‹ Fleurs de France;Chapitre 6 sur 39 · L'HOMME QUI SE CHAUFFE GRATIS · texte numérisé non relu

L'HOMME QUI SE CHAUFFE GRATIS

[Victor Fournel.]

Victor Fournel est né à Cheppy, près de Varennes, en 1829. Il s'est distingué à la fois dans les travaux d'érudition et dans la chronique littéraire. Ses principaux ouvrages sont : " Les Contemporains de Molière," " Études sur le Théâtre classique," " Esquisses et Croquis parisiens," etc. Il collabore aux journaux suivants : la " Gazette de France," le " Correspondant " et le " Monde illustré."

C'était, l'autre jour, la réouverture annuelle des cours de la Sorbonne.1 Il faisait froid ce jour-là. Mais l'inclémence de la saison n'avait pas arrêté la jeunesse studieuse. Je passais par les environs, et un souvenir de mes vingt ans, peut-être aussi quelque vague instinct de chroniqueur 5 toujours en quête, me poussèrent à suivre le flot qui se dirigeait vers le sombre et vénérable édifice.

Quelques minutes après, j'étais dans le petit amphithéâtre de la Faculté des Lettres. La leçon — la seule qu'il y eût ce jour-là, car la porte était constellée d'affiches annonçant 10 que M. X. . . ouvrirait son cours la semaine suivante, et M. Y. . . à une époque ultérieure — n'était pas encore commencée. Une douzaine d'auditeurs plus empressés que les autres se tenaient éparpillés sur les gradins. Dans le bas, autour du poêle, deux vieillards causaient avec animation : 15 l'un, petit, au teint chaud,2 aux cheveux blancs comme la neige ; l'autre, grand, sec, maigre, terreux,^ au nez long, à l'œil hagard et inquiet. Je les reconnus tous deux du premier coup. Il y a trente ans, ils étaient déjà là, autour du poêle, avant l'ouverture de chaque cours, échangeant leurs impres- 20

sions et leurs réflexions ; ils y sont aujourd'hui, à peine changés, il me semble ; peut-être seulement le petit est-il d'une blancheur plus immaculée et le nez du grand s'est-il allongé encore, tandis que ses yeux roulent avec une mobi-

5 lité plus furtive et plus effarouchée.

C'est celui-là surtout que je reconnus : quand j'étais étudiant, il ne manquait pas en hiver une seule séance de jour à la bibliothèque de la Sorbonne, pas une seule séance du soir à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Il disparaissait

io en été, et pendant cinq ou six mois je ne l'apercevais plus que de loin en loin,1 le long du jardin du Luxembourg, se chauffant comme un lézard au soleil.

Dès que l'on commençait à rallumer les poêles, il reparaissait. Je le vois encore, à dix heures sonnantes,

15 escalader l'escalier de la bibliothèque, voûté dans sa grande taille, les deux mains dans ses manches, grelottant à faire pitié sous sa redingote râpée.2 On avait froid rien qu'à le voir.3 II entrait, saluait les garçons d'un air obséquieux, déposait à sa place une espèce de serviette 4 crasseuse et un

20 étui à lunettes, puis revenait vers le poêle, et, les mains tendues, les jambes écartées comme s'il eût voulu l'embrasser tout entier, il se chauffait avec une ardeur extraordinaire. Toutes les demi-minutes, les mains tendues se rapprochaient pour se frotter l'une contre l'autre, et je frisonne' encore au

25 souvenir de la sensation désagréable, agaçante, que me faisait éprouver le frottement mécanique de ces deux mains rugueuses ; puis il les passait sur sa poitrine et de là descendait à ses jambes, qu'il frictionnait énergiquement en gonflant les joues et en poussant une respiration bruyante,

30 pareille à un petit hennissement de satisfaction.

Cela fait, il revenait à sa place, où le garçon de salles lui avait apporté un des volumes de la collection latine de

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Nisard,1 qu'il lisait depuis quinze ans dans la traduction française. Quoiqu'il eût soin de choisir la place la plus voisine du poêle, il se levait toutes les demi-heures et recommençait le manège que j'ai décrit plus haut.

Le frottement et le hennissement de l'homme au grand 5 nez, étaient devenus pour moi la plus horripilante des scies.2

A une heure, il mettait un signet à son livre, appuyait le dossier de sa chaise contre la table, prenait une bouffée de feu en passant, et descendait à un course où il se rencontrait avec son ami, le petit vieillard à la chevelure blanche. 10 A deux heures, il remontait, se chauffait encore et reprenait sa place. A trois, on fermait la bibliothèque, et lorsqu'il m'arrivait d'entrer à l'amphithéâtre des lettres * en sortant, je l'y retrouvais, écoutant de toutes ses oreilles, mais toujours à l'endroit le plus rapproché du poêle, les mains 15 tendues, et, de temps à autre, se frottant avec précaution pour ne pas faire de bruit.

Bref, de dix heures à quatre heures, il ne quittait pas la Sorbonne. Mais, une fois les amphithéâtres fermés, que devenait-il? En ce temps-là, j'avais du temps à perdre, et 20 je résolus d'en avoir le cœur net. s

Un jour, je suivis l'homme au long nez. Il descendit en faisant le gros dos, la tête dans les épaules, les mains toujours noyées dans ses manches, la rue de la Sorbonne, tourna à gauche dans la rue des Mathurins-Saint- Jacques, 25 et s'arrêta au coin du boulevard Saint-Michel, devant un marchand de marrons qu'il aborda comme une vieille connaissance, et avec qui il se mit à entamer une conversation amicale. Pendant ce temps, il tendait ses mains au feu du fourneau, et, quand le marchand de marrons soulevait le 30 couvercle pour remuer la braise, il penchait tout le haut du corps au-dessus du bienfaisant foyer, en hennissant de plus belle.

Cinq minutes après, il se remit en marche, prit la rue de l'École-de-Médecine, enfila le passage du Commerce l et disparut tout à coup dans l'allée d'une maison de la rue Dauphine. J'y entrai après lui et demandai au concierge

5 le premier nom qui me passa par la tête. Mon homme était déjà installé au coin d'un bon feu de coke et se frottait d'une main les jambes avec son énergie accoutumée, tandis que de l'autre il caressait le chat de la loge, qui reposait sur ses genoux comme sur ceux d'un ami.

io II resta là environ une demi-heure, puis je le vis sortir. Il sembla enfiler au hasard une foule de rues, passa les ponts en claquant des dents, et se mit à longer la rue Saint-Martin. Il me mena jusqu'aux boulevards, et j'allais lâcher prise2 quand je le vis s'arrêter d'un air indécis, puis entrer dans le

15 bureau d'omnibus situé près de la porte.

— Saint-Sulpice,3 dit-il à l'employé assis au bureau.

On lui remit un numéro d'ordre.4 Étonné, et me demandant pourquoi il était venu de la rue Dauphine chercher l'omnibus de Saint-Sulpice à la porte Saint-Martin, je pris 20 également un numéro moi-même, et je vis l'homme au grand nez se perdre dans la foule qui encombrait le petit bureau et s'approcher du poêle avec des tressautements d'aise.

L'omnibus passa; l'employé appela les voyageurs: Thomme ne bougea pas.

25 Je crus qu'il était distrait.

— Pardon, monsieur, lui dis-je, je crois que vous avez un numéro pour Saint-Sulpice ; voilà votre voiture.

Il rougit jusqu'au blanc des yeux et détourna la tête en

feignant ne pas entendre . . . J'avais compris. Mais je ne

30 pouvais plus le suivre désormais ; il m'eût reconnu. Je

montai en omnibus, bien sûr, d'ailleurs, de le retouver le

soir à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

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C'est là, en effet, qu'il faisait bon pour les frileux ! Je suppose qu'il en est encore aujourd'hui comme de mon temps. Les innombrables becs de gaz, s' ajoutant au calorifère, y développaient une température de serre chaude qui eût fait éclore les vers à soie. Le bonhomme s'épanouis- 5 sait dans cette atmosphère tropicale ; son nez rougissait à vue d'œil, et je m'attendais à le voir éclater comme la fleur du cactus sous les feux du soleil. Il avait entrepris, depuis une dizaine d'années, la collection de la Revue des Deux- Mondes, dont il copiait soigneusement les plus beaux ar- 10 ticles, en se levant de temps à autre pour aller appliquer son long corps aux bouches de chaleur.

Tous ces souvenirs repassèrent en un moment dans ma mémoire lorsque j'eus revu l'homme au long nez.

Après la leçon, j'interrogeai l'huissier,1 avec qui il avait 15 échangé quelques mots.

— Ah ! fit-il, c'est de M. Blaireau que vous voulez parler ! Si je le connais ! Mais, monsieur, il fait partie de la Sorbonne ; c'est un de nos meubles ! Je l'ai toujours vu, et mon prédécesseur aussi. M. Blaireau est un ancien profes- 20 seur de grammaire, qui n'a jamais pu garder une leçon parce qu'il a un nom aussi ridicule que son nez, et que ses élèves se moquaient de lui.

— Il a l'air bien frileux.

— Dame ! frileux comme un homme qui a tout juste de 25 quoi loger dans un grenier et vivre de fromage, avec un peu de charcuterie dans les grands jours, mais pas de quoi s'acheter un paletot ou un sac de charbon de terre.2 Voilà trente ans qu'il n'est pas entré un cotret chez lui. Il m'a souvent dit que le froid était sa plus grande souffrance, et 30 qu'il se croirait le roi des hommes s'il pouvait seulement faire une bonne flambée en rentrant. Vous jugez ce que

c'est, par un temps pareil,1 qu'une mansarde sous les toits où il n'y a jamais eu de feu. On parle de ceux qui ne mangent pas leur content ; il paraît que ceux qui ne se chauffent jamais, c'est encore pis. Aussi sort-il dès qu'il est levé pour

5 ne revenir qu'au moment de se coucher. Autrefois, monsieur, on dit que le gouvernement allumait de grands feux dans les rues, par les hivers comme celui-ci, pour les pauvres gens. Mais cette mode-là est passée avec beaucoup d'autres. Alors, il se chauffe aux marchands de marrons, et il court le

10 matin les bureaux d'omnibus 2 de la rive gauche jusqu'au moment d'entrer dans les bibliothèques et aux cours. Le soir, il fait les bureaux de la rive droite en espaçant ses visites pour ne pas être remarqué. Il y a aussi les églises, puis les cours du Collège de France,3 et des bibliothèques

15 publiques dans tous les coins de Paris. Il combine et entremêle adroitement tout ça. C'est l'homme qui sait le mieux les endroits où l'on se chauffe. Et le soir, en rentrant, il emporte le plus de chaleur qu'il peut pour se mettre au lit. Depuis quelques jours, le bon Dieu a eu pitié de l'homme

20 au long nez : il dégèle. Mais si le thermomètre baisse de nouveau, vous le reconnaîtrez, bien sûr, dans quelque bureau d'omnibus. Ne faites pas semblant de le connaître :* il rougirait comme une jeune fille, et il faut respecter la pudeur du pauvre.

25 — Mais vous ? me direz-vous peut-être.

C'est bien différent. Un chroniqueur ne peut pas laisser perdre un sujet d'article. D'ailleurs, l'homme au long nez ne va jamais au café ni au cabinet de lecture ; voilà plus de vingt ans qu'il n'a ouvert un journal, et si vous ne lui dites

30 mot de ceci, il n'en saura jamais rien.

MORTE EN MER [François Coppée.]

François Coppée est né à Paris en 1842. Il a débuté dans la vie comme employé dans un des bureaux du gouvernement. Se sentant entraîné vers la carrière littéraire, il passait ses soirées à écrire, et il publia à l'âge de vingt-quatre ans un recueil de poésies intitulé le " Reliquaire." En 1867 il donna un second volume de vers, "Les Intimités." En 1869 il publia une pièce en un acte, " Le Passant," qui fut jouée par Mesdames Agar et Sarah Bernhardt.

A partir de ce moment, la vie lui fut douce, sa réputation se trouva solidement établie et tous ses ouvrages eurent un grand succès.

Ses principales œuvres sont: "Deux Douleurs" (1870), "Fais ce que dois" (1871), "Le Luthier de Crémone" (1876), "Le Trésc* " (1879), etc.

En prose il a publié : " Contes rapides," " Une Idylle pendant le Siège," "Vingt contes nouveaux," "Contes en prose," "Toute une jeunesse," etc.

Il a été successivement bibliothécaire du Sénat, puis archiviste du Théâtre-Français, mais il a renoncé à occuper toute position officielle quand il est entré à l'Académie en 1884.

Il y a quelques années, j'ai passé plusieurs semaines dans un village marin de la côte bretonne. Quel trou, mais si pittoresque ! Un mauvais échouage pour dix bateaux tout au plus ; une seule rue, très escarpée, pareille au lit d'un torrent, et, là-haut, sur le premier plateau de la falaise, 5 l'église, bijou gothique, au milieu du cimetière plein de folle avoine, d'où l'on domine l'Océan. Me trouvant bien pour travailler, je m'étais attardé dans ce coin jusqu'à la fin du mois de septembre, qui par une chance assez rare dans le pluvieux Finistère,1 fut, cette année-là, exceptionnellement 10 doux et pur.

J'occupais, dans l'unique auberge du lieu, une grande chambre blanchira la chaux,1 sommairement mais proprement meublée, dont la fenêtre s'ouvrait sur le large.2 Assis sur une chaise de paille 3 devant une table de bois blanc/

5 j'ai composé alors tout un poème au bruit solennel et berceur des grandes lames s qui semblaient me redire sans cesse que le rythme est une loi de la nature.

Mais on ne peut toujours faire des vers et écrire, et la promenade à pied était mon hygiène et ma distraction. Le

10 plus souvent, je m'en allais le long de la grève, ayant à ma droite la falaise aride et monumentale, et à ma gauche les espaces découverts par la marée basse, immense désert de sable, taché seulement de quelques groupes noirs de rochers. La solitude était complète. A peine ai-je échangé là deux

15 ou trois fois un salut avec quelque douanier faisant sa ronde,6 le fusil en bandoulière. J'étais un promeneur si régulier, si paisible, que les hirondelles de mer n'avaient plus peur de ma vareuse rouge et sautillaient à quelques pas de moi, en imprimant leurs pas étoiles ? sur le sable humide. Je

20 faisais ainsi, chaque jour, six* ou huit kilomètres, et je rentrais, la poche pleine de ces délicats coquillages qu'on trouve en fouillant de la main les petits galets toujours mouillés.

C'était mon excursion favorite. Pourtant, par les jours

25 de forte brise et de grosse houle, j'abandonnais le bord de la mer et, remontant la rue du village, j'allais flâner dans la lande;8 — ou bien je m'établissais 9 avec un livre, sur un vieux banc, dans le cimetière, ou l'on était abrité du vent d'ouest par la masse de l'église.

30 Le bel endroit de tristesse et de rêverie ! Vers le ciel d'automne où couraient les nuées, le clocher à jour10 s'élançait, pieux et svelte. Des corbeaux, qui s'y étaient nichés,

s'en échappaient et y revenaient en croassant, et l'ombre de leurs grandes ailes sans cesse glissait sur les tombes éparses dans l'herbe haute. Entre deux des contreforts de l'église, à demi ruinés et dont la pierre grise et rongée par le vent marin se parait çà et là x d'un frissonnant bouquet 5 de petites rieurs jaunes, une chèvre noire au piquet,2 presque effrayante avec ses yeux de flamme et sa barbiche satanique, bêlait et tirait sur sa corde. Le soir surtout, quand, à travers le squelette d'un vieux pommier mort aux branches rageuses,3 on voyait là-bas, à l'horizon, le soleil 10 couchant saigner 4 sur la mer, ce sauvage cimetière emplissait l'âme d'une poignante mélancolie.

Ce fut par un de ces soirs-là qu'en errant parmi les tombeaux, — plusieurs, au-dessous d'un nom de marin, portaient la mention sinistre: " mort en mer," — je lus, 15 sur une croix encore neuve, ces mots qui m'étonnèrent et m'émurent :

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