III. UTILITÉ DES MOUSSES. — LEUR ROLE DANS LA NATURE
Les divers usages auxquels les mousses peuvent servir, se trouvent exposés, d’une manière étendue et très intéressante, depuis plus d’un siècle déjà, dans les Amœnilates academicœ. Les auteurs d e Dryologia germanica ont encore indiqué l’emploi de quelques mousses dans la pratique de la médecine. Nous citerons quelques usages plus répandus dans nos contrées et rappelés par le docteur Mougeot.
« C’est surtout dans la construction des canaux souterrains propres à la conduite ou à l’écoulement des eaux, faits sans mortier, que les grandes espèces (de Hypnacées) sont employées
ROLE DES MOUSSES
pour remplir tous les interstices que laissent entre elles les pierres brutes dont on les bâtit, et par là les consolider. Ces plantes ne pourrissent pas; elles empêchent les eaux de se perdre et les sables et les terres de pénétrer dans ces conduits. On s’en sert également dans toutes les constructions en pierres et en bois, où il faut remplir tous les vides pour la retenue des eaux. Toutes les ouvertures, la plus petite fente de la cabane du pauvre, en sont calfeutrées; elles lui tiennent lieu de paillasse dans son châlit ou répandues sur la terre lorsqu’il s’y couche, comme elles servent aussi de litière aux animaux domestiques. Les Hypnacées remplacent souvent le crin, la bourre, la laine, dans les portes piquées, les coussins destinés à prévenir l’introduction de l’air extérieur dans les appartements chauffés, précaution indispensable dans un climat où les hivers durent la moitié de l’année. Leur propriété de ne pas pourrir aussi promptement que les végétaux vasculaires par l’humidité, la chaleur, la fermentation, de résister, par conséquent, trèslongtemps à toutes ces décompositions physiques, les rendent très-aptes à ces usages fl). »
Au sujet du Polytrichum commune , le docteur Mougeot nous fournit également des détails utiles à conserver.
« Nos tisserands, dit-il, l’emploient à fabriquer des brosses qui servent à parer, au moyen de l’empois, les chaînes de fil à tisser les toiles. Il y a un an à peine (1834?), on nous apprenait que les tisserands des Ardennes se rendaient en Westphalie pour y cueillir cette mousse, et cela à grands frais et à grande perte de temps, et on nous demandait si elle se trouvait dans nos montagnes. Notre réponse fut positive ; nous assurâmes qu’on pourrait en fournir de quoi fabriquer toutes les brosses nécessaires à la France, en ce qu’il existait une foule de localités humides au milieu de nos forêts, où il était facile d’en charger des voitures (2). ®
Les mousses rendent aussi de grands services dans les jardins
(1) Statist. des Vosges. lre partie, p. 215.
(2) Statist. des Vosges. lre partie, p. 213.
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botaniques, comme matière d’emballage, pour l’expédition, à l’état frais, des souches de plantes. Les plaques denses et fortement enlacées que le Hijpnum cupressiforme forme à la base des troncs d’arbres et sur la terre, dans les bois feuillus, transportées dans les jardins, au pied des plantes délicates, constituent un abri protecteur très-avantageux contre la chaleur desséchante du soleil, pendant l’été ; ces mêmes plaques de mousses protégeront, pendant l’hiver, les souches des plantes vivaces, contre l’action désorganisatrice de la gelée. Dans les jardins d’agrément, des tapis de mousses convenablement installés sous les arbres, aux lieux légèrement frais et ombragés, sont d'un très bel effet.
Rappelons encore l’emploi des mousses comme garniture des vases de fleurs artificielles. Ce sont surtout les grandes espèces du genre Hxypnum, les H. loreurn et triquetrum qui servent à cet usage. On récolte ces espèces en grand, dans les environs de Darney, d’où on les expédie sur Conflans et sur Paris. On pourrait trouver ces mêmes mousses en plus grande quantité encore, et mieux développées dans les forêts des environs de Saint-Dié et de Remiremont. D'autres espèces des Hautes- Vosges, telles que Ihjpnum Crista-castrensis , alopecurum, Mnium undulatum (fructifié) nous sembleraient devoir aussi produire bon effet. Avant d’employer ces mousses, on les peint en vert ou en bleu.
Le rôle des mousses, dans l’économie générale de la nature est de la plus haute importance. Citons d’abord le docteur Mougeot, le père de la bryologie vosgienne :
« Les Mousses et les Lichens, dit-il, par leur végétation permanente qui a lieu sur les corps les plus durs, jouent vraiment le premier rôle dans les stations désolées dont nous parlons, pour la production primaire de la terre végétale indispensable à la germination des graines et à la propagation des plantes phanérogames qui viendront s’y installer. Ce phénomène si important et si digne d’attention se passe sous nos yeux. Les éboulements de roches dans les Vosges, bien grands autrefois, comme leurs débris entassés sur les flancs et
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au fond des vallées en sont des preuves irrécusables, se renouvellent chaque année par la chute de nouveaux fragments, qui se détachent des rochers à la suite de l’action destructive du temps. Leurs cassures récentes, exemptes d’abord de toute végétation, se trouvent envahies les années suivantes par des croûtes de Lichens auxquelles viennent s’unir des mousses. Une fois cette première végétation assez développée et capable d’avoir produit suffisamment de terre végétale pour recevoir quelques semences de graminées, de fougères, ces dernières plantes s’y multiplient à foison, et par leur destruction annuelle, réunie à celle des cryptogames, augmentent assez l’humus, berceau des graines des sapins, des hêtres et des sous-arbrisseaux. Nous avons pu suivre, pendant quarante années, cet admirable développement végétatif dans une des vallées des Vosges, celle de Granges à Gérardmer, qu’arrose la Vologne, là où des emplacements considérables, entièrement occupés par des amas de fragments de granité, d’eurites les plus durs, résistant à la désagrégation, où n’existaient, à l’époque déjà reculée dont nous venons de parler, que des Lichens et des Mousses en assez petite quantité. Insensiblement, nous avons vu cette végétation cryptogamique s’étendre; des gramens, des luzules , des fougères, s’y mélanger, puis d’autres plantes herbacées, enfin des ronces, des framboisiers, du sureau à grappes, des sapins et des hêtres. Nous nous sommes souvent arrêté près de ces emplacements, et chaque fois nous avons été émerveillé d’y trouver des arbres de plus en plus vigoureux, sortant des interstices de ces amas de rochers, où il semblait que la terre devait manquer complètement. Mais en y regardant de plus près, nous avons reconnu que la destruction, la décomposition des cryptogames, des graminées, etc., avaient déjà produit suffisamment d’humus dans lequel nous retrouvions leurs débris, pour permettre d’abord aux fibrilles radiculaires des plantes herbacées phanérogames de se développer , d’augmenter à leur tour la quantité de terreau. Alors les racines des arbres et arbustes pouvaient s’y enfoncer et se fixer dans ces interstices ainsi remplis de terre végétale, protégées
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qu’elles étaient des ardeurs du soleil, des frimats de l’hiver, par ce manteau cryptogamique, enveloppant, envahissant tout ce roc et y conservant l’humidité appropriée aux besoins de chaque saison (1). »
Les mousses contribuent aussi pour une large part à la formation de la tourbe, de ce combustible précieux pour les habitants des Hautes-Vosges et du Haut-Jura. Les Sphagnum jouent sans doute ici le rôle principal, mais sans diminuer l’importance de celui qui revient à plusieurs mousses proprement dites, telles que Hypnum fluitans stramineum, Schreberi, giganteum, Polytrichum strictum, gracile, Aulacomnium palustre, Dicranum palustre, Schraderi , Campylopus turfaceus. La formation de la tourbe et l’exploitation des tourbières semblent donc faire partie de notre sujet, cependant, comme ces questions sont à peu près épuisées, il nous suffira de renvoyer nos lecteurs aux belles Recherches de M. Lesquereux sur les marais tourbeux et aux larges extraits de cet ouvrage reproduits par la Statistique des Vosges.
Les mousses exercent une autre fonction plus importante encore, en vertu de leur pouvoir absorbant par rapport à l’eau pluviale. Même après une dessication complète, les mousses ont, en effet, la propriété de reprendre au moins les apparences de la vie, et d’absorber dans leur tissu, en très peu de temps, de grandes quantités d’eau ; il suffit de les .mettre en contact avec le liquide, ou dans un milieu chargé de vapeurs d’eau. Les expériences que nous avons faites, sur ce sujet, pendant les années dernières, dans les forêts des environs de Saint-Dié, sur le grès vosgien, nous ont conduit aux résultats suivants :
Dans nos forêts, ce sont les Hypnum cupressi forme, Schreberi et purum qui forment les tapis les plus épais, les plus compactes et les plus étendus; les Hypnum loreum, splendens, triquetrum, Dicranum scoparium, viennent ensuite; puis une multitude d’autres espèces , telles que Hypnum piliferum , striatum, molluscum , Crisla - castrensis , Campylopus
(i) Statist. des Vosges, p. 244.