‹ Fleurs de France;Chapitre 7 sur 39 · NON A LE MA GUET · texte numérisé non relu

NON A LE MA GUET

Morte en mer, le 26 octobre 1878, à Vâge de dix-neuf ans. 20

Morte en mer ! Une jeune fille ! Les femmes n'embarquent pourtant jamais, sur les bateaux de pêche. Comment ce malheur était-il arrivé ?

— Eh bien, monsieur, dit tout à coup derrière moi une voix rude, vous regardez donc le tombeau de la pauvre 25 Nona?

Je me retournai, et je reconnus un vieux marin à jambe de bois, dont s quelques verres d'eau-de-vie, offerts par moi dans la salle basse de l'auberge, m'avaient acquis les bonnes grâces. 30

— Oui, lui répondis-je. Mais je croyais que, vous autres

pêcheurs, vous n'admettiez pas de femme à bord. Je m'étais même laissé dire ■ que cela portait malheur.

— Et c'est la vérité, reprit le bonhomme. Aussi Nona n'est jamais montée dans un bateau. . . Vous voulez savoir

5 comment elle est morte, la pauvre chérie ! eh bien, je vais vous conter ça :

" Faut vous dire d'abord 2 que son père, Pierre Le Maguet, était un ancien 3 gabier comme moi, un vieux camarade. Il était veuf.

io " Naturellement, pendant que le veuf était à la mer, c'était moi, son matelot, moi, vieux garçon/ qui m'occupais de la petite. Une bonne et gentille enfant, monsieur, bien courageuse et bien douce ! Sommes-nous allés assez souvent, tous les deux, 5 sur les bancs de rochers, à la mer basse, pour

15 ramasser des tourteaux, des crevettes, quelquefois un homard ! Ah ! nous faisions une paire d'amis !

" Ça va bien comme ça pendant deux ans. Nona avait fait sa première communion, grandissait, poussait comme un chardon de sable. Mais voilà qu'un jour de gros temps,

20 où YAmé/ie, le bateau que montait Le Maguet, avait du mal à revenir à l'échouage, voilà que le patron n'amène pas à temps son foc,6 et qu'il va se perdre, corps et bien, sur cet écueil que vous voyez d'ici . . . tenez, un peu plus à tribord. Il y avait quatre hommes d'équipage : le patron, deux

25 matelots, dont mon pauvre Pierre, et le mousse. Mais la mer n'a jamais voulu ramener que trois noyés à la côte et a gardé mon camarade. Nona devenue orpheline, j'ai fait de mon mieux pour remplacer son père, ça va sans dire. Mais l'enfant, même après le gros coup de douleur passé, ne se

30 consolait pas. Et savez- vous surtout pourquoi, monsieur? A cause d'une idée qu'ont toutes les femmes d'ici. Elles s'imaginent, voyez-vous, que, pour ne pas rester une âme en

peine jusqu'au jour du Grand Jugement, il faut reposer en terre consacrée.

" Cependant, malgré tout, le temps est un fameux marchand d'oubli,1 et Nona, au bout de quelques années, me faisait l'effet de se consoler un peu. Du reste, ça ne l'avait 5 pas empêchée de "forcir" et d'embellir; et ce n'est pas parce que je l'aimais comme un père, mais, parole d'honneur ! elle était la plus fraîche et la plus jolie jeunesse de la paroisse. Nous vivions si heureux ensemble ! On n'était pas riche, bien sûr, mais, bah ! on s'en tirait tout de même.2 10 J'ai ma pension, ma médaille, et puis, nous allions toujours, Nona et moi, chercher du homard dans les roches. Le métier n'est pas mauvais, et il n'y a qu'un danger, celui de se laisser surprendre par la marée montante . . . Ah ! misère ! C'est comme ça qu'elle a péri, là pauvre petite ! ... 15

" Un jour que mon rhumatisme me clouait au logis s et qu'elle était allée seule à la pêche, un jour comme aujourd'hui, tenez, ciel clair et grand vent, voilà que les fouilleurs de roches, en revenant avec leurs paniers pleins, s'aperçoivent que Nona manque à l'appel. Pas de doute possible, 20 bon Dieu ! Elle s'était attardée, elle avait été cernée par le flot, elle était morte en mer ! . . . Ah ! quelle nuit j'ai passée, monsieur ! A mon âge, oui, un vieux dur-à-cuire 4 comme moi, eh bien, j'ai sangloté comme une femme î Et le souvenir me revenait alors de la croyance de la 25 pauvre fille, que, pour aller au ciel, il fallait qu'on vous enterrât dans le cimetière. Aussi, dès que la mer se mit à baisser, je me traînai sur la plage et je partis avec les autres à la recherche du corps.

" Et nous l'avons retrouvée, ma Nona, poursuivit le vieux 30 marin dont la voix s'altérait. Nous l'avons retrouvée sur un rocher couvert de varech, où, se voyant perdue, la brave

mignonne, elle s'était arrangée pour mourir. Oui, monsieur, conservant toujours son ancienne idée, elle s'était attachée aux goémons par ses cheveux, par ses beaux cheveux noirs, certaine ainsi qu'on la retrouverait et qu'on la mettrait en

5 terre sainte . . . Et, je peux le dire, moi qui m'y connais en bravoure, il n'y a peut-être pas d'homme assez crâne pour en faire autant ! "

Le vieillard se tut. A la dernière lueur du crépuscule, je vis deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues tannées.

10 Nous descendîmes ensemble vers le village, côte à côte, sans nous rien dire. J'étais profondément ému par le courage de cette simple fille qui, jusque dans l'angoisse de la mort, avait conservé la piété de sa race ; — et, devant moi, dans l'immensité lointaine, dans les sombres solitudes du

15 ciel et de la mer, s'allumaient les phares et les étoiles. Oh ! braves gens de mer ! Oh ! noble Bretagne !

l'enfant perdu 89

[François Coppée.]

Ce matin-là, qui était la veille de Noël, deux événements d'importance eurent lieu simultanément. Le soleil se leva, — et M. Jean-Baptiste Godefroy aussi.

Sans doute, le soleil, — au cœur de l'hiver, après quinze jours J de brume et de ciel gris, quand, par bonheur, le vent 5 passe au nord-est et ramène le temps sec et clair, — le soleil, inondant tout à coup de lumière le Paris matinal, est un vieux camarade que chacun revoit avec plaisir. Il est d'ailleurs un personnage considérable. Jadis, il a été dieu ; il s'est appelé Osiris, Apollon, Louis XIV. Mais M. Jean- 10 Baptiste Godefroy, financier richissime, directeur du Comptoir général de Crédit,2 administrateur de plusieurs grandes compagnies,3 député et membre du Conseil général de l'Eure/ officier de la Légion d'honneur,s etc., etc., n'était pas non plus un homme à dédaigner. Et puis l'opinion que 15 le soleil peut avoir sur son propre compte n'est certainement pas plus flatteuse que celle que M. Jean-Baptiste Godefroy avait de lui-même. Nous sommes donc autorisés à dire que, le matin en question, vers huit heures moins le quart, le soleil et M. Jean-Baptiste Godefroy se levèrent. 20

Par exemple,6 le réveil de ces deux puissants seigneurs fut tout à fait différent. Le bon vieux soleil, lui/ commença par faire une foule de choses charmantes. Comme le grésil, pendant la nuit, avait confit dans du sucre en poudre les platanes dépouillés du boulevard Malesherbes, — où est 25

situé l'hôtel Godefroy, — ce magicien de soleil s'amusa d'abord à les transformer en gigantesques bouquets de corail rose ; et, tout en accomplissant ce délicieux tour de fantasmagorie, il répandit, avec la plus impartiale bienveillance,

5 ses rayons sans chaleur, mais joyeux, sur tous les humbles passants que la nécessité de gagner leur vie forçait à être dehors de si bonne heure. Il eut le même sourire pour le petit employé en paletot trop mince se hâtant vers son bureau, pour la grisette l frissonnant sous sa " confection "2

10 à bon marché, pour l'ouvrier portant la moitié d'un pain rond sous son bras, pour le conducteur de tramway s faisant sonner son compteur/ pour le marchand de marrons en train de griller sa première poêlée. Enfin ce brave homme de soleil fit plaisir à tout le monde. M. Jean-Baptiste Gode-

15 froy, au contraire, eut un réveil assez maussade. Il avait assisté, la veille, à un diner encombré de truffes, depuis le relevé du potage jusqu'à la salade, et son estomac de quarante- sept ans éprouvait de brûlantes morsures. Aussi, à. la façon dont M. Godefroy donna son premier coup de son-

20 nette, Charles, le valet de chambre, dit à la fille de cuisine : — Allons, bon ! ... Le " singe " s est encore d'une humeur massacrante,6 ce matin . . . Ma pauvre Gertrude, nous allons avoir une sale 7 journée.

Puis, marchant sur la pointe du pied, les yeux modeste-

25 ment baissés, il entra dans la chambre à coucher, ouvrit les rideaux, alluma le feu et prépara tout ce qu'il fallait pour la toilette, avec les façons discrètes et les gestes respectueux d'un sacristain disposant les objets du culte sur l'autel, avant la messe de monsieur le curé.

30 — Quel temps, ce matin? demanda d'une voix brève M. Godefroy, en boutonnant son veston de molleton gris sur un abdomen un peu trop majestueux déjà.

— Très froid, monsieur, répondit Charles. Mais monsieur voit que le ciel s'est éclairci, et je crois que nous aurons une belle matinée.

Tout en repassant son rasoir,1 M. Godefroy s'approcha de la fenêtre, écarta l'un des petits rideaux, vit le boulevard 5 baigné de lumière et fit une légère grimace qui ressemblait à un sourire. Mon Dieu, oui ! On a beau être 2 plein de morgue et de tenue, l'apparition de ce gueusard de soleil, en plein mois de décembre, donne une sensation si agréable qu'il n'y a guère moyen de la dissimuler. M. Godefroy 10 daigna donc sourire. Si quelqu'un lui avait dit alors que cette satisfaction instinctive lui était commune avec l'apprenti typographe en bonnet de papier qui faisait une glissade sur le ruisseau gelé d'en face, M. Godefroy eût été profondément choqué. C'était ainsi pourtant; et, pendant une 15 minute, cet homme écrasé d'affaires, ce gros bonnet 3 du monde politique et financier, fit cet enfantillage de regarder les passants et les voitures qui filaient joyeusement dans la brume dorée.

Mais, rassurez-vous, cela ne dura qu'une minute. Sourire 20 à un rayon de soleil, c'est bon pour des gens inoccupés, pas sérieux; c'est bon pour les femmes, les enfants, les poètes, la canaille. M. Godefroy avait d'autres chats à fouetter/ et, précisément pour cette journée qui commençait, son programme était très chargé. De huit heures et 25 demie à dix heures, il avait rendez-vous, dans son cabinet, avec un certain nombre de messieurs très agités, tous habillés et rasés comme lui des l'aurore, qui devaient venir lui parler de toutes sortes d'affaires, ayant toutes le même but : gagner de l'argent. Après déjeuner, M. Godefroy était 30 obligé de sauter dans son coupé et de courir à la Bourse/ • pour y échanger quelques paroles avec d'autres messieurs

qui s'étaient aussi levés de bonne heure et qui n'avaient pas non plus de petite fleur bleue dans l'imagination ; et cela toujours pour le même motif: gagner de l'argent. De là, sans perdre un instant, M. Godefroy allait présider, devant

5 une table vaste, encombrée d'encriers, un nouveau groupe de compagnons dépourvus de tendresse et s'entretenir avec eux de divers moyens de gagner de l'argent. Après quoi, il devait paraître, comme député, dans trois ou quatre commissions ■ et sous-commissions, toujours avec tables vertes

io et encriers, où il rejoindrait d'autres personnages peu sentimentaux, tous incapables aussi, je vous prie de le croire, de négliger la moindre occasion de gagner de l'argent, mais qui avaient pourtant la bonté de sacrifier quelques précieuses heures de leur après-midi pour assurer la gloire et le

15 bonheur de la France.

Après s'être vivement rasé, en épargnant toutefois le collier de barbe poivre et sel 2 qui lui donnait un air de famille avec les singes de la grande espèce, M. Godefroy revêtit un " complet "3 du matin, dont la coupe élégante et

20 un peu jeunette prouvait que ce veuf, cinglant vers la cinquantaine,4 n'avait pas absolument renoncé à plaire. Puis il descendit dans son cabinet, où commença le défilé des hommes peu tendres et sans rêverie, uniquement préoccupés d'augmenter leur bien-aimé capital. Ces messieurs

25 parlèrent de plusieurs entreprises en projet, également considérables, notamment d'une nouvelle ligne de chemin de fer à lancer à travers un désert sauvage, d'une usine monstre à fonder aux environs de Paris, et d'une mine de n'importe quoi 5 à exploiter dans je ne sais plus quelle république de

30 l'Amérique du Sud. Bien entendu,6 on n'agita pas un seul instant la question de savoir si le futur railway aurait à transporter un grand nombre de voyageurs et une grande

quantité de marchandises, si l'usine fabriquerait du sucre ou des bonnets de coton, si la mine produirait de l'or vierge l ou du cuivre de deuxième qualité. Non ! Les dialogues de M. Godefroy et de ses visiteurs matinaux roulèrent 2 exclusivement sur le bénéfice plus ou moins gros à réaliser, dans 5 les huit jours 3 qui suivraient l'émission, en spéculant sur les actions 4 de ces diverses affaires, actions très probablement destinées du reste — et dans un bref délai — à n'avoir plus d'autre valeur que le poids du papier.

Ces conversations nourries de chiffres durèrent jusqu'à 10 dix heures précises, puis M. le Directeur consigna sa porte impitoyablement — il fallait être à la Bourse à onze heures — et passa dans la salle à manger.

Elle était somptueuse. On aurait pu constituer le trésor d'une cathédrale avec les massives argenteries qui encom- 15 braient bahuts et dressoirs. Néanmoins, malgré l'absorption d'une dose copieuse de bicarbonate de soude, le pyrosis s de M. Godefroy était à peine calmé, et le financier ne s'était commandé qu'un déjeuner de dyspeptique. Au milieu de ce luxe de table, devant ce décor qui célébrait 20 la bombance, et sous l'œil impassible d'un maître d'hôtel6 à deux cents louis de gages, — qui s'en faisait deux fois autant par la vertu de l'anse du panier/ — M. Godefroy ne mangea donc, d'un air assez piteux, que deux œufs à la coque 8 et la noix Q d'une côtelette. L'homme plein d'or 25 chipotait son dessert, lorsqu'une porte s'ouvrit, et soudain, gracieux et mignon, bien qu'un peu chétif dans son costume de velours bleu et trop pâlot sous son énorme feutre à plume blanche, le fils de M. le Directeur, le jeune Raoul, âgé de quatre ans, entra dans la salle à manger, conduit 30 par son Allemande.10

Cette apparition se produisait chaque jour, à onze heures

moins le quart exactement, lorsque le coupé, attelé pour la Bourse, attendait devant le perron, et que l'alezan brûlé,1 vendu à M. Godefroy, par les soins de son cocher, mille francs de plus qu'il ne valait, grattait, d'un sabot impatient,

5 le dallage de la cour. L'illustre brasseur d'argent 2 s'occupait de son fils de dix heures quarante-cinq à onze heures. Non qu'il n'aimât pas son fils, grand Dieu ! Il l'adorait, à sa façon. Mais, que voulez-vous ? les affaires ! . . .

A quarante-deux ans, plus que mûr et passablement fripé,

10 il s'était cru très amoureux de la fille d'un de ses camarades de cercle, le marquis de Neufontaine. Ce gentilhomme effondré, mais toujours très chic, fut trop heureux de devenir le beau-père d'un homme qui paierait ses dettes. M. Godefroy aimait son petit Raoul, surtout par le respect

15 qu'inspirait à cet homme d'argent l'héritier d'une fortune de plusieurs millions. Le bébé fit donc ses premières dents sur un hochet d'or et fut élevé comme un dauphin. Seulement, son père, accablé de besogne, ne pouvait lui consacrer que quinze minutes par jour et l'abandonnait aux domesti-

20 que s.

— Bonjour, Raoul.

— Bonzou, p'pa.

Et M. le Directeur du Comptcir général de Crédit, ayant jeté sa serviette, installa sur sa cuisse gauche le jeune

25 Raoul, prit dans sa grosse patte la petite main de l'enfant et la baisa plusieurs fois, oubliant, ma parole d'honneur î la hausse de vingt-cinq centimes sur le trois pour cent,3 les tables couleur de pâturage 4 et les encriers volumineux devant lesquels il devait traiter tout à l'heure de si grosses

30 questions d'intérêt.

— P'pa, et le p'tit Noël ... Y mettra-t'i tet' chose s dans mon soulier? demanda tout à coup Raoul, dans son sabir6 enfantin.

Le père, après un: "Oui! si tu as été sage," fort surprenant chez ce député, prit note, dans le meilleur coin de sa mémoire, qu'il aurait à acheter des joujoux. Puis s'adressant à la gouvernante :

— Vous êtes toujours contente de Raoul, mademoiselle 5 Bertha ?

L'Allemande répondit par un petit rire imbécile, qui parut satisfaire pleinement la curiosité de M. Godefroy sur la conduite de son fils.

— Il fait, beau aujourd'hui, reprit le financier, mais froid. 10 Si vous menez Raoul au Parc Monceau, mademoiselle, vous aurez soin, n'est-ce pas? de le bien couvrir.

La " fraeulein," * par un second accès de rire idiot, ayant rassuré M. Godefroy sur ce point essentiel, il embrassa une dernière fois le bébé, se leva de table, — onze heures son- 15 naient au cartel, — et s'élança vers le vestibule, où Charles, le valet de chambre, lui enfila sa pelisse 2 et referma sur lui la portière du coupé. Après quoi, ce serviteur fidèle courut, immédiatement, au petit café de la rue de Miromesnil, où il avait rendez-vous avec le groom de la baronne d'en face, 20 pour une partie de billard.

Grâce au bai brun, — payé mille francs de trop, à la suite d'un déjeuner offert par le maquignon au cocher de M. Godefroy, — grâce à cet animal d'un prix excessif, mais qui filait bien tout de même, M. le Directeur du Comptoir 25 général de Crédit put accomplir, sans aucun retard, sa tournée d'affaires.3 Il parut à la Bourse, siégea devant plusieurs encriers monumentaux, et même, vers cinq heures moins le quart, il rassura le France et l'Europe inquiètes des bruits de crise, en votant pour le Ministère. 30

M. Godefroy se souvint alors de ce que lui avait dit Raoul

g6 FLEURS DE FRANCE

au sujet des présents du petit Noël, et jeta à son cocher l'adresse d'un grand marchand de jouets. Là, il acheta et fit transporter dans sa voiture un cheval fantastique en bois creux, monté sur roulettes, avec une manivelle dans chaque

5 oreille ; une boîte de soldats de plomb aussi semblables les uns aux autres que les grenadiers de ce régiment russe, du temps de Paul Ier,1 qui tous avaient les cheveux noirs et le nez retroussé ; vingt autres joujoux éclatants et magnifiques. Puis, en rentrant chez lui, doucement bercé sur les coussins

10 de son coupé bien suspendu, l'homme riche, qui après tout, avait des entrailles de père, se mit à penser à son fils, avec orgueil.

L'enfant grandirait, recevrait l'éducation d'un prince, en serait un, parbleu ! puisque, grâce aux conquêtes de 89, 2 il

15 n'y avait plus d'aristocratie que celle de l'argent et que Raoul aurait, un jour, vingt, vingt-cinq, qui sait? trente millions de capital. Si son père, petit provincial ; son père, qui avait dîné à vingt-deux sous, jadis, au Quartier Latin, 3 et se rendait bien compte, chaque soir, en mettant sa cravate

20 blanche, qu'il avait l'air d'un marié du samedi ; 4 si ce père, malgré sa tache originelle, avait pu accumuler une énorme fortune, devenir fraction de roi sous la République parlementaire et obtenir en mariage une demoiselle dont un ancêtre était mort à Marignane à quoi donc ne pouvait pas

25 prétendre Raoul, dès l'enfance beau comme un gentilhomme, Raoul, au sang affiné par l'atavisme maternel, Raoul, de qui l'intelligence serait cultivée comme une fleur rare, Raoul, qui apprenait déjà les langues étrangères dès le berceau, Raoul, qui serait un jour autorisé à joindre à son nom

30 celui de sa mère et s'appellerait ainsi Godefroy de Neufontaine, Godefroy devenant le prénom, et quel prénom ! royal, moyenâgeux,6 sentant à plein nez la croisade ? ? O

l'enfant perdu

sottise, sottise ! Ainsi rêvait le parvenu gorgé d'or, dans sa voiture qu'encombraient tous ces joujoux achetés pour la Noël, — sans se rappeler, hélas! que c'était, ce soir-là, la fête d'un très pauvre petit enfant, né dans une étable, où l'on avait logé ses parents par charité. 5

Mais le cocher a crié : "Port' siou plaît ! " 1 On rentre à l'hôtel; et, franchissant les degrés du perron, M. Godefroy se dit qu'il n'a que le temps de faire sa toilette du soir, lorsque, dans le vestibule, il voit tous ses domestiques, en cercle devant lui, l'air consterné, et, dans un coin, affalée 10 sur une banquette, l'allemande, qui pousse un cri en l'apercevant et cache aussitôt dans ses deux mains son visage bouffi de larmes. M. Godefroy a le pressentiment d'un malheur.

— Qu'est-ce que cela veut dire? . . . Qu'y-a-t-il? ... 15 Charles, le valet de chambre, regarde son maître avec des

yeux pleins de pitié, et, bégayant et troublé :

— Monsieur Raoul ! . . .

— Mon fils? . . .

— Perdu, monsieur ! . . . Cette stupide Allemande ! ... 20 Perdu depuis quatre heures de l'après-midi ! . . .

Le père recule de deux pas en chancelant, comme un soldat frappé d'une balle ; et l'Allemande se jette à ses pieds, hurlant d'une voix de folle : " Pardon î . . . Pardon !" et les laquais parlent tous à la fois. 25

— Bertha n'était pas allée au Parc Monceau . . . C'est làbas, sur les fortifications, qu'elle a laissé se perdre le petit. . . On a cherché partout M. le Directeur; on est allé au Comptoir,2 à la Chambre 3 ; il venait de partir . . . Figurez-vous que l'Allemande rejoignait tous les jours son 30 amoureux, au delà du rempart, près de la porte d'Asnières4. . . Quelle horreur ! . . . Un quartier plein de bohé-

miens, de saltimbanques ! . . . Qui sait si l'on n'a pas volé l'enfant? . . .

Son fils ! PerSu ! M. Godefroy entend l'orage de l'apoplexie gronder dans ses oreilles. Il bondit sur l'Allemande, 5 l'empoigne par le bras, la secoue avec fureur.

— Où l'avez-vous perdu de vue, misérable ? . . . Dites la vérité, ou je vous écrase ! . . . Où ça? Où ça? . . .

Mais la malheureuse fille ne sait que pleurer et crier grâce. Voyons, du calme x ! . . . Son fils ! son fils, à lui, io perdu, volé ! Ce n'est pas possible ! On va le lui retrouver, le lui rendre tout de suite. Il peut jeter l'or à poignées, mettre toute la police en l'air.2 Ah ! pas un instant à perdre.

— Charles, qu'on ne dételle pas. . . Vous autres, gardezmoi cette coquine. . . Je vais à la Préfectures

15 Et M. Godefroy, le cœur battant à se rompre, les cheveux soulevés d'épouvante, s'élance de nouveau dans son coupé qui repart d'un trot enragé. Quelle ironie ! La voiture est pleine de jouets étincelants, où chaque bec de gaz, chaque boutique illuminée allume au passage cent paillettes de feu.

20 C'est aujourd'hui la fête des enfants, ne l'oublions pas, la fête du Nouveau-né divin, que sont venus adorer les Mages et les Bergers conduits par une étoile.

— Mon Raoul ! mon fils ! ... Où est mon fils ? se répète le père crispé par l'angoisse et déchirant ses ongles au cuir

25 des coussins. A quoi lui servent maintenant ses titres, ses honneurs, ses millions, à l'homme riche, au gros personnage ? Il n'a plus qu'une idée, fixée comme un clou de feu, là entre ses deux sourcils, dans son cerveau douloureux et brûlant :

30 — Mon enfant, où est mon enfant? . . .

Voici la Préfecture de police. Mais il n'y a plus personne ; les bureaux sont désertés depuis longtemps.

l'enfant perdu 99

— Je suis M. Godefroy, député de l'Eure. . . Mon fils est perdu dans Paris ; un enfant de quatre ans ! ... Je veux absolument voir M. le Préfet.

Et un louis dans la main du concierge.

Le bonhomme, un vétéran à moustaches grises, le con- 5 duit aux appartements privés du Préfet, l'aide à forcer les consignes.1 Enfin, M. Godefroy est introduit devant l'homme en qui repose à présent toute son espérance, — un beau fonctionnaire, en tenue de soirée,2 — il allait sortir, — l'air réservé, un peu prétentieux, le monocle à l'œil. 10

M. Godefroy, les jambes cassées par l'émotion, tombe dans un fauteuil, fond en larmes,3 et raconte son malheur, en phrases bredouillées, coupées de sanglots.

Le Préfet, — il est père de famille, lui aussi, — a le cœur tout remué ; mais, par profession, il dissimule son accès de 15 sensibilité, se donne de l'importance.

— Et vous dites, monsieur le Député, que l'enfant a dû se perdre vers quatre heures?

— Oui, monsieur le Préfet.

— A la nuit tombante. . . Et il n'est pas avancé pour son 20 âge ; il parle mal, ignore son adresse, ne sait pas prononcer son nom de famille?

— Oui ! . . Hélas ! oui ! . . .

— Du côté de la porte d' Asnières ? . . . Quartier suspect. . . Mais remettez-vous ^ . . . Nous avons par là un 25 commissaire de police très intelligent. . . Je vais téléphoner.

L'infortuné père reste seul pendant cinq minutes. Quelle atroce migraine ! quels battements de cœur fous ! Puis, brusquement, le Préfet reparaît, le sourire aux lèvres, un contentement dans le regard. " Retrouvé !" 30

Oh ! le cri de joie furieuse de M. Godefroy ! Comme il se jette sur les mains du préfet, les serre à les broyer !

— Et il faut convenir,1 monsieur le Député, que nous avons de la chance . . . Un petit blond, n'est-ce pas? un peu pâle? . . . Costume de velours bleu? . . . Chapeau de feutre à plume blanche ? . . .

5 — Oui, parfaitement . . . c'est lui! C'est "mon petit Raoul !

Eh bien, il est chez un pauvre diable 2 qui loge de ce côté-là, et qui est venu tout à l'heure faire sa déclaration au commissariat . . . Voici l'adresse par écrit : Pierron, rue des

io Cailloux, à Levallois-Perret. Avec une bonne voiture, vous pourrez revoir votre fils avant une heure . . . Par exemple,3 — ajoute le fonctionnaire, — vous n'allez pas retrouver votre enfant dans un milieu bien aristocratique, dans "la haute"/ comme disent nos agents. L'homme qui l'a recueilli est

15 tout simplement un marchand des quatre saisons s . . . Mais qu'importe, n'est-ce pas ? . . .

Ah ! oui, qu'importe ! M. Godefroy remercie le préfet avec effusion, descend l'escalier quatre à quatre,6 remonte en coupé, et dans ce moment, je vous en réponds/ si le

20 marchand des quatre saisons était là, il lui sauterait au cou. Oui, M. Godefroy, directeur du Comptoir générale de Crédit, député, officier de la Légion d'honneur, etc. etc., accolerait ce plébéien ! Mais, dites-moi donc, est-ce que, par hasard, il y aurait autre chose, dans ce richard, que la

25 frénésie de l'or et des vanités ? A partir de cette minute, il reconnaît seulement à quel point il aime son enfant. Fouette, cocher ! Celui que tu emportes, dans son coupé, par cette froide nuit de Noël, ne songe plus à entasser pour son fils millions sur millions, à le faire éduquer comme un

30 fils de France,8 à le lancer dans le monde ; et pas de danger, désormais, qu'on le laisse aux mains des mercenaires ! A l'avenir, M. Godefroy sera capable de négliger ses propres

L ENFANT PERDU ÎOI

affairs pour s'occuper un peu plus sérieusement de son petit Raoul. Il fera venir des Andelys x la sœur de son père, la vieille tante restée à moitié paysanne, dont il avait la sottise de rougir. Elle scandalisera la valetaille par son accent normand et ses bonnets de linge. Mais elle veillera sur son 5 petit neveu, la bonne femme. Fouette, fouette, cocher î Ce patron, toujours si pressé, que tu as conduit à tant de rendez-vous intéressés, à tant de réunions de gens cupides, est, ce soir, encore plus impatient d'arriver, et il a un autre souci que de gagner de l'argent. C'est la première fois de 10 sa vie qu'il va embrasser son enfant pour de bon.2 Fouette donc, cocher ! Plus vite ! Plus vite !

Cependant, par la nuit froide et claire, le coupé rapide a de nouveau traversé Paris, dévoré l'interminable boulevard Malesherbes ; et, le rempart franchi,^ après les maisons mo- 15 numentales et les élégants hôtels, tout de suite, voici la solitude sinistre, les ruelles sombres de la banlieue. On s'arrête, et M. Godefroy, à la clarté des lanternes éclatantes de sa voiture, voit une basse et sordide baraque de plâtras, un bouge. C'est bien le numéro, c'est là que loge ce Pierron. 20 Aussitôt la porte s'ouvre, et un homme paraît, un grand gaillard, une tête bien française, à moustaches rousses. C'est un manchot, et la manche gauche de son tricot de laine 4 est pliée en deux sous l'aisselle. Il regarde l'élégant coupé, le bourgeois en belle pelisse, et dit gaiement : 25

— Alors, Monsieur, c'est vous qui êtes le papa? . . . Ayez pas peur ... Il n'est rien arrivé au gosse. 5

Et, s'effaçant pour permettre au visiteur d'entrer, il ajoute, en mettant un doigt sur sa bouche :

— Chut ! il fait dodo. 30

Un bouge, en vérité ! A la lueur d'une petite lampe à pétrole qui éclaire très mal et qui sent très mauvais, M. Godefroy distingue une commode à laquelle manque un tiroir, quelques chaises éclopées, une table ronde où flânent

5 un litre J à moitié vide, trois verres, du veau froid dans une assiette, — et sur le plâtre nu de la muraille, un chromo : l'Exposition de 1889 à vol d'oiseau,2 avec la tour Eiffel en bleu de perruquier.

Mais le manchot a pris la lampe, et, marchant sur la

10 pointe du pied, éclaire un coin de la chambre, où, sur un lit assez propre, deux petits garçons sont profondément endormis. Dans le plus jeune des deux enfants, que l'autre enveloppe d'un bras protecteur et serre contre son épaule, M. Godefroy reconnaît son fils.

15 — Les deux mômes 3 mouraient de sommeil, — dit Pierron en essayant d'adoucir sa voix rude. — Comme je ne savais pas quand on viendrait réclamer le petit aristo/ je leur ai donné mon " pieu," s et, dès qu'ils ont tapé de l'œil,6 j'ai été faire ma déclaration au commissaire . . . D'ordinaire, Zidore

20 a son petit lit dans la soupente ; mais je me suis dit : Ils seront mieux là. Je veillerai/ voilà tout. Je serai plus tôt levé demain pour aller aux Halles.8

Mais M. Godefroy écoute à peine. Dans un trouble tout nouveau pour lui, il considère les deux enfants endormis.

25 Ils sont dans un méchant lit de fer, sur une couverture grise de caserne ou d'hôpital. Pourtant, quel groupe touchant et gracieux ! Et comme Raoul, qui a gardé son joli costume de velours, et qui reste serré avec une confiance peureuse tout contre son camarade en blouse, semble faible et déli-

30 cat I Le père, un instant privé de son fils, envie presque le teint brun et l'énergique visage du petit faubourien.9 — C'est votre fils? demanda-t-il au manchot.

l'enfant perdu 103

— Non, Monsieur, répond l'homme. Je suis garçon l et je ne me marierai sans doute pas, rapport à mon accident ... oh ! bête comme tout ! 2 un camion qui m'a passé sur le bras . . . Mais voilà. Il y a deux ans, une voisine est morte à la peine.3 Elle travaillait dans les couronnes de 5 perles, pour les cimetières. On n'y gagne pas sa vie, à ce métier-là. Elle a élevé son petit jusqu'à l'âge de cinq ans,

et puis, c'a été pour elle, à son tour, que les voisines ont acheté des couronnes. Alors je me suis chargé du gosse. Oh ! je n'ai pas eu grand mérite, et j'ai été bien vite ré- 10 compensé. A sept ans, c'est déjà un petit homme, et il se rend utile. Le dimanche et le jeudi, et aussi les autres jours, après l'école, il est avec moi, tient les balances, m'aide à pousser ma charrette,, ce qui ne m'est pas trop commode, avec mon aileron 4 . . . Dire qu'autrefois j'étais un bon 15 ajusteur/ à dix francs par jour ! . . . Allez ! Zidore est joliment débrouillard.6 C'est lui qui a ramassé le petit bourgeois.

— Comment ? s'écrie M. Godefroy. C'est cet enfant ? . . .

— Un petit homme, que je vous dis. Il sortait de la 20 classe, quand il a rencontré l'autre qui allait tout droit devant lui, sur le trottoir, en pleurant comme une fontaine.

Il lui a parlé comme à un copain/ l'a consolé, rassuré du mieux qu'il a pu. Seulement on ne comprend pas bien ce qu'il raconte, votre bonhomme. Des mots d'anglais, des 25 mots d'allemand ; mais pas moyen de lui tirer son nom et son adresse . . . Zidore me l'a amené ; je n'étais pas loin de là, à vendre mes salades. Alors les commères nous ont entourés, en coassant comme des grenouilles. " Faut le mener chez le commissaire."8 Mais Zidore a protesté. 30 " Ça fera peur au môme" qu'il disait. Car il est comme tous les Parisiens ;. il n'aime pas les sergots.9 Et puis votre ga-

min ne voulait plus le quitter. Ma foi, tant pis ! j'ai raté ma vente,1 et je suis rentré ici avec les mioches. Ils ont mangé un morceau ensemble, comme une paire d'amis, et puis, au dodo ! . . . Sont-ils gentils tout de même, hein?"

5 C'est étrange, ce qui se passe dans l'âme de M. Godefroy. Tout à l'heure, dans sa voiture, il se proposait bien, sans doute, de donner à celui qui avait recueilli son fils une belle récompense, une poignée de cet or si facilement gagné en présence des encriers. Mais on vient de lever

10 devant l'homme riche un coin du rideau qui cache la vie des pauvres, si vaillants dans leur misère, si charitables entre eux. Le courage de cette mère se tuant de travail pour son enfant, la générosité de cet infirme adoptant un orphelin, et surtout l'intelligente bonté de ce gamin de la

15 rue, de ce petit homme secourable pour un plus petit, le recueillant, se faisant tout de suite son ami et son frère aîné, et lui épargnant, par un instinct délicat, le grossier contact de la police, tout cela émeut M. Godefroy et lui donne à réfléchir. Non, il ne se contentera pas d'ouvrir

20 son portefeuille. Il veut faire mieux et plus pour Zidore et pour Pierron le manchot, assurer leur avenir, les suivre de sa bienveillance. Ah !*si les peu sentimentaux personnages qui viennent constamment parler d'affaires à M. le directeur du Comptoir général de Crédit pouvaient lire en

25 ce moment dans son esprit, ils seraient profondément étonnés ; et, pourtant, M. le directeur vient de faire la meilleure affaire de sa vie : il vient de se découvrir un cœur de brave homme. Oui, Monsieur le directeur, vous comptiez offrir une gratification à ces pauvres gens, et voilà

30 que ce sont eux qui vous font un magnifique cadeau, celui d'un sentiment, et du plus doux, du plus noble de tous, la pitié. Car M. Godefroy songe, à présent, — et il s'en

l'enfant perdu 105

souviendra, — qu'il y a d'autres estropiés que Pierron, l'ancien ajusteur devenu marchand de verdure,1 d'autres orphelins que le petit Zidore. Bien plus, il se demande, avec une inquiétude profonde, si l'argent ne doit vraiment servir qu'à engendrer l'argent, et si l'on n'a pas mieux à 5 faire, entre ses repas, que de vendre en hausse des valeurs achetées en baisse.2

Telle est sa rêverie devant le groupe des deux enfants qui dorment. Enfin il se détourne, regarde en face le marchand des quatre saisons ; il est charmé par l'expression 10 loyale de ce visage de guerrier gaulois, aux yeux clairs, aux moustaches ardentes.

— Mon ami, dit M. Godefroy, vous venez de me rendre, vous et votre fils adoptif, un de ces services ! . . . Bientôt, vous aurez la preuve que je ne suis pas un ingrat. . . Mais, 15 dès aujourd'hui ... Je vois bien que vous n'êtes pas à l'aise ^ et je veux vous laisser un premier souvenir . . .

Mais de son unique main, le manchot arrête le bras de M. Godefroy, qui plonge déjà sous le revers de la redingote, du côté des bank-notes. 20

— Non, Monsieur, non! N'importe qui * aurait agi comme nous. . . Je n'accepterai rien, soit dit sans vous offenser. . . On ne roule pas sur l'or,5 c'est vrai, mais — excusez la fierté — on a été soldat, — j'ai ma médaille du Tonkin là, dans le tiroir, — et on ne veut manger que le 25 pain qu'on gagne.

— Soit, reprend le financier. Mais, voyons, un brave homme comme vous, un ancien militaire . . . Vous me paraissez capable de mieux faire que de pousser une charrette à bras. . . On s'occupera de vous, soyez tranquille. 30

Mais l'estropié se contente de répondre froidement, avec un sourire triste qui révèle bien des déceptions, tout un passé de découragement :

— Enfin ... si Monsieur veut bien songer à moi ! . . . Quelle surprise pour les loups-cerviers x de la Bourse s'ils

pouvaient savoir ! Voilà que M. Godefroy est désolé, à présent, de la méfiance de ce pauvre diable. Attendez un

5 peu ! Il saura bien lui apprendre à ne pas douter de sa reconnaissance. Il y a de bonnes places de surveillants et de garçons de caisse,2 au Comptoir. Qu'est-ce que vous direz, monsieur le sceptique, quand vous aurez un bel habit de drap gris-bleu, avec votre médaille du Tonkin à côté de

10 la plaque d'argent ? 3 Et ce sera fait dès demain, n'ayez pas peur ! Et c'est vous qui serez bien attrapé, ah ! ah !.. .

— Et Zidore? s'écrie M. Godefroy avec plus de chaleur que s'il s'agissait de faire* un bon coup sur les valeurs à turban.4 — Vous permettrez bien que je m'occupe un peu de

15 Zidore ? . . .

— Ah ! pour ça, oui ! répond joyeusement Pierron. Souvent, quand je songe que le pauvre petit n'a que moi au monde, je me dis : " Quel dommage ! . . ."5 Car il est plein de moyens 6 . . . Les maîtres sont enchantés de lui, à l'école

20 primaire.

Mais Pierron s'interrompt brusquement, et, dans son regard de franchise, M. Godefroy lit encore, et très clairement, cette arrière-pensée : " C'est trop beau, tout ça. . . Le bourgeois nous oubliera, une fois le dos tourné."

25 — ... Maintenant, dit le manchot, je crois que nous n'avons plus qu'à transporter votre gamin dans la voiture ; car vous devez bien vous dire qu'il sera mieux chez vous qu'ici. . . Oh ! vous n'avez qu'à le prendre dans vos bras ; il ne se réveillera même pas. . . On dort si bien, à cet âge-

30 là. . . Seulement il faudrait d'abord lui remettre ses souliers.

Et, suivant le regard du marchand des quatre saisons, M.

Godefroy aperçoit devant le foyer, où se meurt un petit feu

l'enfant perdu 107

de coke, deux paires de chaussures enfantines ; les fines bottines de Raoul et les souliers à clous de Zidore ; et chacune des paires de chaussures contient un pantin de deux sous et un cornet de bonbons x de chez l'épicier.

— Ne faites pas attention, Monsieur, murmure alors 5 Pierron d'une voix presque honteuse. C'est Zidore, avant de se jeter sur le lit, qui a mis là ses souliers et ceux de votre fils. Alors, moi, en revenant de chez le commissaire, comme je ne savais pas, après tout, si votre gamin ne passerait pas la nuit dans ma turne,2 j'ai acheté ces bêtises- 10 là . . . vous comprenez / . . pour que les gosses ... à leur réveil . . .

Ah ! c'est à présent que les bras leur tomberaient, aux députés.3 C'est à présent qu'ils jetteraient leur langue au chat/ tous les messieurs durs et secs qui siégeaient avec 15 M. Godefroy autour des tables vertes et qui l'admiraient comme un maître pour sa sécheresse et pour sa dureté. Est-ce que, par hasard, ce serait aujourd'hui la fin du monde ? . . . M. Godefroy a les yeux pleins de larmes !

Tout à coup, il s'élance hors de la baraque, y rentre au 20 bout d'une minute, les bras chargés du superbe cheval mécanique, de la grosse boîte de soldats de plomb, des autres jouets magnifiques achetés par lui dans l'après-midi et restés dans sa voiture ; et, devant Pierron stupéfait, il dépose son fardeau doré et verni auprès des petits souliers. 25 Puis, saisissant la main du manchot dans les siennes, et d'une voix que l'émotion fait trembler :

— Mon ami, mon cher ami, dit-il au marchand des quatre saisons, voici les cadeaux que Noël apportait à mon petit Raoul. Je veux qu'il les trouve ici, en se réveillant, 30 et qu'il les partage avec Zidore qui sera désormais son camarade . . . Maintenant, vous me croirez, n'est-ce pas ? . . .

Je me charge de vous et du gamin. . . et je reste encore votre obligé ; car vous ne m'avez pas seulement aidé à retrouver mon fils perdu ; vous m'avez aussi rappelé qu'il y avait des pauvres gens, à moi, mauvais riche qui vivais 5 sans y songer. Mais, je le jure par ces deux enfants endormis, je ne l'oublierai plus, désormais !

[Ludovic Halévy.]

Ludovic Halévy est né à Paris en 1834. Il s'est acquis dans le monde des lettres une enviable réputation par la clarté et le brillant de son style. Il n'avait que vingt-et-un ans quand il publia son premier ouvrage.

Nous lui devons : " Madame et Monsieur Cardinal," " Croquette," "L'Invasion," "Un Mariage d'Amour," "L'Abbé Constantin," "Notes et Souvenirs," " Deux Mariages," etc.

Il collabore aussi à différents journaux et est membre de l'Académie française.

— Quand on s'appelle Luynes ou La Trémoïlle, je comprends très bien qu'on trouve quelque plaisir à continuer les Luynes ou les La Trémoïlle, mais là, véritablement, quand on s'appelle Chamblard, quel intérêt peut- il y avoir à . . .? Dis . . . Réponds ... 5

Ainsi parlait le jeune Raoul Chamblard, confortablement étalé dans un grand fauteuil de velours rouge. Cela se passait, le 26 mars 1892, dans un des salons du Rapide de Marseille,1 lequel avait quitté Paris à huit heures cinquante minutes du matin. Il était neuf heures cinq minutes. Le 10 train, avec un grand fracas, traversait le pont de Charenton. Le jeune Chamblard s'adressait à son ami Maurice Révoille, qui s'en allait, après un congé de six semaines, rejoindre son régiment à Alger.

Le lieutenant de chasseurs d'Afrique répondit par un geste 15 vague à la question de son ami ; Raoul Chamblard continua :

— Cependant c'est l'idée fixe de mon père ... Il faut qu'il y ait des Chamblard après moi !

— Mais, je n'ai que vingt-quatre ans, mon cher, et se marier à vingt-quatre ans, c'est dur ! Il me semble bien que j'ai encore le droit de m'amuser un peu.

— Eh bien ! amuse-toi . . .

5 — C'est bien " ce que j'ai fait jusqu'à présent. Je me suis amusé, et ferme ! 2 mais je n'ai de goût que pour les plaisirs dispendieux ; je ne sais pas me divertir sans argent, et je n'ai plus un sou, entends-tu? plus un sou.

— Toi, tu es très riche . . .

10 — Erreur capitale ! ... A ma majorité,3 il y a trois ans, j'ai touché ce qui me revenait de ma mère. Elle n'était pas très riche, ma mère ... six cent mille francs . . . pas plus . . . Papa avait fait presque un mariage d'amour . . . Les six cent mille francs, je les ai mangés * en trois ans . . .

15 et décemment, pouvais-je dépenser moins étant le fils du père que j'ai? . . . Il est puissamment riche, papa ! . . .

— On le dit . . .

— Et on a raison de le dire. Il a une douzaine de millions à lui, bien à lui, à l'abri de tout accident^ et sa maison

20 de banque va toujours, lui rapportant, bon an, mal an,6 en dehors du revenu des douze millions, trois ou quatre cent mille francs. Rien de plus solide que la maison Chamblard, c'est tranquille, c'est honnête, c'est vénérable î Papa n'est pas juste pour moi, mais moi, je suis juste pour lui. Quand

25 on a un père dans les affaires, c'est très agréable de ne pas être exposé à rencontrer, en entrant quelque part, des yeux qui vous disent : " Toi, mon garçon, tu as un père qui m'a flibuste." Papa n'a qu'une passion : de cinq à sept, tous les jours, à son cercle,7 son piquet, à dix sous la fiche, et

30 comme il est de première force, il gagne sept fois sur dix. Il tient ses comptes de jeu, avec cette exactitude méticuleuse qu'il apporte en toutes choses, et il racontait, avant-

hier, que le piquet lui avait déjà rapporté, cette année, six mille cinq cents francs, cartes payées.1 Il a un fauteuil d'orchestre à l'opéra, pas pour le ballet, pour la musique seulement. Enfin, mon père est ce qu'on peut appeler un brave 2 homme ... Tu vois que je continue à lui rendre 5 justice . . . D'abord, moi, je suis toujours dans le vrai 3 . . . Oui, c'est une très bonne chose que d'avoir un père honorable ... et papa Chamblard est le modèle de toutes les vertus, et il thésaurise pour moi avec un zèle . . . mais je trouve que, pour le moment, il thésaurise un peu trop. Il 10 m'a coupé les vivres.-* Pas de mariage, pas d'argent . . . C'est bref ! c'est net ! Voilà son programme ! Et il m'a déniché une femme 5 . . . Quand je dis : une, je devrais dire : trois.

— Trois femmes ! 15

— Oui, un matin, il arrive chez moi. . . " Il faut en finir,6 me dit-il. . . Tiens, voilà une liste . . . trois beaux, trois superbes partis 7 ..." Il y avait les noms, les parentés, les dots . . . C'était même rangé par ordre de dots. . . J'ai dû céder et consentir à une entrevue avec le numéro un. Cela 20 s'est passé au Salon des Champs-Elysées.8 Ah ! mon ami,

le numéro un !.. . sèche, osseuse, couperosée . . .

— Alors, pourquoi ton père ... ?

— Pourquoi ? Parce qu'elle était la fille, et la fille unique d'un gros fabricant de Roubaix Q . . . C'était splendide ! 25 nous débutions avec chacun cent mille livres de rente, et ça devait être, dans la suite des temps, après espérances réalisées,10 une averse de millions. Cela mettait papa dans le délire, cette pensée que tous ses millions de Paris feraient, un jour, un énorme tas avec tous ces millions de Roubaix. . . 30 Moi, les millions ne m'effraient pas, mais à la condition qu'ils soient autour d'une jolie, très jolie femme ayant du

chic; beaucoup de chic! voilà mon programme, à moi ! Bref, j'ai déclaré résolument que je n'épouserais jamais le numéro un. Mais, il ne veut rien entendre, papa ! Il ne comprend pas qu'il me faut une petite femme jolie. Et

5 puis, il y a autre chose que je ne peux pas dire à papa. Il s'appelle Chamblard, — ce n'est pas sa faute — seulement, la conséquence, c'est que, moi aussi, je m'appelle Chamblard, et que ça n'est pas agréable, un nom pareil, pour se pousser dans le monde. . . Et une jolie, très jolie femme, c'est le

io meilleur passe-partout * . . . Tiens, regarde Robineau ... Il vient, quoique Robineau, d'être reçu 2 au petit club de la rue Royale ... Ce n'est ni l'Union ni le Jockey, mais ça ne fait rien, on n'entre pas là comme dans un moulin ... Et pourquoi a-t-il été reçu, Robineau?

15 — Je ne sais pas, moi. . .

— Parce qu'il a épousé une femme ravissante et que cette femme ravissante est une patineuse de premier ordre. . . Elle a eu un succès fou, sur la glace, au bois de Boulogne. . . Il a été question, dans les échos 3 de tous les

20 journaux, de l'exquise, de la délicieuse, de l'idéale Madame Robineau. Elle a été lancée 4 du premier coup. . . Et Robineau, lui aussi, a été lancé. Il était du petit club, six semaines après ! Papa, lui, ne comprend pas l'importance de ces choses-là ; il n'y a pas à lui faire entendre raison là-

25 dessus 5 ; c'est de l'hébreu pour lui ! Toujours est-il que,6 comme il m'avait coupé radicalement les vivres, j'ai dû mettre les pouces 7 et consentir à une entrevue avec le numéro deux.

— Et qu'est-ce que c'était que le numéro deux ?

30 — Ah ! mon ami, ce que c'était ! La fille d'un gros commerçant d'Anvers. . . Un produit belge ! L'étranger après la province ! Il n'aime pas les parisiennes, papa. . . Maman

était de Châtellerault ... et ça, c'est vrai, c'était une sainte que maman ! Il était précisément à Paris, le numéro deux, et hier soir, à l'Opéra-Comique, on m'a exhibé une Flamande, blondasse, fadasse, nommasse.1 Un Rubens ! Un vrai Rubens ! une géante, une femme colosse, la tête de 5 plus que moi.2 En sortant du théâtre, j'ai déclaré à papa que je ne voulais pas plus du numéro deux que du numéro un, et que j'en avais assez, et que je ne verrais pas le numéro trois. L'explication a été chaude . . . papa s'en est allé en faisant claquer les portes 3 et en répétant : " Plus un sou ! " 10 J'ai compris que c'était sérieux. Je me suis couché, je n'ai • pas pu dormir, je cherchais, je ne trouvais rien pour me tirer des grosses pattes de l'anversoise . . . lorsque, tout à coup, vers trois heures du matin, une illumination subite . . . j'ai eu une idée que je qualifierai, si tu le veux bien, de 15 géniale.

— Je veux bien.4

— Oui, géniale. . . je savais que tu partais aujourd'hui pour Marseille, et ce matin, j'ai filé, à l'anglaise,5 sans explication ... et tout à l'heure, au premier arrêt, à Laroche, 20 — j'ai consulté l'indicateur6 . . . tout est prévu — j'expédierai

à mon père la dépêche que voici. Raoul tira triomphalement un papier de sa poche.

— Elle est toute prête. Écoute :

" Monsieur Chamblard, 8, rue Rougemont, Paris. En 25 gare de Laroche. Je suis parti par le Rapide de Marseille avec Maurice. Je vais faire le tour du monde. Ça ne me prendra pas plus de six mois. J'ai retenu par télégramme une cabine sur X Iraouaddy qui part demain pour Singapour. Tout plutôt que la combinaison flamande ! Adieu. Ton fils 30 affectionné et bien triste de te quitter, Raoul Chamblard."

— Elle est bien, n'est-ce pas, ma dépêche ?

— Elle n'est pas mal, mais, est-ce que tu comptes sérieusement . . . ? l

— Oui, je pars si je n'ai pas, avant Marseille, une réponse de papa . . . seulement, j'en aurai une, ... il m'adore, papa

5 Chamblard, il ne peut se passer de moi 2 et la petite phrase sentimentale de la fin de ma dépêche lui ira droit au cœur. Tu verras comment ça va se passer. A onze heures vingt, départ de ma dépêche de Laroche, papa la reçoit vers midi et demi. . . Et je te parie dix louis que je trouve, à

10 Dijon ou à Mâcon, sous le petit grillage de la gare,3 une dépêche à moi adressée et ainsi tournée : " Reviens, plus question mariage Anvers." Elle sera en langue nègre, la dépêche de papa, parce qu'il a de l'ordre et supprime les mots inutiles. Tiens-tu le pari?

15 — Non, je perdrais.

— Je le crois. . . Tu as des journaux?

— Oui. . .

Ils lurent trois ou quatre journaux . . . des journaux parisiens, et ils les lurent en vrais parisiens 4 ... ce fut l'affaire 20 d'un petit quart d'heure. Tout en lisant,^ ils échangeaient de petites phrases, où il était question du nouveau ministère, des courses d'Auteuil et d'Yvette Guilbert . . . d'Yvette Guilbert surtout. Le jeune Chamblard était allé l'entendre, l'avant-veille, et il fredonna le refrain :

25 " Un fiacre allait trottinant

Cahin caha Hu dia6! Hop là!

Un fiacre allait trottinant Jaune avec un cocher blanc."

30 Et comme le chasseur d'Afrique n'avait jamais entendu Yvette Guilbert chanter le Fiacre, le jeune Chamblard de lever les bras ? au ciel :

— Tu n'as pas entendu le Fiacre ! et tu as eu trois mois de congé ! qu'est-ce que tu es donc venu faire à Paris? Je le sais par cœur, moi, le Fiacre !

Raoul se remit à fredonner, et tout en fredonnant, d'une voix qui devenait de plus en plus lente et de plus en plus 5 faible, il s'enfonçait dans son fauteuil et s'endormait bientôt du plus paisible sommeil, comme un grand bébé qu'il était.

Il fut, tout d'un coup, réveillé en sursaut par l'arrêt du train et par la voix du conducteur du train qui criait : " Ouah ! Ouah ! Ouah ! Ouah !" Le cri est le même pour 10 toutes les stations. Cette fois cela voulait dire : Laroche ! Et la dépêche ! Le jeune Chamblard courut au télégraphe. L'employé impassiblement compta les quarante mots de cette bizarre dépêche.

— : En voiture !x En voiture ! 15

Le jeune Chamblard n'eut que le temps de sauter sur le marchepied de son wagon.

— Ouf ! c'est fait, dit-il au chasseur d'Afrique. Si nous déjeunions?

Les voilà, tous les deux, en route vers la salle à manger. 20 Un véritable voyage, car deux wagons- salons les séparaient du wagon-restaurant, et ces deux salons étaient bondés . . . C'était l'époque du grand pèlerinage de quelques parisiens et de beaucoup d'anglais, vers Nice, Cannes et Monte- Carlo.2 Le rapide filait à toute vitesse avec de violents 25 mouvements de tangage. Il fallait avoir le pied marin. Puis un vent enragé venait battre le train, l'enveloppait de tourbillons de poussière et rendait particulièrement redoutable la traversée des passerelles.

Ils avançaient, cheminant laborieusement . . . Premier 30 salon, première passerelle et première bourrasque. Second salon . . . Chamblard qui marchait le premier ouvre difficile-

Il6 FLEURS DE FRANCE

ment la porte de la seconde passerelle. Elle résistait sous l'effort du vent . . . elle cède enfin ... et voici que Raoul reçoit en même temps, dans les yeux, un nuage de poussière qui l'aveugle, et, dans les bras, une jeune personne blonde 5 qui s'écrie: " Ah ! pardon, monsieur!" pendant que lui s'écriait: "Ah! pardon, mademoiselle!" et, en même temps aussi, il recevait, dans le dos, le chasseur d'Afrique, lequel, également aveuglé par la poussière disait :

— Mais avance donc,1 Raoul, avance donc.

10 Les deux portes de la passerelle s'étaient refermées et ils étaient, tous les trois, enserrés dans ce petit couloir en plein vent : le jeune Raoul, le jeune Maurice et la jeune personne blonde.

— Le " Ah ! pardon, monsieur !" fut aussitôt suivi d'un : 15 " Monsieur Maurice ! " auquel répondit un : " Mademoiselle Marthe ! " La jeune personne blonde connaissait le chasseur d'Afrique : et s'apercevant qu'elle était en présence d'un inconnu, mademoiselle Marthe fit à reculons une petite retraite savante vers la plate -forme du wagon, et dit à

20 Maurice :

— Vous étiez dans le train ! et vous allez ... ?

— A Alger.

— Nous à Marseille ... je vais chercher un châle pour maman qui a froid . . . Elle sera bien contente de vous

25 voir, maman . . . vous la trouverez dans le wagon-restaurant. . . à tout à l'heure.2

— Mais je vais vous accompagner.

— Si vous voulez . . .

Elle continua son chemin, non sans avoir salué d'un 30 léger mouvement de tête, le jeune Chamblard, lequel se tenait là, pétrifié, contemplant mademoiselle Marthe avec des yeux dilatés par l'admiration.

Elle eut avant de disparaître le temps de remarquer qu'il était fort joli garçon, qu'il portait un petit complet tout à fait réussi,1 et qu'il la regardait avec de grands yeux un peu bébêtes 2 ; mais, dans ces grands yeux un peu bébêtes, se lisait clairement cette pensée qui ne pouvait lui 5 déplaire : " Ah ! mademoiselle, comme je vous trouve jolie ! "

Lui, Raoul, en effet, se disait : " Mon type, exactement mon type ! Et que de chic, que de chic dans la simplicité de ce costume de voyage. Et la petite toque, un peu de 10 côté, sur l'oreille, un chef-d'œuvre, cette petite toque ? En voilà une qui sait s'habiller ! Et ce petit accent anglais ! . . ."

Car elle avait un petit accent anglais . . . elle s'était même, pendant plusieurs années, donné beaucoup, beaucoup de peine, pour l'attraper, ce petit accent . . . Elle disait 15 à son institutrice, miss Butler : " Oui, certes, je veux savoir l'anglais, mais je veux surtout parler français avec l'accent anglais." Elle n'avait guère travaillé qu'à cela^. . . Elle avait été, grâce au ciel, récompensée de sa persévérance : son petit baragouin anglo-parisien était, par moments, tout 20 à fait original.

Pendant que Maurice rebroussait chemin avec mademoiselle Marthe, Raoul alla s'installer à une table du wagonrestaurant. Il les vit bientôt revenir tous les deux, avec le châle de maman. Maurice fit une halte de quelques minutes 25 près de la table où déjeunaient la mère et le jeune frère de la blondinette, puis il vint retrouver Raoul, et dès qu'il approcha :

— Qui est-ce, vite, dis-moi qui c'est? Quand on voudra, celle-là, je l'épouserai . . . tout de suite, en descendant du 30 train . . . Oui, continua-t-il. Et ce petit nez en l'air ! . . . et ces petits yeux aussi en l'air ... à la chinoise *. . . et toute

Il8 FLEURS DE FRANCE

sa petite personne ... en l'air ! . . . Qui est-ce ? mais qui est-ce?

— La fille d'une amie de ma mère.

— Riche?

5 — Très riche !

■ — C'est à cause de papa que je te demande ça . . . parce que moi, sans dot, je l'épouserais sans dot . . . C'est même la première fois que je me dis une chose pareille en rencontrant une jeune fille ... Et le nom, maintenant?

io — Mademoiselle Marthe Derame.

— Derame ... tu as dit ? . . .

— Oui.

— Le père n'est pas un gros négociant qui fait des affaires avec le Japon, la Chine ?

i5 — C'est cela même.1

— Ah ! mon cher, non, ce sont de ces choses qui ne se voient que dans les comédies !

— Qu'est-ce que tu as ?

— Ce que j'ai . . . C'est le numéro trois de papa . . . oui, 20 le numéro trois. Le père de cette petite merveille est un

des joueurs de piquet de papa, au vieux cercle ... Et je n'ai pas voulu le voir, le numéro trois ... Et je le rencontre sur une passerelle entre Paris et Lyon ! Tu vas me présenter après le* déjeuner ... et je parlerai à la mère et je 25 lui dirai tout.

— Comment tout ?

— Oui, tout : que sa fille était le numéro trois de papa . . . et que je n'ai pas voulu des numéros un et deux, mais que je veux bien du numéro trois. Ah ! mon cher, qu'elle est

30 jolie î ... le nez surtout ... si gentiment retroussé . . . elle vient de me regarder ... et d'une certaine façon ... Je suis sûr que je ne lui déplais pas ... Tu as parlé de moi ... tu as dit mon nom ?

— Non.

— Tu as eu tort. Enfin, tout de suite, après le déjeuner . . . Sais-tu mon opinion? C'est que ça ira comme sur des roulettes, cette affaire-là.1 Je vais d'abord télégraphier à papa ... et puis demain ... Ah ! mon Dieu ! 5 pourvu que le téléphone marche entre Paris et Marseille 2 . . .

Il s'interrompit, et appelant :

— Garçon ! Garçon !

— Monsieur . . .

— Y a-t-il le téléphone entre Paris et Marseille? 10

— Oui, monsieur.

— Ah ! c'est bien . . . merci. Le téléphone, Maurice, nous avons le téléphone . . . Papa fera la demande, demain par téléphone ! Ce sera charmant ! Mariage par le rapide ! mariage express, électrique, téléphonique ... et romanes- 15 que en même temps. Tu comprends qu'entre une petite frimousse pareille et le tour du monde, je n'hésite pas . . . mais comment n'as-tu' pas songé à l'épouser?

— Oh ! trop gros, trop gros parti pour moi 3 ... et puis, ce n'est pas une petite personne à aller s'enfouir dans une 20 garnison d'Algérie . . . c'est une parisienne, une vraie parisienne qui veut s'amuser et qui s'amusera . . .

— : Mon affaire, absolument mon affaire ! 4 . . . moi aussi, je veux m'amuser, elle s'amusera, je m'amuserai, nous nous amuserons. 25

Il était dans le délire, le jeune Raoul, et dès qu'il eut fini de déjeuner, sur la table du restaurant il griffonna une nouvelle dépêche pour son père . . . tout en écrivant, il parlait, fort excité . . .

— Je l'enverrai de Dijon, ma dépêche ... et je l'adres- 30 serai au cercle . . . papa y sera vers cinq heures ... et aussi

le père du petit phénomène ... ils pourront, tout de suite,

causer de l'affaire . . . faut-il demander une réponse à Lyon? . . . l'indicateur . . . passe-moi l'indicateur . . . Lyon, cinq heures vingt-cinq. Non, ce serait trop court . . . A Marseille, la réponse . . . Elles s'arrêtent à Marseille?

5 Oui . . . Pour vingt-quatre heures? bien, moi aussi ... A quel hôtel ? Hôtel de Noailles ? . . . Bien . . . moi aussi . . . Donc réponse Hôtel de Noailles . . . Elle est très bien ma dépêche . . . Tu vas voir . . . Aussi bien que l'autre . . . mieux même. J'ai le truc aujourd'hui pour les dépêches.1

io Oui, c'est très bien.

Il écrivait, il écrivait ... il se sentait inspiré ... il était en verve . . . avec un peu plus de fautes d'orthographe qu'à l'ordinaire, voilà tout . . . c'était l'émotion. Il relut sa dépêche avec complaisance, il la fit lire à Maurice qui ne pou-

15 vait s'empêcher de trouver l'aventure assez gaie . . . Raoul compta les mots de sa dépêche . . . cent cinquante environ. Et, s'adressant au garçon du restaurant :

— Vous me mettrez cette dépêche au télégraphe à Dijon . . . Voilà dix francs, il restera deux ou trois francs pour

20 vous.

Puis, tout de suite à Maurice :

— Est-ce assez?

— Mais certainement.

— C'est que pour un tel mariage, ah ! mon cher ... tu 25 t'embarques demain ... à quelle heure?

— A deux heures.

— Oh ! nous avons le temps alors . . . Tout sera décidé à deux heures.

— Oh ! décidé ... tu es fou . . .

30 — Pas du tout . . . c'est déjà très avancé, puisque c'était le numéro trois de papa. Je ne te demande qu'une chose, me présenter à la mère, tout à l'heure . . . Ensuite, tu me

laisseras faire ... Je me charge de tout . . . seulement, il faudra à tout prix quitter notre wagon et trouver deux fauteuils dans le salon et dans le voisinage de ma belle-mère.

— Ta belle-mère . . .

— J'ai dit : ma belle-mère . . . Les deux fauteuils trouvés, 5 je suis maître de la situation ... tu ne me connais pas . . . je sais déjà ce que je dirai à la mère, ce que je dirai à mon jeune beau-frère, — il est très gentil, — ce que je dirai à ma fiancée . . . j'aurai fait la conquête de tout ce monde-là' avant Lyon. Réglons tout ... ne livrons rien au hasard. 10 Ah ! regarde-la, elle croque des noisettes depuis un quart d'heure ... et comme elle les croque . . . crac ... un petit coup de dent ... et quelles quenottes ! Elle reste très jolie en mangeant, point capital. . . Très rares, les femmes qui restent jolies en mangeant et en dormant, très rares ! ... et 15 elle me regarde en dessous. Je vois bien qu'elle me regarde. Tout va bien, tout va bien.

En effet, tout allait bien. . . A midi trente-deux . . . présentation de Raoul à madame Derame, et celle-ci, en entendant le nom de Chamblard, eut un petit frisson, le 20 petit frisson de la mère d'une jeune fille à marier qui se dit : "Oh! le beau parti!" C'est que son mari lui avait bien souvent parlé du jeune Chamblard :

" Ah ! lui disait-il, quel mariage pour Marthe. Nous en causons quelquefois, avant ou après nos piquets, Chamblard 25 et moi, mais le jeune homme est rétif, ne veut pas encore faire une fin ' . . . Cela serait si bien ... il est plus riche que nous, Chamblard, deux, trois fois plus riche ! ... Et Marthe n'est pas commode à marier ; elle a déjà refusé cinq ou six partis tout à fait convenables, sous toutes sortes de 30 prétextes : ils ne lui plaisaient pas ; ils étaient trop vieux, ils n'avaient pas de chic, ils habitaient des quartiers corn-

muns,1 elle ne voulait pas être 2 dans les sucres, pas dans les cotons, pas dans les vins, dans rien, enfin. Elle n'acceptera jamais qu'un tout jeune mari et pas trop sérieux. Il lui faut un homme très riche, ne faisant rien et aimant le plaisir."

5 Comme il répondait bien à ce programme, le jeune Chamblard.3 Lorsqu'il s'agissait de ne rien faire, Raoul laissait éclater un véritable mérite. Dès qu'on parlait chevaux, chiens, voitures, chapeaux, robes, bijoux, courses, escrime, patinage, cuisine, etc . . . etc . . . il donnait les

10 marques de la plus rare et de la plus haute compétence.

Aussi la conversation générale s' étant engagée, Raoul futil très brillant en racontant comment il avait, lui, Chamblard, inventé un merveilleux petit coupé — une merveille, ce coupé, bien connu, d'ailleurs : on l'appelait le coupé Cham-

15 blard.

— Petit, disait-il, très petit. . . Un coupé doit toujours être petit . . . mais que de choses en peu de place : un tiroir nécessaire de toilette/ un coffre à secret pour l'argent et les bijoux, une pendule, un thermomètre, un baromètre, une

20 planchette pour écrire. . . Et ce n'était rien que tout cela. Il s'animait, s'excitait en parlant de son œuvre. . . Marthe l'écoutait avidement.

— Quand on levait, dans les cadres des glaces, les quatre panneaux pleins/ on se trouvait naturellement dans la

25 nuit . . . mais ces quatre panneaux étaient des miroirs. . . Et alors, dès qu'on avait mis le doigt sur un petit bouton dissimulé sous le coussin de droite, six petites boules de cristal ingénieusement semées dans le capitonnage de satin bleu du coupé devenaient de grosses perles électriques. Le

30 coupé devenait un petit boudoir lumineux. . . Et pas pour cinq minutes . . . non, pour une heure, pour deux heures, si on le voulait ... il y avait un accumulateur 6 sous la ban-

quette. Quand j'ai soumis ce projet à mon carrossier, il est resté atterré d'étonnement, d'envie et d'admiration. Marthe aussi était atterrée.

— Quel homme charmant, se disait-elle. . . Oh ! avoir un pareil coupé. . . Mais gris-perle, je le voudrais gris-perle. 5

Puis l'on se mit à parler bijoux, robes, chapeaux, chiffons.1 Et Raoul se montra sur toutes ces questions, s'il est possible, plus remarquable encore. Et comme il dessinait assez adroitement, il jetait volontiers, comme il le dit avec élégance, ses idées sur le papier. 10

Il prit son petit carnet, un crayon, et se mit à esquisser d'une main légère, malgré la trépidation du train, quelquesunes de ses créations. . . Il avait du tact, pensait à tout :

— C'était, dit-il, pour des charades jouées dans le monde, chez mon ami le baron un tel.2 15

Marthe était dans l'extase. Jamais aucun homme, depuis qu'on la laissait un peu bavarder avec les jeunes gens, ne lui avait paru avoir une conversation aussi originale, aussi attachante.

— Ces jours derniers, disait Raoul, une de mes cousines, 20 — elle s'adresse à moi volontiers, — m'a consulté sur une robe, pour un bal, à Nice, pendant le carnaval . . . Voici ce que je lui ai conseillé . . . Tenez ... je dessine en même temps, regardez, mademoiselle.

Oh î si elle regardait ! 3 25

— Je vais tâcher de me faire bien comprendre . . . Un fourreau ^ de satin uni, bleu . . . j'adore le bleu . . .

Cela la chagrina . . . Elle n'aimait pas le bleu . . .

— Pâle, pâle, le satin bleu . . . Puis sur mon fourreau,

je jette une robe de guipure pompadour, aux tons très doux,s 30 verts, roses, mauves, crème et azur . . . Les manches très grandes, à double ballon en velours bleu. Suis-je clair?6

— Oh ! très clair ! très clair !

Et, d'une voix émue, elle répéta :

— A double ballon, en velours bleu.

Les freins, tout d'un coup grincèrent, le train s'arrêta 5 brusquement . . . On entendit crier : Mâcon ! . . . Mâcon ! . . .

— Mâcon . . . déjà, dit Marthe.

Ce déjà sonna délicieusement aux oreilles de Raoul . . . Il y avait bien des choses dans ce déjà. Raoul profita des cinq minutes d'arrêt pour compléter et redresser son petit

10 croquis un peu cahoté et ne s'aperçut pas que son jeune

beau-frère était allé porter une dépêche au télégraphe . . .

Cette dépêche avait été écrite en cachette , par madame

Derame et avait été expédiée, elle aussi, au Vieux cercle. "

Le train repart — 4 h. 11. Raoul n'a pas songé à

15 descendre pour voir s'il n'y avait pas, sous le petit grillage de la gare, une dépêche à son adresse. Et il y en avait une qui devait rester éternellement en souffrance 2 à Mâcon ... de cinq mots, cette dépêche :

" Reviens, plus question projet Anvers."

20 Le train court, court, court, et maintenant, c'est d'une autre robe qu'il est question, d'une robe de soie, rose tendre avec un gros coquille de guipure dégringolant sur le devant. Raoul éblouit littéralement Marthe par cette inépuisable fertilité d'expressions savantes et techniques.

25 Pendant que le " Rapide " brûle 3 la station de Romanèche — 4 h. 32 — le père Chamblard entre au Vieux cercle, dans la salle de jeu, et rencontre le père Derame . . .

— Un piquet ?

— Avec plaisir.

30 Les voilà tous deux face à face ... il y a là, huit ou dix tables de jeu : piquet, bézigue, whist, etc. L'usine est en pleine activité. Premier piquet ... le père Derame est

rubiconné \ . .la seconde partie allait commencer ... arrive un valet de pied avec une dépêche pour M. Chamblard.

— Vous permettez?

— Certainement. 5 Il lit, devient rouge, relit, devient écarlate . . . C'était la

brillante dépêche de Raoul, la dépêche de Dijon :

" Cher père, je ne pars plus . . . Rencontre extraordinaire ! Ton numéro trois . . . oui, ton numéro trois, dans le train avec sa mère et je n'avais pas voulu la voir. Ah ! 10 si j'avais su . . . Battons le fer pendant qu'il est chaud . . . je le bats, bats-le aussi. Monsieur D . . . doit être au cercle . . . parle-lui tout de suite . . . dis-lui que je suis parti pour ne pas épouser une femme laide, que je ne veux faire qu'un mariage de cœur, que je suis amoureux2 de sa 15 fille. Nous serons tous, ce soir, à Marseille, hôtel de Noailles. Que monsieur D. me recommande par dépêche à madame D. . . Je causerai avec toi demain au téléphone. J'écris mon télégramme dans le wagon-restaurantc En ce moment, elle croque des noisettes ! délicieuse ! elle est dé- 20 licieuse ! elle était tombée dans mes bras sur la passerelle. A demain, au téléphone, neuf heures."

L'agitation de monsieur Chamblard ne put échapper à monsieur Derame.

— Une affaire grave? dit-il. 25

— Oui.

— Nous pouvons interrompre si vous voulez.

— Oui . . . Mais, d'abord, est-ce que madame et mademoiselle Derame sont parties, ce matin, par le rapide de Marseille ? 30

— Oui, à neuf heures cinquante-cinq . . . Pourquoi me demandez- vous cela? Il y a eu un accident?

— Non, non, pas d'accident ... on ne peut pas appeler cela un accident, au contraire . . . Venez, venez là dans le petit salon.

Il lui dit tout, lui montre la dépêche, lui donne quelques 5 explications indispensables, sur ces mots : le numéro trois. Et les voilà, tous les deux, suffoqués, ravis, le père du jeune homme et le père de la jeune fille. Ce hasard, cette rencontre providentielle . . .

— Mais vous m'aviez dit que votre fils ne voulait pas se 10 marier.

— Il ne voulait pas, mais il a vu votre fille, et il veut bien . . . Allons, envoyez vite à Marseille un télégramme à madame Derame.

— Mais elle va tomber des nues ' quand je lui présenterai 15 un gendre par le télégraphe.

Retour du valet de pied. C'est une dépêche pour monsieur Derame. Il l'ouvre :

— C'est de ma femme, de Mâcon, 2 h. 15.

— Très bien, dit monsieur Chamblard, ça marche, ça 20 marche.

" Très troublée . . . Rencontré dans le train le fils de M. C, de la rue Rougemont, ton ami du cercle. Il m'a été présenté par Maurice. Tu m'avais parlé souvent d'un mariage possible de ce côté. Evidemment, il la trouve char-

25 mante. En ce moment, il cause avec elle et la regarde, la regarde, que faire? Faut-il arrêter ou laisser aller2. . . Grosse fortune, n'est-ce pas?"

Le père Derame à son tour montre sa dépêche au père Chamblard. . . Ils continuent à causer, de très bonne

30 humeur, de très bon accord et ne reprennent leur partie de piquet qu'après avoir expédié ces deux dépêches à l'hôtel de Noailles.

ire dépêche à Madame Derame :

"S'il te plaît, s'il lui plaît, oui . . . énorme fortune."

2me dépêche à Raoul :

" Ai parlé à D., il télégraphie à madame D., il approuve, moi aussi." 5

Un valet de pied porte les deux dépêches, en même temps, au télégraphe de la place de la Bourse. . . Et pendant que, courant sur les fils, le long de la voie ferrée,1 elles dépassaient le " Rapide," vers six heures et demie, les Derame, et Raoul et Maurice, le plus gaiement du monde, 10 dans une parfaite intimité, dînaient à la même table, et Marthe regardait Raoul, et Raoul regardait Marthe, et madame Derame se disait :

— Voilà Marthe qui s'enflamme . . . je la connais, elle s'enflamme. Elle s'est ainsi enflammée, l'année dernière, 15 au bal, pour un petit jeune homme fort élégant, mais sans fortune. Cette fois, heureusement, oui, Edouard me l'a dit ... il y a beaucoup d'argent . . . alors naturellement, si Marthe veut bien, nous voudrons bien.

Le train roulait, roulait, roulait ... et Raoul parlait, par- 20 lait, parlait. Il sortait même des considérations pratiques, s'élevait jusqu'à des idées générales et développait avec force cette théorie que le premier devoir d'une femme était d'être, en toutes choses, d'une élégance raffinée. Il expliquait avec d'infinis détails ce que c'était qu'une vie 25 mondaine absolument correcte, ce que c'était qu'une femme absolument élégante. Il la promenait triomphalement, sa femme élégante, de Paris à Trouville, de Trouville au lac de Corne, du lac de Corne à Monte-Carlo. . . Et il dessinait les malles de la femme élégante, des malles merveilleuses 30 qui s'entassaient dans les vestibules des hôtels de premier ordre. D'ailleurs, il avait aussi inventé une malle. . .

Puis, très délicatement, il fit passer à la jeune Marthe une sorte de petit examen qui n'avait aucun rapport avec les examens de la Sorbonne ou de l'Hôtel de Ville.1

Si elle patinait ? . . . Voilà d'abord ce qu'il voulai savoir !

5 II était, lui, un patineur très distingué. Il avait besoin d'une

femme sportive. Il n'eut qu'à prononcer le mot patinage,

et, tout de suite, le petit frère — comme ils sont précieux

quelquefois les petits frères ! — de s'écrier :

— Ah ! c'est ma sœur qui patine bien. Des huit . . . 10 elle fait des huit ! Et qui nage bien aussi, comme un poisson !

Elle patinait ! elle nageait ! elle était sportive ! Raoul dit à la jeune fille avec un enthousiasme grave :

— Je vous félicite, mademoiselle. . . Une femme qui ne 15 nage pas n'est pas une femme !

Et il ajouta avec une énergie croissante :

— Une femme qui ne patine pas n'est pas une femme ! Quand il lui venait une pensée forte, il la résumait volontiers dans une forme brève et saisissante.

20 La figure de Marthe rayonnait de joie. Elle était vraiment une femme ! Jamais plus douce parole ne lui avait été dite.

La nuit était venue. . . Il fallut bien, cependant, s'arracher à cette exquise conversation, regagner le wagon-salon. . . 25 Le jeune Derame s'endormait ; on se mit donc en route pour la traversée du train.

Voici la passerelle ... la passerelle du matin, la passerelle de la première rencontre. Elle marche devant lui, et tout bas il lui dit :

30 — C'est ici que ce matin . . . Elle se retourne, et, souriante :

— Oui, c'est ici que ce matin . . .

Toujours avec ce petit accent anglais qui jamais ne l'abandonnait, même quand elle éprouvait une émotion forte.

" C'est ici que ce matin" ... Et ce fut tout, et cela disait tout. Une nuit délicieuse ! Plus de pluie, plus de 5 vent. . . Déjà l'air, la plaisance, la douceur du Midi. . . La lune éclairait cette idylle à toute vapeur.1 Printemps partout, dans le ciel, dans les cœurs.

— Elle m'aime ! se dit-il.

— Il m'adore ! se dit-elle. 10 Et comme ils avaient raison de s'abandonner ainsi, sans

combat, sans résistance, au mouvement qui les portait, tout naturellement, l'un vers l'autre. Il y avait eu entre eux, dès la première parole, une si parfaite, une si étroite communauté de goûts, d'idées, de sentiments. Ils étaient si 15 bien faits, ce petit pantin et cette petite poupée, pour rouler,2 tous les deux, glorieusement dans le coupé Chamblard, si bien faits pour se promener à travers le monde, accomplissant mécaniquement, automatiquement, à l'heure convenable, dans le costume voulu, partout où il était correct 20 de prendre du plaisir, toutes les fonctions de la vie élégante et tous les rites du culte mondain. . .

Les voilà tous arrivés dans le wagon-salon. On a tiré les rideaux sur les lampes ; voyageurs et voyageuses sont engourdis, assoupis, endormis, dans les grands fauteuils 25 rouges.

— Changeons de place, dit tout bas Raoul à Maurice . . . Mets-toi à côté d'elle ... je vais m'asseoir à côté de la mère, il faut que je lui parle.

Maurice se prête à cette manœuvre avec une parfaite 30 docilité . . . Marthe ne comprenait pas . . . Pourquoi l'abandonnait-il ? Pourquoi parlait-il à sa mère ? et si bas, si

bas, qu'elle ne pouvait entendre. Que disait-il? que disait-il ?

Voilà ce qu'il disait de 8 h. 35 à 8 h. 55.

— Ecoutez-moi, madame, écoutez-moi. Je suis un hon- 5 nête homme. Je veux, je dois vous faire connaître la

situation, toute la situation. Posons d'abord J un point important . . . Mon père connaît monsieur Derame.

— Oui, oui, je sais.

— Autre point plus important encore . . . Disons d'abord 10 les choses essentielles ... Il est très riche, mon père . . .

— Je sais, je sais aussi.

— Très bien, alors, très bien ... Je continue . . . J'ai quitté Paris ce matin, et j'ai là, dans ma poche, le ticket de la cabine n° 27, sur Y Iraouaddy qui doit partir, demain,

15 à quatre heures, du bassin de la Joliette pour Suez, Aden, Colombo, Singapour ... et je monterai, demain, à quatre heures, sur ce bateau, si vous ne me laissez pas l'espérance de devenir votre gendre.

— Monsieur . . .

20 — Ne bougez pas, madame, ne bougez pas . . . Mademoiselle Marthe fait semblant de dormir, mais elle ne dort pas . . . elle nous observe et je n'ai pas tout dit, je commence à peine . . . Vous allez me répondre — oh! j'en suis sûr — que vous ne me connaissez pas, que mademoi-

25 selle Marthe ne me connaît pas . . . Laissez-moi vous dire que nous nous connaissons mieux, mademoiselle Marthe et moi, que les trois quarts des fiancés, le jour de leur mariage. Oui, madame, par le plus grand, par le plus bienheureux des hasards, nous nous sommes heurtés sur une des

30 passerelles du train ... Et depuis ... je l'ai vue, non pas dans le faux jour2 d'un théâtre ou d'un musée, mais sous la pleine lumière du soleil ; je l'ai vue, à déjeuner, croquant

des noisettes avec les plus jolies dents qu'il y ait au monde ; je l'ai vue, tout à l'heure, au clair de lune ; et je sais qu'elle patine, et je sais qu'elle nage, et je sais qu'elle aimerait avoir un coupé gris-perle ... et elle l'aura ... et maintenant, je l'admire dans cette demi-obscurité. Ravissante ! n'est-ce 5 pas, ravissante?

— Monsieur, jamais une mère ne s'est trouvée . . .

— Dans une pareille situation . . . je le reconnais, madame, et c'est pour cela qu'il faut en sortir rapidement, de cette situation ; il est évident qu'elle ne peut se prolonger. 10

— C'est vrai . . .

— Voici ce que je vous propose. Vous descendrez^ l'hôtel de Noailles . . . Moi aussi naturellement . . . Vous avez demain toute la matinée pour causer avec mademoiselle Marthe, et le téléphone pour causer avec monsieur Derame. 15 Vous savez qui je suis . . . Vous m'avez vu, moi aussi, au grand jour. J'ai parlé, beaucoup parlé . . . vous avez pu, vous et mademoiselle Marthe, vous bien rendre compte de ce que j'étais, de ce que je pensais ... Eh bien ! demain,

à quelle heure comptez-vous déjeuner? 20

— Mais, je ne sais ... Je vous assure, monsieur, je suis suffoquée, bouleversée, anéantie . . .

— Fixons une heure tout de même . . . onze heures — voulez-vous, onze heures?

— Si vous voulez ... 25

— En bien, demain, je serai, à onze heures, dans la salle à manger de l'hôtel. Si vous me dites : partez, je partirai . . . si vous me dites : restez, je resterai. Ne me répondez pas ; prenez le temps de la réflexion, cela en vaut la peine 2. . .

A demain, madame, à demain, onze heures ... 30

Il y eut dans la matinée de fort intéressantes communications téléphoniques entre Paris et Marseille.

Lorsque madame Derame entra dans la salle à manger de l'hôtel, à onze heures, Raoul alla droit à elle ... le chasseur 5 d'Afrique, toujours adroit dans ses manœuvres,- s'était emparé de mademoiselle Marthe. . . Un court dialogue s'engagea entre Raoul et madame Derame qui était fort émue :

— Il y a, monsieur, m'a-t-on dit, des bateaux tous les quinze jours entre PIndo -Chine et Marseille . . . vous pour-

10 riez retarder votre départ . . . prendre seulement l'autre bateau . . .

— Ah ! merci, madame . . . merci . . .

A deux heures, les Derame et le jeune Chamblard conduisirent Maurice au bateau d'Afrique. . . Sur le pont du 15 Transatlantique,1 Raoul dit à son ami :

— Il est bien entendu que tu seras mon témoin. En arrivant, demande tout de suite un congé à ton colonel . . . Ce sera, je pense, dans six semaines.

Raoul se trompait. . . C'était décidément un mariage 20 express . . . cinq semaines suffirent.

Lorsqu'ils montèrent les marches de l'église de la Madeleine,2 Raoul dit à Marthe :

— Midi.

— A quoi pensez-vous ?

25 — Ah ! vous aussi.

— Midi . . . l'heure de la passerelle, n'est-ce pas?

— Oui, c'était bien cela.

Ils se mirent à rire . . . mais bien vite reprirent leur sérieux, et firent dans l'église une entrée irréprochable. 30 On les regardait avidement ... et de toutes parts on échangeait les phrases suivantes :

— Vous savez, c'est un mariage d'amour . . .

— Oui, il paraît, une rencontre en chemin de fer . . . Le coup de foudre ! ... La charmante chose ! ... Et c'est

si rare ! . . . Oh oui ! si rare ! Un mariage d'amour ! Un 5 vrai mariage d'amour !

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