XXXV — PRÉFACE
femelle celle qui ne se déplace pas. On voit aussi les tiges s’allonger pour arriver à la lumière, les racines cheminer dans la direction de l'humidité. Ce sont des mouvements plus restreints que ceux des animaux ; ce n’est pas l’immobilité absolue.
Peut-on dire que les minéraux eux-mêmes soient absolument privés de mouvement ? Le flux et le reflux de la mer, qui rappelle le battement d'un cœur, la vaporisation et la condensation alternantes de l’eau dans le phénomène de la pluie, les formes variées sous lesquelles s’agglomèrent les nuages, l’effervescence du calcaire en contact avec un acide, les explosions que produit la dissociation de certaines substances, la fusion et la volatilisation des métaux sont des mouvements propres à la matière minérale. Les minéraux sont au repos, en attendant le concours de circonstances qui les mettra en mouvement, comme la graine est au repos en attendant la pluie et le soleil qui la feront germer.
Il y a une forme spéciale du mouvement, c'est le mouvement d'un être par rapport à lui-même, c’est-à-dire la variabilité. Un minéral ne reste pas indéfiniment identique à lui-même ; sa forme s’altère, sa composition même peut varier par l’action de l’eau, de l’air ou d’autres corps avec lesquels il est mis en contact accidentel. Et si ces variations sont peu apparentes, c'est que la terre n’est pas actuellement, au moins à la surface, dans les conditions de température les plus favorables aux combinaisons minérales. Mais il est vrai que le végétal et l'animal sont autrement variables. Nous pouvons observer un végétal ou un animal pendant la durée entière de sa vie : entre la première et la dernière observation il se produit une variation continue qui suit une marche d’abord croissante, puis décroissante. Ce n’est pas par suite de faits accidentels, c'est suivant une série régulière que les différentes parties d’un végétal ou d'un animal se développent, se modifient et finissent par se dissocier.
On sait, d’ailleurs, que tout ce qui entre dans la composition d’un végétal ou d’un animal est de nature minérale. Ses éléments, minéraux avant de concourir à sa formation, redeviennent minéraux quand ils ont été éliminés par le corps vivant ou quand ils sont rendus libres par la mort. Ce qui fait de ces minéraux un végétal ou un animal, c'est leur combinaison sous une forme définie qui se modifie sans cesse depuis la naissance jusqu’à la mort de l'individu. Mais il n'y a pas une matière minérale, une matière végétale et une matière animale : c’est la même matière qui est minérale, végétale ou animale suivant la combinaison dont elle fait partie. Plus la combinaison est complexe et par conséquent variable, plus la vie est active.
Le sentiment paraît propre aux animaux. L’analogie qui existe entre la manifestation de ce que nous sentons et certaines manifestations observées chez des animaux nous fait supposer que les animaux sentent à peu près comme nous. Il est difficile de savoir si les végétaux sont doués de sentiment. N'ayant pas les mêmes organes que les animaux, ils ne peuvent sentir de même, mais il peut y avoir d’autres manières de sentir. Un végétal qu'on blesse ne crie pas et ne cherche pas à fuir : ce n’est pas dans ses moyens ; mais il dépérit, et ce n’est pas seulement la région blessée, c'est tout le végétal qui est plus ou moins atteint. 11 y a là quelque chose d’analogue au sentiment. La sensibilité devient sans doute de plus en plus obtuse à mesure que l’organisation devient plus simple, mais de ce que la sensibilité des êtres rudimentaires ne se manifeste pas d’une façon appréciable pour nous on n’est pas autorisé à conclure qu’elle n’existe pas. Si une sensation peut se propager dans le corps d’un végétal,
l'organe qui paraît le plus apte à cette transmission est la trachée, qui peut tenir une certaine élasticité de sa disposition en spirale. Il est à remarquer que les trachées sont surtout abondantes dans les régions où la vie est le plus intense : l’étui médullaire et les étamines. 11 ne peut évidemment rien exister chez les minéraux qui soit comparable au sentiment tel que nous l’entendons. Mais un minéral est évidemment sensible aux actions physiques et chimiques, puisqu'elles le modifient.
Enfin tout être vivant porte en lui le germe de sa destruction ; c’est à la faculté demourir qu’on reconnaît un être vivant. Certains végétaux, comme certains animaux, naissent, vivent et meurent dans l’espace d’une année ou même dans un espace moindre ; d’autres vivent plusieurs années, mais la vie végétale est interrompue, tout au moins ralentie pendant l'hiver, et reprend son cours au printemps suivant avec des éléments neufs : ce sont d’autres feuilles, d’autres fleurs, d’autres fruits qui apparaissent. La vie des animaux est plus continue; bien qu’il y ait des échanges incessants, la vie est chez eux rarement ralentie, elle se maintient dans des conditions à peu près semblables malgré le changement des saisons. C’est un des traits qui marquent leur supériorité dans l'échelle des êtres que cette faculté d'échapper davantage, pendant le cours de leur vie, aux lois physiques qui régissent plus étroitement les végétaux et surtout les minéraux.
Les minéraux, eux aussi, finissent par mourir, c’est-à-dire par changer de forme. Chaque minéral n’a d'’affinités que pour un petit nombre d’autres : il s'allie, il s’oxyde, il s’hydrate, il forme des bases, des acides, des sels en nombre limité, Les combinaisons une fois formées sont stables, elles ne se détruisent qu’à la longue par l’action du temps. Il faut un accident pour que la combinaison soit détruite par l’entrée de ses éléments dans une combinaison nouvelle, tandis que la durée de la vie est sensiblement la même pour tous les végétaux ou animaux de la même espèce. Un bloc de glace peut, aussitôt formé, fondre et se vaporiser ; il peut aussi subsister pendant des années dans le même état et la même forme. Un morceau de sulfate de fer reste sulfate de fer jusqu’à ce qu’un événement extérieur sépare le fer de l'acide sulfurique.
Chaque minéral a sa forme propre, aussi bien qu’un végétal ou un animal. Son identité s'affirme dans le phénomène de la cristallisation, qui est un fait naturel aussi merveilleux que toutes les autres manifestations de la vie. Un corps qui, abandonné à lui-même, affecte une disposition propre et constante en aiguilles, en cubes, en prismes, en rhomboëdres, atteste par là une vitalité non moins manifeste que celle des végétaux ou des animaux. Deux minéraux, ayant chacun leur mode propre de cristallisation, s'ils viennent à se combiner, forment un corps qui cristallise dans une troisième forme, différente des deux premières. Cesser d'être sous une forme pour continuer à vivre sous une autre forme, n'est-ce pas exactement la définition de la mort ?
On pense bien que je n'ai pas voulu nier la différence qui existe entre les trois grands groupes de la nature ; j'ai cherché seulement à établir qu’il n'y a pas entre eux de limites nettement tranchées et que de l’un à l’autre la gradation est insensible. 11 m'a semblé que la vie organique n’est pas le privilège de certains êtres, que tout ce qui existe est organisé et que la complexité de la vie résulte de la multiplicité des combinaisons dans lesquelles sont groupés des éléments qui, en dernière analyse,
sont toujours les mêmes.