Jules Romains
Car à quoi bon les larmes Si Ton ne pleure pas D'être seul, sans espoir, Avec un doux regret,
Et de ne plus avoir Pour écrire sa peine Qu'un morceau de buvard Eclairé par la lune ?
Ce n'était qu'un réduit Au nord de la maison ; Une lucarne étroite Le rattachait au jour.
Il était encombré De paquets et de coffres ; Mais pourtant j'y dormais Au fond d'un lit trop court.
L'ombre sentant le foin Appuyait sur mon corps ; La paillasse était faite Avec des feuilles mortes.
Quand je me retournais Elles craquaient ensemble ; Ce binait entrait en moi Si loin qu'il est resté.
Tout ce qui est souffrant Lui ressemble et l'appelle ; Je l'ai bien reconnu Sur le bord de la mer.
Jules Romains 147
Et c'est lui que j'entends S'élever de Paris Quand mon âme étendue Pèse sur les faubourgs.
Ce n'était qu'un réduit, Mais j'y dormais tout seul ; Et j'aurais pu mourir Sans déranger personne.
Je me blottissais là Dans un peu d'air aimé ; J'avais comme un frisson Quand j'entendais mon souffle.
Une rumeur menue Pareille au sable fin M'emplissait les oreilles Et y tourbillonnait.
Sûrement la maison N'était pas avec moi, Ni la famille en bas, Ni la chair de l'étable.
C'est là que je connus Le vrai goût de moi-même ; C'est là que fut moi seul Dont je n'ai rien donné ;
Malgré qu'un chien de garde Aboyât sur un mur ; Malgré qu'un autre chien Fît un autre aboiement ; L 2
148 Jules Romains
Et qu'il fallût penser D'entre mes couvertures A ce hameau courbé Qui supportait la nuit.
Comtesse Mathieu de Noailles Eva
VOIS, la colline est bleue et déjà l'ombre agile A sur le blanc chemin répandu ses vapeurs. Les portes des maisons s'éclairent vers la ville,
— Eva, sois sans orgueil, sans prudence et sans peur. Le soleil tout le jour a brûlé ta fenêtre,
Tes bras étaient oisifs et ton cœur était lourd,
— Voici l'heure où la force exquise va renaître, La lune est favorable aux rêveurs de l'amour.
Viens dans le bois feuillu, sous la fraîcheur des branches,
O pleureuse irritée et chaude du désir,
La nature infinie et profonde se penche
Sur ceux qui vont s'unir et souffrir de plaisir.
Vois : c'est pour la joyeuse et grave défaillance Que l'air est de rosée et d'odeur embué, Les phalènes légers qui dansent en silence S'envolent doucement des buissons remués,
Regarde ; la nature, âpre, auguste, éternelle, Que n'émeut point l'orgueil et le labeur humains, Palpite dans la nuit et s'éploie comme une aile Quand l'être cherche l'être au secret des chemins.
Comtesse Mathieu de Nouilles 1 49
Elle qui ne sait pas si sa vigne et ses pommes Suffiront aux besoins des travailleurs du jour, Elle tressaille et rit quand les enfants des hommes Se pressent dans son ombre aux saisons de l'amour.
— Eva, les sucs, le miel, la sève et les résines Coulent dans le soir clair pour parfumer ton cœur, Cède au dessein divin du rêve qui chemine : Voici l'heure où la fleur s'incline sur la fleur.
Les étoiles aux cieux s'allument une à une, Les feuillages mouvants se frôlent doucement, Les vagues de la mer se lèvent vers la lune, La plainte des oiseaux éclate par moment . • .
— Eva, entre à ton tour dans la saison heureuse, Baigne ton coeur aux eaux vivaces du destin, Accepte sans trembler la lutte harmonieuse, L'abeille du désir ce soir joue sur le thym ;
Vois, le monde infini te contemple et t'espère,
— Sens-tu fluer vers toi les parfums d'alentour, — Ton corps est cette nuit profond comme la terre, Ton cœur s'ouvre,s'élance et pleure : c'est l'amour . . .
L'Innocence
SI tu veux nous ferons notre maison si belle Que nous y resterons les étés et l'hiver ! Nous verrons alentour fluer l'eau qui dégèle Et les arbres jaunis y redevenir verts.
i yo Comtesse Mathieu de Noailles
Les jours harmonieux et les saisons heureuses Passeront sur le bord lumineux du chemin, Comme de beaux enfants dont les bandes rieuses S'enlacent en jouant et se tiennent les mains.
Un rosier montera devant notre fenêtre Pour baptiser le jour de rosée et d'odeur ; Les dociles troupeaux qu'un enfant mène paître Répandront sur les champs leur paisible candeur.
Le frivole soleil et la lune pensive Qui s'enroulent au tronc lisse des peupliers Refléteront en nous leur âme lasse ou vive Selon les clairs midis et les soirs familiers.
Nous ferons notre cœur si simple et si crédule Que les esprits charmants des contes d'autrefois Reviendront habiter dans les vieilles pendules Avec des airs secrets, affairés et courtois.
Pendant les soirs d'hiver, pour mieux sentir la flamme, Nous tâcherons d'avoir un peu froid tous les deux, Et de grandes clartés nous danseront dans l'âme A la lueur du bois qui semblera joyeux.
Émus de la douceur que le printemps apporte, Nous ferons en avril des rêves plus troublants, — Et l'Amour sagement jouera sur notre porte Et comptera les jours avec des cailloux blancs.
Comtesse Mathieu de IN o aille s i y i
Plénitude
LE jour tremble et s'éteint, mais le cercle du ciel, -J Les feuillages nattés, les voûtes odorantes, Les duvets des oiseaux pleins de brises errantes Sont encor chauds de vous, soleil torrentiel !
Le soir est un moment de candide accalmie, Il attend sans avoir souci de son destin. Puis un astre apparaît, ô nocturne matin, Est-ce le soleil mort, ou la lune endormie ?
Enfin l'ombre se fait en augmentant toujours. Je ne vois plus glisser sur mon heureux visage Les mouvements, les cris, les pas du paysage, Et l'uniforme nuit m'enferme dans ses tours.
Mais alors c'est de moi que monte et que s'élance Un univers plus beau, plus plein de passion, Je suis le sol, la flamme et l'orchestration, Je foule l'infini, j'embrase le silence,
Et mon cœur est unique, universel, puissant, Mon esprit est ouvert comme une immense porte, Je m'attendris, je meurs, je m'exalte, je porte, Quelque chose, ce soir, de divin dans mon sang . • .
i f2 Comtesse Mathieu de Noailles La Course dans l'Azur
A mon Enfant.
MON fils, tenez-vous à ma robe, Soyez ardent et diligent :
Déjà le matin luit, le globe Est beau comme un lingot d'argent !
C'est de désir que ma main tremble, Venez avec moi dans le vent :
Nous aurons quatre ailes ensemble, Nous boirons le soleil levant.
Nous aurons l'air d'aller en guerre Pour le bonheur, pour le plaisir, Pour conquérir toute la terre Et son ciel qu'on ne peut saisir.
Qu'importe votre frêle mine, Et mes pas souvent hésitants, Si les brises de Salamine Gonflent nos vêtements flottants !
Je serai la Victoire blanche Tendue au vent d'un coteau grec : Le vent nous irrite et nous penche, Mais on marche plus vite avec.
Retenez-vous à mon écharpe ; Vous êtes mon fils : il faut bien Que vos cheveux, comme une harpe, Jettent un chant éolien !
Comtesse Mathieu de Nouilles i y 3
Vous avez dormi dans mon âme :
Il faut que votre être vermeil S'élance, s'émeuve, se pâme ; Combattez avec le soleil !
L'air frappera votre visage ; Avancez, joyeux, furieux, L'important n'est pas d'être sage, C'est d'aller au-devant des Dieux.
Comme on voit, sur un vase étrusque, La danseuse et le faune enfant, Nous poserons, d'un geste brusque, Sur le monde un pied triomphant.
Je ne sais pas où je vous mène ; Je vous mène où sont les héros :
C'est un vaste et chantant domaine Le plus terrible et le plus haut.
Que votre main sur votre bouche Presse tout ce qui brûle et luit ; L'univers me semblait farouche, Je fus amoureuse de lui !
Que m'importe votre doux âge !
On est fort avant d'être grand ; Je suis née avec mon courage ; Soyez un petit aigle errant.
Ah ! que pendant toute ma vie Je puisse voir à mes côtés Lutter votre âme ivre, ravie, Vos bras, vos genoux exaltés !
i f 4 Comtesse Mathieu de Noat/les
Et, le jour où je serai morte, Vous direz à ceux qui croiront Que j'ai poussé la sombre porte Qui mène à l'empire âpre et rond :
«Je l'ai laissée au bord du monde, Où l'espace est si bleu, si pur.
Elle semblait vive et profonde Et voulait caresser l'azur,
« Je n'ai pas eu le temps de dire :
« Que faites-vous ? ... » Le front vermeil,
Je l'ai vue errer et sourire
Et s'enfoncer dans le soleil ...»