JOSÉPHIN SOULARY
Les Deux Cortèges
DEUX cortèges se sont rencontrés à l'église. L'un est morne : — il conduit le cercueil d'un enfant ; Une femme le suit, presque folle, étouffant Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.
L'autre, c'est un baptême ! — au bras qui le défend Un nourrisson gazouille une note indécise ; Sa mère, lui tendant le doux sein qu'il épuise, L'embrasse tout entier d'un regard triomphant !
On baptise, on absout, et le temple se vide.
Les deux femmes, alors, se croisant sous l'abside,
Echangent un coup d'oeil aussitôt détourné;.
Et — merveilleux retour qu'inspire la prière — La jeune mère pleure en regardant la bière, La femme qui pleurait sourit au nouveau-né !
Leconte de Liste 21
LECONTE DE LlSLE 1818-94
Midi
MIDI, roi des étés, épandu sur la plaine, Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu, Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine ; La terre est assoupie en sa robe de feu.
L'étendue est immense, et les champs n'ont point
d'ombre, Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ; La lointaine forêt, dont la lisière est sombre, Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.
Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée, Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil ; Pacifiques enfants de la terre sacrée, Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.
Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante, Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux, Une ondulation majestueuse et lente S'éveille, et va mourir à l'horizon poudreux.
Non loin, quelques bœufs blancs, couchés parmi les
herbes, Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais, Et suivent de leurs yeux languissants et superbes Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais.
22 Leconte de Lisle
Homme, si, le cœur plein de joie ou d'amertume, Tu passais vers midi dans les champs radieux, Fuis ! La nature est vide et le soleil consume : Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.
Mais si, désabusé des larmes et du rire, Altéré de l'oubli de ce monde agité, Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire, Goûter une suprême et morne volupté,
Viens ! Le soleil te parle en paroles sublimes ; Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ; Et retourne à pas lents vers les cités. infimes, Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.
Le Soir d'une Bataille
TELS que la haute mer contre les durs rivages, A la grande tuerie ils se sont tous rués, Ivres et haletants, par les boulets troués, En d'épais tourbillons pleins de clameurs sauvages.
Sous un large soleil d'été, de l'aube au soir, Sans relâche, fauchant les blés, brisant les vignes, Longs murs d'hommes, ils ont poussé leurs sombres
lignes, Et là, par blocs entiers, ils se sont laissés choir.
Puis, ils se sont liés en étreintes féroces, Le souffle au souffle uni, l'œil de haine chargé. Le fer d'un sang fiévreux à l'aise s'est gorgé ; La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.
Leconte de Lisle 23
Victorieux, vaincus, fantassins, cavaliers,
Les voici maintenant, blêmes, muets, farouches,
Les poings fermés, serrant les dents, et les yeux louches,
Dans la mort furieuse étendus par milliers.
La pluie, avec lenteur lavant leurs pâles faces, Aux pentes du terrain fait murmurer ses eaux ; Et par la morne plaine où tourne un vol d'oiseaux Le ciel d'un soir sinistre estompe au loin leurs masses.
Tous les cris se sont tus, les râles sont poussés. Sur le sol bossue de tant de chair humaine, Aux dernières lueurs du jour on voit à peine Se tordre vaguement des corps entrelacés ;
Et là-bas, du milieu de ce massacre immense, Dressant son cou roidi, percé de coups de feu, Un cheval jette au vent un rauque et triste adieu Que la nuit fait courir à travers le silence.
O boucherie ! ô soif du meurtre ! acharnement Horrible ! odeur des morts qui suffoques et navres ! Soyez maudits devant ces cent mille cadavres Et la stupide horreur de cet égorgement.
Mais, sous Tardent soleil ou sur la plaine noire, Si, heurtant de leur cœur la gueule du canon, Ils sont morts, Libellé, ces braves, en ton nom, Béni sois le sang pur qui fume vers ta gloire !
24 Le conte de Lisle
Aux Morts
APRÈS l'apothéose, après les gémonies, Jl\ Pour le vorace oubli marqués du même sceau, Multitudes sans voix, vains noms, races finies, Feuilles du noble chêne ou de l'humble arbrisseau ;
Vous dont nul n'a connu les mornes agonies, Vous qui brûliez d'un feu sacré dès le berceau, * Lâches, saints et héros, brutes, mâles génies, Ajoutés au fumier des siècles par monceau ;
O lugubres troupeaux des morts, je vous envie, Si, quand l'immense espace est en proie à la vie, Léguant votre misère a de vils héritiers,
Vous goûtez à jamais, hôtes d'un noir mystère,
L'irrévocable paix inconnue à la terre,
Et si la grande nuit vous garde tout entiers '
Un Coucher de Soleil
SUR la côte d'un beau pays, Par delà les flots Pacifiques, Deux hauts palmiers épanouis Bercent leurs palmes magnifiques.
A leur ombre, tel qu'un Nabab Oui, vers midi, rêve et repose, Dort un grand tigre du Pendj-Ab, Allongé sur le sable rose ;
Leconte de Lisle 2 y
Et, le long des fûts lumineux, Comme au paradis des genèses, Deux serpents enroulent leurs nœuds Dans une spirale de braises.
Auprès, un golfe de satin, Où le feuillage se reflète, Baigne un vieux palais byzantin De brique rouge et violette.
Puis, des cygnes noirs, par milliers, L'aile ouverte au vent qui s'y joue, Ourlent, au bas des escaliers, L'eau diaphane avec leur proue.
L'horizon est immense et pur ; A peine voit-on, aux cieux calmes, Descendre et monter dans l'azur La palpitation des palmes.
Mais voici qu'au couchant vermeil L'oiseau Rok s'enlève, écarlate:
Dans son bec il tient le soleil, Et des foudres dans chaque patte.
Sur le poitrail du vieil oiseau, Qui fume, pétille et s'embrase, L'astre coule et fait un ruisseau Couleur d'or, d'ambre et de topaze.
Niagara resplendissant, Ce fleuve s'écroule aux nuées, Et rejaillit en y laissant Des écumes d'éclairs trouées.
2 6 Leconte de Lisle
Soudain le géant Orion, Ou quelque sagittaire antique, Du côté du septentrion Dresse sa stature athlétique.
Le Chasseur tend son arc de fer Tout rouge au sortir de la forge, Et, faisant un pas sur la mer, Transperce le Rok à la gorge.
D'un coup d'aile l'oiseau sanglant S'enfonce à travers l'étendue ; Et le soleil tombe en brûlant, Et brise sa masse éperdue.
Alors des volutes de feu Dévorent d'immenses prairies, S'élancent, et, du zénith bleu, Pleuvent en flots de pierreries.
Sur la face du ciel mouvant
Gisent de flamboyants décombres ;
Un dernier jet exhale au vent
Des tourbillons de pourpre et d'ombres ;
Et, se dilatant par bonds lourds, Muette, sinistre, profonde, La nuit traîne son noir velours Sur la solitude du monde.
Louis Ménard
Louis Ménard 1822-1901 Sonnet stoïcien
SOIS fort, tu seras libre ; accepte la souffrance Qui grandit ton courage et t'épure ; sois roi Du monde intérieur, et suis ta conscience, Cet infaillible Dieu que chacun porte en soi.
Espères-tu que ceux qui, par leur providence, Guident les sphères d'or, vont violer pour toi L'ordre de l'univers ? Allons, souffre en silence, Et tâche d'être un homme et d'accomplir ta loi.
Les grands dieux savent seuls si l'âme est immortelle, Mais le juste travaille à leur œuvre éternelle, Fût-ce un jour, leur laissant le soin de l'avenir,
Sans rien leur envier, car lui, pour la justice
Il offre librement sa vie en sacrifice
Tandis qu'un Dieu ne peut ni souffrir ni mourir.
Th. de Banville 1823-91 Le Saut du Tremplin
CLOWN admirable, en vérité !
Je crois que la postérité, Dont sans cesse l'horizon bouge, Le reverra, sa plaie au flanc.
Il était barbouillé de blanc, De jaune, de vert et de rouge.
28 Th. de Banville
Même jusqu'à Madagascar Son nom était parvenu, car C'était selon tous les principes Qu'après les cercles de papier, Sans jamais les estropier Il traversait le rond des pipes.
Il s'élevait à des hauteurs Telles, que les autres sauteurs Se consumaient en luttes vaines.
Ils le trouvaient décourageant, Et murmuraient : « Quel vif-argent Ce démon a-t-il dans les veines ? >>
Tout le peuple criait : « Bravo ! »
Mais lui, par un effort nouveau, Semblait roidir sa jambe nue, Et sans que l'on sût avec qui Cet émule de la Saqui Parlait bas en langue inconnue.
C'était avec son cher tremplin.
Il lui disait : « Théâtre plein D'inspiration fantastique, Tremplin qui tressailles d'émoi Quand je prends un élan, fais-moi Bondir plus haut, planche élastique !
« Frêle machine aux reins puissants, Fais-moi bondir, moi qui me sens
Th. de Banville 29
Plus agile que les panthères, Si haut que je ne puisse voir Avec leur cruel habit noir Ces épiciers et ces notaires !
« Par quelque prodige pompeux, Fais-moi monter, si tu le peux, Jusqu'à ces sommets où, sans règles, Embrouillant les cheveux vermeils Des planètes et des soleils, Se croisent la foudre et les aigles.
« Plus haut encor, jusqu'au ciel pur ! Jusqu'à ce lapis dont l'azur Couvre notre prison mouvante !
Jusqu'à ces rouges Orients Où marchent des dieux flamboyants, Fous de colère et d'épouvante.
« Plus loin ! plus haut ! je vois encor
Des boursiers à lunettes d'or,
Des critiques, des demoiselles
Et des réalistes en feu.
Plus haut ! plus loin ! de l'air ! du bleu !
Des ailes ! des ailes ! des ailes ! »
Enfin, de son vil échafaud, Le clown sauta si haut, si haut Qu'il creva le plafond de toiles Au son du cor et du tambour, Et le coeur dévoré d'amour, Alla rouler dans les étoiles.
30 Eugène Manuel
Eugène Manuel T823-1901 Histoire d'une Ame
DANS la foule, secrètement, Dieu parfois prend une âme neuve, Qu'il veut amener lentement Jusqu'à lui, d'épreuve en épreuve.
Il la choisit pour sa bonté, Et lui donne encore en partage La tendresse avec la fierté, Pour qu'elle saigne davantage.
Il la fait pauvre, sans soutien, Dans les rangs obscurs retenue, Cherchant le vrai, voulant le bien, Pure toujours, — et méconnue.
Il fait plier sous les douleurs
Le faible corps qui l'emprisonne ;
Il la nourrit avec des pleurs
Que nulle autre âme ne soupçonne ;
Il lui suscite chaque jour, Pour l'éprouver, une autre peine :
Il la fait souffrir par l'amour, Par l'injustice et par la haine.
Jamais sa rigueur ne s'endort :
L'âme attend la paix ? il la trouble ; Elle lutte ? il frappe plus fort ; Elle se résigne ? il redouble.
Eugène Mcwuel 3 1
Il la blesse d'un coup certain Dans chacun des êtres qu'elle aime, Et fait de son cruel destin Un mélancolique problème !
A la rude loi du travail Il la condamne, ainsi frappée ; Il la durcit comme un émail, Il la trempe comme une épée.
Juge inflexible, il veut savoir Si, jusqu'au bout, malgré l'orage, Elle accomplira son devoir Sans démentir ce long courage.
Et s'il la voit, au dernier jour,
Sans que sa fermeté réclame,
Il lui sourit avec amour :
C'est ainsi que Dieu forge une âme !
Henri de Bornier
Les Deux Glaives
LA France, dans ce siècle, eut deux grandes épées, -* Deux glaives, l'un royal et l'autre féodal, Dont les lames d'un flot divin furent trempées ; L'une a pour nom Joyeuse, et l'autre Durandal,
32 Henri de Bornier
Roland eut Durandal. Charlemagne a Joyeuse Sœurs jumelles de gloire, héroïnes d'acier, En qui vivait du fer l'âme mystérieuse, Que pour son œuvre Dieu voulut s'associer.
Toutes les deux dans les mêlées Entraient, jetant leur rude éclair, Et les bannières étoilées Les suivaient en flottant dans l'air !
Quand elles faisaient leur ouvrage, L'étranger, frémissant de rage, Sarrasins, Saxons ou Danois, Tourbe hurlante et carnassière, Tombait dans la rouge poussière De ces formidables tournois !
Durandal a conquis l'Espagne ; Joyeuse a dompté le Lombard ; Chacune à sa noble compagne Pouvait dire : Voici ma part !
Toutes les deux ont par le monde Suivi, chassé le crime immonde, Vaincu les païens en tout lieu ; Après mille et mille batailles, Aucune d'elles n'a d'entailles, Pas plus que le glaive de Dieu !
Hélas ! La même fin ne leur est pas donnée ! Joyeuse est fière et libre après tant de combats, Et quand Roland périt dans la sombre journée, Durandal des païens fut captive là-bas !
He?iri de Bornier
Elle est captive encore, et la France la pleure, Mais le sort différent laisse l'honneur égal, Et la France, attendant quelque chance meilleure, Aime du même amour Joyeuse et Durandal !
Armand Silvestre
Stances sur les Maux de la Patrie
LORSQUE, chassé des cieux de ta gloire meurtrie, -^ Les deux mains sur le front, j'en descends les degrés, Je n'ai plus d'autres deuils que les tiens, ô Patrie ! Et mes yeux n'ont de pleurs que pour tes maux sacrés.
Tu fus l'astre vivant dont la chaleur féconde,
L'œil du ciel grand ouvert sur les conseils humains ;
Un soleil emplissait ta paupière profonde
Et mesurait aux jours l'espoir des lendemains.
Tu fus l'arbre grandi sous l'aurore première, Le vieux cep où mûrit l'antique Liberté ; Et tu fis de tes seins, tendus vers la lumière, La coupe immense où vint boire l'humanité !
Tu fus le sang vermeil qui roula, sous la terre, L'héroïque ferment des saintes passions, Et, soulevant les monts, ouvris, comme un cratère, La formidable fleur des révolutions !
34 Armand Silvestre
Tu jetas le trésor des charnelles semailles Aux siècles épuisés qu'il fallait rajeunir. Comme l'oiseau qui donne à son nid ses entrailles, De ton flanc déchiré tu nourris l'avenir.
Tes fils furent l'honneur de l'humaine lignée, Où des Titans vaincus la fierté se défend, Les bûcherons vaillants dont la sainte cognée Fit jaillir l'Idéal sous le fer triomphant.
Astre d'or, coupe d'or, France, mère des justes, Des braves et des forts tombés dans ton linceul, Nous sommes nés trop tard, puisqu'à tes mains augustes Nos lèvres n'ont porté qu'un sanglot lent et seul !
Puisqu'il faut jusqu'au bout vaincre notre superbe, Réprimer, dans nos cœurs, les espoirs superflus, Et fouler sous nos pieds, avec la terre et l'herbe, L'impérissable orgueil des grands jours révolus,
Ne porte plus aux mers, Seine, reine des fleuves, Le spectre évanoui des triomphes lointains ; Mais, vers le Simoïs, rejoins les pleurs des veuves. Andromaque et la France ont les mêmes destins !
Le poids des souvenirs courbe nos têtes nues. Le faîte des palais sur nous s'est affaissé. Comme un troupeau, parmi les routes inconnues, Nous marchons, confondus dans l'ombre du passé.
Armand Silvestre 35-
Car, prisonniers d'un sol qu'a déserté notre âme, Aïeux dont la fierté tomba, dernier rempart, Nous sommes, fils rompus d'une immortelle trame, Un peuple d'exilés qu'oublia le départ.
Et pourtant, nul de nous ne fuit la gloire amère De porter haut ton nom sous tes soleils éteints, Et tous nous demeurons, ô Patrie, ô ma mère, Fidèles sans retour à tes pires destins !
Léon Dierx 1838-1912
Lazare
A LA voix de Jésus Lazare s'éveilla; Livide, il se dressa debout dans les ténèbres ; Il sortit tressaillant dans ses langes funèbres, Puis tout droit devant lui, grave et seul s'en alla.
Seul et grave, il marcha depuis lors dans la ville, Comme cherchant quelqu'un qu'il ne retrouvait pas, Et se heurtant partout, à chacun de ses pas, Aux choses fie la vie, à la plèbe servile.
Sous son front reluisant de la pâleur des morts, Ses yeux ne dardaient pas d'éclairs ; et ses prunelles, Comme au ressouvenir des splendeurs éternelles, Semblaient ne pas pouvoir regarder au dehors.
Il allait, chancelant comme un enfant, lugubre Comme un fou. Devant lui la foule s'entr'ouvrait. Nul n'osant lui parler, au hasard il errait, Tel qu'un homme étouffant dans un air insalubre.
3<J Léon Dierx
Ne comprenant plus rien au vil bourdonnement De la terre ; abîmé dans un rêve indicible ; Lui-même épouvanté de son secret terrible, Il venait et partait silencieusement.
Parfois il frissonnait comme pris de la fièvre, Et, comme pour parler, il étendait la main : Mais le mot inconnu du dernier lendemain, Un invisible doigt l'arrêtait sur sa lèvre.
Dans Béthanie, alors, partout, jeunes et vieux Eurent peur de cet homme ; il passait seul et grave ; Et le sang se figeait aux veines du plus brave, Devant la vague horreur qui nageait dans ses yeux.
Ah ! qui dira jamais ton étrange supplice, Revenant du sépulcre où tous étaient restés ! Qui revivais encor, traînant dans les cités Ton linceul à tes flancs serré comme un cilice !
Pâle ressuscité qu'avaient mordu les vers, Pouvais-tu te reprendre aux soucis de ce monde, O toi ! qui rapportais, dans ta stupeur profonde, La science interdite à l'avide univers !
La mort eut-elle à peine au jour rendu sa proie, Dans l'ombre tu rentras, spectre mystérieux Passant calme à travers les peuples furieux, Et ne connaissant plus leur douleur ni leur joie.
Dans ta seconde vie, insensible et muet, Tu ne laissas chez eux qu'un souvenir sans trace. As-tu subi deux fois l'étreinte qui terrasse, Pour regagner l'azur qui vers toi refluait ?
Léon Dierx 37
— Oh ! que de fois, à l'heure où l'ombre emplit l'espace, Loin des vivants, dressant sur le fond d'or du ciel Ta grande forme aux bras levés vers l'Eternel ; Appelant par son nom Fange attardé qui passe ;
Que de fois l'on te vit dans les gazons épais, Seul et grave, rôder autour des cimetières, Enviant tous ces morts, qui dans leurs lits de pierres Un jour s'étaient couchés pour n'en sortir jamais !
Soir d'Octobre
UN long frisson descend des coteaux aux vallées ; Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs, Le frisson de la nuit passe vers les allées. — Oh ! l'angélus du soir dans les soleils couchants ! — Sous une haleine froide au loin meurent les chants, Les rires et les chants dans les brumes épaisses. Dans la brume qui monte ondule un souffle lent ; Un souffle lent répand ses dernières caresses, Sa caresse attristée au fond du bois tremblant ; Les bois tremblent ; la feuille en flocon sec tournoie, Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés. Sur la route déserte un brouillard qui la noie, Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ; Vers l'occident blafard traîne une rose trace. Et les bleus horizons roulent comme des flots, Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse, Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots.
38 Léon Dierx
Plein du pressentiment des saisons pluviales,
Le premier vent d'octobre épanche ses adieux,
Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles,
Nostalgiques enfants des soleils radieux.
Les jours frileux et courts arrivent. C'est l'automne.
— Comme elle vibre en nous, la cloche qui bourdonne ! — L'automne, avec la pluie et les neiges, demain Versera les regrets et l'ennui monotone ;
Le monotone ennui de vivre est en chemin ! Plus de joyeux appels souS les voûtes ombreuses ; Plus d'hymnes à l'aurore, ou de voix dans le soir Peuplant l'air embaumé de chansons amoureuses î Voici l'automne ! Adieu le splendide encensoir Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule ! Dans l'or du crépuscule, adieu, les yeux baissés, Les couples chuchotants dont le cœur bat et brûle. Qui vont la joue en feu, les bras entrelacés, Les bras entrelacés quand le soleil décline !
— La cloche lentement tinte sur la colline. — Adieu, la ronde ardente, et les rires d'enfants, Et les vierges, le long du sentier qui chemine, Rêvant d'amour tout bas sous les cieux étouffants !
— Ame de l'homme, écoute en frémissant comme elle L'âme immense du monde autour de toi frémir ! Ensemble frémissez d'une douleur jumelle.
Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir, Savoure leur tristesse et leurs senteurs dernières, Les dernières senteurs de l'été disparu ;
— Et le son de la cloche au milieu des chaumières ! — L'été meurt ; son soupir glisse dans les lisières.
Léon Dierx 39
Sous le dôme éclairci des chênes a couru
Leur râle entre-choquant les ramures livides.
Elle est flétrie aussi ta riche floraison,
L'orgueil de ta jeunesse, et bien des nids sont vides,
Ame humaine, où chantaient dans ta jeune saison
Les désirs gazouillants de tes aurores brèves.
Ame crédule ! écoute en toi frémir encor,
Avec ces tintements douloureux et sans trêves,
Frémir depuis longtemps l'automne dans tes rêves,
Dans tes rêves tombés dès leur premier essor.
Tandis que l'homme va, le front bas, toi, son âme,
Ecoute le passé qui gémit dans les bois !
Ecoute, écoute en toi, sous leur cendre et sans flamme.
Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois
Avec le glas mourant de la cloche lointaine
Une autre maintenant lui répond à voix pleine.
Ecoute à travers l'ombre, entends avec langueur
Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine,
Qui vibrent tristement, longuement, dans ton cœur.
Albert Glatigny 1839-73 Les Bohémiens
VOUS dont les rêves sont les miens, Vers quelle terre plus clémente, Par la pluie et par la tourmente, Marchez-vous, doux Bohémiens ?
40 Albert Glatigny
Hélas ! dans vos froides prunelles Où donc le rayon de soleil ?
Oui vous chantera le réveil Des espérances éternelles ?
Le pas grave, le front courbé, A travers la grande nature Allez, ô rois de l'aventure !
Votre diadème est tombé !
Pour vous, jusqu'à la source claire Que juillet tarira demain, Jusqu'à la mousse du chemin, Tout se montre plein de colère !
On ne voit plus sur les coteaux, Au milieu des vignes fleuries, Se dérouler les draperies Lumineuses de vos manteaux !
L'ennui profond, l'ennui sans bornes, Vous guide, ô mes frères errants !
Et les cieux les plus transparents Semblent sur vous devenir mornes.
Quelquefois, par les tendres soirs, Lorsque la nuit paisible tombe, Vous voyez sortir de la tombe Les spectres vains de vos espoirs.
Et la Bohême poétique, Par qui nous nous émerveillons, Avec ses radieux haillons Surgit, vivante et fantastique.
Jlbert Glatigny 41
Et dans un rapide galop, Vous voyez tournoyer la ronde Du peuple noblement immonde Que nous légua le grand Callot.
Ainsi, dans ma noire tristesse, Je revois, joyeux et charmants, Passer tous les enivrements De qui mon âme fut l'hôtesse :
Les poèmes inachevés, Les chansons aux rimes hautaines, Les haltes au bord des fontaines, Les chants et les bonheurs rêvés ;
Tout prend une voix et m'invite A recommencer le chemin, Tout me paraît tendre la main . . .
Mais la vision passe vite.
Et par les temps mauvais ou bons, Je reprends, sans nulle pensée, Ma route, la tête baissée, Pareil à mes chers vagabonds !
Sully Prud homme
La Voie Lactée
AUX étoiles j'ai dit un soir :
*> \ « Vous ne paraissez pas heureuses ; Vos lueurs, dans l'infini noir, Ont des tendresses douloureuses ;
42 Sully Prudhomme
« Et je crois voir au firmament Un deuil blanc mené par des vierges Qui portent d'innombrables cierges Et se suivent languissamment.
« Etes -vous toujours en prière ?
Etes-vous des astres blessés ?
Car ce sont des pleurs de lumière, Non des rayons que vous versez.
« Vous, les étoiles, les aïeules
Des créatures et des dieux,
Vous avez des pleurs dans les yeux . . .
Elles m'ont dit : « Nous sommes seules .
« Chacune de nous est très loin Des sœurs dont tu la -crois voisine ; Sa clarté caressante et fine Dans sa patrie est sans témoin ;
« Et l'intime ardeur de ses flammes Expire aux cieux indifférents. »
Je leur ai dit : « Je vous comprends ! Car vous ressemblez à nos âmes.
« Ainsi que vous chacune luit
Loin des sœurs qui semblent près d'elle,
Et la solitaire immortelle
Brûle en silence dans la nuit. »
Sully Prudbomme 43
La Coupe
DANS les verres épais du cabaret brutal Le vin bleu coule à flots et sans trêve à la ronde ; Dans les calices fins plus rarement abonde Le vin dont la clarté soit digne du cristal.
Enfin la coupe d'or du haut d'un piédestal Attend, vide toujours, bien que large et profonde, Un cru dont la noblesse à la sienne réponde : On tremble d'en souiller l'ouvrage et le métal.
Plus le vase est grossier de forme et de matière, Mieux il trouve à combler sa contenance entière ; Aux plus beaux seulement il n'est point de liqueur.
C'est ainsi : plus on vaut, plus fièrement on aime ;
Et qui rêve pour soi la pureté suprême
D'aucun terrestre amour ne daigne emplir son cœur.
44 Sully Prudhomme
La Grande Ourse
IA Grande Ourse, archipel de l'Océan sans bords, JL-j Scintillait bien avant qu'elle fût regardée, Bien avant qu'il errât des pâtres en Chaldée Et que l'âme anxieuse eût habité les corps ;
D'innombrables vivants contemplent depuis lors Sa lointaine lueur aveuglément dardée ; Indifférente aux yeux qui l'auront obsédée, La Grande Ourse luira sur le dernier des morts.
Tu n'as pas l'air chrétien, le croyant s'en étonne,
O figure fatale, exacte et monotone,
Pareille a sept clous d'or plantés dans un drap noir ;
Ta précise lenteur et ta froide lumière Déconcertent la foi ; c'est toi qui la première M'as fait examiner mes prières du soir.
Le Vase brisé
LE vase où meurt cette verveine -j D'un coup d'éventail fut fêlé ; Le coup dut l'effleurer à peine, Aucun bruit ne l'a révélé.
Riais la légère meurtrissure, Mordant le cristal chaque jour, D'une marche invisible et sûre En a fait lentement le tour.
Sully Prudhowme 45-
Son eau fraîche a fui goutte à goutte, Le suc des fleurs s'est épuisé ; Personne encore ne s'en doute, N'y touchez pas, il est brisé.
Souvent aussi la main qu'on aime, Effleurant le cœur, le meurtrit ; Puis le cœur se fend de lui-même, La fleur de son amour périt ;
Toujours intact aux yeux du monde, Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde ; Il est brisé, n'y touchez pas.
Jean Lahor 1840-1909
La Bénédiction du Mariage persan
SOYEZ grands, soyez forts, soyez victorieux ; Soyez aimants, marchez des flammes dans les yeux. Soleil, Dieu des clartés, Dieu bon qui les pénètres, Verse-leur ton amour brûlant pour tous les êtres. — Comme le Ciel bénit la Terre nuit et jour, Homme, sur cette femme épanche ton amour ; O femme, quand sa main entrouvrira tes voiles, Qu'il trouve en toi la paix sereine des étoiles. La vie est un tragique et sublime combat : Affrontez -la d'un cœur vaillant que rien n'abat. Soyez purs de pensée et purs en vos paroles ; Pour que vos actions ne soient vaines ni folles, Craignez déjà les yeux futurs de vos enfants.
\6 Jean Lahor
A travers les douleurs avancez triomphants, Imitez les héros de l'époque première, Luttez pour la justice et la sainte lumière, Chassez le mal, chassez la nuit, semez le bien, Resserrez toujours plus l'infrangible lien Dont j'unis à jamais vos deux cœurs dans la vie. Chaque soir, admirez l'assemblée infinie Des astres, et songez, en les voyant si beaux, Qu'il vous faut être ainsi d'étincelants flambeaux.
— Au nom d'Ormuzd, je vous bénis, vivez prospères, Et transmettez la gloire et le sang de vos pères.
Léon Valade 1841-83
Nuit de Paris
LE ciel des nuits d'été fait à Paris dormant -j Un dais de velours bleu piqué de blanches nues, Et les aspects nouveaux des ruelles connues Flottent dans un magique et pâle enchantement.
L'angle, plus effilé, des noires avenues Invite le regard, lointain vague et charmant. Les derniers Philistins, qui marchent pesamment Ont fait tiêve aux éclats de leurs voix saugrenues.
Les yeux d'or de la Nuit, par eux effarouchés, Brillent mieux, à présent que les voilà couchés . . .
— C'est l'heure unique et douce où vaguent, de fortune,
Glissant d'un pas léger sur le pavé chanceux, Les poètes, les fous, les buveurs, — et tous ceux Dont le cerveau fêlé loge un rayon de lune.
François Coppée 47
François Coppée
Petits Bourgeois
JE n'ai jamais compris Pambition. Je pense Que l'homme simple trouve en lui sa récompense, Et le modeste sort dont je suis envieux, Si je travaille bien et si je deviens vieux, Sans que mon cœur de luxe ou de gloire s'affame, C'est celui d'un vieil homme avec sa vieille femme, Aujourd'hui bons rentiers, hier petits marchands, Retirés tout au bout du faubourg, près des champs. Oui, cette vie intime est digne du poète. Voyez : le toit pointu porte une girouette, Les roses sentent bon dans leurs carrés de buis Et l'ornement de fer fait bien sur le vieux puits. Près du seuil dont les trois degrés forment terrasse, Un paisible chien noir, qui n'est guère de race, Au soleil de midi, dort couché sur le flanc. Le maître, en vieux chapeau de paille, en habit blanc, Avec un sécateur qui lui sort de la poche, Marche dans le sentier principal et s'approche Quelquefois d'un certain rosier de sa façon Pour le débarrasser d'un gros colimaçon. Sous le bosquet, sa femme est à l'ombre et tricote ; Auprès d'elle, le chat joue avec la pelotte. La treille est faite avec des cercles de tonneaux, Et sur le sable fin sautillent les moineaux.
48 François Coppée
Par la porte, on peut voir, dans la maison commode,
Un vieux salon meublé selon l'ancienne mode,
Même quelques détails vaguement aperçus :
Une pendule avec Napoléon dessus
Et des têtes de sphynx à tous les bras de chaise.
Mais ne souriez pas, car on doit être à Taise,
Heureux du jour présent et sûr du lendemain,
Dans ce logis de sage observé du chemin.
Là sont des gens de bien, sans regret, sans envie,
Et qui font comme ont fait leur pères. Dans leur vie
Tout est patriarcal et traditionnel.
Ils mettent de côté la bûche de Noël,
Ils songent à l'avance aux lessives futures
Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures.
Us boivent du cassis, innocente liqueur !
Et chez eux tout est vieux, tout excepté le cœur.
Ont-ils tort, après tout, de trouver nécessaires
Le premier jour de l'an et les anniversaires,
D'observer le Carême et de tirer les Rois,
De faire, quand il tonne, un grand signe de croix,
D'être heureux que la fleur embaume et l'herbe croisse,
Et de rendre le pain bénit à leur paroisse ?
Ceux-là seuls ont raison qui, dans ce monde-ci,
Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi
Les douces voluptés que l'habitude engendre.
Chaque dimanche, ils ont leur fille avec leur gendre :
Le jardinet s'emplit du rire des enfants,
Et, bien que les après-midi soient étouffants,
L'on puise et l'on arrose, et la journée est courte.
Puis, quand le pâtissier survient avec la tourte,
François Coppée 49
On s'attable au jardin, déjà moins échauffé, Et la lune se lève au moment du café. Quand le petit garçon s'endort, on le secoue, Et tous s'en vont alors, baisés sur chaque joue, Monter dans l'omnibus voisin, contents et las, Et chargés de bouquets énormes de lilas.
— Merci bien, bonnes gens, merci bien, maisonnette, Pour m'avoir, l'autre jour, donné ce rêve honnête, Qu'en m'éloignant de vous mon esprit prolongeait Avec la jouissance exquise du projet.
La Mort des Oiseaux
LE soir, au coin du feu, j'ai pensé bien des fois -^ A la mort d'un oiseau, quelque part, dans les bois. Pendant les tristes jours de l'hiver monotone, Les pauvres nids déserts, les nids qu'on abandonne, Se balancent au vent sur le ciel gris de fer. Oh ! comme les oiseaux doivent mourir l'hiver ! Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes, Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes Dans le gazon d'avril, où nous irons courir. Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?
fo José-Maria de Hérédia
José-Maria de Hérédia
Fuite de Centaures
ILS fuient, ivres de meurtre et de rébellion, Vers le mont escarpé qui garde leur retraite ; La peur les précipite, ils sentent la mort prête Et flairent dans la nuit une odeur de lion.
Ils franchissent, foulant l'hydre et le stellion, Ravins, torrents, halliers, sans que rien les arrête ; Et déjà sur le ciel se dresse au loin la crête De TOssa, de l'Olympe ou du noir Pélion.
Parfois, l'un des fuyards de la farouche harde Se cabre brusquement, se retourne, regarde, Et rejoint d'un seul bond le fraternel bétail,
Car il a vu la lune éblouissante et pleine
Allonger derrière eux, suprême épouvantail,
La gigantesque horreur de l'ombre Herculéenne.
José-Maria de Hérédia fi
Les Conquérants
COMME un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental.
Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;
Ou penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
Charles de Pomairols
Le Prix
DANS ton bref passage ici-bas, Occupé par des soins frivoles, Tu ne fis que de légers pas, Tu ne dis que peu de paroles.
?2 Charles de Pomairols
Mais tes moindres mots, à présent, Tes gestes, les plus frêles même, Ton air sérieux ou plaisant Prennent une valeur suprême.
Ton modeste passé ressort, Avec un relief énergique, Sur le fond puissant que la mort A teint d'une couleur tragique.
Ta vie est comme le tableau Que forme un humble paysage, Lorsque derrière le coteau Monte un sinistre ciel d'orage.
Tout apparaît, étrange à voir, Tout s'aperçoit, tout se révèle Au-devant de ce rideau noir Qui crée une couleur nouvelle.
Ainsi de tes moments si courts Le plein souvenir que tu laisses Fait voir qu'en tes rapides jours Tenait un monde de richesses,
Tout un monde où rien ne se perd, Où chaque pas, chaque parole Prend au bord de l'abîme ouvert Un sens de lugubre symbole !
Charles de Pomairols ^3
Plaisirs et Peines
TOUS les plaisirs seraient ma peine, Puisque, hélas ! ils te sont ravis.
Et que leur coupe si peu pleine Laissa tes vœux inassouvis.
S'il en survient, je les repousse, Je n'en veux pas être effleuré :
Le temps à ta joie humble et douce Fut si pauvrement mesuré !
O dure impiété d'un père, Qui, sans honte d'être vivant, Admet que le soleil l'éclairé, A la place de son enfant !
Dans mon cœur la tendre justice Veut, rapprochant mon sort du tien, Qu'en toutes choses je pâtisse, Puisque tu ne jouis de rien.
Et les peines, la chair dolente, Les lassitudes, les combats, Ont une vertu consolante :
C'est que tu ne les subis pas.
Comme les pointes du cilice Que recherche l'amour parfait, Je les accueille avec délice :
Tout ce qui me blesse me plaît.
f4 Charles de P ornai rois
C'est ainsi que chaque souffrance Satisfait mon coeur où s'endort, Pour un instant de délivrance, Ma révolte contre ton sort !
Anatole France 1844
A la Lumière
DANS l'essaim nébuleux des constellations, O toi qui naquis la première, O nourrice des fleurs et des fruits, ô Lumière, Blanche mère des visions,
Tu nous viens du soleil a travers les doux voiles
Des vapeurs flottantes dans l'air :
La vie alors s'anime et, sous ton frisson clair,
Sourit, ô fille des étoiles !
Salut ! car avant toi les choses n'étaient pas,
Salut ! douce ; salut ! puissante.
Salut ! de mes regards conductrice innocente
Et conseillère de mes pas.
Par toi sont les couleurs et les formes divines,
Par toi, tout ce que nous aimons.
Tu fais briller la neige à la cime des monts,
Tu charmes le bord des ravines.
Anatole France yj-
Tu fais sous le ciel bleu fleurir les colibris
Dans les parfums de la rosée ; Et la grâce décente avec toi s'est posée
Sur les choses que tu chéris.
Le matin est joyeux de tes bonnes caresses ;
Tu donnes aux nuits la douceur, Aux bois l'ombre mourante et la molle épaisseur
Que cherchent les jeunes tendresses.
Par toi la mer profonde a de vivantes fleurs
Et de blonds nageurs que tu dores ; Au ciel humide encore et pur tes météores
Prêtent l'éclat des sept couleurs.
Lumière, c'est par toi que les femmes sont belles
Sous ton vêtement glorieux ; Et tes chères clartés, en passant par leurs yeux,
Versent des délices nouvelles.
Leurs oreilles te font un trône oriental
Où tu brilles dans une gemme Et partout où tu luis, tu restes, toi que j'aime,
Vierge comme en ton jour natal.
Sois ma force, ô Lumière ! et puissent mes pensées,
Belles et simples comme toi, Dans la grâce et la paix, dérouler sous ta foi
Leurs formes toujours cadencées !
Donne à mes yeux heureux de voir longtemps encor,
En une volupté sereine, La Beauté se dressant marcher comme une reine
Sous ta chaste couronne d'or.
?6 Anatole France
Et, lorsque dans son sein la Nature des choses
Formera mes destins futurs, Reviens baigner, reviens nourrir de tes flots purs
Mes nouvelles métamorphoses.
Maurice Rollinat
Les Oubliettes
DANS les oubliettes de Pâme Nous jetons le meilleur de nous Qui languit lentement dissous Par une moisissure infâme.
Pour le vice qui nous enflamme Et pour le gain qui nous rend fous, Dans les oubliettes de l'âme Nous jetons le meilleur de nous.
Comme personne ne nous blâme, Parfois, nous nous croyons absous, Mais un cri nous vient d'en dessous :
C'est la conscience qui clame Dans les oubliettes de l'âme.
Auguste Àngellier 57
Auguste Angellier
Extrait de « A F amie perdue »
LES caresses des yeux sont les plus adorables ; -J Elles apportent l'âme aux limites de l'être, Et livrent des secrets autrement ineffables, Dans lesquels seuls le fond du cœur peut apparaître.
Les baisers les plus purs sont grossiers auprès d'elles; Leur langage est plus fort que toutes les paroles; Rien n'exprime que lui les choses immortelles Qui passent par instants dans nos êtres frivoles.
Lorsque l'âge a vieilli la bouche et le sourire Dont le pli lentement s'est comblé de tristesse, Elles gardent encor leur limpide tendresse ;
Faites pour consoler, enivrer et séduire,
Elles ont les douceurs, les ardeurs et les charmes !
Et quelle autre caresse a traversé des larmes ?
j-8 Auguste Angellier
Le Banquet chez Clinias
VHote.
AMI, voici venir la joueuse de flûte.
l\ On la nomme Myrrhine. Elle est jeune, et
débute Dans sondait d'alterner ou d'unir savamment. Les sons lents ou pressés de son double instrument Mais Apollon, le dieu des vers, de l'harmonie, Prête à qui lui convient un peu de son génie : Elle était tout enfant, quand un vieux chalumeau De pâtre ou de bouvier prit un soupir nouveau A son souffle innocent, et connut une audace, Des gaîtés où du son plus grave s'entrelace, Que nul ne soupçonnait en son rustique aspect ; On conte qu'autour d'elle, et prises de respect, Pour suivre sa chanson, tout un essaim d'abeilles Entoura ses doigts blancs et ses lèvres vermeilles. Nul ne l'égale ici, car son travail a su Faire s'ouvrir entier le don qu'elle a reçu.
Cependant qu'elle assure et rythme son haleine Et noue à son menton les deux bandes de laine, Ami, prends ce calice, et goûte de ce vin : Il croît sur ma colline, et sont de mon jardin Ces roses dont l'éclat couronne le cratère ; Je crois, s'il prend partage aux produits de ma terre, Que l'hôte de mon toit est l'hôte aussi du sol.
Ecoute ! . . . Je ne sais si c'est un rossignol,
Auguste Angellier 5-9
Une alouette, un merle ou bien une mésange, Qui va chanter, ou si ce sera le mélange Léger d'une volière ou d'un buisson d'avril, Tant l'art de cette enfant est divers et subtil. Ensuite elle jouera des airs qu'elle recueille Aux jours où la gaîté du peuple les effeuille Pour exciter la joie et l'entrain des danseurs, Vieux airs de vignerons, de pâtres, de pêcheurs. Elle seule a compris leur simple mélodie De naïve tendresse ou de grâce hardie, Et sait, en les touchant d'un sentiment nouveau, Leur garder ce qu'ils ont d'éternel et de beau.
Tiens ! Voici pour parer ta tète, une guirlande De myrte sauvageon : il vient d'un bout de lande Enclose de rochers au pied du Cithéron. Je la conserve inculte ; elle ignore l'affront Du soc et de la houe, afin que quelque chose De notre fière Attique ancestrale se pose Au front de l'étranger, qui, cher et respecté, Accepte à mon foyer l'accueil de ma Cité.
6o Paul Bourget
Paul Bourget 1852
Indifférence
LE calme azur où luit le soleil immortel -1 Enveloppe la terre où frémissent les pousses, Et des exhalaisons magnétiques et douces S'échappent de la terre et descendent du ciel.
Homme, laisse-toi vivre en paix, et sens réel Le lien qui t'attache à ce monde où tu pousses ! Le grand arbre des bois porte et nourrit les mousses ; Tel l'Univers soutient l'Etre Spirituel.
Cet Univers, si grand qu'il écrase le rêve, Ne le redoute pas ! c'est en toi qu'il s'achève ; Tout ton cœur naît en lui, vit en lui, meurt en lui.
Fais cet acte de foi dans l'Éternel Génie
De vouloir aujourd'hui ce qu'il veut aujourd'hui,
Et laisse-toi porter par la Force Infinie.
Jules Lemaitre 6\
Jules Lemaître 1857-1914 Pascal
TU voyais sous tes pas un gouffre se creuser Qu'élargissaient sans fin le doute et l'ironie ; Et, penché sur cette ombre, en ta longue insomnie, Tu sentais un frisson mortel te traverser.
A l'abîme vorace, alors, sans balancer,
Tu jetas ton grand cœur brisé, ta chair punie,
Ta rebelle raison, ta gloire et ton génie,
Et la douceur de vivre et l'orgueil de penser.
Ayant de tes débris comblé le précipice, Ivre de ton sublime et sanglant sacrifice, Tu plantas une croix sur ce vaste tombeau.
Mais sous l'entassement des ruines vivantes
L'abîme se rouvrait, et, prise d'épouvantes,
La croix du Rédempteur tremblait comme un roseau.
62 Maurice Bouchot
Maurice Bouchor 1855 Nature
QUE la brise du ciel est légère et joyeuse ! Comme en silence au loin glissent les blanches voiles !
Que la voix de la mer, grave et religieuse, Monte tranquillement vers les belles étoiles !
Oh ! quand la sombre nuit apparaît et déploie Ses ailes, lentement comme un oiseau sauvage, Moi, mon âme s'éveille, — .et ma plus grande joie Est d'écouter rouler les galets sur la plage.
Tout est si beau, mes yeux s'emplissent d'un tel rêve ! L'océan monstrueux me donne le vertige ; La lune, que le flot fait danser et soulève, Semble une fleur des eaux qui tourne sur sa tige.
Edmond Haraucourt 1S57 Rondel de T Adieu
PARTIR, c'est mourir un peu, C'est mourir à ce qu'on aime :
On laisse un peu de soi-même En toute heure et dans tout lieu.
Edmond Haraucourt 6$
C'est toujours le deuil d'un vœu, Le dernier vers d'un poème :
Partir, c'est mourir un peu.
Et l'on part, et c'est un jeu, Et jusqu'à l'adieu suprême C'est son âme que l'on sème, Que l'on sème à chaque adieu :
Partir, c'est mourir un peu.
Extraits de «Seul»
I tu veux être grand, bâtis ta citadelle
Loin de tous et trop haut, bâtis-la pour toi seul. Qu'elle soit imprenable et vierge et qu'autour d'elle Le mont fasse un rempart et la neige un linceul.
Bâtis-la sur l'orgueil vertigineux des cimes, Parmi les chemins bleus de l'aigle et de l'éclair, Reine de marbre blanc dans une cour d'abîmes, Lys de pierre, fleuri dans les splendeurs de l'air.
Si haut vers Dieu, si loin de la fange première, Si loin, si haut, que les cités, clignant des yeux, Pensent voir un rayon de plus dans la lumière Et ne sachent s'il vient de la terre ou des cieux.
C'est là qu'il faut bâtir l'asile de ton âme.
Et pour que ton désir y soit la seule loi,
Que rien n'accède à lui de l'éloge ou du blâme,
Grave sur ton seuil blanc le mot magique : << M>>
6\ Edmond Haraucourt
Puis, cent verrous, et clos ta porte au vent qui passe ! Ferme tes quatre murs au quadruple horizon, Et si le toit se pèse ouvre-le vers l'espace Pour que l'âme du ciel entre dans ta maison !
Alors, au plus secret de la mystique enceinte, Tu dresseras l'autel de fer, prêtre ébloui, L'autel de fer et d'or où ta volonté sainte Doit célébrer ton rêve et s'adorer en lui.
Chante ! Nul n'entendra ton hymne, et que t'importe ? Chante pour toi ; ton cœur est l'écho de ton cœur ! Les déserts élargis rendront ta voix plus forte, Les déserts chanteront pour te répondre en chœur.
Chante l'amour sacré qui vibre dans tes moelles ! Chante pour le bonheur de t'entendre chanter, Chante pour l'infini, chante pour les étoiles, Et ne demande pas aux hommes d'écouter !
Seul ! Divinement seul ! Car l'exil, c'est du rêve : C'est le lait de la force et le pain des vertus, C'est l'essor idéal du songe qui s'élève, Et le seuil retrouvé des paradis perdus.
Tu n'as qu'une patrie au monde, c'est toi-même ! Chante pour elle, et sois ton but, et sois ton vœu ! Chante, et quand tu mourras, meurs dans l'orgueil suprême D'avoir vécu ton âme et fait vivre ton Dieu.
Edmond Haraucourt 6y
Les plus beaux vers sont ceux qu'on n'écrira jamais, Fleurs de rêve dont l'âme a respiré l'arôme, Lueurs d'un infini, sourires d'un fantôme, Voix des plaines que l'on entend sur les sommets.
L'intraduisible espace est hanté de poèmes,
Mystérieux exil, Eden, jardin sacré
Où le péché de l'ait n'a jamais pénétré,
Mais que tu pourras voir quelque jour, si tu m'aimes.
Quelque soir où l'amour fondra nos deux esprits, En silence, dans un silence qui se pâme, Viens pencher longuement ton âme sur mon âme Pour y lire les vers que je n'ai pas écrits.
Jules Tellier 1863-89
Chanson sur un Thème chinois
OÙ donc est l'hirondelle ? Elle a quitté la rive. On entrevoit déjà des cigognes les soirs i L'hirondelle s'envole et la cigogne arrive, Comme les cheveux blancs après les cheveux noirs. ,
C'est un cercle sans fin sous le ciel monotone, Et bien des cœurs lassés les trouvent ressemblants, Les oiseaux du printemps, les oiseaux de l'automne, Les jours des cheveux noirs et ceux des cheveux blancs.
66 Sébastien-Charles Leconte
Sébastien -Charles Leconte
Art poétique
O FRERES ! nous voulons que l'orgueil de nos rimes Sonne superbement son double appel de fer, Et nous ferons plus pur que l'air des hautes cimes Le ciel dont la pensée habitera l'éther.
Ranimez- vous, ô fronts pâlis ! lèvres exsangues ! Sous le souffle de flamme ou le charbon de feu. Rallumons les regards et délions les langues, Car c'est le verbe humain qui désormais est Dieu.
Mais pour être de ceux qu'écoutera la Terre,
De ceux qui parleront au vent des temps nouveaux,
Répudions enfin notre foi solitaire,
Et sortons de la nuit royale des caveaux.
Il n'est plus de voyants, il n'est plus de prophètes, Ni de passants divins sur les chemins du soir, Et c'est l'auguste Amour qui convie à ses fêtes Ceux qui peuvent comprendre et qui peuvent savoir.
Poètes, nous voulons n'être rien que des hommes, Et, s'il en est de nous que la gloire ait élus, Notre œuvre seule, un jour, dira ce que nous sommes, Et qui saura nos noms ne saura rien de plus.
Prêtres toujours jaloux de la douleur stoïque, Dans le piétinement des foules, nous irons, Gardant entier, parmi la poussière publique, Le songe de l'ascète enfermé sous nos fronts.
Sébastien-Charles Leconte 67
Nous ne haïrons rien que l'envie et la haine, Nous foulerons, parmi le siècle indifférent, La route sans retour que suit l'histoire humaine, D'un pas toujours égal, chacun à notre rang.
Que le rêve celtique ou l'action latine Ordonne le silence ou commande l'espoir, De Vigny le soldat au tribun Lamartine, L'exemple des Aînés nous dit notre devoir.
Nous ne dédaignons rien de la tâche vitale :
La face de Moïse a perdu ses rayons ;
Nuls pieds ne marchent plus sur l'océan étale ;
Chanteurs ! nous resterons nous-mêmes. Nous saurions,
— Nous, précurseurs d'une ère où, dans la paix orphique, Les Démons de la Force oublieront de régner, — Sous le dolman de guerre ou le manteau civique, Mourir comme Byron, mourir comme Chénier . . .
Ainsi, pendant que fuit vers la nuit inféconde,
Le noir passé de qui se taisent les clairons,
Nul de ceux dont les mains reconstruisent le Monde,
Nul ne sourira plus de ce que nous dirons.
Faiblesse
DANS la maison noire et muette, J'entends ce soir rôder la Mort :
Si c'est moi, l'Homme, qu'elle guette, Elle peut venir ; je suis fort.
6% Sébastien-Charles Leconte
Pour que sa main blanche m'étrangle Et me fasse râler, il faut Qu'elle me garrotte et me sangle, Comme on fait avant l'échafaud.
Il faudra pour qu'elle m'arrache Mon cœur saignant comme un fruit mûr, Qu'elle m'attaque avec la hache, Qu'elle m'abatte ainsi qu'un mur.
Et puis, qu'importe ! si je tombe Comme un gladiateur vaincu, Si je me couche dans la tombe Sans crainte, ainsi que j'ai vécu !
L'eau du temps coule, monotone ; Et j'écoute, en riant tout bas, Le monstre aveugle qui tâtonne, Et qui chemine à petits pas . . .
Mais est-ce bien moi qu'elle épie Dans le chaud silence étouffant ?
Que fait-elle, chercheuse impie, Auprès du lit de notre enfant ?
Notre enfant est là qui sommeille, Son souffle est régulier et lent.
Et j'ai peur, et je tends Poreille, Et je me soulève en tremblant.
Elle est si blonde, elle est si frêle, Que tout mon orgueil impuissant Ne pourrait que pleurer sur elle . . . Je me sens bien faible à présent.
Êphraïm Mikhaël <5p
Ephraïm Mikhaël 1866-90
Tristesse de Septembre
QUAND le vent automnal sonne le deuil des chênes, Je sens en moi, non le regret du clair été, Mais l'ineffable horreur des floraisons prochaines.
C'est par l'avril futur que je suis attristé ; Et je plains les forêts puissantes, condamnées A verdir tous les ans pendant l'éternité.
Car, depuis des milliers innombrables d'années, Ce sont des blés pareils et de pareilles fleurs, Invariablement écloses et fanées ;
Ce sont les mêmes vents susurrants ou hurleurs, La même odeur parmi les herbes reverdies, Et les mêmes baisers et les mêmes douleurs.
Maintenant les forêts vont s'endormir, raidies
Par les givres, pour leur sommeil de peu d'instants.
Puis, sur l'immensité des plaines engourdies,
Sur la rigidité blanche des grands étangs, Je verrai reparaître à l'heure convenue — Comme un fantôme impitoyable — le printemps ;
O les soleils nouveaux ! la saison inconnue !
70 Hélène Vacaresco
Hélène Vacaresco 1S66
Chansons roumaines
J'AVAIS une fleur printanière, Elle est tombée à la rivière.
Fleur de printemps, petite fleur.
L'aube t'aimait, le flot t'a prise I J'avais un cœur sous ma chemise, Cœur de vingt ans, mon petit cœur.
J'avais un pommier aux fleurs blanches Et des fleurs sur toutes les branches.
Pommier d'avril, petit pommier.
Elles sont mortes sous la grêle.
J'avais un collier lourd et frêle, Collier d'argent, petit collier.
J'avais l'azur dans la prairie Et dans mon cœur et dans ma vie.
Mois de mai, petit mois de mai, Dis, pourquoi n'es-tu plus le même ?
J'avais aussi celui que j'aime, Mon bien-aimé, mon bien-aimé !
Hélène Vacaresco 7 £
Tristesse d'autrefois
RIEN qu'une heure, être encor triste comme autrefois, D'une tristesse immense et douce par les bois, Avec l'herbe et les fleurs, sous la pitié des branches, Ou bien devant l'autel, par les calmes dimanches, Quand, la tête appuyée au mur où sur fond bleu Les grands archanges clairs ont des glaives de feu, Je sentais les premiers effrois devant moi-même ; Triste à vouloir mourir lorsque la lune blême, Comme un poignard d'argent, à travers le ciel pur Montait mystérieuse en pâlissant l'azur Des soirs dont la douceur enveloppe la terre. Es-tu donc morte aussi, tristesse solitaire Qui me mettais parfois le front entre les mains Et dans le cœur de grands désespoirs surhumains Où s'acharnaient entre eux les démons ou les anges ? Tristesses d'autrefois, mes tristesses étranges Dont j'ai la nostalgie et qui dans vos ferments Ebauchiez l'avenir en lourds pressentiments, Et, portant le fardeau de quelque ancienne vie, Alliez de mon cœur jeune à mon âme assouvie Pour les épouvanter tous deux de leurs combats ! J'ai beau vous appeler, vous ne reviendrez pas. Même par les longs jours où je me sens plus morne Que le soleil puissant dans le désert sans borne, Même pour le railler, vous ne visitez plus Le cœur où tous les maux humains sont résolus Et qui tourne vers vous ses suprêmes tendresses, Tristesses d'autrefois, ô mes chères détresses.
72 Hélène Vacaresco
Chant de Guerre
LE vent gémit, le vent apporte -J L'immense rumeur des combats !
Vois passer la noire cohorte, Le sol tressaille sous ses pas.
L'air est rouge, les cieux livides, Sous le vol des corbeaux avides, Venus là pour ronger les morts ; Et dans, l'ardente chevauchée, Ainsi qu'une moisson fauchée, Tombent les braves et les forts !
Faut- il que pour eux seuls la gloire
Fasse frissonner l'étendard ?
De leur radieuse victoire
Ne veux-tu pas aussi ta part ?
Ah ! sois jaloux de leur extase !
Après le coup qui les écrase,
Le cœur de triomphe rempli,
Us tombent tous sans que rien souille
Leur armure qui craint la rouille,
Leur nom qui redoute l'oubli !
Sais-tu que vos pieds l'ont foulée, La terre où dorment les aïeux, Et que le bruit de la mêlée A troublé leur sommeil pieux ?
Et songeant aux vieilles alarmes, Us sont accoudés sur leurs armes,
Hélène Vacaresco 73
Pour voir d'autres lauriers fleurir, Pour voir, de leurs demeures sombres, Si l'on songe à leurs grandes ombres, Et si comme eux Ton sait mourir !
Edmond Rostan d
La Princesse lointaine
Chanson de Jeffrey Rudel.
C'EST chose bien commune De soupirer pour une Blonde, châtaine ou brune
Maîtresse, Lorsque brune, châtaine Ou blonde, on Ta sans peine . . .
Moi, j'aime la lointaine Princesse !
C'est chose bien peu belle D'être longtemps fidèle, Lorsqu'on peut baiser d'Elle
La traîne, Lorsque parfois on presse Une main qui se laisse • . .
— Moi, j'aime la Princesse
Lointaine.
74 Edmond Ko stand
Car c'est une chose suprême D aimer sans qu'on vous aime, D'aimer toujours, quand même,
Sans cesse, D'une amour incertaine, Plus noble d'être vaine . . .
Et j'aime la lointaine
Princesse.
Car c'est une chose divine D'aimer quand on devine, Rêve, invente, imagine
A peine . . .
Le seul rêve intéresse, Vivre sans rêve, qu'est-ce ?
Et j'aime la Princesse
Lointaine !
Les Nénuphars
L'ETANG dont le soleil chauffe la somnolence -J Est fleuri, ce matin, de beaux nénuphars blancs ; Les uns, sortis de Peau, se dressent tout tremblants, Et dans l'air parfumé leur tige se balance.
D'autres n'ont encor pu fièrement émerger : Mais leur fleur vient sourire à la surface lisse. On les voit remuer doucement et nager : L'eau frissonnante affleure aux bords de leur calice.
Edmond Rostand 7 S
D'autres, plus loin encor du moment de surgir Au soleil, ont leur fleur entière recouverte . . . On peut les voir, bercés d'un remous sur l'eau verte : Ecrasés par son poids, ils semblent s'élargir.
Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente. Il en est d'achevés, sans plus rien d'hésitant, Complètement éclos, comme, sur cet étang, Les nénuphars bercés par la brise indolente.
D'autres n'ont encor pu dépasser le niveau ; Ce sont ceux-là surtout que, poète, on caresse, Qu'on laisse à fleur d'esprit flotter avec paresse, Comme les nénuphars qui bâillent à fleur d'eau.
Mais je sens la poussée en moi vivace et sourde D'autres pensers germes mystérieusement, Qui s'achèvent encor dans l'assoupissement, Comme les nénuphars qui dorment sous l'eau lourde.
André Rivoire 1872
Extrait de « Les Vierges»
PALE et lente, si pâle en sa robe d'été, Si lente en ses langueurs, oh ! si pâle et si lente, Elle va promenant sa douleur nonchalante, Par les prés sans parfum, sous le ciel sans clarté.
7 6 André Rivoire
Et voici qu'en son cœur serré d'une agonie, L'adieu d'un cor se traîne en de mornes abois ... Oh ! s'en aller ainsi, quand les feuilles des bois S'entassent, pour mourir, parmi l'herbe jaunie !
Mourir aussi, mourir avec les feuilles d'or, Dans la douceur et la tristesse de l'automne, En écoutant pleurer la bise monotone, Sourire au soir qui tombe, et rêver qu'on s'endort !
André Foulon de Vaulx
A une Mère
O FEMME, chaque instant qui passe altère un peu Dans l'âme de ton fils ta maternelle empreinte : Et lorsque tu lui tends ta joue en une étreinte, Les baisers qu'il y met sont des baisers d'adieu.
Tu ne sais même plus où son cœur vagabonde. Son cerveau s'affranchit du tien, pense à son gré. Que sera-t-il pour toi qu'un mystère ignoré ? Tu l'as peidu le jour où tu Tas mis au monde !
IIP. Série LES SYMBOLISTES
Stéphane Mallarmé
Le Tombeau d'Edgar Poe
TEL qu'en Lui-même enfin l'éternité le change, Le Poète suscite avec un glaive nu Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu Que la mort triomphait dans cette voix étrange !
Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange Donner un sens plus pur aux mots de la tribu, Proclamèrent très haut le sortilège bu Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.
Du sol et de la nue hostiles, ô grief!
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne,
Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur, Que ce granit du moins montre à jamais sa borne Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
78 Stéphane Mallarmé
Sonnet
LE vierge, le vivace et le bel aujourd'hui j Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre Ce lac dur oublié que hante sous le givre Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !
Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui Magnifique mais qui sans espoir se délivre Pour n'avoir pas chanté la région où vivre Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.
Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,
Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.
Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne, Il s'immobilise au songe froid de mépris Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.
Paul Verlaine 1844-96
Chanson d'automne
LES sanglots longs j Des violons De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur Monotone,
Paul Verlaine 79
Tout suffocant Et blême, quand
Sonne l'heure, Je nie souviens Des jours anciens
Et je pleure.
Et je m'en vais Au vent mauvais
Qui m'emporte Deçà, delà, Pareil à la
Feuille morte.
Mon Rêve familier
JE fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j'aime et qui m'aime, Et qui n'est chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon cœur transparent Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l'ignore. Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore Comme ceux des aimées que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
80 Paul Verlaine
Soleils couchants
UNE aube affaiblie Verse par les champs La mélancolie Des soleils couchants.
La mélancolie Berce de doux chants Mon cœur qui s'oublie Aux soleils couchants.
Et d'étranges rêves, Comme des soleils Couchants sur les grèves, Fantômes vermeils, Défilent sans trêves, Défilent, pareils A des grands soleils Couchants sur les grèves.
Green
VOICI des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, Et puis voici mon cœur, qui ne bat que pour vous. Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.
J'arrive tout couvert encore de rosée Que le vent du matin vient glacer à mon front. Souffrez que ma fatigue, à* vos pieds reposée, Rêve des chers instants qui la délasseront.
Paul Verlaine 8 i
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête Toute sonore encor de vos derniers baisers ; Laissez- la s'apaiser de la bonne tempête, Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
// pleut doucement sur la ville
{Arthur Rimbaud)
IL pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville, Quelle est cette langueur Oui pénètre mon cœur ?
O bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s'ennuie O le chant de la pluie !
Il pleure sans raison Dans ce cœur qui s'écœure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine, Mon cœur a tant de peine.
82 Paul Verlaine
Extrait de « ha Bonne Chanson »
LA lune blanche «j Luit dans les bois ; De chaque branche Part une voix Sous la ramée . . .
O bien-aimée.
L'étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure . . .
Rêvons : c'est l'heure.
Un vaste et tendre Apaisement Semble descendre Du firmament Que l'astre irise . . .
C'est l'heure exquise.
Sagesse
LES chères mains qui furent miennes, -i Toutes petites, toutes belles, Après ces méprises mortelles Et toutes ces choses païennes,
Paul Verlaine 83
Après les rades et les grèves, Et les pays et les provinces, Royales mieux qu'au temps des princes, Les chères mains m'ouvrent les rêves.
Mains en songes, mains sur mon âme, Sais-je, moi, ce que vous daignâtes, Parmi ces rumeurs scélérates, Dire à* cette âme qui se pâme ?
Ment-elle, ma vision chaste, D'affinité spirituelle, De complicité maternelle, D'affection étroite et vaste ?
Remords si chers, peine très bonne, Rêves bénis, mains consacrées, O ces mains, ces mains vénérées, Faites le geste qui pardonne !
Georges Rodenrach
Douceur du Soir!
DOUCEUR du soir ! Douceur de la chambre sans lampe !
Le crépuscule est doux comme une bonne mort Et l'ombre lentement qui s'insinue et rampe Se déroule en pensée au plafond. Tout s'endort.
84 Georges Rodenbach
Comme une bonne mort sourit le crépuscule, Et dans le miroir terne, en un geste d'adieu, Il semble doucement que soi-même on recule, Qu'on s'en aille plus pâle et qu'on y meure un peu.
Sur les tableaux pendus aux murs, dans la mémoire Où sont les souvenirs en leurs cadres déteints, Paysages de l'âme et paysages peints, On croit sentir tomber comme une neige noire.
Douceur du soir ! Douceur qui fait qu'on s'habitue A la sourdine, aux sons de viole assoupis ; L'amant entend songer Pâmante qui s'est tue Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis.
Et langoureusement la clarté se retire ; Douceur ! ne plus se voir distincts ! N'être plus qu'un ! Silence ! deux senteurs en un même parfum : Penser la même chose et ne pas se le dire.
Extrait de « Le Règne du Silence »
MON âme est dans l'exil, plaintive et détrônée ; Quel goût peut-elle avoir des ivresses d'ici Et de la fausse joie un peu carillonnée Qui descend sur sa peine à travers l'air transi ? Mais elle se console avec la vie en songe, La vie emmaillotée aux langes du mensonge. Mon âme a trop souffert aux chemins du Réel Et s'en trouve à jamais comme en convalescence. C'est fini tout espoir, tout effort manuel Pour tirer de la vie un peu de renaissance
Georges Rodenbach 8 s;
Et vendanger soi-même ainsi qu'on le voulait,
Quelques grappes encor de raisin violet . . .
Les vignes sont en proie à d'autres que j'ignore ;
Déjà le vin fermente en leur pressoir sonore ;
Et pour moi désormais, terrain hostile et nu,
La vie est un jardin d'épines et d'épées.
Mais les Rêves du moins sont le monde ingénu
Où se réfugieront nos mains inoccupées ;
Qu'importe, au loin, la vie, et les appels des cors !
Les liesses du cuivre énamouré sont brèves ;
Et notre âme sait bien qu'il n'y a que les Rêves
Qu'on puisse aimer toujours comme on aime les morts.
Les Rêves ! Eux, du moins, sont une amitié sûre,
Joyaux où dort une lumière qui s'azure
Eternelle et multicolore comme l'eau . . .
Et cela met en nous un trésor frais et beau.
Ah ! Seigneur ! augmentez en moi cette richesse
Dont je suis à la fois le maître et le gardien ;
Et de rêves nouveaux refaites-moi largesse,
O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien !
Jean Moréas 1856-1912 Stances
E dites pas : la vie est un joyeux festin ; Ou c'est d'un esprit sot ou c'est d'une âme basse. Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin, C'est d'un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.
8tf Jean Moréas
Riez comme au printemps s'agitent les rameaux, Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève, Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux Et dites : c'est beaucoup et c'est l'ombre d'un rêve.
Je songe aux ciels marins, à leurs couchants si doux, A l'écumante horreur d'une mer démontée, Au pêcheur dans sa barque, aux crabes dans leurs trous, A Néère aux yeux bleus, à Glaucus, à Protée.
Je songe au vagabond supputant son chemin, Au vieillard sur le seuil de la cabane ancienne, Au bûcheron courbé, sa cognée à la main, A la ville, à ses bruits, à mon âme, à sa peine.
Les morts m'écoutent seuls, j'habite les tombeaux. Jusqu'au bout je serai l'ennemi de moi-même. Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux ; Sans récolter jamais, je laboure et je sème.
Je ne me plaindrai pas. Qu'importe l'Aquilon, L'opprobre et le mépris, la face de l'injure ! Puisque quand je te touche, ô lyre d'Apollon, Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure ?
Nuages qu'un beau jour à présent environne, Au-dessus de ces champs de jeune blé couverts, Vous qui m'apparaisscz sur l'azur monotone, Semblables aux voiliers sur le calme des mers ;
Jean Moréas 87
Vous qui devez bientôt, ayant la sombre face
De l'orage prochain, passer sous le ciel bas,
Mon cœur vous accompagne, ô coureurs de l'espace !
Mon cœur qui vous ressemble et qu'on ne connaît pas.
Sunium, Sunium, sublime promontoire
Sous le soleil le plus beau, De l'âme et de l'esprit, de toute humaine gloire
Le berceau, le tombeau !
Jadis, bien jeune encor, lorsque le jour splendide
Sort de l'ombre vainqueur, Ton image a blessé, comme d'un trait rapide,
Les forces de mon cœur.
Ah ! qu'il saigne, ce cœur ! et toi, mortelle vue,
Garde toujours doublé, Au-dessus d'une mer azurée et chenue,
Un temple mutilé.
Compagne de l'éther, indolente fumée,
Je te ressemble un peu :
Ta vie est d'un instant, la mienne est consumée,
Mais nous sortons du feu.
L'homme, pour subsister, en recueillant la cendre,
Qu'il use ses genoux !
Sans plus nous soucier et sans jamais descendre,
Évanouissons-nous !
8 8 Jean Moréas
Nocturne
Wisst ihr warum der Sarg wohl So gross und schwer mag sein ?
Ich legt* anch meine Liebe Und meinen Schmerz hinein.
Heinrich Heine.
OC toc, toc toc, — il cloue à coups pressés, Toc, toc, — le menuisier des trépassés,
« Bon menuisier, bon menuisier, Dans le sapin, dans le noyer, Taille un cercueil très grand, très lourd, Pour que j'y couche mon amour. »
Toc toc, toc toc, — il cloue à coups pressés, Toc, toc, — le menuisier des trépassés.
« Qu'il soit tendu de satin blanc Comme ses dents, comme ses dents ; Et mets aussi des rubans bleus Comme ses yeux, comme ses yeux. »
Toc toc, toc toc, — il cloue à coups pressés, Toc, toc, — le menuisier des trépassés.
« Là-bas, là-bas, près du ruisseau, Sous les ormeaux, sous les ormeaux, A l'heure où chante le coucou, Un autre Ta baisée au cou. »
Toc toc, toc toc, — il cloue à coups pressés, Toc, toc, — le menuisier des trépassés.
Jean Moréas 89
« Bon menuisier, bon menuisier, Dans le sapin, dans le noyer, Taille un cercueil très grand, très lourd, Pour que j'y couche mon amour. »
Albert Samain 1858-1910 Automne
A PAS lents et suivis du chien de la maison, Nous refaisons la route à présent trop connue. Un pâle automne saigne au fond de l'avenue Et des femmes en deuil passent à l'horizon.
Comme dans un préau d'hospice ou de prison, L'air est calme et dune tristesse contenue : Et chaque feuille d'or tombe, l'heure venue, Ainsi qu'un souvenir, lente, sur le gazon.
Le Silence entre nous marche . . . Cœurs de mensonges, Chacun, las du voyage et mû par d'autres songes, Rêve égoïstement de retourner au port.
Mais les bois ont, ce soir, tant de mélancolie, Que notre cœur s'émeut à son tour et s'oublie A parler du passé, sous le ciel qui s'endort,
Doucement, à mi-voix, comme d'un enfant mort.
90 Albert Samain
Soir
LE Séraphin des soirs passe le long des fleurs . . . j La Dame-aux-Songes chante à l'orgue de l'église ; Et le ciel, où la fin du jour se subtilise Prolongé une agonie exquise de couleurs.
Le Séraphin des soirs passe le long des cœurs . . . Les vierges au balcon boivent l'amour des brises ; Et sur les fleurs et sur les vierges indécises Il neige lentement d'adorables pâleurs.
Toute rose au jardin s'incline, lente et lasse, Et l'âme de Schumann errante par l'espace Semble dire une peine impossible à guérir . . .
Quelque part une enfant très douce doit mourir . . . O mon âme, mets un signet au livre d'heures, L'Ange va recueillir le rêve que tu pleures.
Idéal
HORS la ville de fer et de pierre massive, A l'aurore le chœur des beaux adolescents S'en est allé, pieds nus, dans l'herbe humide et vive, Le cœur pur, la chair vierge et les yeux innocents.
Toute une aube en frissons se lève dans leurs âmes. Ils vont rêvant de chars dorés, d'arcs triomphaux, De chevaux emportant leur gloire dans des flammes Et d'empires conquis sous des soleils nouveaux !
Albert Sa main yi
Leur pensée est pareille aux feuillages du saule A toute heure agités d'un murmure incertain ; Et leur main fièrement rejette sur l 'épaule Leur beau manteau qui claque aux souffles du matin.
En eux couve le feu qui détruit et qui crée ;
Et, croyant aux clairons qui renversaient les tours,
Ils vont remplir l'amphore à la source sacrée
D'où sort, large et profond, le fleuve ancien des jours.
Ils ont l'amour du juste et le mépris des lâches, Et veulent que ton règne arrive enfin, Seigneur ! Et déjà leur sang brûle, en lavant toutes taches, De jaillir, rouge, aux pieds sacrés de la Douleur !
Tambours d'or, clairons d'or, sonnez par les campagnes ! Orgueil, étends sur eux tes deux ailes de fer ! Ce qui vient d'eux est pur comme l'eau des montagnes, Et fort comme le vent qui souffle sur la mer !
Sur leurs pas l'allégresse éclate en jeunes rires, La terre se colore aux feux divins du jour, Le vent chante à travers les cordes de leurs lyres, Et le cœur de la rose a des larmes d'amour.
Là-bas, vers l'horizon roulant des vapeurs roses, Vers les hauteurs où vibre un éblouissement, Ivres de s'élancer dans la beauté des choses, Et d'être à chaque pas plus près du firmament ;
Vers les sommets tachés d'écumes de lumière Où piaffent, tout fumants, les chevaux du soleil, Plus haut, plus haut toujours, vers la cime dernière Au seuil de l'empyrée effrayant et vermeil ;
92 Albert Samain
Us vont, ils vont : portés par un souffle de flamme Et l'espérance, triste avec des yeux divins, Si pâle sous son noir manteau de pauvre femme, Un jour encore au ciel lève ses vieilles mains !
Pieds nus, manteaux flottants dans la brise, à l'aurore,
Tels, un jour, sont partis les enfants ingénus,
Le cœur vierge, les mains pures, l'âme sonore . . .
Oh ! comme il faisait soir quand ils sont revenus !
Pareils aux émigrants dévorés par les fièvres,
Ils vont, l'haleine courte et le geste incertain,
Sombres, l'envie au foie et l'ironie aux lèvres ;
Et leur sourire est las comme un feu qui s'éteint.
Ils ont perdu la foi, la foi qui chante en route
Et plante au cœur du mal ses talons frémissants.
Ils ont perdu, rougis par la fièvre du doute,
Le ciel qui se reflète aux yeux des innocents.
Même ils ont renié l'orgueil de la souffrance
Et dans la multitude au front bas, au cœur dur,
Accroupie au fumier de son indifférence,
Ils sont rentrés soumis comme un bétail obscur.
Leurs rêves engraissés paissent parmi les foules ; *
Aux fentes de leur cœur d'acier noble bardé,
Le sang altier des forts goutte à goutte s'écoule,
Et puis leur cœur un jour se referme, vidé.
Matrone bien fardée au seuil clair des boutiques, Leur âme épanouie accueille les passants ; Surtout ils sont dévots aux seuls dieux authentiques, Et, le front dans la poudre, adorent les puissants.
Albert Sam air? 93
Ils veulent des soldats, des juges, des polices, Et, rassurés par Tordre aux solides étaux, Us regardent grouiller au vivier de leurs vices Les sept vipères d'or des péchés capitaux.
Pourtant, parfois, des soirs, ils songent dans les villes A ceux-là qui près d'eux gravissaient l'avenir, Et qui, ne voulant pas boire aux écuelles viles, S 'étant couchés là-haut, s'y sont laissés mourir ;
Et le remords les prend quand, au penchant des cimes. Un éclair leur fait voir, les deux bras étendus, Des cadavres hautains, dont les yeux magnanimes Rêvent, tout grand souverts, aux idéals perdus.
Jules Laforgue i86c-S; Éclair du Gouffre
J'ÉTAIS sur une tour au milieu des étoiles. Soudain, coup de vertige ! un éclair, où, sans voiles, Je sondais, grelottant d'effarement, de peur, L'énigme du Cosmos dans toute sa stupeur ! Tout est-il seul ? Où suis-je ? Où va ce bloc qui roule Et m'emporte ? — Et je puis mourir ! mourir ! partir Sans rien savoir ! Parlez ! O rage ! et le temps coule Sans retour ! Arrêtez, arrêtez ! Et jouir ? Car j'ignore tout, moi ! mon heure est là peut-être ? Je ne sais pas ! j'étais dans la nuit, puis je nais, Pourquoi ? D'où l'univers ? Où va-t-il ? Car le prêtre N'est qu'un homme. On ne sait rien ! Montre-toi, parais,
94 Jules Laforgue
Dieu, témoin éternel ! Parle, pourquoi la vie ?
Tout se tait ! Oh ! l'espace est sans cœur ! Un
moment !
Astres, je ne veux pas mourir ! j'ai du génie ! Ah ! redevenir rien irrévocablement.
Henri de Régnier i86?, Sonnet pour Bilitis
MES Sœurs, notre jeunesse a mûri lentement Sa grappe savoureuse à nos treilles rivales, Et nos jours que le Temps presse de ses sandales Ont coulé comme un vin dont l'ivresse nous ment ;
L'âge est venu sournois, furtif, fourbe et gourmand, Mordre et flétrir, hélas ! nos gorges inégales ; Notre vendange est faite et j'entends sur les dalles Marcher le vigneron dans le cellier dormant.
Vous, ô mes Sœurs, je vois vos mémoires perdues Vieillir poudreusement comme les outres bues, Et moi que visita la Muse aux ailes d'or,
Je resterai pareille à l'amphore embaumée Où, captif aux parois qu'elle respire encor, Vibre et rôde le vol d'une abeille enfermée.
Henri de Régnier 9 f
Sur la Grève
COUCHE-TOI sur la grève et prends en tes deux mains, Pour le laisser couler ensuite, grain par grain, De ce beau sable blond que le soleil fait or ; Puis avant de fermer les yeux, contemple cncor La mer harmonieuse et le ciel transparent, Et, quand tu sentiras^ peu à peu, doucement, Que rien ne pèse plus à tes mains plus légères, Avant que de nouveau tu rouvres tes paupières, Songe que notre vie à nous emprunte et mêle Son sable fugitif à la grève éternelle.
Le Silence
E silence est peut-être une voix qui s'est tue Comme le dieu se tait debout en sa statue, Et par elle n'a plus de vivant aujourd'hui Que son ombre, au soleil, qui tourne autour de lui. Le silence est peut-être une voix qui sait tout Comme un dieu taciturne en son marbre debout, Dont le geste éternel fait signe qu'on écoute Ce que dira son ombre aux passants de la route, Qui regardent, d'en bas et le genou plié, L'ordre silencieux du dieu pétrifié.
9 6 Henri de Régnier
Le Roseau
UN petit roseau m'a suffi Pour faire frémir l'herbe haute.
Et tout le pré Et les doux saules, Et le ruisseau qui chante aussi ; Un petit roseau m'a suffi A faire chanter la forêt.
Ceux qui passent Pont entendu, Au fond du soir, dans leurs pensées, Dans le silence ou dans le vent, Clair ou perdu, Proche ou lointain . . .
Ceux qui passent en leurs pensées En écoutant au fond d'eux-mêmes.
L'entendront encore et l'entendent Toujours qui chante.
Il m'a suffi
De ce petit roseau cueilli
A la fontaine où vint l'Amour
Mirer, un jour,
Sa face grave
Et qui pleurait,
Pour faire pleurer ceux qui passent
Et trembler l'herbe et frémir l'eau ;
Et j'ai, du souffle d'un roseau,
Fait chanter toute la forêt.
Charles Guéri n 97
Charles Guérin
Extrait de «Le Semeur de Cendres»
AL'HEURE où l'orient d'étoiles se diapré, J'allais sur les rochers qui dominent la mer, Seul et riant d'orgueil sous l'assaut du vent âpre, Goûter une orageuse ivresse de la chair.
Le ressac lourd tonnait au bas du promontoire. Je mesurais l'ampleur des cieux occidentaux D'où le soleil déchu trahit encor sa gloire Par un rayon de feu qui traîne sur les eaux.
Et debout contre un roc ruisselant du calvaire Que les flots éternels goutte à goutte ont sculpté, Comme une croix au bord du gouffre solitaire, J'égalais par mes bras ouverts l'immensité.
Mon cœur gonflé battait avec le cœur du monde, Mes veines charriaient le sel de l'Océan, Et je sentais germer en moi, clarté féconde, Les astres que la nuit agite dans son van.
J'aurais voulu rugir plus haut que la marée, Me dissiper dans l'air sonore avec l'embrun, Et sans mourir atteindre à l'extase sacrée Où l'âme anéantie et Dieu ne font plus qu'un.
98 Charles Guérin
Mais le déclin des flots découvrait le rivage ; Dans les antres du roc la mer ne grondait plus ; Et le bruit, de mon sang, désormais moins sauvage, S'accordait aux rumeurs songeuses du reflux.
La nuit montait avec sa suite d'heures graves; Sa robe caressait le sable bruissant.
Et secouant alors ses charnelles entrave^, Elancé vers l'azur d'un coup d'aile puissant,
Mon esprit t'embrassait d'une plus vaste étreinte, O mer dont les sillons ne portent pas d'épis, Mais qui d'un pôle à l'autre enflant ta large plainte, Roules avarement des perles dans tes plis !
Je comparais aux fruits que forme la pensée Ces trésors qu'en secret tu mûris loin du jour, Et ton âme stérile en fureurs dépensée Au cœur qui retentit des sanglots de l'amour.
Et ma pitié tombait sur toi, matière obscure Qui ne sauras jamais ta force et ta beauté, Et qui bouges sans fin avec un long murmure Tes flancs voluptueux qui n'ont point enfanté.
Je vous bénis, moments de force où le poète, Plongeant comme une cime en plein ciel et devant L'horizon sans rivage et la mer inquiète, Proclame son orgueil aux quatre aires du vent !
Soirs purs où, délivré du vain bruit de la terre, Cet homme qui cachait son rêve par pudeur, Se trouvant seul avec la solitude austère, Mesure enfin son âme et connaît sa grandeur.
Charles Guéri?] 99
Extrait de «Le Cœur solitaire»
LE soir léger, avec sa brume claire et bleue, j Meurt comme un mot d'amour aux lèvres de l'été, Comme l'humide et chaud sourire heureux des veuves Qui rêvent dans leur chair d'anciennes voluptés. La ville, pacifique et lointaine, s'est tue ; Dans le jardin pensif où le silence éclôt Chantent encor, distraitement, des fraîcheurs d'eau Qu'éparpille, affaibli, le vent tiède et nocturne : Des jupes font un bruit de feuilles sur le sable, Les guêpes sur le mur bourdonnent à voix basse, Des roses que les doigts songeurs ont effeuillées Répandent leur énamourante âme de miel ; Une aube errante et pâle erre aux confins du ciel Et mêle en un profond charme immatériel De la lumière en fuite à de l'ombre étoilée. Que me font les soleils à venir, que me font 1 /amour et l'or et la jeunesse et le génie ! . . . Laissez-moi m'endormir d'un doux sommeil, d'un long Sommeil, avec des mains de femme sur mon front : Ah ! fermez la fenêtre ouverte sur la vie !
ioo Charles Guérin
Extrait de «Le Semeur de Cendres»
MA plume, cette nuit de doute et de ténèbres, Pèse à mes doigts tremblants comme un sceptre abdiqué.
Manquerai-je au destin que vous m'avez marqué, Ou mon nom vivra-t-il entre les noms célèbres,
Seigneur ? Interrogez mon œuvre : Elle répond Que mon labeur fut grand et mon âme sincère Et telle que l'épi d'or fin jeté sur l'aire Qui, frappé des fléaux, éclate, en grains fécond.
Mais les hommes ? Beaucoup m'ont ignoré ; les autres, Indifférents aux cris profonds jaillis du cœur, Opposent à ma voix ce silence moqueur Par où le siècle ingrat accueille ses apôtres.
Pourtant, s'il est parmi les fils du sang, s'il est Un être, pitoyable à ses frères, qu'enivre Cet âpre instinct d'aimer, de pleurer et de vivre Oue le sein maternel nous verse avec le lait,
Si modelant la strophe émue et cadencée Sur sa gorge orageuse où grondent des sanglots, Un poète a soufflé son âme dans les mots, C'est celui dont ce livre affirme la pensée.
On se tait, soit ! Seigneur ; j'en souffre, soit ! encor : Je consens au silence et que nul ne m'écoute; Mais, lumière des cieux, épargnez-moi le doute Qui brise les plus fiers esprits dans leur essor,
Charles Guérin i o r
Et que l'ange de l'ombre et de l'inquiétude, Qui plane sur les fronts laborieux, le soir, N'ajoute pas pour moi des gouttes de vin noir Aux bi filantes sueurs amères de l'étude !
L'aube, lente à venir, verse par un carreau Son jour blême où jaunit ma lampe solitaire. Et voici que s'élève en moi la voix austère Que toute âme profonde a pour secret écho.
« Dédaigne, me dit-elle, une plainte aussi lâche. Va, trempe ton regard et ton cœur en priant Dans la neuve clarté qui point à l'orient, Et reprends avec force et l'outil et la tâche.
« La mitre de l'orgueil te tombe sur les yeux ; Ecarte-la. Sois humble et réponds : A quels signes, O rêveur, connais-tu que tes tempes sont dignes De goûter la fraîcheur d'un laurier glorieux ?
« Luit-elle entre les vers de feu que ta main trace, Cette strophe d'eau bleue où, prompte à s'émouvoir, La vierge, se penchant comme sur un miroir, Sourit de retrouver sa pudeur et sa grâce ?
« Peins-tu le véritable amour, chaste et puissant, L'esprit épanoui dans la chair invisible, Ces couples purs dont l'âme, au soir d'un jour paisible, Se hausse vers le ciel d'où le soleil descend ?
« As-tu, pour attendrir les mères douloureuses, E\oqué les enfants naïfs, beaux et bouclés, Qui jouaient et chantaient et sifflaient dans les clés, Et dont la douce cendre emplit les tombes creuses ?
Charles Guérin
« As-tu salué l'aigle en sang des drapeaux lourds, Et chanté par une ode où s'enfiévrât ta race, Le régiment qui marche à la mort et qui passe Dans la rumeur roulante et sombre des tambours ?
« As-tu mêlé ton cri suppliant à l'hommage Que la création apporte à l'Eternel ?
Ton livre a-t-il sa voix dans l'hymne solennel Que forment les torrents, les mers et le feuillage ?
<< Enfin comme un grand vent qui flagelle les blés Et les fait murmurer d'un horizon à l'autre, As- tu d'un souffle fort ouvert, ô jeune apôtre, Un sillon frissonnant dans les peuples troublés ? .
« Sois humble. >> La parole intérieure expire. J'écoute encor, Docile à l'austère conseil, Je laisse fondre aux feux apparus du soleil Mes vers, hélas ! gravés dans une vaine cire ;
Et buvant d'un regard amer l'or et l'azur Que la nature épanche en mourant de son urne, J'offre à l'éblouissante aïeule taciturne Mon âme résignée à son destin obscur.
IVe Série LES MODERNES
Emile Verhaeren
Le Vent
SUR la bruyère longue infiniment Voici le vent cornant Novembre.
Sur la bruyère infiniment Voici le vent
Qui se déchire et se démembre, En souffles lourds battant les bourgs.
Voici le vent, Le vent sauvage de Novembre.
Aux puits des fermes
Les sceaux de fer et les poulies
Grincent.
Aux citernes des fermes
Les sceaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort dans leurs mélancolies.
ro4 Emile Verhaeren
Le vent rafle le long de l'eau
Les feuilles mortes des bouleaux,
Le vent sauvage de Novembre ;
Le vent mord dans les branches
Des nids d'oiseaux ;
Le vent râpe du fer
Et peigne au loin les avalanches,
Rageusement, du vieil hiver,
Rageusement, le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Dans les étables lamentables Les lucarnes rapiécées Ballottent leurs loques falotes De vitre et de papier.
— Le vent sauvage de Novembre !
Sur sa butte de gazon bistre De bas en haut, à travers airs, De haut en bas, à coups d'éclairs, Le moulin noir fauche, sinistre, Le moulin noir fauche le vent, Le vent, Le vent sauvage de Novembre.
Les vieux chaumes a cropetons Autour de leurs clochers d'église Sont soulevés sur leurs bâtons ; Les vieux chaumes et leurs auvents Claquent au vent, Au vent sauvage de Novembre.
Emile Ferhaeren ioy
Les croix du cimetière étroit, Les bras des morts que sont ces croix, Tombent comme un grand vol Rabattu noir contre le sol.
Le vent sauvage de Novembre, Le vent,
L'avez-vous rencontré, le vent, Au carrefour des trois cents routes, Criant de froid, soufflant d'ahan ; L'avez-vous rencontré, le vent, Celui des peurs et des déroutes ; L'avez- vous vu cette nuit-là Quand il jeta la lune à bas, Et que n'en pouvant plus Tous les villages vermoulus Criaient comme des bêtes Sous la tempête ?
Sur la bruyère infiniment,
Voici le vent hurlant,
Voici le vent cornant Novembre.
Sur la Mer
LARGES voiles au vent, ainsi que des louanges, u La proue ardente et lière et les haubans vermeils, Le haut navire apparaissait comme un archange Vibrant d'ailes qui marcheraient, dans le soleil.
io6 Emile Verhaeren
La neige et l'or étincelaient sur sa carène ; Il étonnait le jour naissant, quand il glissait, Sur le calme de l'eau prismatique et sereine ; Les mirages, suivant son vol, se déplaçaient.
On ne savait de quelle éclatante Norvège Le navire, jadis, avait pris son élan, Ni depuis quand, pareil aux archanges de neige, Il étonnait les flots de son miracle blanc.
Mais les marins des mers de cristal et d'étoiles Contaient son aventure avec de tels serments Que nul n'osait nier qu'on avait vu ses voiles, Depuis toujours, joindre la mer aux firmaments.
Sa fuite au loin ou sa présence vagabonde Hallucinaient les caps et les îles du Nord, Et le futur des temps et le passé du monde Passaient, devant les yeux, quand on narrait son sort.
Au temps des rocs sacrés et des croyances frustes, Il avait apporté la légende et les dieux, Dans les tabliers d'or de ses voiles robustes Gonflés d'espace immense et de vent radieux.
Les apôtres chrétiens avaient nimbé de gloire Son voyage soudain, vers le pays du gel, Quand s'avançait, de promontoire en promontoire, Leur culte jeune à la conquête des autels.
Les pensers de la Grèce et les ardeurs de Rome Pour se répandre au cœur des peuples d'occident S'étaient mêlés, ainsi que des grappes d'automne, A son large espalier de cordages ardents.
Emile Verhaeren 107
Et quand sur l'univers plana quatre-vingt-treize Livide et merveilleux de foudre et de combats, L'aile rouge des temps frôla d'ombre et de braise L'orgueil des pavillons et l'audace des mâts.
Ainsi de siècle en siècle, au cours fougueux des âges. Il emplissait d'espoir les horizons amers, Changeant ses pavillons, changeant ses équipages, Mais éternel dans son voyage autour des mers.
Et maintenant sa hantise domine encore, Comme un faisceau tressé de magiques lueurs, Les yeux et les esprits qui regardent l'aurore Pour y chercher le nouveau feu des jours meilleurs.
Il vogue ayant à bord les prémices fragiles ;
Ce que seront la vie et son éclair, demain,
Ce qu'on a pris non plus au fond des Évangiles,
Mais dans l'instinct mieux défini de l'être humain,
Ce qu'est l'ordre futur et la bonté logique, Et la nécessité claire, force de tous, Ce qu'élabore et veut l'humanité tragique Est oscillant déjà dans l'or de ses remous.
Il passe, en un grand bruit de joie et de louanges, Frôlant les quais de l'aube ou les môles du soir, Et pour ses pieds vibrants et lumineux d'archange, L'immense flux des mers s'érige en reposoir.
Et c'est les mains du vent et les bras des marées Qui d'eux-mêmes poussent en nos havres de paix Le colossal navire aux ailes effarées Qui nous hanta toujours, mais n'aborda jamais.
io8 Emile Verhaeren
Les Moines
JE vous invoque ici, moines apostoliques, Chandeliers d'or, flambeaux de foi, porteurs de feu, Astres versant le jour aux siècles catholiques, Constructeurs éblouis de la maison de Dieu ;
Solitaires assis sur les montagnes blanches, Marbres de volonté, de force et de courroux, Prêcheurs tenant levés vos bras à longues manches Sur le remords ployés des peuples à genoux ;
Vitraux avivés d'aube et de matin candides, Vases de chasteté ne tarissant jamais, Miroirs réverbérant comme des lacs lucides Des rives de douceur et des vallons de paix ;
Voyants dont l'âme était la mystique habitante, Longtemps avant la moit, d'un monde extra-humain, Torses incendiés de ferveur haletante, Rocs barbares debout sur l'empire romain ; -
Étendards embrasés, armures de l'Eglise, Abatteurs d'hérésie à larges coups de croix, Géants chargés d'orgueil que Rome immortalise, Glaives sacrés pendus sur la tête des rois ;
Arches dont le haut cintre arquait sa vastitude, Avec de lourds piliers d'argent comme soutiens, Du côté de l'aurore et de la solitude, D'où sont venus vers nous les grands fleuves chrétiens ;
Emile Verhaeren 109
Clairons sonnant le Christ à belles claironnées, Tocsins battant l'alarme, à mornes glas tombants, Tours de soleil de loin en loin illuminées, Oui poussez dans le ciel vos crucifix flambants.
La Révolte
LA rue, en un remous de pas, -J De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras Sauvagement ramifiés vers la folie, Semble passer volante — et s'affilie A des haines, à des sanglots, à des espoirs ; La rue en or, La rue en rouge, au fond des soirs.
Toute la mort
En des beffrois tonnants se lève ;
Toute la mort, surgie en rêves,
Avec des feux et des épées
Et des têtes, à la tige des glaives,
Comme des fleurs atrocement coupées.
La toux des canons lourds,
Les lourds hoquets des canons sourds
Mesurent seuls les pleurs et les abois de l'heure.
Les cadrans blancs des carrefours obliques,
Comme des yeux en des paupières,
Sont défoncés à coups de pierre :
Le temps normal n'existant plus
Pour les cœurs fous et résolus
De ces foules hyperboliques.
La rage, elle a bondi de terre
Emile Verhaeren
Sur un monceau de pavé gris,
La rage au clair, avec des cris
Et du sang neuf en chaque artère,
Et pâle et haletante
Et si terriblement
Que son moment d'élan vaut à lui seul le temps
Que met un siècle en gravitant
Autour de ses cent ans d'attente.
Tout ce qui fut rêvé jadis ;
Ce que les fronts les plus hardis
Vers l'avenir ont instauré ;
Ce que les âmes ont brandi ;
Ce que les yeux ont imploré,
Ce que toute la sève humaine
Silencieuse a renfermé ;
S'épanouit aux mille bras armés
De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.
C'est la fête du sang qui se déploie,
A travers la terreur, en étendards de joie :
Des gens passent rouges et ivres,
Des gens passent sur des gens morts ;
Les soldats clairs, casqués de cuivre,
Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts,
Las d'obéir, chargent, mollassement,
Le peuple énorme et véhément
Qui veut enfin que sur sa tête
Luisent les ors sanglants et violents de la conquête,
— Tuer, pour rajeunir et pour créer !
Ainsi que la nature inassouvie
Emile Verhaeren
Mordre le but, éperdument,
A travers la folie horrible d'un moment :
Tuer ou s'immoler pour tordre de la vie !
Voici des ponts et des maisons qui brûlent,
En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
L'eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs.
De haut en bas, jusqu'en ses profondeurs,
D'énormes tours obliquent dorées
Barrent la ville au loin d'ombres démesurées ;
Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
Éparpillent des tisons d'or par les ténèbres ;
Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
Hors d'eux-mêmes jusqu'aux nuages.
On fusille par tas, là-bas.
La mort, avec des doigts précis et mécaniques, Au tir rapide et sec des fusils lourds, Abat, le long des murs du carrefour, Des corps debout jetant des gestes tétaniques. Des rangs entiers tombent comme des barres ; Des silences de plomb pèsent dans les bagarres. Des cadavres, dont les balles ont fait des loques, Le torse à nu, montrent leurs chairs baroques ; Et le reflet dansant des lanternes fantasques Crispe en rire le cri dernier sur tous ces masques. Et lourds, les bourdons noirs tanguent dans l'air : Une bataille rauque et féroce de sons S'en va pleurant l'angoisse aux horizons Hagards comme la mer.
Tapant et haletant, le toscin bat,
ii2 Emile Verhaeren
Comme un cœur dans un combat,
Quand, tout à coup, pareille aux voix asphyxiées,
Telle cloche qui âprement tintait,
Dans sa tourelle incendiée,
Se tait.
Aux vieux palais publics, d'où les échevins d'or
Jadis domptaient la ville et refoulaient l'effort
Et la marée en rut des multitudes tortes,
On pénètre, cognant et martelant les portes ;
Les clefs sautent et les verrous ;
Des armoires de fer ouvrent leur trou
Où s'alignent les lois et les harangues ;
Une torche les lèche avec sa langue,
Et tout leur passé noir s'envole et s'éparpille,
Tandis que dans la cave et les greniers l'on pille
Et que l'on jette au loin, par les balcons hagards,
Des corps humains fauchant le vide avec leurs bras
épais.
Mêmes fureurs dans les églises :
Les verrières, où des vierges sont assises, Jonchent le sol et s'émiettent comme du chaume ; Le Christ, rivant aux murs sa mort et son fantôme, Est lacéré et pend, comme un haillon de bois, Au dernier clou qui perce encor sa croix ; Le tabernacle, où sont les chrêmes, Est enfoncé, à coups de poings et de blasphèmes : On soufflette les Saints près des autels debout Et dans la grande nef, de l'un à l'autre bout, Telle une neige — on dissémine les hosties
Emile Verhaeren 113
Pour qu'elles soient, sous des talons rageurs, anéanties.
Tous les joyaux du meurtre et des désastres,
Ktincellent ainsi, sous l'œil des astres ;
La ville entière éclate
En pays d'or coiffé de flammes écarlates ;
La ville, au fond des soirs, vers les lointains houleux,
Tend sa propre couronne énormément en feu ;
Toute la nuit et toute la folie
Brassent la vie, avec leur lie,
Si fort, que -par instants le sol semble trembler,
Et l'espace brûler
Et les râles et les effrois s'écheveler et s'envoler
Et balayer les grands cieux froids.
— Tuer, pour rajeunir et pour créer
Ou pour tomber et pour mourir, qu'importe !
Dompter, ou se casser le front contre la porte !
Et puis — fcque son printemps soit vert ou qu'il soit
rouge — N'est-elle point dans le monde, toujours, Haletante, par à travers les jours, La puissance profonde et fatale qui bouge !
Louis Le Cardonnel 1862 Pro Amicis
PARTOUT c'est la douceur d'un suprême sourire : A peine encor j'entends au lointain du grand val, Pareille au bruit d'un char qui s'éloigne, bruire La dernière rumeur de l'Été triomphal.
ii4 Louis Le Cardonnel
Tout s'apaise : on dirait qu'en extase ravie La terre, dont le soc ouvrit le sein fumant, Comme lasse d'avoir trop prodigué sa vie, Sous le charme automnal s'endort augustement.
Je la vénère ainsi, reposée et sereine : Mais bientôt, me voilant cette tranquillité, L'amertume des pleurs m'envahit, souveraine, Quand je pense aux amis partis avec l'Eté.
C'étaient de purs songeurs, c'étaient d'ardents poètes : Ils chantaient ! maintenant, cadavres, je les vois, Étreignant sur leur sein les cithares muettes, Pour des siècles couchés dans le tombeau sans voix.
Leur nom monte toujours de mon âme à mes lèvres, Et je vais, murmurant, dans ma peine : où sont-ils, Ces cœurs qui palpitaient de généreuses fièvres, Ces esprits délicats, somptueux et subtils ?
Vers le Foyer vivant, vers la Clarté profonde, Où s'allume l'éclat de tous les Orients, Suivent-ils, dans la paix de l'invisible monde, La gravitation des Anges souriants ?
Ou, précipités loin des grands Ethers suaves. Qu'emplit un chant joyeux, candide et solennel, Doivent-ils tournoyer et sangloter, épaves, Dans l'horreur sans limite et le pleur éternel ?
Non ! ô mes Disparus, mes grands Morts : j'en atteste Ces éclairs d'infini que j'ai vus dans vos yeux, Et vos accents d'extase, et ce reflet céleste, Qui descendait parfois sur vos fronts radieux.
Louis Le Cardonnel i i y
Vous qui marchiez épris des altitudes claires, Vous ne vous mêlez pas, hurlants et déchirés Par l'ongle jamais las des divines colères, Au tourbillon confus des morts déshonorés !
Pour tomber à l'abîme, où leur cohue infâme Erre comme le sable au vent lourd du désert, Vous n'aviez pas reçu la grandeur de votre âme. Puis, ô vous qui chantiez, vous avez tant souffert !
Comme le poids des jours sur vos fronts pesa rude ! Comme vos pieds butaient aux cailloux d'ici-bas, Songeurs enveloppés partout de solitude, Amants des visions qui ne s'étreignent pas !
Prompts à faire gémir votre cœur fier et tendre, Les hommes ont souri quand vous alliez, rêvant: Car ils ne pouvaient pas, dans leur folie, entendre Ce que vous écoutiez, redressés dans le vent.
Votre sang est resté sur les ronces jalouses, Et la lampe paisible, et ces calmes espoirs Que versent au foyer les regards des épouses, Par leur douceur à peine ont consolé vos soirs.
L'Art vous fut plus cruel que les douleurs humaines : Ah ! les fiévreuses nuits où vous avez versé Dans vos stances, le flot généreux de vos veines, Pour émouvoir un peu ce vieux monde glacé !
Le Beau vous consumait de sa flamme fatale : C'était votre tourment de nous léguer enfin, En des vers glorieux, l'harmonie idéale, Frères que tortura même le Chant divin.
n6 Louis Le Cardonnel
Que de fois, s'incarnant dans des formes rebelles, Après que leur éclair vous avait éblouis, Les choses de vos cœurs vous ont paru moins belles, Créateurs impuissants, par le rythme trahis !
Telle passa la fleur de vos sombres jeunesses, Et, tombant à cet âge où d'autres vont mûrir, Vous avez salué, du fond de vos tristesses, Fatigués d'ici-bas, l'extase de mourir.
Le premier qui partit fit aux deux autres signe : Ainsi, lorsque finit le clair automne, on voit Deux cygnes éclatants, précédés par un cygne, Pour chercher le soleil, franchir l'horizon froid.
Quand vous agonisiez, vers vous sont descendues, En vous tendant les bras, les célestes Pitiés, Et vous avez suivi leurs ailes étendues, Par vos grandes douleurs déjà purifiés.
Mais si, chargés encor d'un reste de souillures, Avant de posséder les calmes cieux chrétiens, O Morts, dont nous gardons les images si pures, Il vous fallait briser quelques derniers liens,
Traversez, Morts chéris, les feux expiatoires, Puis, du bûcher sévère où tout est consumé, Surgissez, plus brillants même qu'en nos mémoires, Pour regarder, joyeux, l'Infini désarmé.
C'est Lui que vous cherchiez sous la grâce des choses, Dans la beauté des mots; dans les profonds accords, Lui qui vous appelait vers ces apothéoses, Où planeront un jour, glorifiés, vos corps.
Louis Le Cardonnel i 1 7
A vos âmes, que l'Etre adoré se révèle, Et que, sans fin nourris de lumière et d'ardeur, Vous possédiez, selon son essence réelle, L'unfcrue, la première et dernière Splendeur.
Et moi, vous saluant dans vos tranquilles sphères, O grands Morts, dont le cœur ne connaît pas l'oubli, Que je puisse reprendre au milieu de nos frères, Où vous l'avez laissé, votre œuvre inaccompli ;
Que, fidèle héritier de votre vaste rêve,
Et de votre désir maintenant apaisé,
Sous la protection de vos âmes, j'achève
Les grands hymnes sereins dont l'essor fut brisé.
Déjà vous inspirez ce chant qui vous célèbre, Et, tandis que mon front s'incline sous vos ifs, A travers leur murmure indécis et funèbre, Vous me parlez tout bas, ô morts persuasifs.
Près de moi vous glissez dans l'automne limpide, Où la beauté des cieux et des sites s'endort, Et votre sage voix, qui me berce et me guide, Me dit quelle douceur est au fond de la Mort.
Vous conduirez mes pas vers des sources nouvelles : Alors, me relevant plus mûr, mais non vieilli, Longuement je dirai les choses immortelles, Dans mon enthousiasme austère et recueilli.
J'ouvrirai des chemins vers la Beauté divine, Et, lorsque s'épandront mes vers graves et doux, Les hommes sentiront leur céleste origine, A ces profonds accents qui me viendront de vous.
1 1 8 Louis Le Cardonnel
Saint François : A la Cigale
LE poudroyant Midi, de sa clarté précise, -J Découpe les coteaux silencieux d'Assise : L'alouette, sans voix, se cache dans le blé : L'air, où rien ne frémit, sent le myrte brûlé. C'est l'heure morne où, seule, une cigale crie : C'est l'implacable été sur l'immobile Ombrie.
A ses frères, ayant ordonné le sommeil, Pour entonner encore un cantique au soleil, François, le fou divin, s'en va, les mains ouvertes. Les pins l'ont appelé sous leurs aiguilles vertes : Il sourit doucement d'un sourire du ciel : Et, comme s'il venait, ainsi qu'Ezéchiel, De contempler l'ardeur des flamboyantes Roues, Il tressaille, et Ton voit une flamme à ses joues.
L'Esprit l'a ressaisi : voici qu'il va chanter,
Car son cœur est trop plein pour ne pas éclater.
O toi, dit-il, ô toi, stridente dès l'aurore,
Harmonieuse enfant, créature sonore
Que bercent les grands pins dans leur chaude épaisseur
Musicienne d'or, que je nomme ma sœur,
O cigale, en vigueur allègre, qui t'égale ?
Vibrante, crépitante, exultante cigale,
Ta voix infatigable est l'hymne de midi :
Et t'écoutant crier, mon cœur rouge a bondi,
Bénissant la lumière illimitée et blanche,
Qui, royale, du sein du Roi des Rois s'épanche.
Louis Le Cardonnel 1 1 9
Pauvrette, comme toi nous allons, Pâme en feu,
Insoucieux de tout, fors de bien louer Dieu.
La Nature nous voit, dans notre zèle agile,
Pleins du tressaillement sacré de l'évangile,
Des sandales aux pieds, passer le long des champs :
Chanteuse, comme toi nous ne sommes que chants.
Mais avec les beaux jours, fille de la lumière,
O cigale d'été, tu mourras tout entière,
Tandis que nous, tournés vers l'immuable jour,
Nous trouverons qu'il fait clair et chaud dans l'Amour.
Ainsi nous connaîtrons la vie harmonieuse,
Jusqu'à l'heure où la Mort s'en viendra, gracieuse.
O bons frères Mineurs, dira-t-elle, venez :
Soyez entre mes bras comme des nouveau-nés :
J'ai la clef des jardins de la Joie infinie,
C'est par moi que, sans fin, au Christ on communie.
Vite, vous danserez, autour du firmament,
Une danse d'amour sempiternellement.
Lui-même, le Seigneur, présidera la fête :
Car c'est le Coryphée et l'éternel Poète.
Son cœur est comme un luth pour sa divinité,
Et le ciel vibre au chant de son Humanité.
Telle nous parlera la bonne Mort candide . . . Et nous, les yeux fixés sur la paix du splendide Azur, sentant les jours terrestres révolus, Nous mourrons du trépas radieux des Élus. Jésus, nous ayant fait grande miséricorde, Tous, à son luth vivant nous serons une corde. A la gloire du Père, il tirera de nous,
i2o Louis Le Cardomiel
Dans les éternités, des sons perçants et doux : Et nous jubilerons, et nous battrons des ailes, Dans l'immortel Eté, cigales immortelles !
Il dit, et se découvre en silence le sein,
Car son cœur brûle. Alors, s'envolant d'un vieux pin,
La cigale, tandis qu'il se pâme, extatique,
Vient chanter sur le cœur du Père séraphique.
Eugène Hollande 1866
La Flèche
LIVRANT, muet, à l'aigle une chair immortelle -rf Et cessant de compter les siècles révolus, Prométhée, au ciel bleu, de sa fixe prunelle, Jetait le fier dédain de qui n'espère plus.
Cependant que l'oiseau le frappait de son aile Et meurtrissait le cœur en ses ongles inclus, Hercule, auréolé d'une splendeur nouvelle, Apparut, colossal, tendant ses poings velus.
Alors l'aigle s'enfuit avec un cri terrible. Ne pouvant délier l'enchaîné du Destin, Hercule prit son arc et le ciel fut sa cible :
« Ma flèche reviendra teinte du sang divin, » Dit-il à Prométhée en lui baisant la face ; La flèche vole encor dans l'insondable espace !
Eugène Hollande 121
La Victoire de Samothrace
AU travers du flot grec qui se courbe et se joue, JL~\ La galère bondit et t'attache à sa proue, O souffle du poète, à qui le combattant Obéit, d'un élan qui dompte le barbare ;
Et les fils de Pindare
Sont vainqueurs en chantant.
C'est ainsi qu'en un siècle où, pour le deuil du monde, Athènes voit déjà sécher sa main féconde Et ne nourrit qu'à peine un noble souvenir, Un sculpteur a conçu, dans son pieux génie,
La Victoire bannie
Qu'il lègue à l'Avenir.
Et sa race, à jamais, va vivre dans la pierre :
Cette femme qu'il vit sur l'agora, si fière,
A la hanche infléchie, aux seins durs, aux beaux bras,
Les rêves des aïeux divins la façonnèrent,
Et leurs strophes donnèrent
La cadence à son pas.
Lui, saintement ému du passé qu'elle exprime, Il la figure au marbre héroïque et l'anime, Émule de celui qui sut faire des dieux Des traits surnaturels de l'immortelle vie
Par Phidias ravie
Aux arcanes des cieux.
Eugène Hollande
Du jet large et puissant d'un grand vers de Sophocle, L'artiste l'a penchée en avant sur le socle, Où son pied droit fixé seul la retient encor ; Des ailes à son dos, dans l'ardente allégresse
Qui l'a faite déesse,
Palpitent pour l'essor.
Tout à l'heure, elle va fondre dans la tempête, Gonflant sa belle joue à l'épique trompette, Sur l'ennemi planer, et lui glacer le sang, Et, lasse enfin de vaincre et de ne plus» combattre,
Sur la nef d'or abattre
Son vol éblouissant.
Tel fut ton rêve, ô magnanime statuaire
Qui gardais dans ton cœur, comme en un sanctuaire,
A l'honneur des aïeux ton amour et ta foi ;
Mais ton œuvre, que fit si haute ta pensée,
Les âges l'ont dressée
Plus haut encor que toi.
O Victoire non plus des armes sur les armes ! Victoire qui convaincs la Force que tu charmes, L'ennoblissant de tes triomphes éclatants, Génie, Esprit ailé par qui vole la pierre,
Salut à toi, Lumière,
Qui traverses les temps !
Eugène Hollande 123
Inquiétude
J'AI pris le large avec un allègre navire. Tous mes rêves y sont, marins aventureux. Les cordages ont fait dans l'air un bruit de lyre, Et nous appareillons vers les pays heureux.
Terre ! J'ai vu l'Eden à mes regards sourire ! Mais où donc pour mon âme est le terme du mieux ? Hélas ! pourquoi toujours le goût des autres cieux ? Faut-il qu'à tous les vents ma voile s'enfle et vire ?
Je t'ai sur l'Océan à la fin égaré,
O mon hardi vaisseau d'amour, ô ma jeunesse !
Heureux si tu n'es pas trop tôt désemparé !
Il est temps, il est temps que la rive apparaisse, Car, après qu'ils ont fait escale à tant de ports, Les matelots sont las, et quelques-uns sont morts !
Charles Fuster 1866
Contradiction
JE disais : « Notre être, — chimère ! » Mais le poison noir des ennuis Me verse sa liqueur amère :
Hélas ! je souffre . . . Donc, je suis.
i 24 Charles Fuster
Je disais : « La foi, — vieille histoire ! »
Mais j'ai peur des silences froids,
Peur d'être seul dans la nuit noire,
Peur surtout de Dieu . . . Donc, je crois.
Je disais : « Le savoir, — un leurre ! »
Mais ces rêves que je berçais,
Je les briserai tout à l'heure ;
Je vois leur néant . . . Donc, je sais.
Et j'ai peur, en niant le maître ; J'obéis, sans croire à la loi, Je souffre, en doutant de mon être . . . — Seigneur, ayez pitié de moi !
Paul Gilbert 1872
A rOubli
OUBLI, le plus ancien des dieux, et le plus doux, Toi qui vois les souffrants s'allonger à tes pieds Pour dormir à ton ombre, et qui tous les absous Et les endors, certain qu'ils méritent pitié, Les vaincus sanglotants qui t'apportent leur âme ; Toi qui, du même geste affable, exempt de blâme Autant que de superbe ou de rancune, accueilles Les héros qui t'ont pris en haine et te blasphèment, Les rois pauvres d'amour, les gueux riches d'orgueil, Et les croyants naïfs, adorateurs d'eux-mêmes, Souffre qu'à ton autel je suspende aujourd'hui Ces feuilles sans éclat, comme un rameau de buis.
Paul Gilbert 12 y
Et s'il survient un vent distrait qui, par fortune. De sa main invisible en cueille quelques-unes Et les jette au soleil inaccessible, laisse, Laisse-les tournoyer jusqu'au déclin du jour ! Ces vers sont mon tribut, ils te feront retour,
Ils parviendront à leur adresse.
Et s'ils tombent en cendre et se perdent noircis Dans l'amoncellement des temps que tu consumes,
Alors je veux, sans amertume, Sourire à leur poussière en te disant merci, Car tu m'auras instruit dans l'abnégation, Et puisqu'un jour prochain je dois t'abandonner Non quelques vers, sitôt cueillis, sitôt fanés, Mais mon âme envieuse et ses ambitions, Il sied que sans retard j 'apprenne à renoncer Et que je me regarde entrer vivant en toi, Pour qu'au besoin ce soir je sache m'effacer, Comme un flocon de neige, au toucher de ton doigt.
A ma Pensée
PENSÉE, ô voix si faible et si retentissante, Que soutiennent de loin des milliers d'autres voix, Et qui meurs tour à tour comme un écho qui chante, Ou mets debout d'un cri le dieu qui veille en moi ;
O ma chaste maîtresse, ô mon impératrice, O vierge, quelle es- tu ? toi qu'en vain je poursuis, Épouse insaisissable, errante et séductrice, Étoile fiancée à l'ombre de ma nuit !
126 Paul Gilbert
C'est toi qui me fais grand, fouettes mon énergie. Assagis ma jeunesse, asservis mon orgueil, Et, sur le flot des jours attentive vigie, Dans l'avenir brumeux signales les écueils.
Je me sens ennobli, souffrant de tes tristesses ; Le mépris dans tes yeux allume mes remords ; Ton indignation soufflette ma paresse ; Tes quatre ailes de feu m'abritent quand je dors.
Ta voix, les soirs de deuil, me parle dans les foules,
Et ta main me retient ou me pousse en avant,
Et me rudoie, et moi, comme le galet roule
Et gronde dans l'écume alors qu'il fait grand vent,
Secoué par ta main souveraine, je gronde Et roule ; et je m'abats quand ton poing se courrouce ; Mais aux jours d'abandon que ta paix est profonde ! Aux soirs de volupté que ta caresse est douce !
Puis, dans les nuits d'angoisse ou de doute extatique, Je m'abîme en tes yeux, déesse, et je m'y perds, Comme un moine fervent en prière mystique, Comme un antique pâtre en contemplant Vesper.
C'est toi qui fais mouvoir et parler mon fantôme, Tu m'es toujours présente et lointaine à la fois, Je suis ton lieu d'exil, mais quel est ton royaume, A toi qui fais ma gloire et mon secret effroi ? . . .
Toi, ma sœur, cependant que je gis sur la terre, Vois-tu, dans un céleste orage, resplendir L'averse des soleils qui pieu vent dans l'éther ? Quelle autre humanité regardes-tu grandir ?
Paul Gilbert i 27
Quel rite indispensable au culte de ton dieu Accomplis-tu là-bas, prêtresse vagabonde ? Vas-tu puiser ta vie à la source du feu ? Ou prends-tu part dans l'ombre au labeur d'autres mondes ?
Vas-tu cueillir au ciel les mystiques rameaux, Les gerbes de musique et les fleurs idéales Dont tu te complairas à joncher mon cerveau, Comme un champ printanier semé par floréal ?
Demandes-tu ton maître à l'ombre immesurée ? Oh ! donne-moi de voir et d'aimer la merveille ! Retournes-tu te joindre en ta ruche azurée A l'essaim de tes sœurs, ô ma volage abeille ?
Tu n'es, dans leur rucher, qu'une infime ouvrière ; Je veux prier pour toi, ma grande fiancée : Abeilles de l'espace, accueillez ma prière, Aimez d'amour divin votre sœur, ma pensée.
Faites-la noble et simple, industrieuse et tendre, Et qu'elle me rapporte, à son retour sur terre, Un écho du choral que vous devez entendre, Soutenant les soleils dans leur vol séculaire.
A quelle œuvre avec Dieu travaillez-vous d'accord ? Rêvez-vous pour demain la destinée humaine, Ou faites-vous passer en y trempant nos corps. Le courant de la vie au travers de nos veines ?
128 Paul Gilbert
Ou portez- vous ces corps à l'invisible artiste
Qui jadis dégrossit leur forme, et parachève
De les sculpter dans l'ombre, ou les brise, tout triste
En les voyant si lourds, si lointains de son rêve ?
Abeilles de l'espace, êtes-vous les servantes D'un dieu futur, plus beau que tous les dieux défunts, Vers qui les chants d'amour des étoiles mourantes Montent en tournoyant comme d'ardents parfums ?
Vous vendangez le beau qui mûrit quelquefois Dans nos jardins secrets, et l'emportez, le soir, * Dans l'Eden où grandit le futur Roi des rois ; Versez nos cœurs humains au céleste pressoir,
Déesses, pour offrir dans la coupe du ciel A Dieu encore enfant la sublime ambroisie ; Butinez aux vieux murs tout embaumés de miel, Sous les plus humbles toits où dort la poésie.
O Dieu, tout bon déjà, si, pour vivre robuste
Et grandir tout puissant, tu bois cette liqueur
Qui dans les jours d'épreuve exulte au cœur des justes,
Quelle vigne stérile et pauvre que mon cœur !
Et toi, déesse intime, en un labeur si noble, Veille sur mon verger, ô ma divine, émonde Le mal vivace et dru qui croît dans mon vignoble Et m'aide, pour ma part, à donner Dieu au monde.
Joachim Gasquet 129
Joachim Gasquet 1873
Le Couchant
MON corps, ô mes yeux, ma bouche, Pourquoi vivons-nous ?
Pour tremper dans les eaux d'une source glacée
Une branche de laurier noir, En croyant voir passer au fond de ta pensée Virgile caressé par les ombres du soir ;
Pour dompter un cheval sauvage,
Pour passer un fleuve à la nage . . .
O mon cœur, pourquoi vivons-nous ?
Pour être un des moments de la chose féconde,
Une des minutes du monde, De la terre éternelle un des furtifs époux.
Pourquoi vivre, ô ma chair profonde,
Pourquoi vivre et pourquoi jouir, Si ce n'est, ô ma fleur, pour mieux t'épanouir !
Le Chêne
O GRAND chêne, semé par mes lointains aïeux, Dans tes branches parfois revient l'esprit des dieux.
Les aigles en passant déchirent ton feuillage. Une noire sueur ruisselle de ton front.
130 Joachim Gasquet
Les abeilles, l'hiver, habitent ton vieux tronc,
Et les troupeaux, l'été, recherchent ton ombrage.
Mais moi, lorsqu'en rentrant, j'ose venir m'asseoir
Dans ton ombre terrible où s'empourpre le soir,
Je crois m'évanouir au milieu d'un orage.
La maison disparaît, tout le ciel devient noir,
Et les cheveux au vent, pâle, cherchant à voir,
Je sens mon cœur répondre au souffle de tempête
Qui dans tes feuilles d'or s'engouffre sur ma tête.
Et je n'entends plus rien, mes regards ne voient pas,
Mes mains ne touchent plus les lourds branchages bas,
Des dieux abandonnés je subis la colère.
Puis tout à coup, l'esprit des vieux temples déserts
Me visite, et muet sous les feuillages verts,
Sourd comme Beethoven, aveugle comme Homère,
Dans mon sang à grands flots je sens couler ma mère,
La Terre, la nourrice éternelle des vers,
Et dans mon cœur d'un jour s'abîmer l'univers.
Le Temple
I A maison du bonheur est au bord de la route, 1— * Elle s'ouvre au soleil sous les arbres épais ; Pour chasser de son cœur les cris de la déroute, La race y songe aux jours de victoire et de paix.
Les triomphes anciens sur la large muraille Se déroulent, mêlant les guerriers aux moissons, Aux portes des cités tout un peuple travaille, On voit des dieux bouviers et des anges maçons.
Joachim Gasquet 131
Le peintre a retrouvé les soirs de l'Enéide, Mais au lieu de Didon, maîtresse des travaux, Parmi les ouvriers, dans sa robe splendide, Caressant de sa main les croupes des chevaux,
Belle comme une mère et comme une déesse, C'est une autre qui passe au milieu des soldats . . . O rêveur, tu sentis sur ton front sa caresse, Lorsque devant ce mur longtemps tu t'accoudas.
Entre. Dans la maison la même reine habite. Du milieu des drapeaux elle te tend les bras. Si ton cœur est gonflé, si ton sang bat plus vite, Entre. Dans son palais tu là reconnaîtras.
Sur le trône des lois, dans l'encens de l'Eglise, Dans la plus haute salle, au cœur de la maison, Ranimant le foyer la Vestale est assise : C'est elle, la Beauté, l'ordre de ta raison.
Tes pères en chantant jadis sont morts pour elle, C'est d'elle que sont nés les meilleurs de leurs fils, Elle meurt chaque jour pour renaître plus belle . . . Le jardin est un champ de lauriers et de lys.
Tu n'as pu trop longtemps rester en sa présence, Mais tu n'oublieras plus la beauté de son front, Et lorsque fatigué sur les chemins de France, Frère, tu songeras à la noble maison,
Tu n'auras qu'à t'asseoir sur quelques vieilles pierres, En murmurant son nom sans tristesse et sans peur ; Tu n'auras qu'à fermer doucement les paupières, Tu la retrouveras vivante dans ton cœur.
r 3 2 Joachtm Gasquet
Extrait de « Le Paradis retrouvé »
QUI que tu sois, voici mon cœur, voici ma vie . . . Voici le Paradis retrouvé dans les pleurs. O vous dont mendiait la faim inassouvie, Prêtez-moi le fardeau de toutes vos douleurs.
Aimer ! j'ai soif d'aimer, comme vous je veux vivre, Quitter le ciel serein de ma pure raison, Et ne plus limiter le monde qui m'enivre Au bonheur passager qu'abrite ma maison.
Cherchons . . . L'humanité sur la route des âges Hésite au carrefour des révolutions, Et je sens sous le mien battre mille visages, J'entends pleurer en moi les générations.