TOURMENS DU POÈTE
Tu dis, en me voyant : « Cette femme est heureuse !
« Elle pourra calmer ma vie aventureuse;
« Elle pourra répandre un rayon sur ma nuit! i>
Ah! si c'est la pitié que ton passé réclame, J'en ai pour le malheur; viens puiser dans mon ame
Mais moi, te consoler!
Moi, qu'entoura toujours la froide indifférence. Ce langage d'amour qu'implore ta soufirance,
Saurais je le parler! .
Puis -je, pour adoucir le mal qui te dévore, Au songe du bonheur le faire croire encore,
Lorsque je n'y crois plus ! Puis-je à ton cœur brisé conseiller la prière, Moi, qui reste à genoux muette sur la pierre, Et n'ose plus former des vœux toujours déçus!
Dis moi, comment prier, quand la \ie est sans joie, Lorsque le ciel, jamais, à nos désirs n'envoie Les biens qu'avec ferveur nous allions mendier : Quand Tame sent toujours un mal qui la déchire; Quand, au lieu de bénir, elle est prête à maudire; Dis-moi, comment prier!..
A des jours sans bonheur, non^ je ne puis me faire ^ Je suis faible à la vie; et, vers une autre sphère En tournant mes regards^ j*ose interroger Dieu; Je dis : a Quoi! sans pitié pour une pauvre femme, « D'amour, de poésie, il a pétri mon ame, f Et j'ai dû lutter seuleavecce double feu!...
« Seule* sans rencontrer la source où Ton s'étanche! « Seule! sans une autre ame où mon ame s'épanche! « Seule! pour admirer, croire, aimer et souffrir!
TODBMENS DU POÈTE.
« Seule! seule toujours!... Sije dois ainsi vivre; « Avant c[u'à blasphémer le désespoir me livre, « Mon Dieu, fais moi mourir !... »
Et pourtant, ce n*est pas que le destin m*abreùve De ces malheurs puissans qui mettent à Tépreuve Le poète ici-bas, pour le régénérer :
Et qui, bouleversant son ame indépendante.
Inspirent à sa voix plus fiére et plus stridente Des hymnes de douleur si beaux qu'ils fiont pleurer !....
Âh! ces nobles tour mens, souvent je les envie : Ils déchirent le cœur, mais font sentir la vie. Gladiateur sanglant, il est beau de lutter:
A 1 «homme de génie il faut de grands contrastes; Après des jours sereins il faut des jours néfastes... Son ame doit tout refléter.
Il est beau de souffrir comme a souffert le Dant€ l Aux cris de Némésis, implacable et mordante, Il est beau d'imposer silence en l'étouffant l Il est beau que le Tasse, accusé de folie, Meure, et lègue un remords à toute lltalie.
Qui ne le vit pas triomphant :
Comme Homère, il est beau que Camoëns mendie; Que Corneille expirant fosse une tragédie
Pour obtenir du pain !
QueMilton, en créant son ange des ténèbres, Ressente, tour-à-lbur , dans ses heures funèbre», Les tourmens qu'il dépeint !
Puis, il est beau d'ouïr le jeune Malfilàtrer Lui, qui trouva toujours la nature marâtre, Chanter la volupté !
TOIIKMENS DU POÈTE.
Il est beau que Gilbert , mourant dans un hospice , Â ses vers dédaignes laisse pour Frontispice : Génie et Pauvreté!...
£h ! n'est-ce pas aicore une chose sublime Que la gloire vouée au supplice du crime !
Chénier, * de Téchafaud, volait au Panthéon !... Sous le glaive , Roland déployait sa grande ame. Fière et belle Roland , est-il un cœur de femme Qui ne batte d'orgueil en prononçant ton nom !
£t vous, dont les accens réveillaient TAusonie , Vous, qu'on a torturés dix ans dans l'agonie , Noble Marconcelli , sublime Pellîco, Martyrs de liberté que l'amitié rassemble , A la postérité vos noms iront ensemble, Et dans tous les grands cœurs trouveront un écho!...
* André Chenier.
Oui,] aime vos malheurs! Quelle ame assez commune N'envîrait le génie au prix de Tinfortune !
Laissez les jours de joie à des mortels obscurs ; La douleur est pour vous Tofirande expiatoire , Dont vous avez payé Tauréole de gloire Qui couvrira vos fronts dans les siècles futurs !...
Comme Téclair jaillit au milieu des nuées , Dans les âmes ainsi fortement remuées Dieu jette quelquefois un regard de merci ; Alors , se dégageant des ombres de la terre , Leur avide pensée au ciel se désaltère... Oh ! je voudrais souffrir ainsi !
Mais il est des douleurs que le monde méprise, Dont notre ame se meurt sans qu*elle soit comprise ; ? Sans qu'un mot de pitié dit par un être aimé
TOCRMENS DU POETE. 11
Vienne dcatriser nos blessures qui saignent : Par ces tourmens secrets que les hommes dédaignent » Mon cœur est consumé !
Voir pâlir mon printemps comme pâlit l'automne ; Traîner une existence aride et monotone Où Tamour n a jamais répandu sa chaleur ; Sans avoir pu goûter les plaisirs de mon âge , Sans qu'aucun souvenir sur mon passé surnage Dans Tabîme du temps jeter mes jours en fleur !
L'ame ardente de foi , trouver un siècle athée! Avant d'avoir joui , vivre desendiantée ,
Et garder le désir !
Poursuivre, sans espoir, dans un monde frivole y Le bonheur idéal, qui sous ma main s'envole
Quand je veux le saisir !
Comme le fer rongé lentement par la rouille, Comme Farbusle en fleurs, que le givre dépouille De bourgeons parfumés ,
Voir user, voir flétrir mon ame pure et fraîche
Sous le souffle glacé qui, chaque jour, desséche
Mes rêves bien-aimés ! "
Hélas! ma vie ainsi s'épuise dans Tangoisse, Mes plus doux sentimens , qu'on déflore et qu'onfroisse.
Demeurent méconnus.
Et, dans uncerde étroit, désenchanté, vulgaire. Je cherche en vain lesbiens que j'espérais naguère...
Je ne les trouve plus ....
Ne pouvant du bonheur pénétrer le mystère, Que de fois j'ai rêvé ton crime involontaire, Chatterton, ame ardente, à qui la foi manquait !
TOUBMENS DU POETE. 13
Gomme toi ^j ai senti cette douleur aigùe Qui nous faH désirer de boire la cigùe Dans un dernier banquet !
Mais, quand tu te livras à ta pensée amére, Sans doute, infortuné, tu n avais plus de mère: Une mère à la vie enchaîne son enfant; Sa vieillesse attiédit notre ardente énergie : Elle a , pour nous calmer , une douce magie ; Contre le désespoir son amour nous défend.
Ma mère ! à ce nom seul, sur mon ame embrasée Je sens toujours couler une fraîche rosée:
Je n'ai trouvé qu'en elle indulgence et douceur;
 mes autres parens je suis presque étrangère: Jamais je n'ai connu la tendresse d'un frère , Ni l'amour d'une sœur :
Jamais les soins touchans, les baisers de famille , Qu'on prodigue toujours à la plus jeune fille,
N'ont entouré mes premiers ans :
Et lorsque je parcours ma triste destinée, Je ne puis évoquer une heure fortunée Des jours passés aux jours présens.
Cette tendre amitié, cette étroite alliance , Douce chaîne d'amour, intime confiance Qui doit unir le frère et la sœur en naissant , Embellissaient en vain mes rêves poétiques !
Hélas! lorsque les cœurs ne sont pas sympathiques , Qu'est le lien du sang ?