‹ Fleurs de France;Chapitre 5 sur 39 · L AMI DE LA REIXE · texte numérisé non relu

L AMI DE LA REIXE

Une petite Bretonne, Marthe, qui comptait parmi ses femmes de garde-robe, semblait comprendre les soucis de Marie-Antoinette; l'étiquette lui défendait de parler à la reine, mais ses regards, doucement pitoyables et levés tristement vers sa maîtresse, disaient assez une âme com- 5 pâtissante.1 La reine sentit qu'elle pouvait se fier à cette enfant mieux qu'à ses amis de la cour : et dès lors ce fut entre elles une quasi-amitié ; la nature rapprochait ces deux jeunesses vibrantes et joyeuses, malgré les rigueurs de l'étiquette et l'abîme officiel qui devait séparer la reine de 10 France d'une servante obscure.

Un soir d'hiver, après un souper lourd d'ennui et de cérémonial, la reine fit venir Marthe dans sa chambre et lui dit vivement :

— Ce soir, à dix heures, il faut me faire tenir prêt 15 secrètement, un fiacre, et m'accompagner à Paris.

Marthe n'avait pas à opposer d'objection; elle inclina la tête en signe d'assentiment et se retira.

Deux heures après, pendant que le vent soufflait dans les arbres de Trianon désert et que tout semblait dormir dans 20 les pavillons,2 la reine et Marthe sortaient par une des petites portes du parc et montaient prestement dans un fiacre. Le cocher croyait conduire deux des femmes de chambre.

La nuit était tiède, obscure, et des gouttes de pluie s'écrasaient sur les vitres tremblantes de la voiture qui 25 roulait au galop.

— Tu sais où nous allons, dit la reine.

— J'ignore tout, Majesté !

— J'ai ici deux costumes de dominos que nous allons revêtir avant d'entrer à Paris. Nous nous rendons au bal 30 de l'Opéra.

Marthe poussa une exclamation de surprise.

— Tu es scandalisée? reprit la reine. Mais tu dois comprendre que j'ai besoin parfois d'une autre vie que celle de Trianon. Une reine est femme après tout, et, sans songer à mal faire, je crois bien avoir le droit de m'accûrder

5 le plaisir que ne se refusent point les bourgeois de Paris. Je sais que tu es fidèle et discrète : c'est pourquoi je t'emmène avec moi.

La reine, qui devait se donner plus tard l'illusion d'un village à Trianon en y créant une laiterie, un presbytère

io et une ferme, estimait naturel de rechercher les simples amusements de tous, et de demander au tumulte du bal de l'Opéra l'oubli des pompes royales et des sagesses de commande.1

Marthe tremblait pour la reine.

15 — Les masques sont -ils assez épais? hasarda-t-elle timidement.

— Oh ! oui, fit Marie-Antoinette en riant, et les dominos très amples. On nous prendra pour de petites fleuristes.

— Espérons-le !

20 On arriva bientôt aux barrières 2 et quelques instants après, par une pluie battante, à la seconde salle du Palais- Royal qui servait alors aux représentations et aux bals de l'Opéra.

Masquées, bien enveloppées dans leurs dominos, et un

25 peu tremblantes, les deux femmes firent leur entrée dans la

salle, déjà bariolée de Turcs, d'Arlequins, de Colombines,

de Pierrots et de Polichinelles, et illuminée de plusieurs

lustres.

L'orchestre menait grand train et les quadrilles émoustil- 30 laient tout ce monde multicolore qui s'agitait, tempêtait et se mouvait comme une houle.

Autour des danseurs, dans la foule, un Turc disait de

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grosses fadeurs à une Colombine, un Polichinelle grognait de tendres aveux à une Pierrette moqueuse, et un Arlequin, penché en avant, les bras derrière le dos, avec sa batte aux doigts, voulait absolument entraîner vers la danse une fausse marquise qui faisait des mines de grande dame. 5 L'Arlequin finit par lui dire en la saisissant par la taille :

— i\llons ! hop ! je t'enlève, ma reine !

Il détacha * les deux mots avec ironie.

Marie-Antoinette tressaillit ; mais tout ce tumulte l'amusait beaucoup. Elle riait comme une enfant des lazzi semés 10 sur ses pas ; Marthe, au contraire, tremblait de peur et murmurait :

— Quelle imprudence !

Cette foule tumultueuse, ces danses, ces familiarités de langage, ces cris parfois empruntés aux animaux, n'étaient 15 pas sans griser un peu la reine. Elle allait où la poussait sa fantaisie, elle pouvait rire librement, voir une foule déchaînée et exultante, se mêler aux frémissements de tous ; affranchie de toutes les tutelles, elle s'épanouissait avec des extases d'enfant ignorant et des joies de prisonnier délivré. 20

Les violons préludaient à une gavotte, quand au pied d'une colonne les deux femmes furent abordées par un Scapin,2 muni d'un faux nez et d'une moustache en crin, qui leur dit, en nasillant avec un accent napolitain :

— Z'invite oune s de ces dames à la gavotte. 25 Deux secs mercis lui répondirent

Il insista :

Si ces zentilles * dames, que ze soupçonne être de qualité, préféraient un quadrille, ze souis 5 disposé de même à çarmer 6 l'une d'elles par ma compagnie. 30

— Cherchez ailleurs, dit Marthe.

— Et vous, ma toute belle, dit-il à la reine en lui barrant le passage.

— Laissez-nous, répondit Marie- Antoinette avec autorité. Comme il voulait lui saisir la taille, elle riposta, vivement,

par un soufflet retentissant qui fit tomber le faux nez et la moustache du Scapin.

5 — Morbleu ! fit celui-ci en reprenant son accent français, voilà une péronnelle qui me le paiera.

On s'était rassemblé autour d'eux.

— Me souffleter en plein bal ! criait l'homme ; me démasquer ! Nous allons vous faire châtier, mes belles insolentes !

io Et il appela, deux des gardes de service qui le reconnurent pour un personnage influent, car ite s'inclinèrent.

— Menez ces deux femmes au prochain poste de la maréchaussée,1 commanda-t-il, et gardez-les-moi % jusqu'à demain.

15 — Tiens ! fit un pierrot à voix basse, un des officiers de la maréchaussée.

— Mais, avant de partir, ôtez vos masques ! criait le Scapin aux deux femmes.

Et il voulut leur enlever leurs loups.2 20 Des danseurs s'interposèrent avec violence.

— Ohé ! le Scapin ! on ne démasque pas les femmes. Qui que tu sois, tu n'en as pas le droit !

— L'une d'elles m'a frappé, j'ai le droit de l'arrêter.

— Arrête-les si tu veux, fit un Turc légèrement gris ; mais 25 respect au beau sexe et à l'incognito !

Et, s'adressant à la foule :

— Foi de Turc, messeigneurs, la France est le pays de la galanterie et du bon ton !

— A bas 3 le Scapin I criaient des voix. Sus au Napo- 30 litain !

Pendant qu'il se débattait au milieu des masques qui allaient lui faire un mauvais parti,4 les deux gardes emmenaient les femmes tremblantes, mortes de peur.

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— Où nous conduisez-vous ? fit la reine.

— Au prochain poste de police.

— Cent écus x pour vous, si vous nous laissez libres.

— Impossible, mesdames, grogna l'un d'eux. Vous vous arrangerez avec le commissaire du Châtelet.2 Nous devons 5 rendre compte à l'officier.

— Il est très méchant, ajouta l'autre garde.

Ce fut sous cette escorte qu'elles arrivèrent rue Saint- Honoré, dans une salle basse où des hommes de police jouaient aux cartes sur des tonneaux vides, à la lueur de 10 chandelles. En l'absence du commissaire du Châtelet, qui était peut-être fort occupé à danser au bal de l'Opéra, les deux gardes firent leur rapport au sergent du guet, qui garda les prisonnières, et retournèrent à leur service.

— Otez vos masques, commanda le sergent. 15

— Impossible ! fit la reine.

— Vos noms ?

— Marthe et Marie, simplement.

— Ah! c'est comme dans l'Evangile; c'est charmant. Pourquoi avez-vous frappé cet officier? 20

— Il nous insultait, riposta la reine.

— Je suis obligé de vous garder ici.

— Vous serez obligé de nous relâcher.

— Vous croyez?

— J'en suis sûre. Tout ce que je vous demande, c'est de 25 vous parler quelques instants, seule.

— C'est bien? ajouta le sergent, déjà troublé par cette voix jeune et ferme.

Puis, désignant Marthe :

— Gardez mademoiselle à vue, et avec tous les égards 30 qu'elle semble mériter.

— Passez, madame, murmura le sergent, en indiquant à la reine son cabinet.3

Elle entra, il la suivit et la porte se referma.

C'était une salle sombre, aux fenêtres profondes et étroites, mal éclairée : des tables et des chaises en bois, polies par l'usage, reflétaient vaguement les lueurs de flam- 5 beaux de cuivre à deux branches. Un registre gras était ouvert près d'un encrier en plomb et de vieilles plumes d'oie éparses. Le sergent invita la reine à s'asseoir en face de lui et prit place devant la table.

— Cent écns pour vous, si vous me laissez libre, dit la io reine.

— Vous êtes donc bien riche?

— Peut-être.

— Qui êtes-vous?

— Que vous importe ?

J5 — Je dois vous connaître; je le veux, fit le sergent piqué.1

C'était un beau garçon brun, aux traits délicats, à la moustache élégante, à l'œil pénétrant, aux manières correctes, aux mains fines.

20 — Et pourquoi vouloir me connaître ? Je me suis compromise au bal, sottement ; mon nom révélé peut me perdre pour toujours.

— Et si je vous jurais de le taire?

— Alors, tout ceci n'est qu'une vaine et coupable curio- 25 site de votre part.

Le sergent avait les yeux fixes sur les doigts de la reine où brillait un cachet d'or armorié.

— Vos mains vous trahissent, dit-il, vous êtes une grande dame.

30 Et il lui saisit le bras vivement.

La reine poussa un cri et se sentit défaillir. Mais le sergent, emporté par son désir impérieux, lui avait ôté rapide-

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ment, d'un geste délicat, son loup de velours noir, à barbe de satin.1

Il chancela et s'écria sourdement en s'affaissant sur sa chaise :

— La reine ! 5 Puis d'un ton suppliant :

— Pardonnez-moi !

Marie-Antoinette, très pâle, lui répondit :

— Je vous pardonne ; mais vous me jurez de vous taire ?

. — Je le jure. 10

— Toujours ?

— Jusqu'à la mort !

Et continuant d'un ton mystérieux et ferme, il fit d'une voix étouffée :

— Et d'ailleurs, je vous aime trop pour vous perdre ! 15

— Vous . . . m'aimez? . . . fit-elle avec une stupéfaction vraiment profonde.

— Je vous adore !

Et, d'un débit précipité et haletant, il lui dit :

— Oui, je ne suis pour vous qu'un incounu, un fou, un 20 coupable peut-être. Mais, écoutez-moi. Je vous ai vue pour la première fois quand vous êtes entrée à Paris avec le Dauphin, solennellement, par la Porte de la Conférence. J'étais un des cavaliers du guet. La foule criait autour de vous. Vous êtes allée jusqu'à Notre-Dame, à Sainte- 25 Geneviève,2 puis vous êtes revenue aux Tuileries.3 D'un seul coup j'ai été vaincu par votre beauté. Je me suis dit mille fois depuis lors que j'étais un insensé, un misérable, mais votre image ne m'a plus quitté. J'ai été possédé par vous, je le suis toujours ; ma volonté se tait. Dieu lui- 30 même n'y changerait rien. Oui, moi, pauvre cavalier du guet, pauvre diable venu du pays de Bretagne, j'ai vécu

toute une vie en quelques années, depuis votre première apparition ; car vous étiez pour moi plus que tout au monde. Et voilà que maintenant vous êtes devant moi belle, charmante, divine. Ah ! comme je vous aime ! comme je suis 5 malheureux ! . . . "

Il cachait sa tête dans ses mains et pleurait.

La reine se taisait. Jamais elle n'avait entendu un cri d'amour aussi sincère, aussi brûlant.

Son cœur palpitait, désordonné. Il reprit : 10 — Oui, vous êtes la reine de France, la souveraine de tous, et je ne suis qu'un de vos infimes et obscurs sujets, mais personne au monde ne peut m 'empêcher de vous adorer, car je vous sais bonne et tendre, car je vous vois belle et pure, car si j'avais été prince, — et peut-être ai-je 15 un cœur de prince, — c'est moi seul qui aurais voulu vous chérir ! ... Ah ! pardonnez-moi ! Je blasphème ! Ma tête s'égare ! . . .

Et tombant à genoux :

— Majesté, ne m'accablez pas de votre mépris! Le 20 cœur, voyez-Vous bien, ne connaît ni le rang, ni les

hiérarchies, ni le devoir, ni rien. Mon amour est involontaire, et ma souffrance est fatale.

— Relevez-vous, commanda la reine en tremblant. Elle lui tendit la main, il la baisa avec emportement.

25 — Votre nom, dit-elle.

— Rosnoen.

— Quand vouz voudrez une faveur, pour vous ou pour l'un des vôtres, vous n'aurez qu'à me faire parler.1

— -Je ne vous demande rien, Majesté, que de veiller vous- . 30 même à votre bonheur ; ce que je demande au ciel, c'est de protéger vos jours. Ah ! qui sait l'avenir? Au milieu de ce peuple capricieux, les périls de la royauté sont constants !

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Les temps deviennent mauvais, les foules grondent et je tremble pour votre sécurité, pour votre bonheur, pour votre . . .

Il s'était tu.

Alors, ressaisie par d'anciens pressentiments la reine se 5 souvint tout à coup des sinistres présages d'autrefois, de cet orage éclatant sur Versailles après son mariage, du tonnerre ébranlant le château quand elle y entrait et des malheureux qui avaient été écrasés par la foule lors du feu d'artifice tiré le 30 mai 1770, sur la place Louis XV, en l'honneur de son 10 mariage.

Elle soupira, avec un murmure très doux :

— Mon Dieu, aidez-moi.

Puis, remettant son masque, elle dit au sergent :

— Faites-moi venir une voiture. Adieu, monsieur ! Adieu 15 et merci.

Il sortit quelques instants et revint près de la reine.

— Tout est prêt, assura-t-il d'une voix ferme.

Elle repassa devant les hommes de police. Marthe l'attendait, toujours dévorée de souci. Rapidement elles mon- 20 tèrent dans la voiture.

Rosnoen, le cœur battant, les suivit du regard dans la nuit et rentra au poste, pâle, bouleversé, mais affectant de sourire. Ses hommes le regardaient, sans oser l'interroger.

L'un d'eux fit cependant : 25

— Alors, tout s'est arrangé?

— Oui, répondit le sergent avec une fausse bonhomie, ce sont de vieilles connaissances à moi.

— Que dira l'officier qui a reçu le bouquet de cinq feuilles? (Il voulait dire le soufflet.) 30

— Peuh ! Nous le verrons bien.

Au petit jour, l'officier de la maréchaussée entra à grand bruit :

— Mes prisonnières? dit-il au sergent.

— Évadées.

— Comment, évadées? Avec autant d'hommes au poste?

— Je les ai laissées fuir.

5 — Et pourquoi ?

— Je n'ai rien à vous cacher et ne veux point compromettre mes hommes. C'étaient des amies et j'ai mieux aimé me sacrifier à votre colère que de les abandonner à leur sort.

io — Ah ! tu fais de la gentilhommerie,1 sergent de malheur ! Eh bien ! tu me le paieras !

— Je m'y attendais.

— La prison d'abord, la cassation 2 ensuite.

— Soit !

15 Le calme de Rosnoen exaspérait l'officier, qui soupçonnait quelque mystère. Mais il ne put rien savoir de l'obstiné Breton. Et celui-ci, à son tour, se garda bien, une fois emprisonné et cassé de son grade, de faire agir en sa faveur sa reine bien-aimée. Il souffrit, pour elle, presque

20 avec joie, l'isolement du cachot et l'opprobre de la cassation.

Marie-Antoinette n'avait rien oublié de cette nuit étrange :

quand elle quitta le poste de la rue Saint-Honoré et qu'elle

se retrouva seule avec Marthe dans la voiture, elle demeura

longtemps comme atterrée en songeant au péril encouru et

25 à sa trop grave imprudence. Mais, sur le trouble de cette équipée, sur le souvenir de ses angoisses si récentes planait malgré tout l'image chevaleresque de Rosnoen. Elle gardait encore en son cœur la vibration de sa voix. C'était l'amour même qui venait de se révéler à elle avec cette

30 soudaineté et cette violence : personne n'avait jamais osé lui parler en face avec cette sincérité débordante et cette sombre chaleur. Elle ne pouvait évidemment songer à

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aimer cet inconnu. Tout la séparait de lui : mais malgré la profondeur de l'abîme elle était troublée jusqu'au fond de l'âme par cette apparition d'un homme généreux et ardent qui l'adorait dans l'ombre jusqu'à mourir pour elle.

La reine fut interrompue dans sa rêverie par l'arrêt du 5 fiacre. On touchait à l'un des faubourgs extrêmes et obscurs de Versailles et c'est là que Marthe avait donné l'ordre d'arrêter pour ne pas éveiller les oreilles indiscrètes de Trianon.

Les deux femmes s'y rendirent à pied, dans ombre et 10 retrouvèrent leur porte secrète le long d'un mur gris où le lierre entassait ses vertes épaisseurs.

Personne ne s'était douté de x l'absence de la reine ; tout dormait, les chambrières, les gardes et le roi. Elle s'assoupit au moment où le petit jour, gris et bleu, commençait à 15 éclairer tristement le parc dépouillé ; le ciel, devenu lilas sous les effluves de l'aube, se mirait déjà dans les eaux des petits lacs où les feuilles mortes couraient doucement par essaims dorés sous l'haleine inégale et froide du matin.

Quelques années après, par une calme matinée d'octobre, 20 vêtue d'un méchant manteau, d'un jupon noir, d'un fichu de mousseline blanc et d'un bonnet de linon, la reine était assise, à côté du prêtre Girard, dans la charrette qui la menait à l'échafaud au milieu d'une foule innombrable et hostile qui encombrait toutes les rues depuis la Conciergerie 2 25 jusqu'à la place de la Révolutions Ses beaux cheveux blonds avaient blanchi ; ses regards erraient, tranquilles et presque dédaigneux, sur les mégères au poing levé, sur les gardes nationaux, sur les curieux entassés aux fenêtres au milieu des drapeaux flottants. Au coin de l'église de Saint- 30

Roch, une tempête d'injures l'assaillit. A ce même moment, des cris: " Aux armes!" retentirent dans une des voies étroites qui débouchaient sur la rue Saint-Honoré. Elle regarda et vit quelques hommes du peuple en armes, guidés

5 par un cavalier du guet, à cheval, qui tournait la tête vers eux. Il se fit un silence dans la foule autour de la charrette, puis un cri s'éleva dans la petite rue : " Délivrons la reine !" Le cavalier se retourna vers Marie - Antoinette. C'était Rosnoen. Cette fois elle devint pâle

io comme la mort, ses yeux rencontrèrent rapidement le regard de celui qu'elle n'avait pas vu depuis si longtemps, qui l'aimait si fort : et dans un bref et muet échange de pensées, ils se dirent tout l'un à l'autre ; elle : " Je vous reconnais bien, adieu ! Vous avez une place dans mon

15 cœur ! " Et lui: "Je veux vous sauver ou mourir pour vous ! je vous adore ! "

Tout cela ne fut qu'un éclair. Rosnoen ne put arriver jusqu'à la charrette avec sa petite troupe en armes. Des cris: "A mort le traitre ! " s'étaient élevés et en un

20 moment il fut entouré, renversé de son cheval et égorgé par la foule et les gardes nationaux.

La charrette avait continué sa route ; la reine s'était retournée, mais sans avoir rien vu, elle avait compris que cet homme était mort pour elle, et deux larmes de tendresse,

25 de désespoir, d'amour peut-être, roulèrent doucement sur ses joues. Elle n'écoutait plus les vociférations qui s'élevaient autour d'elle, et, désirant la mort, elle était déjà toute en Dieu.

A midi et quart, sa tête tombait, et la révolution triom-

30 phante applaudissait à la fin I de la femme charmante et infortunée que les procès-verbaux judiciaires appelaient simplement la " veuve Capet." 2

[René Maizeroy.]

Le Baron René-Jean Toussaint, connu sous le nom de René Maizeroy, est né à Metz en 1856.

Il a débuté dans le monde littéraire à l'âge de vingt -deux ans et depuis a donné "Souvenirs d'un Saint-Cyrien," "Le Capitaine Bric-à- Brac," "Le Boulet," "Les Héritiers," "Au Régiment," etc.

Il collabore au " Gaulois " et au " Gil-Blas."

Dans un tumulte d'éclats de rire, de bavardages, d'au revoir qui n'en finissaient plus, miss Maud Ahston et ses amies avaient traversé la passerelle x et l'on eût dit d'une troupe de pensionnaires 2 qui revient de quelque promenade dominicale à voir leurs blonds cheveux décoiffés sous le 5 petit chapeau de yacht-woman, leurs yeux allumés où demeurait comme le reflet du ciel et de l'eau, leurs joues roses, fouettées par les coups de vent, leurs robes claires fripées par les embruns.

Elles exubéraient de jeunesse et de vie. Elles étaient 10 douces à regarder et à écouter. Elles imprégnaient l'air léger comme d'une odeur subtile de primevères. Elles donnaient la suggestion d'une vie d'insouciance, de bienêtre, de luxe, de bonheur, de chimères, qui coule paisible, lumineuse, que les angoisses, les douleurs inoubliables, le 15 souci de la fortune à défendre ou à gagner ne marquèrent pas de leur rude empreinte, — une vie de petites millionnaires nomades qui fuit la bruineuse tristesse de l'île natale,3 qui s'agite inutilement de partie en partie, et où un cotillon à conduire, un match de lawn-tennis, une toilette esthétique 20

sont les uniques causes d'un éveil de pensée, d'un effort de volonté.

Le crépuscule tombait avec des lenteurs d'adieu suprême. La mer, immobile, avait comme de brusques frissons. Tout

5 à coup, comme le soleil sombrait en une nappe d'or derrière les cimes violettes de l'Esterel,1 une sonnerie de clairon sur un des grands yachts ancrés dans le port annonça la fin du jour, salua le drapeau que l'on amenait.2 Des coups de sifflet aigus qui partaient de chaque bateau lui répondirent.

io Et ce fut pendant quelques secondes, dans l'enchevêtrement

des mâts et des vergues, une palpitation de claires couleurs

qui s'évanouissaient une à une, de banderoles, de pavillons

qui glissaient, tournoyaient, tels que des oiseaux blessés.

Sans savoir pourquoi, miss Maud Ahston, qui d'un pas

15 de langueur, peut-être étudié, était passée la dernière, y vit comme un mauvais présage, se sentit le cœur tout serré, en eut presque des larmes dans ses grands yeux aux teintes glauques.3 Et elle s'étonna aussitôt de ne pas apercevoir sur le quai, parmi les voitures qui les attendaient, son

20 boghei ^ attelé d'un poney qui ressemblait à un joujou de fillette et qu'elle menait à des allures folles s chaque jour, par les routes aussi bien que par les rues de Cannes.

Qu'était-il donc arrivé, cependant qu'avec leur père et leurs amies elles avaient été sur la Jessica luncher à Sainte -

25 Marguerite ? 6 Que venait chercher parmi cette bande joyeuse leur grand'mère qu'on ne pouvait, d'ordinaire, jamais démarrer de son fauteuil, arracher à la lecture de ses livres de piété? Quels ennuis imprévus avaient ainsi altéré la sereine quiétude de son visage et encore plus profondé-

30 ment creusé ses rides ?

Maud courut alors d'un élan jusqu'à la portière du landau où l'aïeule apparaissait effondrée dans les coussins,

chuchotait déjà des bouts de phrases, coupés de gestes douloureux, aux jeunes filles qui Pavaient entourée et la questionnaient. Et devant le silence morne qui l'accueillait, les regards de compassion, de tendresse qui cherchaient son regard comme rempli de vertige, elle balbutia d'une voix 5 affolée :

— Dites, dites vite, vous avez de mauvaises nouvelles de Tomy ... Ne me cachez rien, grand'mère, dites ... Il est blessé, peut-être . . .

Lady Ahston se raidit, — les prunelles comme aveuglées 10 par un flot de larmes, les doigts tremblants, s'écria :

— Oui, ma pauvre chère enfant, blessé, gravement blessé . . .

Maud poussa un cri de bête qui agonise, sanglota :

— Ah ! si vous dites cela, grand'mère, c'est qu'ils l'ont 15 tué, c'est que vous savez que nous ne le reverrons plus !

Et, chancelant, livide, comme frappée au cœur d'un coup d'épieu, elle s'écroula dans les bras de ses amies.

Durant toute une semaine, miss Ahston ne fut qu'une masse inerte, inconsciente de ce qui se passait autour de son 20 lit, hantée par d'affreuses hallucinations, et l'on put croire que ce frêle cerveau d'enfant naufragerait en une telle tourmente, était voué à l'irrémédiable folie. Elle appelait sans trêve celui qui avait été son fiancé et son amour, qui avait empli de souvenirs si doux son âme ingénue et rêveuse. 25 Elle le voyait avec sa longue taille mince,1 ses cheveux plats et blonds, l'apparence de volonté hautaine et aussi de tendresse câline qu'avait cette tête énergique de soldat, ses épaules carrées et les mains fines, soignées, qui attestaient sa race. 30

Des fois, elle se croyait dans un bal à côté de lui, et c'était un spectacle lamentable que de la voir sourire dans

la blancheur de ses oreillers de souffrance, contempler de ses prunelles fixes on ne savait quoi dans le vide,1 se soulever péniblement sur les coudes comme pour aller au-devant de quelqu'un qui l'appelait, qui l'attirait.

5 Puis, cette crise écoulée, elle eut comme un lent réveil, se calma un peu, ressaisit ses idées, entra en convalescence, put se lever chaque jour pendant quelques heures. Elle traînaillait,2 débile, amaigrie, d'une fenêtre à une autre, contemplait 3 la mer et les fleurs, recommençait à s'intéresser

io à la vie, à se regarder dans les miroirs, se faisait porter dans le jardin.

Elle était comme l'enfant gâtée de tout le monde. On ne savait qu'inventer pour la distraire, pour l'arracher à son deuil, pour mettre comme du baume sur la plaie

15 saignante de ce cœur désemparé.* Ses amies ne la quittaient plus, s'ingéniant à l'amuser, à lui rendre un peu le jeunesse.

Mais, quoi qu'elle en eût,s la convalescente préférait à leurs expansives bruyantes, à leur gaieté, les longues visites

20 que lui faisait tous les jours aux mêmes heures, depuis qu'elle avait été entre la vie et la mort, l'un des camarades d'école de son fiancé, un lieutenant de lanciers qui s'appelait George Blith. Il ne tentait pas de la consoler. Le sachant en congé 6 à Cannes, elle avait tenu à le voir

25 assidûment, à l'interroger, à s'entretenir avec lui de l'ami qu'ils pleuraient l'un et l'autre. Il se prêtait à ce triste caprice, avec toute la patiente complaisance d'un frère pour miss Ahston, recommençait les mêmes histoires aussi souvent qu'elle l'en priait, lui servait de garde-malade, la

30 promenait pas à pas par les allées du jardin, lui engourdissait insensiblement les nerfs et le cœur dans le Souvenir. Et par instants, tout heureuse de ce dévouement si fidèle,

de cette amitié si affectueuse, elle avait cette illusion que les deux officiers se ressemblaient, qu'elle retrouvait ce cher fiancé perdu dans ce confident de ses regrets, dans ce compagnon de son deuil, se troublait malgré elle, avait plus chaud au cœur, rougissait lorsque le lieutenant la soutenait, 5 la frôlait de ses doigts hésitants.

Ensuite se succédèrent les dernières lettres où Tomy, d'étape en étape, détaillait à sa fiancée ses fatigues, ses combats, ses privations dans le mystérieux Continent Noir,1 vidait son cœur altéré de tendresse dans le cœur adoré qui 10 lui appartenait, qui lui avait promis un éternel amour, s'exaltait en des évocations de béatitude, en des élans de tendresse.

La dépêche brutale qui avait annoncé sa fin tragique dans un village de pêcheurs sur les bords du Niger 2 était arrivée 15 avant toute correspondance de fiançailles, confiée tantôt à quelque lente caravane, tantôt à d'incertains messagers, tantôt aux missionnaires. Et en l'état d'âme où se trouvait Maud, en la lassitude de corps et d'esprit que lui avait laissée l'acuité de la douleur, en le recul, l'espèce de brume 20 vague où lui apparaissait maintenant tout ce drame, ces aveux passionnés, ces preuves d'amour, ces mots caresseurs qui encensaient sa beauté, la ressuscitèrent au lieu de l'accabler, lui parurent comme quelque voix consolante qui la détournait des désespoirs, qui lui rappelait ses vingt ans 25 en fleurs et qu'elle avait encore toute la vie devant elle pour aimer et pour être aimée. Ils les lisaient ensemble, George et elle. Quelquefois, ne parvenant plus à dissimuler son rêve, à se maîtriser, George, les yeux dans ses yeux, murmurait d'une voix oppressée : 30

— Comme je comprends, miss Maud, qu'il vous ait tant aimée, car n'êtes-vous pas plus que jolie et ne donnerait-on pas sa vie pour vous plaire ?

Maud ne lui répondait pas, mais la lettre glissait de ses doigts et elle avait des lueurs de ciel au fond de ses yeux pâles.

Et un jour, comme elle lui tendait une tasse de thé sur la 5 terrasse de la villa au milieu de roses, George s'exclama :

— Je vous aime, miss Maud, je vous aime à la folie, et si cet aveu doit vous offenser, si vous me trouvez indigne de devenir votre fiancé, je partirai loin, très loin, j'irai chercher la mort qui délivre et qui console. . .

10 Elle sourit, lui tendit ses deux petites mains et soupira seulement ces deux mots de promesse et d'abandon :

— My love !

Et tandis qu'il les couvrait de baisers, ces jolies mains fraîches et blanches, la jeune fille eut cette soudaine ré- 15 flexion :

— Que Tomy serait heureux, s'il pouvait nous voir, vous qui étiez tant son ami et moi qu'il a tant aimée !

Et George, avec quelque embarras et cet égoïsme profond qui germe dans le bonheur absolu, répéta : 20 — Oh ! oui, ce pauvre Tomy serait très heureux !

l'homme qui se chauffe gratis 77

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