arrivée au Hâvre et prête à s’embarquer, à s’éloigner, peut-être pour toujours, de sa patrie et de Fleurette, sa sœur et son amie, Clotilde sentit se briser la fermeté stoïque dans laquelle elle s’était jusque-là renfermée, son courage l’aban-
donna; elle fondit en larmes et §e jeta dans les bras de Fleurette, aussi émue qu’elle, mais qu‘un espoir, cependant, soutenait encore.
— Courage, ma bonne marraine, lui disait-elle, courage, nous nous reverrons bientôt.
— Jamais! disait Clotilde en sanglottant.
— Vous reviendrez en France avec votre frère, sinon je vendrai tout ce que je possède, et j’irai vous retrouver.
— Je te le défends.
— Défendez-inoi donc de vous aimer! s’écria Fleurette en l’embrassant.
Mais l’heure du départ avait sonné. L’équipage était à son poste, on appelait les passagers à bord. Fleurette s’arracha des bras de Clotilde et courut sur la jetée pour l’apercevoir encore. De loin, elle agitait son mouchoir, et Clotilde, sur l’arrière du vaisseau, répondit par le meme signal, tant qu’elle put apercevoir sa désolée filleule. Mais bientôt cela ne lui fut plus possible ; elle vit de loin la tour de FrançoisI^ peu à peu blanchir, décroître et disparaître. Le vaisseau voguait en pleine mer.