‹ Fleurs du midi: poésiesChapitre 28 sur 52 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Notre ame sent en elle, aussitôt qu'on la sonde,

Croître et se dérouler Timmensité d*un monde. On peut en explorer un champ vierge et fécond;

Mais on y trouve aussi des abîmes sans fond ,

Que rhomme ne voit pas, ou qu'il ne saurait peindre;

Car il sent sur leurs bords le vertige l'atteindre :

Son impuissance alors l'arrête à chaque pas ;

Il voudrait se décrire et ne se connait pas !

Ces profondeurs, que couvre un éternel mystère.

Attiraient mes pensers... ma voix a dû les taire.

Cependant, j'aurais pu joindre encore à mes chants.

D'autres rêves d'amour, d'autres désirs touchans :

Mêlant au souvenir chaque image présente,

J'aurais pu compléter mon œuvre insuffisante. Ainsi, chaque saison on voit le jeune ormeau A son feuillage ancien unir un jfrais rameau : Maist tandis qu'il s'accroit, si la foudre le brise, Pour lui plus de soleil , de rosée et de brise :

Sa sève se tarit, il tombe desséché,

Et, sur rherbe des champs il demeure couché.

Ainsi, quand j'ajoutais des cordes à ma lyre, Le souffle du malheur a glacé mon délire, Me laissant comme Tarbre à la terre arraché; Tout ce qui me fut cher par la mort est fauché : A l'espoir du bonheur quand tu m'avais rendue, Quand j'allais être heureuse, hélas ! je Tai perdue, Celle qui m'adorait ! celle dont l'amitié Des tour mens de ma vie aurait pris la moitié ! Ma mère! mon soutien, mon guide, mon amie, Repose loin de moi, dans la tombe endormie !

Oh ! quand elle a laissé sa malheureuse enfant, Dans ce monde pervers où l'or seul nous défend; Quand mourante et sans voix dans sa nuit d'agonie, Ne pouvant me parler, son geste m'a bénie!

ENVOI. t65

Quand, se fixant sur moi, ses douloureux regards Semblaient me dire : « Adieu ! je te quitte, je pars ! i< Ma fille! Dieu leveutfta mère t'abandonne! « Mais ses derniers regrets, à toison cœur les donne!» Puis, quand ses yeux ternis ne me dirent plus rien, Quand la mort eut brisé mon unique \icff; Qu on l'emporta livide en sa couche glacée , Dans le même cercueil que ne m*a-t-on placée L

Oh ! non Je n'avaîs pas souffert jusqu'à ce jour î... Eh! qu'importe à mon cœur et la gloire et l'amour ! La terre disparait en face de la tombe; Là , toute illusion s'évanouit et tombe f ! ! La gloire... hélas! à qui l'offrirais-je aujourd'hui? Pour ce fardeau brillant il me faut un appui : Celle dont le trépas vient d'arrêter ma vie. De mon jour de triomphe eût seule été ravie;

Je me serais jetée entre ses bras tremblans ; J aurais de ma couronne orné ses cheveux Mancs; Et, voyant dans ses yeux briller de douces larmes, Âh ! de la glcnre, alors, j'aurais compris les charmes ! ï !

G>mme un éclair d*été, qui s'éclipse sans bruit,

Tel, sans réalité, mon espoir fut détruit;

Ici-bas, désormais, s'est épuisé mon rêve ;

C'est vers un but nouveau que mon esprit s'élève :

Pour voir à l'idéal succéder le réel ,

Je voudrais déployer mes ailes vers le ciel ;

Je voudrais m'affranchir de cette vie amère,

Et déjà reposer ou repose ma mère ! ! !

Château de Servanne Juillet 1834.

Fllf DU POÈME.

TSETTX^.

Légende du Mont Saint - Michel.

Mon amour , e*est le fil auquel se tient ma Tfe!

— La BAotib , ami de MoiiTitiairB.—

Spires whose lUent finger points to hea?cn«

— WonoawoATH. —

YSBVIrfT.

« La mer mugit sous la rafiale, « La foudre gronde à coups presse :

ce Volez, amenez ma cavale « Au perron de la grande salle :

« Je vous attends: Obéissez! »

Et le page, court hors d'haleine, Sur le pont-levis du manoir; Et bientôt on voit, dans la plaine, - La jeune et belle châtelaine S'enfuir sur son palefroi noir.

Nul écuyer ne raccompagne; Et, dans son délire imprudent, Elle franchit ravin, montagne, Et pour guide, dans la campagne, Suit une étoile à TOcddent !

Pauvre Yseull \ une larme brille

 travers son voile flottant!...

La mort a fauché sa ftimille :

Il ne reste à la jeune fille Que le bien-aimé qu^elle attend!...

YSEULt. 171

Et ce bien-aimé, qui» naguère.

De son père fat remienii) Qierdiant le U'épaa dam- la guerre, Devint prisonmer d'Angleterre, Et, loin d'elle a long-tempa gémi.

Mille pifitoles de Castille,

Sont la rançon du chevalier :

Il n'a point d or7 point de famille ; Mais l'amour de la jeune fille,

Des fers saura le délier !

« Deux mille pistoles, dit-elle , « Si tu le ramènes vers moi ; <( Pars, Hubert, serviteur fidèle, « Et, de mes femmes la plus belle, « Au retour, t'octroira sa foi! »

17S FLEUBS DU MIDI.

Hubert partit; et Torpheline Erre souvent prés de la mer; Mais le soleQ brille et décline.

Sans qu*un navire se dessine,

Et glisse entre les flots et Tair !

Qu'elle parut longue, Tatlente, A ce cœur qui comptait les jours!...

Enfin, sur la mer mugissante.

Elle a vu la voUe flottante Du vaisseau qu'elle attend toujours !...

Et voilà pourquoi vers la plage

« Que domine le vieux couvent,

Malgré la fureur de l'orage,

Elle dirige avec courage

S on coursier plus prompt que le vent.

Du but de sa course elle approche :

Devant elle, comme un géant, Le couvent sur la grande rodie S*élève, et le son de sa cloche Se mêle au bruit de l'Océan ! . ..

Voilà la gothique chapelle

€einte d*ogives et d'arceaux, Architecture de dentelle , Où le jour naissant étincelle A travers 1 email des vitraux :

Puis, le cloître aux grêles colonnes , Dont les chapiteaux variés,

Sont couverts de saints, de madones, De papes assis sur leurs trônes, Et de martyrs crucifiés :

Puis, dans oedottre, un boaquet sombre D'églantines* et de jasmins, Recouvrant les dalles sans nombre Où les moines dorment à l'ombre Des fleurs que semèrent leurs mains :

Puis, ainsi qu'une forteresse Le monastère à grandes tours.

Où bien souvent dans leur détresse Le baron, le duc et l'altesse, Aux moines demandaient secours !

Mais, plus haut que le monastère

La chapelle et le cloître, au del Monte le clocher solitaire ; Et de sa flèche, vers la terre S'incline l'archange Michel... *

* Une statue de Tarcbange Michel, recouyerte de lames d'or, fat

Sur le rivage qu'il protège Il étend ses deux ailes d'or, Et, levant sa lance; il assiège

I^ démon au dard sacrilège, Qui sous ses pieds palpita encor .

C'est range gardien du pilote, C'est un phare pour le vaisseau ; Car il domine la plus haute Des montagnes de cette côte, Et son regard plane sur Teau.

De ce mont qu'entoure la grève Il éloigne le voyageur.

Quand le flux de la mer se lève Et que chaque vague est un glaive Lancé par le bras du Seigneur.

donnée par an pape au monastère. Elle fùl placée sur l'extrémité de la flèche , d'où set ailes déployées semblaient protéger le moDt et le rivage.

17e FLEURS DU MIDI.

Quand l'onde recule et s'écoule, C'est encore lui qui Tavertit Que le sable mouvant s'éboule, Et creuse à celui qui le foule Un abime qui Tengloutit.

Mais, l'intrépide châtelaine,

Ne redoute pas ces dangers :

Plus rapide que le phalène,

Son noir coursier effleure à peine

Le sable sous ses pieds légers.

Gomme un fantôme, elle traverse, Sans guide, les sentiers obscurs; Puis, en disant son nom, disperse La garde, et (ait lever la herse Qui du couvent ferme les murs.

Minuit sonnait au monastère; Les moines priaient réunis; Ils célébraient le saint mystère, Pour ceux qu'ensevelit la terre, Sans qu'un prêtre les eût bénis.

Et, rhymne des morts sous la voûte Vibrait, quand soudain une voix Fait cesser le chant ; on écoute : .

Yseult. apparaît, et Ton doute Si c'est bien ITseult d'autrefois.

Gomme une prétresse des Gaules, Ses noirs dieveux flottent épars Sur l'ivoire de ses épaules: Le délire est dans ses paroles , Le désespoir dans ses regards.

is

178 FLEURS DU BODI.

« O vous, le frère de mon père, c< Dit-elle au prieur prosterné, « Que maudite soit la prière <c Que vous diantez au sanctuaire, « Quand périt un infortuné!

« Écoutez le bruit des tempêtes , « L'éclat de la foudre et des vents; « Que la mort tombe sur vos têtes, ^ Vous, qui priez pour des squelettes, ^< Quand i! ftiut sauver les vîvans!

« Son vaisseau, battu par l'orage, « Va sondbMr àeôté du port; <c Oh! par pitié, sur le rivage « Volez ! ovMîez mon outrage :

<c Je vis, et peut-être fl eisll mort!

YSEULT. ITf

« Mort! ahl p&imr qip m^ rwd folle!

« Mort! lorsqoa j'allais être à loi!

ce Mort ! avant qm cette p^rple, « — ' Je t'aimet r-^r- ^ jamms, te edosole « Des maux cpie tu souffris poqr moi!

(c Oh! venez !» Et se voix supplie; Mais un moine dit froidement :

« Malheur à gsH» fynmfi inopîe! * c< n faut qu IIP l)bsp^in6 ê'ejfm :

<c Le ciel lui garde un chàtînçient. p

Et rhynme de^ mort§ Gomme un pr^age d^ malheur ; Désespérée, Yi^çult s'él^mœ :

Son ame, ^ prçie h la déaienise, N'a pour guide qfi§ 99 d9)ilew*

EUe gravit, aans prendre haleine, Les mille mardies da beffroi; Monte sur la flèche, et promène Son obQ de la mer à la plaine; Puia, die pooste un cri d'effroi.

Aux rayons du jofff qui lelève.

Sur les flots elle a vu Tesqinf ;

L'oura^ Tasd^ et Tenlève ; Et, comme un ballon qui se crève , n le brise contre un rescif •

Sur les débris du beau navire, La mer jette son noir linceul; Tout-à-coup sa fureur expire.

Et sur l'onde, où le jour se mire, Un naufragé rq>aralt seul...

wicLT. m

Est-ce lui ! la vagae le presse Et Tentoure comme un serpent ?...

Pràs de rardbange Yseult se dresse Elle entend des cris de détresse, Et sur Tabtme se suspend !...

C'est luij... Ses yeux voilés de larmes Ont revu briller sur son cœur La croix d'or, qu'en un jour d'alarmes Elle suspendit sur ses armes, Gomme un talisman de bonheur !

n lutte ; sa force est éteinte; Il lutte, et croît voir fîiir le bord :

Du flot la glaciale étreinte Sur son visage a mis l'empreinte De l'agonie; il lutte encor!

183 FLEURS DU llIDI.

Et Theâre ftiit lente et Uirdite, Comme elle ftiit dans la douleor; n lutte ) il avancé, il al^rive^ Déjà son pied touche la riye^ Il est sur la grève ; oh !

• un» V:

Mais, quel est ce bruit ?.. . La raffale A cessé ; Tair est calme et doux; Et pourtant de la mer s'exhale Une clameur sombre, infernale, Ck>mme un implacable courroux :

C'est le flux !... le flui qui s'appffdtbe, Et déjà (}RONDE sourdôinent; Le flux , qui va ceindre la rôdl^) Comme la Êludlle qui fauche Ceint une gerbe de froments

YSEDLT, m

Lorsque, la tempête s'élance Des mains du Seigneur irrité ; L'homme prie avec espérance.. .

On peut désarmer la vbngeanck !...

Le flux, c'est la fatalité!...

Toujours, quand la môme heure son Ae, Il vient, rien ne peut l'arrêter; Alors, sur la plage bretonne, On entend ce cri qui résonne :

c Fuyez ! car le flux va monter... »

Et le flux monte, inexoraUe, Lent au regard^ rapide au pas.

Malheur au pêcheur mîséraUe Qui s'est attardé sur le sable !

Hélas! il ne reviendra pas ! ...

84 FLEUKS DD MIDI.

Et lui, sauvé de la toxirmente, Et lui, qui vainquit rouragan, Va, sous les yeux de son amante, Sombrer dans la grève écumante Quenvahit déjà l'Océan !

La terreur lui prête son aile, n vole, il touche presque au port; Sur ses pas Tonde s'amoncelle ; Yseultlevoit, pâlit, chancelle...

Est-il sauvé.?... Non, il est mort!...

Et soudain une forme d'ange, Comme un éclair, glissa du ciel; On entendit un bruit étrange, Et Ton se disait : c'est Tarchange Qui s'enfuit du Mont Saint-MidieL

Lorsque le flux quitta la plage, Lecorp» d'YseuU, inanimé, Était gisant sur le rivage, A côté de la froide image De celui qu'elle avait aimé.

Un moine écrivit leur histoire Sur les marges de son missel , Et l'on bâtit à leur mémoire Une diapelle expiatoire An penchant du mont Saint-Michel.

Ptrii, iSIS.

t%i8iia M^mam.

ïiÉPOisrsa À. TTxr poèts.

Gomme mi astre luit sur la terre, Sans que sa lumière s'altère Aux feux obscurcis d'ici-bas; On, comme ces vagues lointaines, Qui, jamais n'ont baigné les plaines Que l'honune foule soùs ses pas :

Heureuse est ton ame, 6 poète!

L'univers entier s'y reflète.

192 FLE1IBS DU MIDI.

Id, plus d*meflbble joie;

Je n'ai pas trouvé sur ma voie

Une seule fleur à cueQlir.

Voilà pourquoi mon ame est triste :

Hélas! des banquets où j'assiste .

Si je savoure la liqueur , La coupe, où je cherdie l'ivresse, N'offre à ma lèvre qui la presse Rien de ce qu'a rêvé mon cœur!

Dans ce monde, où j'ai voulu lire, Ne vas pas, enfeint de la lyre, Abattre ton vol radieux :

Ah! sur cette terre inféconde, n n'est pcnnt d'écho qui réponde, A nos accens mélodieux !

iS3t.

pÉTsiiJiana »

Il })mcbxBt.

Ce torrent, qui bondit, et jette Son écume de neige et d'or, Etait Fembléme du poète, Quaiid sa muse prenait Tessor.

A ces bords sa gloire s'allie; Son ombre, est le Dieu de ces eaux :

Mais, le chantre de l'Italie Kéveillera plus ces échos !

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Quand, sur cette onde diaphane, Se reflètent les feux du soir, Quand, dans les deux la lune plane, Barde divini je crois te voir !

Je t'évoque, je le supplie. ..

Et tout reste dans le repos; Car, le chantre de l'Italie N'éveillera plus ces échos !

De la lyne, qui ohttta Laure, Nul n'a recueilli les déMs; Les Dieux, que cette lyre adore, Parmi nous ont été pftMmib :

On vous a traînés dans la Me, Amour» liberté, non» si beaux !

Ah ! le hantre de l'Italie N'éveillera plusk 001 éehod )

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