‹ Fleurs de FranceChapitre 8 sur 10 · FERNAND GREGH · texte numérisé non relu

FERNAND GREGH

Tai trop pleuré

J'AI trop pleuré jadis pour des peines légères ! Mes Douleurs aujourd'hui me sont des étrangères . . . Elles ont beau parler à mots mystérieux Et m'appeler dans l'ombre avec leurs voix légères ; Pour elles je n'ai plus de larmes dans les yeux.

Mes Douleurs aujourd'hui me sont des inconnues : Passantes du chemin qu'on eût peut-être aimées, Mais qu'on n'attendait plus quand elles sont venues, Et qui s'en vont là-bas comme des inconnues, Parce qu'il est trop tard, les âmes sont fermées . . .

Paul-Hyacinthe Loyson i 3

Paul-Hyacinthe Loyson

Sonnet à Laure

QUAND d'un musicien la suave prière Sur le clavier sacré flotte rêveusement, Toute l'église est prête au retentissement Et ce rêve, déjà, c'est la musique entière ;

Mais pour faire à l'Esprit une offrande plus fîère, Il refuse son hymne au grand orgue dormant : L'Humanité n'a pas d'assez pur instrument Pour exhaler au ciel l'hosanna de lumière !

Ainsi, l'aveu qui seul te crierait mon amour, Cet hymne accumulé dont j'ai le cœur si lourd, Se presse sur ma lèvre et jamais ne s'élance,

Et mon âme, vibrant de ce parfait accord, A choisi de garder jusqu'au jour de la mort Sa divine pudeur dans un chaste silence.

134 Paul-Hyacinthe Loyson

Sur le Berceau du dernier-nè

MON nouveau-né, fleur de Noël, N'es-tu pas merveille aussi grande Que ton doux frère de légende, Le fils du ciel ?

Lui qui d'un cœur de vierge sainte S'est exhalé comme un soupir, Toi que l'amour a fait jaillir De son étreinte !

Gloire aux ivresses sans détour !

Honte à la honte solitaire !

L'acte divin, le beau mystère, C'est tout l'amour !

C'est notre fleur qui fructifie, C'est notre joie et nos baisers Par d'autres chairs éternisés Pour mille vies !

Venez-vous-en malgré l'hiver, Lointains amis ! . . . Venez, bons mages, Le sanctuaire à vos hommages Est grand ouvert . . .

J'écarterai les gazes blondes, Et vous verrez comme autrefois Dans son berceau le petit roi Maître du monde • • .

Paul-Hyacinthe Loyson 135-

Tout le trésor des temps passés, Apres vertus et longues gênes, Dans cet étroit berceau de chêne, S'est amassé !

Tout l'avenir aux champs immenses Où lèveront les blés du bien, Ce menu poing fragile en tient Seul la semence !

Et quand jusqu'aux portes des cieux Grondent les ondes du déluge, Ce berceau reste le refuge Religieux.

Là, tout mystère se consomme !

Là, tout idéal est vivant !

Là, toujours mieux qu'auparavant Dieu se fait homme !

L'enfantelet que je bénis Roule dans sa prunelle infime Toutes les ombres de l'abîme De l'infini . . .

Chantez mes grands, l'arbre s'embrase !

Nous fêtons un nouveau Noël !

Sur le petit l'œil maternel Brille en extase,

Et — Jésus n'en soit pas jaloux, Puisque Jésus renaît encore — Moi, je fais silence et j'adore A deux genoux . . .

136 Paul- Hyacinthe Loyson

Sur la Tombe de Keats

1 Hère lies one whose name was vvrit on vvater *

TU t'abusais, pauvre âme moribonde, Quand tu pensas dans quelque lac d'oubli Mirer ton pâle sourire affaibli Et d'un doigt lent tracer ton nom sur l'onde

C'était la mer murmurante et féconde Où ce fragile et fluide repli S'élargissant en un cercle accompli Fit de ta gloire une ceinture au monde . . .

Car c'est ton nom, cette immense clameur Que se renvoient mille rives en chœur Comme un péan des éphèbes d'Athènes ;

Et ce nuage à la chlamyde d'or Jailli du sein de la vague lointaine, C'est ton triomphe au sortir de la mort !

Rome, cimetière protestant, 1906.

Saint-Georges de Bouhélier 137

Saint-Georges de Bouhélier

Inscription sur ce qui cause le malheur

TU te plains de la vie, elle a pourtant ses charmes Qu'il est beau de connaître.

Il te semble, il est vrai, qu'ils ont un goût de larmes, Mais il naît de ton être !

L'eau de pluie en tombant dans un puits plein de sable

Prend son odeur ainsi.

Toute chose qui passe en ton cœur misérable

Se charge de soucis.

Tu crois les jours sans grâce, ils te paraissent sombres,

Sans qu'aucun d'eux ne brille :

C'est en toi qu'empruntant ces couleurs pleines d'ombres

Us deviennent stériles.

La peine qui t'emplit fait de chaque délice

Un chagrin éternel, Comme un objet plongé dans la vague qui glisse

Se recouvre de sel !

Rejette loin de toi cette langueur tragique

Qui toujours te dévore :

Tu verras quel bonheur l'univers communique

A l'âme qui l'adore.

138 Léon Chouville

Léon Chouville 1877

Eté — IÇ17

(Si cette guerre avait eu lieu il y a vingt ans . . .)

. • . ET nous serions là-bas couchés

sous les plaines cicatrisées

fleuries de cloches,

et sur nous la paix douce et noble s'étendrait

de l'été pitoyable à nos cœurs sans reproche . . .

L'été, ce serait lui, cet été d'aujourd'hui,

ce même été qui tirerait

de nos corps déliés une dernière sève

pour la mêler, — parfums — aux brises des midis.

Puis des enfants viendraient, les enfants de nos rêves,

libres, qui salueraient la splendeur de ces champs,

et qui diraient : Nos jours sont beaux,

et peut-être plus bas, montrant du doigt des places :

Nos aînés furent grands. —

Nous serions les aînés de ces enfants nouveaux.

Et si l'on est heureux, lorsque la boue tenace

ferme depuis des ans nos lèvres et nos yeux,

en les sentant passer nous frémirions, heureux,

écoutant à nos fronts danser leurs pas légers,

heureux d'être là, sous la plaine de fleurs,

heureux ainsi d'être couchés,

d'être foulés

par leur bonheur.

Léon Chouville 139

Pierrot triste

LA folie est morte, -« La bonne folie . . .

La pointe des clochers a mis sa robe en loques Et son grelot fêlé sonne creux sous la pluie, La folie est morte.

La folie est morte,

La chère folie . . .

Son cadavre en tombant a condamné la porte, Ça sent le renfermé ici, et la momie,

La folie est morte.

Où donc est la lune,

Sa sœur tant banale ?

Quoi ? vous n'avez pas vu le clown du bon Banville Y passer tout entier du toupet aux sandales ?

O pauvre Cynthie !

Morte la folie,

Eteinte la lune, Et l'on n'y voit plus clair dans sa mélancolie . . . — Mon pauvre ami Pierrot, laisse donc là ta plume,

La folie est morte.

140 Léon Chouville

Sonnet

LES drapeaux des folles auberges, ^a Par les vents griffés en haillons, Veuts d'azurs et de vermillons Gardent l'allégresse des cierges.

Sur nous, du fond des gorges vierges, Yeux bandés même et des bâillons Sur les cris que nous avalions, S'est déroulé l'espoir des berges;

L'espoir, pour nos fronts affaissés Après tant de torrents passés Sans le repos d'une tartane,

Qu'un jour, des ténèbres issus, Nous retrouverons le platane Et la clarté de l'Ilissus.

Léo Larguier 1878

A un Solitaire

IA carafe, les fruits et les fleurs dans un verre, 1— à Les souffles de la nuit, la lune sur le toit, La fraîcheur de l'averse et l'odeur de la terre, N'émeuvent point ainsi, mon pauvre solitaire, Tous ceux qui dans le soir soupent autour de toi.

Léo Larguier 141

Ils parlent des moissons où roule un char antique, Et pour eux, cette ondée est promesse et blé mur ; Vois cette femme, elle est grande et mélancolique, Sa beauté, sa jeunesse au foyer domestique Brûlent, pieuse offrande au devoir triste et pur !

Mais un parfum qui rôde embaume la croisée.

Et le rêve t'emporte, ô poète, et tu vois

Des jardins de jasmins sous des nuits de rosée,

Les filles d'Ispahan et la gaze rosée

De leurs voiles flottants aux grenadiers du bois.

Des balcons sous un faix de roses, la vallée

Où tu voudrais nicher tes rêves familiers,

Les villes d'Orient avec la fraîche allée

De sycomores noirs et de marbre dallée,

Avec leur myrte sombre et leurs verts groseilliers.

Les vastes nuits pesant sur la glace des pôles, La Sicile amoureuse et son golfe et sa mer, Et le pâtre rêvant sous les arceaux des saules, Disant à Galatée aux neigeuses épaules : « Divine, ton troupeau broute un arbuste amer. >>

Tu penses aux beaux vers, à la toile pâlie Où Vinci fait sourire un visage d'amour, A la cour d'un musée au fond de l'Italie, Où sur des seringas, avec mélancolie, Bercé par l'angélus s'endort un tiède jour.

142 Léo Larguier

Et tu n'écoutes pas le bruit de la fontaine, Ce bruit d'argent, grave souvent, parfois rieur, Ni la chanson qui sort de l'auberge prochaine, Et chaque image vient comme une lune pleine, Eblouir un moment ton ciel intérieur !

Nicolas Beauduin 1881 Les Argonautes

ET tous allaient joyeux, mâles, sacrés. Les côtes Frémissaient sous l'essor viril des Argonautes. Leurs rires éclatants roulaient dans le matin, Musculeux, et semblaient terrasser le destin. Des sens luxuriants, ivres d'un vin magique, Les dotaient d'une fougue excessive et lyrique, Qui rendait, dans la nue, au fond du ciel vermeil, Jaloux le conquérant quadrige du soleil. — Apollon pâlissait sous ce vol de tempête. Et la nef s'exaltait dans l'éclatante fête Des flots empanachés d'azur et de clartés. Les bleus enchaînements des grands vents indomptés Se brisaient sur les flancs du navire. L'abîme S'échevelait. Partout un souffle qui ranime Mêlait aux bruits confus et rauques des haubans Le lyrisme effréné des rameurs sur leurs bancs. Tous rayonnaient de sainte et radieuse attente, Et leur âme semblait une mer débordante Sur laquelle voguaient des trésors de splendeurs.

Nicolas Beauduin 143

Ils respiraient sans fin d'entêtantes odeurs, Et les nuits devenaient claires sous leurs prunelles. Les rames n'étaient plus des rames, mais des ailes. Les brises attouchaient le cordage des mâts, Et les monstres chassés vers les fauves climats Laissaient la mer en proie aux grâces des Sirènes ; Sans cesse elles passaient, belles comme des reines, Leur romance marine extasiait le ciel.

Les flots se balançaient d'un geste rituel Sur l'abîme nautique où bondissent les proues. Et tous chantaient, ravis : le soleil sur leurs joues Epandait les rayons de son charme divin ; L'air chatoyant et vif enfiévrait comme un vin Béni par la bonté de Bacchus aux mains ivres, Et les rochers vibraient à la façon des cuivres, Rythmant le chaud triomphe épique des guerriers.

— Et tous, ils riaient tous, ces fiers aventuriers, Chevauchant la folie et l'ivresse des vagues :

Les gouttes d'eau chargeaient leurs doigts comme des

bagues, Leur chevelure ailée, offerte au vent des mers, Buvait l'odeur des sels et des goémons verts. Les algues fleurissaient la carène exultante : Les voiles se gonflaient du désir de l'attente, Semblables à des seins tout palpitants d'amour ; Sur elles les baisers magnifiques du jour Mettaient comme un frisson d'allégresses divines.

— Parfois un cri venu des lointaines collines Où les pâtres, couverts de vêtements de peaux, Promènent la langueur agreste des troupeaux,

144 Nicolas Beauduin

Saluaient la splendeur de la course nautique. Et le chêne, toujours, le chêne prophétique, Que le sol de Dodone avait jadis nourri, D'un hymne enthousiaste et fort, jamais tari, Clamait sur la mer sainte, en face des étoiles, Parmi les baisers fous que se donnaient les voiles, L'illumination du but religieux . . .

Jules Romains i88f

Je suis un Habitant de ma Ville; un de ceux . . .

JE suis un habitant de ma ville ; un de ceux Qui s'assoient au théâtre et qui vont par les rues ; Une voix qu'on entend, une face aperçue Dont certains ont gardé la forme dans leurs yeux;

Mon vouloir que jadis je vénérais n'est rien Qu'un éphémère élan du vouloir unanime ; Je méprise mon cœur et ma pensée intime : Le rêve de la ville est plus beau que le mien.

Je n'ai pas le désir enfantin d'être libre ;

Mon idéal usé pend après de vieux clous.

Je disparais. Et l'adorable vie de tous

Me chasse de mon corps et conquiert chaque fibre.

Et tandis que j'avais naguère mal au bras

De porter mon paquet d'angoisse, gros et dense,

Avec ce qui me reste encor de conscience,

Je connais le bonheur de n'être presque pas.

Jules Romains 145-

«Je ne suis pas heureux»

TE ne suis pas heureux

Comme tant d'autres hommes, Ce» soir, bien que mon âme Ait toute pureté.

Tandis que je rêvais A maintes infortunes, J'ai renversé ma lampe Et l'ai cassée en deux.

Me voilà sans lumière, Les coudes sur la table, Dans une amère nuit Qui ne me connaît pas.

Je regrette mon village Au pied du mont Mézenc ; J'y fus heureux un soir Lorsque j'avais quinze ans.

C'était un crépuscule Si calme, si touchant ; C'était tout un village Si doux à un enfant ;

Que si j'avais la force De bien m'en souvenir, Je pleurerais longtemps, La main contre mon cœur.

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