LIBRARY NEW YORK BOTANICAL
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C'était l'usage à cette époque dans les familles catholiques du Béarn de donner aux enfants des noms de baptême tirés de l'Ancien Testament, comme David et Isaac ; par contre, les noms d'Uranie et de Tircis attestent le goût du père pour l’antiquité classique. D'ailleurs les noms inscrits dans les actes ne tiraient pas à conséquence. Aujourd’hui encore dans notre pays c’est presque toujours par un surnom qu'on est connu.
Morlaàs était alors mieux qu’un chef-lieu de canton, c'était une petite ville où vivait une société instruite et polie. Il y avait un esprit public, un échange d'idées, le souci de l'intérêt général, un certain goût pour les sciences et les lettres, des habitudes de conversation élégante et des pratiques de galanterie. Les maisons, habitées par des gens de loi, des négociants, des propriétaires qui avaient leurs métairies aux environs, dataient la plupart d'Henri IV ou de Louis XIII. On y remarque encore une maison qui a été habitée par Jeanne d’Albret. C'était de ces grandes maisons de province avec un large vestibule, un salon et une salle à manger boisés, des chambres sommairement meublées, des fauteuils de paille, une antique bergère ; et à côté un jardin dessiné à la française, où l’on cultivait les légumes, quelques fleurs et les meilleures variétés de poirier et de pommier. Dans la campagne environnante et dans les cantons voisins on rencontrait des maisons, nobles ou bourgeoises, d’un style simple et gracieux, dont quelques-unes subsistent encore, mais à de rares exceptions près elles ne sont plus habitées par les descendants de leurs anciens propriétaires : ce sont maintenant des maisons de paysans ou simplement des bâtiments d'exploitation. En ville même la plupart des vieilles maisons ont été peu à peu vendues après un long défaut d'entretien et offrent un aspect délabré ; en attendant qu’elles tombent tout à fait, elles servent d’atelier à des artisans, de boutique à de petits marchands, ou bien de résidence à des fonctionnaires qui attendent leur avancement. La ville a été peu à peu désertée : les fils sont partis, allant chercher fortune à Paris, à Bordeaux, au moins à Pau, dans les fonctions publiques, les professions libérales ou le commerce ; les filles, restées seules, n’ont pas trouvé à se marier. Elles ont gardé la maison, faisant office d’aînés, recueillant au besoin un frère ou un neveu qui n'avait pas réussi. Car il a fallu longtemps avant que le partage des successions fût appliqué en Béarn, et il ne l’est encore qu'exceptionnellement. Le plus souvent il y a un enfant, et ce n'est pas toujours un fils, qui est héritier de fait : il conserve le domaine ; les autres essaiment, sauf à revenir de temps en temps à la maison paternelle, L'héritier tient compte à ses frères, par des arrangements particuliers, de leur part dans l'héritage, et le plus souvent ce n’est pas lui qui gagne à cette combinaison.
Je me rappelle Morlaàs à une époque où, vers le milieu du siècle dernier, toutes les vieilles maisons appartenaient à des demoiselles âgées, qui formaient encore une société fort agréable ; plusieurs avaient vu la révolution et avaient connu l’ancien régime. Elles avaient des manières courtoises, un grand fonds de bienveillance et beaucoup de gaîté. Je les ai vues disparaître l’une après l'autre, sans postérité, comme de juste. Aujourd’hui il ne resté à peu près rien de l’ancien Morlaàs. Le cimetière luimême a dispäru, Dans le cimetière neuf on retrouve parmi les inscriptions tombales quelques noms qui rappellent vaguement des existences d'autrefois.
Au temps de Jean Bergeret, Morlads, bien qu'elle eut cessé depuis longtemps d'être
— Vi — PRÉFACE
là capitale du Béarn, était encore une ville vivante et sa campagne était peuplée. Des familles nombreuses, menant une vie réglée, occupées de l'exercice d’une profession ou des travaux de la terre, trouvaient encore du temps à donner à la lecture, à la cofrespondance, à la méditation. On est même étonné de voir tout ce qu’avait le temps de faire un homme comme Jean Bergeret.
L'administration préfectorale faisait souvent appel à son concours. Le général Serviez, préfet du département du 13 ventôse an IX au 22 germinal an X, le chargea notamment d'une mission relative à une mine d’albâtre découverte aux environs d’Urdos. Le général Castellane, préfet du 23 germinal an X au 9 août 1810, le désigna pour une foule de fonctions gratuites : c'est ainsi qu’il fut appelé à faire l'examen médical des conscrits, à être membre du Comité central de vaccine, du Jury médical, du Comité central de santé. Un décret impérial le nomma président de l’Assemblée du canton de Morlaàs. Enfin il fut pendant longtemps vice-président du Conseil départemental d'agriculture, et c’est à ce titre qu'il a rédigé plusieurs mémoires où l'on trouverait encore aujourd'hui d’utiles conseils.
Dans un discours sur l'utilité des sciences physiques dans l’agriculture, prononcé dans la séance publique du 13 prairial an XI, il donne des indications sur la composition des terres dans les diverses parties du département, sur la culture du maïs, sur la meilleure manière de planter les arbres, sur les insectes nuisibles et sur la maladie charbonneuse connue sous le nom de louvet. Un autre rapport, de ventôse an XII, contient un plan d’expériences pour la ferme expérimentale du département des Basses- Pyrénées.
En l’an XIIL il lit, dans la séance publique du Conseil d'agriculture, des observations sur les rapports du climat avec l’agriculture et la santé.
Il a tenu, pendant treize années consécutives, un cahier d’éphémérides météorologiques dont la rédaction n'a subi qu’une seule interruption, de trois jours, lorsqu'il perdit sa femme,
Un mémoire de l’année suivante traite de questions relatives à l’industrie des montagnes, à la culture des terres, aux prairies naturelles et artificielles, à la culture de la vigne.
Au milieu de tous ces travaux cumulés avec l’exercice de la médecine, il trouvait le temps d'instruire ses enfants ; sa femme étant morte en 1804, il éleva lui-mêmie sa fille èt ses deux fils, leur apprenant ce qu'il savait, même le grec et le latin, que dans mon enfance j’ai entendu parler très correctement par ma tante Uranie. Toute la littérature grecque et latine lui était familière : on s’en apercevra à chaque pas en parcourant sa Flore. Non seulement il avait lu et connaissait à fond ses auteurs, Homère, Hésiode, Pindare, Aristote et Platon, Hippocrate, comme Virgile, Horace, Pline et Galien, mais il les avait lus et relus au point de les savoir presque par cœur, en sorte que tout naturellement sa pensée prend la forme d’une citation : le fait qu’il observe, l’idée qui lui vient lui rappellent aussitôt l'expression, le vers ou le passage qui peuvent s’y rapporter. A force de connaître les anciens, il les admire, il les aime, il se prend pour eux d’une sorte d'enthousiasme, C’est de la vénération qu’il a pour Pythagore, et Ovide lui inspire de véritables transports. Les Métamorphoses notamment lui semblent un si beau livre que ce serait, dit-il, le premier objet à sauver d’un incendie. Quelques avantages qu'on puisse trouver aux connaissances pratiques de l’enseignement
moderne et aux leçons de choses, il est difficile de nier qu’une telle possession du trésor de l'antiquité donnait à l’esprit une autre envergure : l’homme qui avait fait ce qu’on appelait, d'un mot si juste, ses humanités, s’il n'était pas aussi bien armé que d’autres pour obtenir les succès matériels de la vie, était vraiment l’homme complet, car il ne suffit pas d'être en relations avec les hommes de son temps ; on perd le meilleur du patrimoine humain si l’on n’est pas en communication avec les hommes de tous les temps.
Lors de la création des écoles centrales, une chaire d’histoire naturelle fut instituée à l’École centrale de Pau et Jean Bergeret fut désigné pour occuper cette chaire par le jury d'instruction du département, à la date du 11 floréal an IV. Cette désignation fut approuvée le 13 prairial de la même année par l'Administration centrale du département. Il entra en fonctions le 15 messidor, jour où l'École centrale fut installée, et il continua ce cours jusqu’au remplacement des écoles centrales par les lycées, en l'an XII. 11 faisait à cheval le trajet de Morlaàs à Pau, s’arrêtant en route pour cueillir une plante dans le Pont-Long ou voir un malade, attachait son cheval à un anneau de fer dans la cour de l’école, puis, le cours fini, remontait sur sa bête pour rentrer à Morlaàs.
En 1810, il fut désigné par le général Castellane, préfet des Basses-Pyrénées, pour faire partie d’une Faculté des sciences qu’il était question de créer à Pau, et Fontanes, alors grand-maître de l’Université impériale, s'était montré favorable à cette proposition, mais le projet n’eut pas de suite.
Le cours d’histoire naturelle professé à l'École centrale comprenait la minéralogie, la botanique et la zoologie. Je n’ai retrouvé que des fragments du cours de zoologie ; seules l’ornithologie et l’entomologie sont au complet ou du moins contiennent la description des oiseaux et des insectes qui vivent dans le département des Basses- Pyrénées. Elles sont restées manuscrites. Il y a aussi, à l’état manuscrit, des Principes de minéralogie, qui contiennent une description détaillée des minéraux du département ; mais la minéralogie a subi de grandes transformations depuis cette époque. C'est surtout à la botanique que Jean Bergeret a consacré ses études de naturaliste.
Bien que la chaire d'histoire naturelle fut modiquement rétribuée, et encore le mandatement se faisait-il attendre pendant des mois et même des années, Jean Bergeret ne négligea rien pour doter son enseignement de collections aussi complètes que possible. Il a formé une intéressante collection de minéraux ; son herbier est au Musée de Pau.
Ses herborisations ne se sont pas également étendues dans tout le département ; personnellement il a peu fréquenté le pays basque et le littoral, mais il a exploré à fond, non seulement les environs de Morlaàs et de Pau, notamment le territoire qui s'étend entre les deux gaves d'Oloron et de Pau, mais aussi et surtout les vallées d’Aspe et d’Ossau, qu'il a parcourues dans tous les sens, à plusieurs reprises. Il ne s'est même pas contenté d’y faire de nombreuses excursions : il est allé s'établir à Urdos pour avoir le loisir d'étudier sur place la flore de cette région. On retrouvera fréquemment dans son livre le souvenir de ses voyages et de ses séjours aux Eaux- Chaudes, à Gabas, à Bious, à la case de Brousset, aujourd’hui disparue, et jusqu’au Roumiga, qui est sur la frontière d'Espagne. Il m'est arrivé plus d’une fois d'observer des plantes au lieu précis où il en avait indiqué la présence, cent ans auparavant.
— IX — PRÉFACE
11 créa à l’École centrale un jardin botanique dont le plan paraît sagement conçu : un jardin purement botanique pour l’enseiggement de la science; une pépinière pour la taille des arbres; un jardin potager pour les leçons de jardinage. C'était en effet une constante préoccupation chez le professeur de faire servir l'enseignement de la botanique à l’amélioration des procédés de culture. Il ne s’en tenait pas à l’exacte description des plantes, à leur histoire, à leur classement méthodique et à la connaissance de leurs propriétés curatives ou toxiques ; il en recherchaïit les applications industrielles et ne manquait jamais de signaler les espèces dont la culture pouvait devenir un élément de prospérité pour les agriculteurs. C’était d’ailleurs ce qui lui était recommandé. Dans une lettre en date du 18 ventôse an VII, Thoüin, l’un des professeurs administrateurs du Muséum d'histoire naturelle, en lui annonçant l’envoi par la diligence d’une caisse contenant un assortiment de 369 espèces de graines, lui donne d’excellentes indications sur la nécessité de faire tourner l'étude de la botanique au profit de l’agriculture et lui conseille de faire cultiver les plantes de l’école, non seulement en vue de l'instruction des élèves, mais aussi à l'effet de répandre parmi les agriculteurs les semences des plantes utiles.
Le jardin botanique existait encore en l’an X. Une lettre du général Serviez, préfet du département, en date du 23 ventôse de cette année, accompagne un mandat de 13 fr. 50 destiné à couvrir l'excédent des dépenses sur les recettes effectuées par le professeur pour l'entretien du jardin des plantes. Mais il disparaît en l’an XII, lors du remplacement des écoles centrales par les lycées, où l’enseignement de l’histoire naturelle ne figure plus dans les programmes. Aujourd’hui la ville de Pau entretient à grands frais de magnifiques jardins, mais elle n’a pas de jardin botanique.
Ce n’est pas sans regret que Jean Bergeret assiste à cette disparition, et il s’écrie douloureusement, à propos de la collection de mésembrianthèmes qu’il avait réunie au jardin botanique :
Impius bæc tam culta novalia miles hbabebit, Barbarus has sejetes !
L'impius miles, c'était Napoléon Bonaparte.
Jean Bergeret, tout en se résignant au nouvel ordre de choses qui avait mis fin aux tourmentes de la Révolution, en reconnaissant même les bienfaits d’un gouvernement qui raménait enfin la sécurité à l’intérieur et tenait en respect l’ennemi du dehors, ne pouvait pas avoir une grande sympathie pour l’homme qui, insatiable de victoires, allait prolonger et renouveler indéfiniment des guerres extraordinairement meurtrières. Sans doute il se réjouit des succès de l’armée française, mais ce qui le frappe surtout, c'est l'horreur des massacres et l’on imagine en effet quelle aversion devait avoir ‘pour le carnage humain un philosophe qui ne voulait pas même verser le sang des animaux et qui, toute sa vie, non seulement fut un disciple théorique de Pythagore, mais pratiqua fidèlement l’abstinence de toute viande.
La philosophie était alors un peu décriée et il déplore les cris de proscription qui se sont élevés contre elle. Dans un discours prononcé à la rentrée de l'École centrale des Basses-Pyrénées le 30 brumaire an XII il s'exprime ainsi :
« À Dieu ne plaise que je regarde comme des productions de la philosophie une « multitude d'ouvrages écrits avec une licence effrénée contre l'État et contre la reli-
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