A UNE DAME
Vous demandez pourquoi mes mains trop paresseuses.
Au Heu de s'appliquer aux choses sérieuses,
D'agiter gravemenl la plume entre leurs doigts*
D'associer Jeu)* geste aux élans de la voix;
Ou , réveillant soudain quelque touche engourdie y
De courir en boitant après la mélodie ;
Pourquoi ces lourdes mains , faites aux durs travaux ,
Affectent depréteBére à des lalc^nts nou>«a«x ,
Perdent une veillée en poses féminines , Caressent les festons des blanches mousselines^ Ornent un canevas de fils soyeux el fins , Ou disposent la laine en bizarres dessins?
Certes un tel caprice a de quoi vous sui prendre:
Ma nature n'est pas efféminée et tendre -,
Le sillon creux et brun dont Tœil est entouré ^
La tête chevelue et le fiont labouré^
L'anguleuse laideur d'une face blémie,
Semblent se refuser à cette fantaisie :
Votre sexe, d'ailleurs^ a son rôle ici bas.
Sa région que l'homme admire , et n'atteint pas;
Son trésor de beauté , de grâce et de faiblesse;
Ses rires éclatants^ sa rêveuse tristesse ,
Les humides clartés de ses yeux incertains.
Et jusqu'au jeu coquet de ses petites mains...
Vous qui m'interrogez, pardonnez -moi, madame. Si j'ose m'adonner à des travaux de femme , '
Et froisser rudemenl de fragiles lissus:
De vos groupes du soir pourquoi serais-je exclus? Je me fais , tout au bout de la table légère , Froid et laborieux comme une ménagère^ On m y laisse, on m'oublie, on «habilue à moi ^ Ma présence n'a plus de fatigue ou d'effroi -, L*œil baissé sur les points de ma tapisserie. Je vois couler des flots d'intime causerie; J'écoute le récit de mystères charmants , Et savoure en secret (ous ces ravissements.
Voilà ce que me vaut l'art que ma main cultive; Ne me l'enviez pas : ma joie est si naïve , Mon bonheur si discret ! et je trouve si doux Le travail qui m'appelle à m'asseoir près de vous I Aussi , lorsque brodant tous deux la même (rame , Votre voix , l'autre soir , me demandait , madame , Pourquoi cet art me plait ? moi, pauvre délaissé, J'aurais voulu répondre , et je n*ai pas bsé.