IV. — Invasion (?'*.ttila. — Paris sauvé par Geneviève
Quatre-ving-ts ar.s avant ces événements, des hordes innombrables et farouches dont le nom est resté comme un lugubre souvenir dans les nations, les Huns, s'élançaient des extrémités de la Tartarie, broyant les empires, brûlant, saccageant les ailles, portant part;iut le fer et le feu. Des peuples belliqueux, des I^rinces vaillants essayèrent de s'opposer à ce flot dévastateur, ils furent vaincus et foulés aux pieds par ces conquérants sauvages. Ni les torrents, ni les montagnes n'arrêtaient l(Vùv marche foudroyante; le monde entier
FLKURS DES CHAMPS 2l
semblait devoir devenir leur proie. La terre paraissait être vouée h la destruction : la famine et la peste achevaient de détruire le reste des populations. « Il y avait, disent Salvien et saint Jérôme, des cités pleines de cadavres, n'ayant d'autres habitants que des oiseaux de proie ; les animaux même disparaissaient; le sol se couvrait de ronces et de forêts. La Gaule avait été dévastée comme si l'Océan eût passé sur elle; l'Afrique était dévorée jusqu'aux entrailles; l'incendie avait balayé la Bretagne comme d'une langue de feu (1). »
Or, en ce temps, Attila, après avoir fait trembler les nations du Midi, avait envahi les Gaules. Ce prince était animé d'une ambition sans bornes ; il se croyait envoyé du ciel pour châtier les peuples, et lui-même se nommait le fléau de Dieit. Son armée comptait sept cent mille combattants, et son ardeur, pour le carnage et la destruction, était telle qu'il avait coutume de dire que l'herbe ne croissait plus oà son cheval avait passé.
« Quand l'armée de ce roi barbare faisait halte, raconte un historien, son camp couvrait l'espace de trois villes entières : un roi captif veillait èi la tente de chacun de ses généraux; dédaigneux des richesses qu'il avait amassées, Attila repoussait les mets délicats que
(1) Sahran, De Gubern. Dei.Ub. vi. — S. Thieion, ad Sophon.
22 l'A BERGÈRE DE NANTEBRE
les courtisans lui offraient dans des vases d'or et d'argent; le barbare préférait des chairs saignante dans des assiettes de bois. On raconte que lorsqu'il sortit de sa patrie pour ravag-er les pays inconnus, une biche mystérieuse lui indiqua le chemin. D'abord il passa comme un torrent sur l'empire d'Orient, traversa l'Italie, puis toute cette terre qui est aujourd'hui la France. Sur son passage, chaque jour, le sang rougissait la terre ; chaque nuit, l'incendie rougissait le ciel -, les enfants étaient suspendus aux arbres par le nerf de la cuisse, et abandonnés vivants aux oiseaux de proie; les jeunes filles étaient étendues au travers des ornières, et on faisait passer sut leur corps des chariots pesamment charges; les vieillards étaient attachée au cou des chevaux, et les coursiers aigwillonnés les emportaient avec eux. Cinq cents villes brûlées marquaient déjà le passage du roi des Huns, lorsque son armée approcha de Paris, qu'on appelait alors Lutèce. »
La moitié de la Gaule avait déjà été dévastée. Metz était détruite : une seule petite chapelle dédiée à saint Etienne restait seule comme pour dire aux passants effraj'és : « Ici fut Metz. » Troyes allait subir le même sort, elle fut sauvée grâce au dévouement de son évêque. Saint Loup essaya le premier, près du terrible chef de l'armée ennemie, non d'ar-
PLEURS DES CfRAMPS 23
rêter sa course, mais de le fléchir, et de l'adoucir, s'il était possible.
— Venez, prince, lui dit-il, vous qui êtes le fléau de mon Dieu, vous qui portez partout ses foudres et ses colères, entrez dans votre ville. Il est bien juste de vous céder et de vous craindre, puisque vous êtes l'envoyé du Tout- Puissant, le ministre de sa colère et l'instrument de sa veng-eance.
C'était là un pieux artifice pour modérer la fureur du tyran. Il était réservé à la vierge de Nanterre de le vaincre tout à fait.
Les barbares, poursuivant leur marche, des" cendaient la Seine et arrivaient devant Lutèce. A leur approche, les Parisiens, remplis d'effroi, veulent déserter leurs remparts et fuir dana une ville mieux fortifiée. Sainte Geneviève calme leurs craintes, les exhorte à la confiance et leur promet au nom de Dieu, qui commande aux conquérants, qu'ils seront sauvés s'ils ont recours à la prière et à la pénitence. Elle réunit les femmes et s'enferme avec elles dans une église pour prier, afin de désarmer la colère divine. Mais les hommes refusaient de croire aux paroles de la sainte et continuaient à s'enfuir emportant avec eux leurs richesses.
Voyant que rien ne pouvait arrêter leur folle terreur, Geneviève leur annonce de la part de Dieu que les villes où ils se retireraient seraient détruites.
44 l'A BERGERE DE NANTERRE
Quelques-uns de ces hommes, toujours disposés à se porter à tous les excès, irrités de se voir entravés dans leur fuite, tournent leur rag-e contre la sainte. Les uns conseillent de jeter dans la Seine la fausse prophétesse, les autres veulent la lapider; Geneviève, au milieu de ces dang'ers, reste calme, priant Dieu de la secourir. Ce fut encore saint Germain qui la sauva de ce péril, non plus par l'ascendant de ses paroles, mais par le souvenir de ses vertus.
En rentrant de la Grande-Bretag-ne, l'évêque, toujours plein de zèle et de charité, s'était rendu à Ravenne, près de l'empereur Valentinien, pour plaider la cause des peuples de l'Armorique opprimés par les lieutenants de César. La renommée de ses vertus l'avait précédé et il se vit accueilli avec les plus g-rands honneurs. L'empereur Valentinien et sa mère Placidie lui accordèrent tout ce qu'il demanda-, cette princesse voulant prouver à l'évêque l'estime qu'elle avait pour sa personne, lui fit porter, dans des vases d'arg-ent, des mets délicats, mais d'où la viande était exclue.
Germain, en retour, envoya à l'impératrice un pain d'org-e sur une assiette de bois ; Placidie reçut avec joie cet éloquent présent, qu'elle fit enchâsser dans l'or, et dont le contact opéra des miracles.
Au moment de partir pour rentrer au milieu
de son tronpcau, l'évêque se trouva dang-ereusement malade. Placidie le servit à genoux, et voyant que la maladie ne laissait plus aucun espoir, elle supplia le saint de permettre que son corps restât à Ravenne. Germain s'y refusa et ordonna que ses restes fussent transportés dans sa ville épiscopale. il fit appeler un prêtre, nommé Sédulius, lui donna ses dernières instructions, lui remit des eulog-ies (1) pour porter à Geneviève, sa fille spirituelle, et rendit son âme au Seigneur.
Les prêtres et les fidèles se partagèrent ses vêtements; Placidie fitembaumer le corps; on le plaça dans un cercueil de cyprès; et, suivant les volontés du saint évêque, le cortège funèbre se dirigea vers la Gaule.
Ce fut une véritable marche triomphale ; les peuples accouraient en foule au-devant du corps, cherchant à s'approcher pour toucher les saintes reliques du prélat.
Au bout de cinquante jours, le cortège arriva à Auxerre, et Germain fut déposé dans le tombeau qu'il avait choisi au milieu des populations qu'il avait aimées et secourues.
Le prêtre Sédulius tarda un peu à s'acquitter de sa commission pour Geneviève.
11 alla enfin à Paris pour la voir, et il arriva
(1) Les eulogies étaient des pains bénits que les évèques s'envoyaient les uns les autres en si^ae d'unio...
26 l'A. BBROÈRE DE NÂNTERRE
au milieu des scènes d'effroi et de colère que nous avons décrites. | Voyant le danger que courait la sainte, il essaya de calmer le peuple.
« Que reprochez-vous à Geneviève? leur dit-il. Avez-vous oublié tout ce qu'elle a fait pour vous? Et parce qu'elle veut vous préserver de la honte et de la mort, vous voulez attenter à sa vie? Insensés que vous êtesl Souvenez-vous de ce que vous a dit l'illustre Germain d'Auxerre, et pour vous prouver combien il estimait l'innocence et la sainteté de celle que vous persécutez, voyez, voilà les eulogies qu'en mourant il m'a chargé de lui remettre. »
A ces mots, les esprits s'apaisèrent; le pieux souvenir de Germain triompha de ces hommes irrités ; ils craignirent d'encourir la vengeance de Dieu en le repoussant : Geneviève fut sauvée et justifiée.
La sainte continua donc à prier, et parvint à faire rentrer un peu d'espoir dans les cœurs.
Attila était arrivé sous les murs de Paris ; son innombrable armée couvrait les plaines et las coteaux environnants; les habitants, en face de cette épouvantable invasion, ne songeaient plus qu'à mourir, murmurant encore contre Geneviève, qui leur avait promis le salut.
Mais Dieu voulut ratifier rengagement de sa fidèle servante, et les Huns, repoussés par la main qui dirige à son gré la marche de^ conquérants, changèrent tout à coup de direction et abandonnèrent Paris.
Les paroles, les prières, les menaces au nom d'un Dieu vengeur que la sainte employa tour à tour pour fléchir Attila, portèrent le trouble dans son âme, et dès ce jour, il perdit cette fureur qui était son principal courage.
Dieu se sert des petits et des faibles pour combattre les forts; pour sauver son peuple des horreurs de la servitude et du joug étranger, il s'est souvent servi de la main d'une femme ; et c'est dans la position la plus obscure, la plus ignorée qu'il a choisi ces humbles vierges dont il arma le bras d'une force surnaturelle.
A la fureur des guerriers et à l'orgueil des conquérants , ij opposa la faiblesse d'une jeune fille et l'humilité d'une bergère.
A cette époque, la Gaule était déchirée et à demi détruite par ces farouches barbares, et le plus terrible d'entre eux, le sauvage Attila, à qui rien ne résistait, vint heurter son glaive contre la houlette de Geneviève.
Bien des siècles après, la France gémissait sous la domination des Anglais : une autre bergère, la vierge de Domremy, fait reculer l'étranger et délivre notre pays.
Attila repoussé de Paris s'avance sur Orléans, qui lui barrait le passage de la Loire, et essaie de s'emparer de la ville avant que l'armée d'Aétius puisse jeter du secours dans la place. Là encore il est arrêté par le courag-e et le dévouement chrétien; l'évêque saint Aignan, s'inspirant de ce patriotisme qui plus tard enflamma Jeanne d'Arc, entreprend d'arrêter Attila. Son pieux enthousiasme anime le courage des habitants • il leur promet la délivrance; il leur annonce le secours de Dieu.
Veillant à toute heure sur les remparts, sa présence excite les assiégés et les remplit d'une ardeur invincible; en vain les murs tombés ne défendent presque plus la ville, Tévêque soutient encore la résistance.
— Ayez confiance en Dieu, répète sans cesse Aignan, priez, nous serons secourus.
Mais l'attaque redouble de vigueur, et le découragement commence à s'emparer du cœur des assiégés.
— Allez sur les remparts et regardez au loin, dit alors l'évêque à ceux qui l'entourent.
Les messagers reviennent bientôt.
— Seigneur, disent-ils, nous n'avons rien vu.
— Attendons et prions, répond l'évêque.
Peu après, il envoie de nouveau.
— Seigneur, disent les messagers à leur retour, nous n'avons rien vu que l'armée en-
nemie qui nous presse de toutes parts et va bientôt pénétrer dans nos murs.
~ Prions encore, répond l'évoque, prions avec foi et nous serons sauvés.
Tout à coup un homme arrive en toute bâte annoncer au prélat qu'un petit nuage apparaît h l'horizon.
— C'est le secours de Dieu ! s'écrie Aignan.
Ce secours, c'était l'armée d'Aétius et de Tbéoderic, unie à celle de Mérovée et deGondicaire, roi des Burgondes, c'est-à-dire tous les peuples de la Gaule, pour écraser leur vainqueur.
. Attila est contraint de lever le siège, et se replie jusque dans les plaines catalauniques qui s'étendent entre Méry et Châlonssur-Marne.
Là se livra cette sanglante bataille où les hordes barbares furent vaincues par les légions italiennes fondues dans les nombreuses phalanges des Visigoths, des Burgondes et des Francs, guidés par leur illustre chef.
C'était la civilisation luttant contre la barbarie et l'écrasant pour longtemps. Attila, triste, découragé de ses récents échecs, poursuivi de pressentiments lugubres, ne retrou, vait plus son ancienne ardeur ; en vain il excita son armée au combat, un trouble étrange s'y répandit, et le ^éau de Dieu fut brisé comme un instrument devenu inutile.
V — Vertus et miracles de Geneviève.
Paris de la famine.
Elle sauve
Cependant les habitants de Paris étaient pleins de reconnaissance et de vénération pour leur libératrice, mais toutes ces marques d'estime, loin d'inspirer à Geneviève une légitime satisfaction, ne servaient qu'à augmenter son humilité et sa foi en Dieu, à qui elle reportait toute la gloire de ce prodige.
Selon Bourdaloue, l'un de ses plus éloquents panégyristes , un amour divin et une sorte d'inspiration céleste se peignaient dans ses yeux et révélaient en elle un être surnaturel : combien de fois, tandis que les filles de Lutèce,
le front paré de roses champêtres et s'abandonnant aux plaisirs de leur âg-e, dansaient çn cercle dans la forêt qui couvre les ruines du temple d'Isis , on vit Geneviève , jeune comme elles, pénétrer dans la prison obscure ou dans l'hospice infect pour consoler ou pour guérir. Il n'est point de souffrance qui ne cédât à l'efficacité de ses prières. « Tandis que le chrétien voyait en elle l'épouse du Seigneur, l'idolâtrie l'appelait le génie de l'espérance (1). »
La vie de Geneviève était partagée entre la prière et les bonnes œuvres. Dieu n'a pas voulu que la sainteté fût inutile au monde, et les saints ont toujours été les bienfaiteurs de l'humanité. Le temps de la prière n'est pas un temps perdu ; les gens du monde se trompent fortement en croyant que le temps consacré à Dieu ou au soin de l'âme nuit à l'accomplissement des autres devoirs. Loin de là : la prière, au contraire, donne des forces nouvelles pour accomplir les plus pénibles obligations. Qui pourrait dire que le temps des repas est un temps perdu pour le travail? Si le corps ne prenait point de nourriture, il perdrait la force qui le fait agir : il en est ainsi de l'âme.
La piété de Geneviève était toujours agissante ; jamais elle ne prenait un moment de
<l) Mézeray, Hisioutt b« Fiuku.
repos tant qu'il lui restait un malade à soigner, un pauvre à secourir. Sa charité était connue de tous; on s'adressait toujours à elle, bien sur de n'être pas repoussé; partout où elle passait, elle répandait des aumônes et des consolations. Au milieu du monde, elle menait la vie austère et mortifiée d'un solitaire. Nous avons déjà parlé de ses jeûnes et de ses mortifications; jusqu'à l'âge de cinquante ans, elle continua ce genre de vie; alors, pour obéir aux évêques ses directeurs, pour qui elle eut toujours le plus grand respect, elle fit usage d'un peu de lait et de poisson. Ce jeûne si rigoureux était accompagné d'une prière presque continuelle. Elle passait en oraison la nuit du samedi au dimanche, pour se préparer à célébrer dignement le jour du Seigneur. Pour se disposer à la fête de Pâques, elle se retirait dans la retraite depuis le jour de l'Epiphanie jusqu'au Jeudi-Saint. La charité seule l'arrachait à sa solitude; alors, elle entreprenait de longs voyages pour répondre aux vœux des populations qui l'appelaient.
Avec le don de prophétie, Geneviève avait reçu du ciel le don des miracles : sa vie entière en fut remplie, il serait trop long de les rapporter tous. Les malades touchés par elle revenaient subitement à la santé ; les afi'aires les plus délicates s'arrangeaient dès que la sainte voulait bien s'en occuper : aussi, de
1;ou3 côtés on arrivait vers elle pour solliciter ses conseils et ses prières.
Le roi Childéric lui-même avait la plus fî^rande vénération pour elle et ne sut jamais lui rien refuser.
Ce n'était pas seulement en France que s'étendait la réputation de la sainte, les personnages les plus éminents des contrées lointaines s'enquéraient de ses nouvelles. Saint Siméon Stylite, son contemporain, demandait toujours aux voyag-eurs qui venaient des Gaules : « Comment se porte notre chère sainte, la digne épouse de Jésus-Christ? » Geneviève avait une très grande dévotion à saint Denis, le premier apôtre martyr de la Gaule ; elle aimait à aller prier au villag-e de Cathaul, près du torabeau du saint. Elle désirait vivement lui élever une ég-lise, mais les difficultés étaient grandes , elle en parla aux prêtres de l'endroit; ceux-ci déclarèrent ne pas avoir les ressources nécessaires, puisqu'ils vivaient de la charité publique.
— Eh bien ! répliqua la sainte, qui parut tout à coup saisie d'une inspiration divine, que l'un de vous, mes vénérables pères en Jéaus- Cbrist, se rende aussitôt sur le pont de la ville et me rapporte ce qu'il aura entendu.
Un des prêtres s'étant rendu à l'endroit indiqué, entendit deux hommes qui se racontaient la découverte de deux fours à chaux et
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d'une excellente carrière de pierres. Il revint rendre compte à la sainte de ce qu'il avait entendu.
— Vous le voyez, s'écria alors Geneviève , Dieu javorise mon dessein. Courage donc, ô mes pères, excitez le zèle du peuple, et que bientôt un temple digne de lui s'élève au saint martyr à qui nous devons l'établissement de notre sainte religion en ce pays.
Les gens du peuple répondirent par des acclamations, et bientôt l'édifice s'éleva. Durant les travaux, auxquels tous les habitants prenaient part, Geneviève encourageait tout le monde par sa présence et ses conseils. Un jour le prêtre, chargé de la direction des travaux, vint dire à Geneviève que les rafraîchissements qu'on distribuait aux ouvriers venaient de manquer; il la pria de se rendre près d'eux pour les engager à attendre qu'il en soit arrivé d'autres. Geneviève prit le vase où l'on avait l'habitude de déposer la boisson, s'agenouilla et adressa à Dieu une fervente prière ; puis, elle fit le signe de la croix sur le vase, qui se trouva aussitôt, rempli d'une boisson salutaire, et cette boisson se multiplia jusqu'à ce que tous les ouvriers en eussent reçu.
Une fois, qu'elle se rendait à Saint-Denis vers les dernières heures de la nuit, Geneviève vit s'éteindre le flambeau qu'elle portait pour éclairer sa marche. Ses compagnes, effrayées
de Tobscnrité, voulaient s'en retourner, lorsque Geneviève comnicanda à la lumière de renaître, et son vœu fut satisfait.
Pendant le siège de Paris par Clovis, les habitants furent encore sauvés de la famine par Geneviève. Trompant la vigilance des ennemis, la sainte, émue des souffrances de ses concitoyens, s'embarque, remonte la Seine jusqu'à Arcis-sur-Aube, dirigeant elle-même les bateliers qu'elle avait réunis pour rapporter dans la ville assiégée les secours nécessaires à son salut.
Sur son passage, elle guérissait les malades et les aveugles par la puissance de sa prière et le signe de la croix ; en échange des secours qu'on s'empressait de lui apporter pour ses concitoyens malheureux, }a sainte distribuait les grâces surnaturelles dont le Seigneur l'avait faite dépositaire.
Au retour de ce voyage, qui fut un continuel miracle à cause des difficultés saas nombre qu'il présentait, un épouvantable orage survint tout à coup et menaça de couler à fond toutes les embarcations chargées de blé. Les mariniers étaient remplis d'effroi, tandis que Geneviève, calme, sereine, les encourageait et souriait de leur frayeur. Elle s'agenouilla et récita une prière; soudain, les flots s'apaisèrent, les barques entrèrent sans danger dans
le port, et les pauvres habitants de Lutèce furent secourus.
Geneviève s'occupa aussitôt à distribuer les vivres qu'elle "avait apportés. Aux uns, elle donnait du blé, aux plus pauvres et aux plus affamés du pain, et elle éprouvait une telle ang-oisse de cœur en entendant quelqu'un se plaindre de la faim, qu'elle allait chercher au four les pains que ses compagnons avaient fait cuire pour l'usage de leur maison. Les vierges s'inquiétaient alors, mais la joie et la confiance renaissaient en leur âme, quand elles entendaient les pauvres vanter la charité de Geneviève et montrer les pains frais qu'elle venait de leur donner. Lorsqu'elle distribuait ses dons, Geneviève semblait rayonnante de joie ; ses yeux se remplissaient de douces larmes, et l'on voyait que cette âme céleste, après avoir renoncé à tout, goûtait encore une félicité secrète dans le bonheur des autres.
» Le blocus de la ville durait depuis quatre mois, lorsque Olovis reçut la nouvelle d'une invasion, faite par les Tong-riens ou Tongres, sur le territoire des Francs-Saliens. Ces Tong-res, qui sont maintenant les habitants du pays de Liège, étaient chrétiens et par conséquent amis des habitants de Paris; ils voulaient, par leur brusque entreprise, faire diversion et forcer le roi des Francs à lever le siég-e. Clovis les attaqua avec sa vig-ueur habituelle,
les battit en plusieurs rencontres, s'empara de la ville de Tongres (an 491), joignit ce nouvel Etat à ses conquêtes, et revint vers Paris, qu'il continua à resserrer étroitement. Mais Paris, la ville des Denis et des Eleuthère; Paris, depuis si longtemps chrétienne, ne voulait pas reconnaître un maître païen; et, en voyant les qualités de Clovis, ses vertus militaires, la générosité qui éclatait souvent en ses actions, toute l'Eglise des Gaules formait des vœux, afin que le fier Sicambre, courbât la tête sous le joug de Jésus-Christ. Geneviève priait avec ardeur, affligée par les maux de ses concitoyens , par ceux de la sainte Eglise , que désolait alors l'hérésie d'Arius, les irruptions des barbares et les guerres sanglantes des peuples chrétiens (1). »
On sait comment les prières de Geneviève furent exaucées. Dieu préparait alors dans la retraite la femme admirable que, dans sa miséricordieuse bonté, il voulait donner pour épouse à Clovis et pour reine à la France.
(1) X idanie Bourdon, Sainte Geneoicve, p. 65.
"M — Amitié de Geneviève et de Clotilde. — Nouveaux miracles.
Les nombreux miracles de notre sainte attiraient à Paris beaucoup de fidèles. Frurai- \ ius, avocat de la ville de Meaux, sourd et boiteux depuis quatre ans, vint se recommander aux prières de Geneviève, qui obtint sa guérison.
Appelée par les populations voisines, la sainte se décida à entreprendre plusieurs voyages qui furent encore signalés par des miracles constants.
Se trouvant un jour à Orléans, Geneviève voulut réconcilier un domestique avec son
maître, mais ce dernier s'y refusant avec orgueil, la sainte lui (lit :
-Si vous méprisez ma prière, sachez que Jésus-Christ vous punira.
Cet homme étant retourné chez lui, fut saisi Bubitement d'une fièvre ardente, il fit demander à Geneviève de venir le voir. Elle s y rendit, et le trouva dans la plus grande agita-
tion. ' „ ,-1
—Priez Dieu pour moi, s'écria-t-il, afin qu u me pardonne de vous avoir désobéi et qu'il m'accorde ma guérison; je consens volontiers à revoir mon domestique.
Geneviève se mit en prière, fit sur lui le signe de la croix, et il fut complètement gueri. Comme on le sait, la sainte reine Clotilde fut la contemporaine de Geneviève, et une étroite amitié se forma entre Tillustre princesse et l'humble bergère, élevée par sa vertu au premier rang dans l'estime de tous. « Nées dans des conditions différentes, les deux saintes paraissaient cependant faites l'une pour l'autre. Clotilde, élevée comme une captive, dans des splendeurs auxquelles elle était demeurée étrangère, avait appris de bonne heure à modérer la fierté naturelle aux barbares-, le malheur avait trempé son âme de fermeté, la religion l'avait revêtue de douceur. Geneviève avait appris à l'école de Jésus-Christ à dédaigner le monde et ses attraits, et à n'estimer
que les biens éternels; l'âme de la pauvre bergère, nourrie des sucs de l'Evangile, avait acquis une grandeur vraiment royale et chrétienne: toutes deux désiraient, avant toute chose, la gloire de Dieu et le salut des hommes, et d'un commun accord elles s'efforçaient de répandre et de fortifier la vraie foi, de faire connaître à tous le Dieu qu'elles servaient, et de prouver surtout par la charité l'excellence de la loi nouvelle que le Seigneur avait apportée à la terre.
» Clovis partageait les sentiments de son épouse; loin de paraître offensé de la part active qu'avait prise Geneviève à la résistance de Paris et des secours qu'elle avait procuré à la ville, il rendait au contraire à son courage et à sa vertu les hommages qu'ils méritaient. Il se souvenait d'ailleurs de la vénération que Childéric, son père, avait témoignée à la vierge; et, comme lui, il se plaisait à exaucer ses pieuses demandes »
Geneviève, par ses prières, et unie à la pieuse reine Clotilde et à saint Remy, contribua puissamment à la conversion de Clovis ; elle lui concilia l'esprit des peuples chrétiens, et quand le roi franc eut courbé la tête sous le sceptre de l'Evangile, c'est Geneviève qui eut l'honneur d'ouvrir la capitale de la France au premier roi chrétien.
La paix régna enfin dans la Gaule, et Gène-
LA nERGÈRE DE NANTERRB 4^
viève en profita pour accomplir un pèlerinag-e au tombeau de saint Martin de Tours, pour qui elle ressentait la plus vive dévotion. Le Saint- Esprit lui avait révélé que saint Martin et saint Denis étaient les deux protecteurs de la France.
En passant par Orléans, elle s'arrêta pour prier sur la tombe de saint Aignan, le glorieux évéque qui avait sauvé sa ville épiscopale des fureurs d'Attila. La réputation de sainteté de Geneviève l'avait devancée dans cette ville; aussi vit-elle accourir au-devant d'elle une pauvre femme, nommée Fraterne, dont la fille, atteinte d'une maladie mortelle, touchait presque à l'agonie. Cette femme, animée d'une foi très vive, avait quitté sa maison pour venir se jeter aux pieds de la sainte.
— Si vous le vouliez, s'écriait-elle, ma fille serait guérie; venez avec moi, votre présence la rendra à la santé.
La sainte lui répondit avec modestie :
— Il n'est pas besoin de ma présence : vous avez eu confiance en Dieu, et déjà il vous a exaucée. Retournez à votre demeure, votre fille est en pleine santé. Déjà elle bénit le Seigneur; allez, et joignez-vous à elle.
La sainte rentra dans l'église et la mère, transportée de joie, ne doutant pas des paroles de Geneviève, courut en toute hâte vers sa
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maison. Elle trouva sa fille parfaitement guérie et venant à sa rencontre.
Le peuple, témoin de ce miracle, fit éclater son enthousiasme et rendit grâce au Dieu tout-puissant.
Un jour, Geneviève était dans les environs de Meaux, au milieu de cultivateurs qu'elle encourageait par ses pieuses paroles, quand le ciel se couvrit tout à coup de nuages menaçants, et le temps jusqu'alors si beau se chargea au point de faire craindre un violent orage. Les moissonneurs se désolaient à la pen.çée de voir leurb récoltes anéanties.
— Pourquoi craignez-vous? leur dit la sainte, priez plutôt Dieu avec moi.
Geneviève s'agenouilla, et tous l'imitèrent. La prière était à peine achevée, les nuages se dispersèrent, le soleil reparut, et l'espérance revint au cœur des moissonneurs.
Ce miracle a fait l'objet d'un fort beau tableau qui est placé dans l'église Saint-Etiennedu-Mont, à Paris.
A Meaux, un homme qui avait le bras perclus et desséché; jusqu'au coude, vint supplier Geneviève de le guérir; elle le toucha, fit la signe de la croix, et le bras redevint flexible comme autrefois.
Il serait trop long de faire ici le récit de tous les miracles accomplis par sainte Geneviève ;
Ba vie entière en fut remplie; nous n'avons pu qu'en citer quelques-uns.
Après avoir fait d'une manière si merveilleuse élever une ég-lise aux saints apôtres de la ville de Paris, Geneviève désirait consacrer aussi un monument aux apôtres saint Pierre et saint Paul. La reine Clotilde partageait son ilésir, et toutes deux obtinrent de Clovis l'érection de la basilique.
Les fondements de la nouvelle ég-lise furent posés non loin du palais habité par Clovis. La tradition raconte qu'un jour Clotilde, se promenant près de ce palais avec son époux, et le pressant de faire élever ce monument, le roi saisit sa hache d'armes à sa ceinture et la jeta au loin en disant :
« Que l'ég-lise en l'honneur des saints apôtres s'élève sur tout l'espace mesuré par ma hache, et que Dieu me ramène sain et sauf de l'expédition que j'entreprends. »
C'est dans cette église que fut enterré Clovis, le premier roi chrétien, ainsi que sa sainte épouse. La vénération du peuple voulut qu'on y déposât aussi le corps de Geneviève. Là, reposèrent ces trois pieux et illustres personnages, unis dans une même foi et une sainte amitié ; ils furent les fondateurs de la France chrétienne, de ce beau royaume choisi par Dieu pour être le soutien et le défenseur de son Eglise.