XXXIX — PRÉFACE
tomatiquement. Plusieurs graines étant produites par la même plante, une bonne graine peut tomber dans un bon terrain, une bonne graine dans un mauvais terrain, une mauvaise graine dans un bon terrain, une mauvaise graine dans un mauvais terrain, et cela peut donner naissance à quatre variétés qui, se perpétuant dans les mêmes conditions, seront le point de départ de quatre espèces différentes.
La vie humaine est si courte, l'humanité elle-même remonte à une époque si récente que c'est à peine si nous pouvons, même avec le secours de la tradition, constater de légères transformations d'espèces. Mais elles suffisent pour que notre imagination fasse le reste ; s’il est une fois admis qu’une plante peut différer de celles dont elle est née, même dans la plus faible mesure, rien n'empêche d'admettre qu’avec le concours du temps les différences deviendront profondes. La terre existe, dans des conditions habitables, depuis un temps que nous n'avons aucun moyen de supputer ; des milliers, des millions, des milliards de siècles, et la différence infinitésimale constatée au cours d’un siècle peut devenir énorme à la longue.
Cette idée de l’évolution des espèces permet d’articuler une explication plausible de la façon dont ont pu se former les innombrables espèces qui existent aujourd’hui. De la rencontre de divers éléments minéraux, notamment du carbone, de l'oxygène, de l'hydrogène et de l'azote, dans des proportions données et dans les conditions convenables d'humidité, de chaleur, de lumière et peut-être d'électricité, serait née la première cellule végétale. Il en serait né en même temps beaucoup d'autres. Les unes, ne s'étant pas trouvées dans un milieu favorable, auraient péri. D'autres auraient pu se développer, se multiplier, se grouper dans des conditions différentes, se modifier peu à peu, et à la faveur d’une incalculable durée, aboutir à l'infinie variété de formes qui s'offre actuellement à nos regards.
La théorie de la variabilité des espèces est, en réalité, la négation des espèces. L'idée d'espèce suppose des caractères fixes se transmettant sans modification ; elle est en contradiction avec l'idée d'êtres en évolution, en perpétuel devenir. Mais quand on entreprend de classer les espèces, il ne peut évidemment être question que des espèces actuelles, telles qu’on les voit aujourd’hui, avec les caractères qu’il est possible de retrouver chez les ascendants observés et chez les descendants qu’on a sous la main. Si plus tard l’espèce varie, elle changera de place dans la classification ; il faut bien se borner à classer ce qu’on connaît.
En réalité nous ne pouvons observer que des individus ; c’est pour les besoins de l’étude que nous les groupons en espèces, en genres, en familles ; la nature ne se soucie pas de nos groupements. Buffon poussait si loin cette conception qu’il en arrivait à classer les animaux dans l’ordre où ils se présentent, le chien par exemple à la suite du cheval ; sans aller jusque-là, il faut reconnaître que toute classification est plus ou moins arbitraire. Mais s’il n’y a pas de méthode naturelle il peut y avoir des méthodes logiques.
L'espèce est encore ce qu’il y a de plus précis dans les éléments d’une classification. Elle comprend des individus entre lesquels la ressemblance est à peu près complète. Les autres groupements sont arbitraires. Les espèces qui se ressemblent le plus sont groupées en genres, et les genres qui offrent certaines analogies sont groupés en familles. Mais jusqu'à quel point deux espèces doivent-elles se ressembler pour être comprises dans le même genre ? Quelles conditions doivent réunir deux genres pour
FLORE DES BASSES-PYRÉNÉES LR ee
entrer dans la même famille ? Chacun peut, suivant le point de vue auquel il se place, ranger une espèce dans tel genre où dans tel autre, faire entrer des genres dans une famille ou les en exclure.
Y a-t-il des caractères auxquels il faille s'attacher de préférence pour opérer ces rapprochements ?
Le véritable objet d'une classification botanique, c’est de fournir à l'observateur les moyens de reconnaître la plante qu’il a sous les yeux. Ce qui est mieux, c'est de reconnaître une plante, sans l'avoir tout entière sous les yeux, d’après un ou plusieurs de ses organes, et, même sans la voir, par les caractères qu'a relevés un autre observateur.
On ne peut songer à classer les plantes d’après leur degré de perfection, aucune considération ne permettant de penser qu’une plante est plus parfaite qu’une autre.
La classification idéale serait celle qui permettrait de tirer des caractères connus la connaissance des autres caractères. Malheureusement les faits ne s’y prêtent pas.
On admire avec raison le génie de Cuvier qui, avec une dent, reconstitue un animal disparu. Peut-être cependant y a-t-il un peu d’exagération dans le fait ainsi présenté. On peut, sans doute, de ce que la dent est une canine ou une molaire induire que l'animal était carnivore ou herbivore, ce qui implique quelques conséquences, par exemple que s'il était carnivore il avait des griffes et que s’il était herbivore il avait plutôt des sabots. Mais de là à une reconstitution complète il y a encore de la marge. Or il s’agit d'animaux, dont les fonctions nous sont mieux connues que celles des végétaux parce que nous pouvons, dans une certaine mesure, nous rendre compte de ce qui se passe en eux par ce qui se passe en nous. Les fonctions végétales, ‘au contraire, sont tellement différentes des nôtres que nous n'avons à peu près aucune idée de ce qui peut se passer dans l’intérieur d’une plante. La physiologie végétale est beaucoup moins avancée que la physiologie animale.
S'il existait une subordination des caractères botaniques, il faudrait commencer par l'examen des caractères les plus importants, desquels dépendraient les caractères de second ordre. Si, par exemple, une certaine conformation de la fleur entrainait une conformation correspondante pour le fruit ou pour la feuille, l'examen préalable de la fleur s’imposerait à toute méthode. Mais il n’en est pas ainsi.
En l’état actuel de la science, il n’y a pas de caractère botanique dont on puisse induire à coup sûr l'existence d’un autre caractère. On ne remarque aucune corrélation entre la disposition respective, la valeur numérique, la conformation d’un organe et les caractères correspondants des autres organes. Toute forme de feuille se combine avec toute forme de fleur ou de fruit, Si, par exemple, on observe sur une plante que les feuilles ont des nervures ramifiées et anastomosées, on sera porté À croire que c'est une dicotylédone parce que la plupart des dicotylédones offrent ce caractère, tandis que les monocotylédones ont presque toujours des feuilles à nervures parallèles. Mais on peut se tromper : il y a des monocotylédones, l’arum par exemple, dont les feuilles ont les nervures ramifiées.
I n'y a pas non plus de relation entre les caractères de la fleur et ceux du fruit. La plupart des papilionacées ont pour fruit un légume. On serait tenté d'affirmer, sans avoir d’ailleurs aucune raison à en donner, que la forme papilionacée de la corolle
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